CHAPITRE VI
Généralités.
Si la végétation modifiée a pour cause directe l'action de l'homme, quelle était donc la végétation primitive qui couvrait jadis les immenses surfaces que les Savoka et la Prairie recouvrent maintenant ? Les savoka, de toute évidence, sont d’anciennes forêts détruites. Des espèces disjointes, des témoins isolés, la très grande richesse en espèces de ces terrains, des exemples actuels, très nombreux, de leur transformation et de leur destruction rapide, prouvent tout aussi nettement que les surfaces recouvertes aujourd'hui par la Prairie l'étaient jadis par une végétation silvestre. Les caractéristiques de cette végétation autochtone sont surtout une très grande richesse en espèces, la grande fixité de ces espèces et des associations toujours excessivement complexes. Elle a deux faciès très différents, un faciès à feuillages persistant et un faciès à feuillage caduc, correspondant chacun à deux flores très différentes : la Flore du Vent et la Flore sous le Vent. La première couvrait toutes les surfaces balayées par l'alizé humide; l'autre, toutes celles où ce vent est nul et desséché. Très peu d'espèces sont communes à ces deux flores.
Nous avons montré successivement comment la Prairie ne devait son existence qu’à l’action répétée des feux, et comment les Savoka, ce mode de végétation transitoire entre la prairie et la forêt, étaient plus directement encore une conséquence de Faction humaine. Mais, si les savoka et la prairie ne sont dus qu'à ces causes, quelle végétation couvrait donc, avant l’arrivée de l’homme dans l île, les immenses surfaces qu’occupent aujourd’hui ces deux Formations ?
Pour les savoka, la réponse à cette question ne saurait
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être douteuse. Les phases de la destruction des bois et leur transformation en tavy, puis en savoka, que l’on peut voir encore s'accomplir sous nos yeux, les caractères botaniques de la végétation, les troncs carbonisés encore debout, tout prouve de la façon la plus évidente, que les surfaces occupées aujourd'hui par la brousse des tavy étaient recouvertes, à une date récente, par la même forêt que l'on observe encore aux environs en lambeaux disjoints.
Sur le versant Est, la même certitude s’impose tout aussi bien pour la Prairie. Il est encore facile de trouver, dans les parties les plus riches de cette région, des exemples de prairies s'emparant directement des surfaces boisées et succédant sans transition à une forêt qu’un tavy vient de détruire. Ailleurs, pour peu que l'on puisse observer pendant quelque temps les rapports mutuels des savoka, de la prairie et des feux, l'on voit d une manière aussi manifeste la prairie s’étendre petit à petit aux dépens des savoka, qui ne sont euxmêmes que d'anciennes forêts détruites. Tout ceci est d’ailleurs corroboré par de nombreuses espèces disjointes, appartenant à la flore forestière, que l’on retrouve çà et là au milieu des prairies, dans les endroits (ravins ou rocailles) qu’un obstacle naturel a soustraits plus ou moins à l'action des feux. Dans toute la région orientale, les prairies 1 aussi bien que les savoka occupent donc, très sûrement, l’emplacement de forêts plus ou moins récemment détruites.
Il est plus difficile au premier abord de se faire une idée exacte de l'ancienne végétation qui devait recouvrir primitivement le Centre et l Ouest. Cette flore ancienne y a été presque totalement détruite, et il faut aller très loin des régions habitées pour en retrouver des vestiges quelque peu étendus et
i. On observe pourtant sur le littoral quelques prairies naturelles, c’est-à-dire ne devant rien à l'action des feux. Elles ont pour cause l’action des vents du large et du voisinage de la mer, action dont les effets sont analogues à ceux du sel dans les formations maritimes. En règle générale, la Prairie, dans l'île, n’existe jamais sans une cause extérieure perturbant les conditions normales de la vie.
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pouvoir observer, encore en action, les causes qui 1 ont fait disparaître. Il existe heureusement, dans des conditions plus accessibles, disséminés un peu partout dans ces régions, des ilôts de plantes autochtones, ayant persisté grâce à des abris naturels qui les ont protégés des feux.
Ces îlots témoins, encore assez fréquents mais de plus en plus restreints, sont uniquement constitués, comme on pouvait le prévoir, d’espèces disjointes. Ce sont ces espèces disjointes qui nous ont servi de points de repère, et l'étude attentive de ces restes de la végétation primitive nous a permis d'entrevoir d'abord, puis de reconstituer lentement, parcelle par parcelle — avec l’âpre jouissance d’un géologue retrouvant des êtres disparus — la flore merveilleuse, si intéressante et si riche, qui couvrait jadis ces espaces aujourd'hui arides et monotones.
La première constatation que cette étude nous amena à faire fut que cette ancienne flore était totalement silvestre. Par ces mots nous ne voulons pas dire que l’île tout entière était jadis couverte de sombres forêts. Non, ces forêts étaient localisées dans les plaines, dans les vallées, sur les plateaux et dans certaines régions seulement. Ailleurs, c’étaient de hautes broussailles, des arbres tortueux, avec, dans les régions plus sèches, des îlots de plantes xérophiles. Les plantes herbacées ou annuelles étaient nombreuses, mais toutes silvicoles, et ne croissaient qu’à l’ombre des arbres et des arbustes. Enfin, il n’v avait place nulle part, dans cet ensemble, pour la Prairie ou pour des Formations analogues, sauf sur quelques vastes marécages.
Ainsi, partout dans Pile, les prairies et les savoka ont pris la place d une végétation plus ancienne et totalement silvestre. aujourd'hui en grande partie disparue. C'est cette végétation primitive, telle du moins que nous avons pu la reconstituer, que nous appelons la « végétation autochtone ». C'est d'elle seule dont il sera question dans les études suivantes. Comprises ainsi, débarrassées des éléments étrangers ou modifiées par l’action de l'homme, la flore et la végétation malgaches apparaissent sous un jour tout nouveau, avec des caractères
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plus nets et des divisions un peu différentes de celles que l'on avait admises jusqu’à présent.
Nous avons dit plus haut que le caractère le plus saillant des Formations autochtones était leur grande richesse en espèces, et que ce caractère permettait de distinguer immédiatement le moindre ilôt de plantes autochtones des Formations modifiées environnantes. Les données suivantes permettront de faire mieux comprendre la haute valeur de ce caractère. La prairie, avec 125 espèces, couvre dix-sept millions d hectares ; les savoka, avec 280 espèces, quatre millions, les plantes rudérales ou des champs cultivés, avec 250 espèces, cent mille. Au total, pour l’ensemble de ces Formations, G55 espèces seulement, pour 51 millions d'hectares de superficie. Or, les Formations autochtones, qui ne recouvrent en tout que sept millions d’hectares, possèdent en propre tout le reste de la flore malgache, c'est-à-dire plus de 5.000 espèces.
Cette grande richesse en espèces, surtout si Ion tient compte que les 7 8 de l’ancienne végétation ont été détruits, est remarquable. C’est l’un des caractères les plus intéressants de la flore autochtone. La végétation malgache, ainsi que l a fait déjà remarquer Baron, varie peu dans le sens de la longueur de l'île, c’est-à-dire du Nord au Sud. Elle varie bien davantage de lEst à l Ouest ; et les flores des deux versants sont même si totalement différentes que nous n’hésiterons pas, ainsi qu’on le A’erra plus loin, à en faire deux flores distinctes. Les climats de ces deux versants, sans doute, ne sont guère semblables, mais la richesse en espèces, aussi grande dans l’Ouest que dans l’Est, ne nous paraît pas être uniquement une conséquence de la diversité des climats et de la multiplicité des stations intermédiaires. Elle doit avoir ses causes dans les origines mêmes de la végétation autochtone, et c’est, pour ainsi dire, un de ses caractères constitutifs. En effet, cette richesse est générale et peut s’observer aussi bien dans la moindre parcelle d'une formation quelconque que dans l’ensemble de la flore. Partout le nombre d’espèces, en proportion du nombre des plantes qui constituent le tapis végétal, est très grand. Le pourcentage descend rarement au-des-
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sous de 30 et dépasse souvent ce chiffre 1 . Les essences sociales ou dominantes manquent absolument, et les associations végétales y sont toujours d’une complexité extraordinaire.
La grande richesse en espèces de la flore autochtone et la complexité de ces associations végétales semblent avoir une cause commune, en dehors des variations climatiques actuelles. Nous ne rechercherons pas ici, faute d’éléments suffisants, quelle pourrait être cette cause, mais nous pouvons néanmoins indiquer que ces faits nous paraissent être une conséquence de l'antiquité de la flore et de l'ancienne étendue du continent malgache, dont une partie a disparu sous les flots, à une époque peut-être récente. Si cette hypothèse a quelque fondement, la flore autochtone ne serait elle-même qu’un reste, un résumé des flores qui couvraient jadis ce continent disparu.
Quoi qu'il en soit, le caractère hétérogène des Formations natives est surtout frappant pour un botaniste herborisant • dans l’île, car ce botaniste est souvent forcé de parcourir de grandes étendues avant de retrouver un exemplaire d'une espèce dont il n’a pu observer qu’un spécimen. Ce même caractère n’est pas sans gêner aussi beaucoup les forestiers, car la grande diversité des essences est un obstacle à l'exploitation des forêts et rend impossible la livraison au commerce d’une quantité quelque peu considérable de bois ayant des qualités homogènes ou répondant à un type donné.
Un autre caractère moins visible, mais peut-être plus intéressant encore, de la flore autochtone, est la fixité de ses espèces. Sans doute, il y a, dans ses Formations, des espèces affines, mais ces sous-espèces sont très fixes, distinctes par une multitude de caractères, et nettement localisées sur des territoires définis. Cette fixité des formes est évidemment une conséquence de l’invariabilité des conditions de milieu. Dans la flore modifiée, où l’équilibre naturel a été rompu, les espèces
1. En d’autres termes, sur 100 plantes poussant côte à côte, il y a toujours 30 à 40 espèces de représentées, et parfois davantage.
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indigènes ou naturalisées sont, au contraire, souvent en voie de variation diffuse, et cet état est poussé parfois à un point tel que le nombre des formes différentes par quelques caractères égale le nombre des individus de l'espèce considérée. Cette différence dans l'intensité de la mutabilité des espèces, différence résultant uniquement de la perturbation des conditions de milieu, est peu visible chez les espèces indigènes des régions de l Est et du Centre, où les formations autochtones sont brusquement et radicalement détruites. Au contraire, dans la région Ouest, où ces formations périssent lentement, où l’intensité des actions combinées du vent, de la radiation, de la sécheresse et de l'humidité, varient suivant les phases successives du la destruction des bois, elle devient excessivement nette, surtout chez les espèces très rustiques, plus ou moins aptes à résister à l'action des feux et à ses conséquences. Un exemple typique de ces faits est surtout fourni par les genres Plectaneia, Mascarenhasia et Tsimatimia\ qui sont représentés dans chaque formation vierge par une espèce aftine spéciale, et dont toutes ces espèces affines, mais constantes, entrent en voie de variation diffuse toutes les fois que les progrès de la dénudation amènent ces plantes à la lisière d’un bois ou les isolent dans la prairie. Les variations diffuses de ces stats ne peuvent devenir héréditaires pour la raison très simple qu elles ne se reproduisent plus par voie de semis, mais l’on comprend, dès lors, combien il devient difficile de délimiter les espèces de tels genres, surtout quand on ne peut disposer que d’échantillons récoltés par hasard au cours d une exploration.
Baron - a, le premier, divisé la flore malgache en trois régions, l'Est, le Centre et l'Ouest ; et cette division, qui a le grand mérite d être simple, a été ensuite adoptée par tous les botanistes qui se sont occupés de la Grande Ile. Nous ne la
1. II. Jumelle et tl. Perrier de la Bathie: Les Clusiacées du Nord- Ouest de Madagascar (Ann. Sc. Nat., 1010).
2. Baron : The Flora of Madagascar (J. L. S. Bot. London, XV, 171, 1889).
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conserverons pourtant pas, car, comprise comme nous venons de le dire, létude de la flore autochtone nous montre de bien plus grandes différences entre la région Ouest et les deux autres régions que ces dernières entre elles, et ceci nous amène à scinder en deux la flore native malgache.
Nous divisons donc l'ensemble de la flore autochtone en deux flores, si distinctes entre elles que nous ne pouvons pas donner d’autre nom à ces divisions. La première de ces deux flores, que nous appelons Flore du Vent, occupe à peu près les régions de l’Est et du Centre de Baron. La seconde, que nous nommerons Flore sous le Vent, occupe à peu près aussi la région Ouest. Leur limite respective passe un peu à l’ouest de Fort-Dauphin, suit de là les contreforts occidentaux du plateau central, aux environs de la cote 800, et aboutit au canal de Mozambique, près de Maromandia, au sud de la presqu’île d’Ampasimena. Elle reprend au nord de la presqu'île d’Ambato, à l’embouchure de l’Ifasy, traverse la Mahavavy (du Nord), au nord du Mont Tsaratanana, et aboutit à l'Océan Indien, près de Vohémar. Les territoires occupés par la Flore sous le Vent sont donc scindés en deux portions très inégales par la région du Sambirano et de Nossi-Bé, car nous rattachons la végétation de ces régions à la Flore du Vent pour des raisons que nous exposerons plus loin. Quelques îlots isolés, sur les rares montagnes que l’on observe à l Üuest ou au Nord de ces lignes, îlots dont le plus considérable est la Montagne d’Ambre, appartiennent en outre à la même flore. Les limites respectives de ces deux flores ne sont nettes que dans les endroits où s’est maintenue la végétation primitive, mais alors elles le sont admirablement, et on est surpris du changement brusque et total de toutes les espèces.
Ces deux flores sont aussi distinctes au point de vue botanique qu au point de vue végétation.
Nous les caractérisons ainsi :