‹ Annales (volume 2)Chapitre 45 sur 79 · REPRISE DE LA DISCUSSION DU BUDGET · texte numérisé non relu

REPRISE DE LA DISCUSSION DU BUDGET

M. le président. Nous reprenons, messieurs, la discussion du budget du ministère de la guerre.

« Chap. 42. — Recensement des chevaux et mulets, 770,000 Ir. » — (Adopté.)

« Chap. 43. — Harnachement, 1,833,100 francs. » — (Adopté.)

« Chap. 44. —Etablissements de Tartilierle (Personnel), 672,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 45. — Etablissements de 1 artûlqrie (Matériel], 11,583,310 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 4o. — Poudres et salpêtres (Personnel d*exploitation), 917,190 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 47. — Poudres et salpêtres (Matériel d'exploitation), 1,890,490 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 48. — Etablissements du génie (Personnel d'exploitation), 441,000 fr. » — (Adopté.^ ^

« Chap. 49. — Etablissements du génie (Matériel d'exploiUtion), 16,013,000 fr. >> — (Adopté.)

« Chap. 50. — Invalides de la guerre (Personnel), 103,120 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 51. — Invalides de la guerre (Matériel), 287,730 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 52. — Solde de non-activité, solde et gratiflcations de réforme, 808,900 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 53. — Secours, 4,382,500 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 54. ^ Dépenses secrètes, 600,000 francs. » — (Adopté.)

« Chap. 55, — Construction de la nouvelle enceinte et des forts détachés de Lyon, 600,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 56. — Démantèlement de la place de Glvet, 100,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 57. — Démantèlement de la place de Valenciennes, 25O,Q00 fr. » — (Adopté.) i

« Chap. 58. — Dépenses des exercices périmés non frappées de déchéance. Mémoire. )»

« Chap. 59. — Dépenses des exercices clos. Mémoire. »

« Chap. 60. — Rappels de dépenses payables sur revues antérieures à Texercice 1891 et non frappées de déchéance. Mémoire. »

20 section. — Dépenses extraordinaires (/w partie).

« Chap. 14. — Equipages de campagne, 15,200,000 fr. » — (Adopté.)

.< Chap. 15. — Armement des places, 5 millions. » — (Adopté.)

« Chap. 16. — Armement des côtes, 5,500.000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 17.— Equipages desiège,6,850,000 francs. » — (Adopté.)

c( Chap. 18.— Armes portatives, 24,460,000 francs. » — (Adopté.)

« Chap. 19. — Munitions, 4,970,000 fr. » — (AdoDtéO

« Chap. 20. — Dépenses diverses, 400,000 francs. » — (Adopte.)

« Chap. 20 bis. — Bâtiments et machines, 1,700,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 21. — Places do la frontière du Nord, 1,000,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 22. — Frontière de l*Est, 8,200,000

« Chap. 23. — Places de la frontière du sud -est, 3,000,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 24. — Ports et embouchur^'s, 4,000,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 25. — Magasins à poudre, 6 mil- Uons 365,000 fr. » — (Adopté.)

M Chap. 26. — Améliorations, procès, transports, 403,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 27. — Bâtiments militaires, 1,615,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 28. — Chemins de fer, 2,960,000 francs. » — (Adopté.)

« Chap. 29. — Service de santé, 955,000 francs. » — (Adopté.)

« Chap. 30. — subsistances. »

« Chap. 31. — Télégraphie militaire et aérostation, 1,100,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 32. — Cavalerie. »

« Chap. 33. — Service géographique, 72,000 fr. » — (Adopté.)

i* partie.

« Chap. 34. — Voitures pour le transport des munitions, 2,030,000 fr. >» — (Adopté.)

« Chap. 35. — Places du Nord, 1,500,000 francs. » — (Adopté.)

« Chap. 36. — Défense de Cherbourg, 800,000 fr. » — (Adopté.)

« Chap. 37. — Casernements, 8,060,000

« Chap. 38. — Champs de manœuvre, de tir, stands et manèges, 1,920,000 fr. » -^ (Adopté.) .

« Chap. 39. — Dépenses des exercices périmés non frappées de déchéance. Mémoire. >»

« Chap. 40. — Dépenses des exercices clos. Mémoire. »

M. le président. i< Ministère de la marine... »

Plusieurs sénateurs à droite. A demain I à lundi I

Voix nombreuses à gauche. Non! non!

continuons 1

!!• le rapporteur général. Je demande la parole.

M. le président. La parole est à M. le rapporteur général.

M. le rapporteur général. Messieurs, la commission des finances, d'accord avec le Gouvernement, vous prie de vouloir bien continuer la discussion. Il n*est pas encore six heures, et nous avons une série de ministères, dont les dépenses peuvent £tre votées; il n'y a pa# d'amendements,

M. le président. La parole est à M, Au« dren de Kerdrel.

M. Audren de Kerdrel. Messieurs, si le Sénat Texige abiolument, je prendrai la parole, mais vraiment, nous (Ommes en séance depuis cinq heures sans aucune Intemiption. Je ne sais pas quel est votre état de santé ou de fatigue; quant à moi, je suis fatigué; néanmoins, je suis aux ordres da

Voix diverses. Alundil

A gauche. Non I non !

M. le président. Insiste-t-on pour laremise de la discussion ?

Adroite. Ouil oui!

M. le président. Je vais consulter le Sénat.

M. Audren de Kerdrel. Vous mV vez, messieurs, habitué à vo^re bienveillance et véritablement je serais heureux d'en avoir encore une preuve.

M. le président. Je consulte le Sénat sur le renvoi de la discussion ; le Sénat fixera ensuite le jour de sa prochaine séance.

(Après une première épreuve déclarée douteuse, le Sénat décide, par assis et levé, que la séance continue.)

M. le président. La parole est à M. Au* dren de Kerdrel. (Bruit.)

Veuillez, je vous prie, messieurs, faire silence. Le Sénat vient de décider que la séance continuereit, vous devez écouter l'orateur.

M. BnlTet. Cenx qui ont voté la continuation de la discussion quittent la salie!

M. Audren de Kerdrel. Messieurs, je tiens tout d'aboi d à constater qu'un grand nombre de nos collègues qui me condamnent à parler tout de suite sont déjà partis de h salle.

Quoi qu'il en soit^ je ne connais qu'une chose vis-à-vis d'une majorité à iaoueUe je n'ai pas llionneur d'appartenir, mais qui a toujours Hé bienveillante pour moi, c'est l'obéissance : j'obéis.

Si je prends la parole au moment où le budget du ministère de la marine vous est soumis, et avant que l'on ait mis aux voix le premier chapitre de ce budget, veuillez nien n'en pas conclure que je vais me livrer à une discussion générale. Cette discussion a eu lieu à la Chambre des députés avec des développements qu'elle n'avait jamais eus dans cette enceinte, ni dans aucune autre peut-être.

Le budget de la marine a été l'objet de critiques — je pourrais dire d'attaques multipliées et vives — de la part de l'honorable rapporteur spécial, M. Gerviile-Réache et de la part de l'amiral Vallon, fidèle écho d'un ancien ministre que j'ai combattu avec trop de vivacité quand il était au poutoir,

Sour renouveler aujourd'hui mes «taques, 'autant plus que, dans une clrconsiance — je vous demande pardon de cette confidence — que dans une circonstance abso« lument étrangère à nos débats, l'aiïiiral auquel je fais allusion s'est montré avee moi d'une parfaite courtoisie.

Après ces attaoues, sont venues les réponses. M. le ministre de la marine et son éminent collaborateur, le directeur de la comptabilité générale, M. Poumier, ont, tout en acceptant un certain nombre des critiques dirigées contre la marine, réduit la plupart à leur juste valeur. Avant M. le ministre de la marine et son collaborateur, on avait entendu des députés des ports qui avaient dit tertainemenl d'excellentes choses; mais, qu'ils me permettent cette observation, ils en ont trop dit, ils ont trop embrassé, empiétant sur le réle du ministre qui, du reste, n'a pas failli à sa tâche. On attendait le ministre, et ces députés n'ont peut-être pas été écoutés comme ils le méritaient. Je tâcherai de ne pas suivre leur exemple; ie serai court, je me restrelndrsi, je w paierai ^ué d'une question uoi*

que : la spécialisation des ports et j'espère, messieurs, ^âcé à cette manière de laire^ détenir cette attention que Je sollicite ratément, tnals à laquelle vous m'avez habl- ^é. {Très bien! Parlez!) " En lisant le discours de Thonorable rapjortetrr, *M. Gerville-Réache, et celui ae rkmlTal Vallon, Je faisais une triste réflexion; je me disais : Comme nous somtftes légers en France, comme nous pàs-

Sins facilement de la sympathie, de Tadiration, de Fenttiousiasme même à Textrême contraire, aux critiques les plus acerbes, au désenchantement, au dénigrement.

Après la guerre, dans laquelle les marins s'étaient montrés aussi remarquables par leur discipline que par leur courage, on ne parlait que des marins, il n'y en avait que pour les marins; ils étaient, entre tous, populaires, et leur popularité avait rejailli sur h. marine tout -entière. Si, dans ces clr- ^'onstances favorables, on avait- demandé fu Parlement, à Tunique Chambre qui existait alors, si on avait demandé pour la flotte, pour nos ports, pour nos côtes, en un mot pour la marine, ce qui lui était essentiel, on eût tout obtenu.

JMalheureusement, le ministre d'alors, dont je ne veux pas dire de mal, car je n'en pense que du bien, un vieux camarade de collège resté mon ami, Tamiral Fothuau, brave entre tous les braves, — il y a ici des témoins de sa bravoure, mon ami, Tamiral veron, — - l'amiral Pothuau avait un défaut qu'ont quelquefois les héros, car c'était un héros. (Marques et approbation,)

Autant il était intrépide sur le champ de bataille, autant, en dehors du combat, Il était réservé et timide. Effrayé de Timmen- 8ité des crédits que demandait son collègue du ministère de la guerre, crédits hélas !

trop justifiés. Il ne demanda pas ce qui était indispensable à la marine, et môme il consentit à une importante diminution des cadres. Ce fut de sa part Tabnégation du patriotisme, mais ce fut une erreur. Er- ^reur, messieurs, qui eut cette conséquence,

gu'Ù rendit la succession du ministère de i marine difficile. L'heure de l'enthou- Biasme était passée, l'heure de marchander ^tait venue; a\ors, pour justifier de regrettables économies, on voulut trouver à celte marine, qu'on avait vue un instant à travers un prisme si flatteur, des défauts sans nombre : on trouva mauvaise l'administration, mauvaise la comptabilité, mauvaise rinspectlon, mauvaise la caisse des invalides, mauvaise l'exécution des travaux dans les ports, mauvaise leur organisation, éh un mot, tout mauvais.

J'ai prononcé le mot d'organisation des ports. On voulut alors, puisqu'on trouvait mauvaise cette organisation, la changer.

en ne parla pas moins, tout d abord, que de Supprimer deux ports. Nous en avons trois sur le golfe de Gascogne, et le port de Brest est presque à l'entrée de la Manche; 11 s'afissait ée supprimer deux ports : celui de Lorient et celui de Rochefort. Il reste Bayonne. Mais, Rayonne, n'est pas un port de guerre; on n'y trouve pas l'outillage nécessaire pour réparer les navires maltraités par la tempête. Donc, sur tout ce littoral, mil a à peu près deux cents lieues de longueur, si ce n'est davantage, vous n'auriez en qu un seul port.

Ces ports de refuge, de réparations, ce sont les hôpitaux de nos navires qui sont, i^ûx aussi, souvent des blessés.

Et quand vous n'auriez eu que ce port, ce port unique de Brest pour réparer les natires endommagés par la tempête, — ■ et encore je ne me place ici qu'au point de vue du temps de paix, mais quand on parle de flotte, fi faut penser à la guerre, car une flotte n'est pas faite pour la parade mais ))ien pour le combat ; — quand les navires

éprouvés, non seulement par les éléments, mais par le feu do l'ennemi, auraient à se réparer, ils n'auraient eu devant eux qu'une côte déserte, car nolrp côte n'a pas l avantage de celle de l'Angleterre découpée, échî^nc^ée, ayant presque partout des ports de comme^rce fortiftés, outillés, et pouvant jusqu'à un certain point rendre les services des ports militaires.

Le système était tellement radical, tellement, — laissez-moi dire le mot, — absurde, qu'on a imaginé un système atténué, et on prononça pour la première fois le mot de spécialisation des ports. Le mot est un peu nouveau et l'idée qu'il représente est un peu vague ; je voudrais arriver à la préciser.

La spécialisation des ports existe déjà, dans une certaine mesure ; il y a des ports où Ton construit beaucoup et où le mouvement naval est très faible, où l'on désarme très peu, où l'on n'arme guère que les navires qui sont construits dans ce port.

Au contraire, il y a des ports ou le mouvement naval est considérable et où la construction, numériquement parlant, est inférieure à celle des autres ports dont je viens de parler.

C'est bien là de la spécialisation ou je n y entends rien.

Cette spécialisation, on l'a accentuée et je n'ose pas dire aggravée, bien que ce soit mon opinion, par une mesure qui remonte à un accident arrivé à un de nos cuirassés dans une passe du port que j'ai l'honneur de représenter, accident dii à l'erreur d'un pUote et qui ne serait plus possible aujourd'hui en raison des changements qu'ont subi les feux. A la suite de cet accident, les grands cuirassés construits à Lorient ainsi que ceux construits à Rochefort, vont faire leurs grands essais à Brest.

Il y a, et je dis ceci pour ceux de nos collègues qui sont peu au courant des choses de la marine, il y a deux essais : l'essai sur place, l'essai à la machine; puis l'essai à la mer. Le grand essai qui a pour but de se rendre compte des qualités ou des défauts nautiques du bâtiment et surtout d'apprécier sa vitesse ; pour y arriver, certaines lignes qu'on appelle des bases sont mesurées et indiquées à ces navires, qui doivent les suivre. Eh bien, dans l'opinion de beaucoup de marins, les bases de Brest sont moins favorables pour les expériences de vitesse pour arriver à la constatation du maximum, chose fort importante.

J'ajoute que, quand le Hoche, par exemple, cet admirable cuirassé qui a été lancé il y a quelques mois à Lorient, est arrivé tout armé à Brest pour faire ses grands essais, il y a trouvé beaucoup d'autres bâtiments qui s'acheminaient, eux aussi, vers les grands essais ou qui les avaient commencés : bâtiments construits à Brest, bâtiments de l'industrie privée; il y avait encombrement. 11 n'y a pas, messieurs, un nombre Indéflal d'ouvriers. Les ingénieurs du port de Brest ont peut-être un amour un peu paternel pour leurs constructions ; il en résulte que les essais du Hockey qui, à Lorient, ont absorbé toutes les préoccupations, tous les efforts de l'arsenal, ont été retardés de moitié. J'oubliais tout à l'heure, en parlant des bases de Brest dans la baie de Douarnenez, de mentionner les brumes qui régnent presque toujours dans les parages de Brest, même dans la belle saison, et qui sont inconnues dans ceux de Lorient.

Voilà, messieurs, un genre de spécialisation. Il y en a d'autres. On a proposé — et je crois que l'expérience a été tentée à Toulon—de se borner à des réparations que le voisinage de l'escadre de la Méditerranée rend dans ce port plus fréquentes que partout ailleurs ; et 11 est arrivé qu'un beau jour les ouvrier^ n'ont eu qu'à se croiser les

bras. Si, dans d'autres ports, usant du pro cédé inverse, on n'eût fait que du ueuL on fût arrivé quelquefois au môn^e résultat; les ouvriers eussent été sans occi^pation.

La conclusion fut qu'il fallait dans tous les ports des constructions neuves et dçs préparations ; un ouvrier' du reste n^est complet que quand il a fait de l'un et de Tautre, en un mot, comme on dit, tout ce qui concerne son état; et j'en reviens encore à mon point de vue de tout à l'heure, la guerre.

En guerre, on ne construit pas beaucoup de neuf; si l'on peut en faire un peu cependant, quand on est à l'abri de l'ennemi, ce n'est pas à dédaigner, mais on doit surtout

Souvoir réparer partout, car partout il y a es navires mutilés, partout il y a des navi^ res à réparer.

11 y a un autre mode de spécialisation, — celui-là serait plus acceptable ; — il consiste à construire des navires d'un grand tonnage dans certains ports et des navires d'un tonnage moindre dans d'autres. Je crois, messieurs, que, si cette distinction est raisonnable, il n'est pas à souhaiter qu'elle passe dans les faits. Ce qui est à souhaiter, à mes yeux, c'est que les difilcultés qui empêcheraient de m<^ttre tous nos ports sur la même ligne au point de vue des constructions neuves, des constructions de grands navires, que ces difficultés, disje, disparaissent.

Ah l je sais qu'il y a là une source de

f rosses dépenses dont M. de Mahy, dans un iscours patriotique, indiquait la nécessité.

Mais aussi, quels admirables résultats on obtiendrait ! La petite rade de Lorient, débarrassée de ses vases, deviendrait un vaste bassin à flot. Lorient, du reste, dans son état actuel, arme les plus grands cuirassés; mais Rochefort est moins favorisé. Si l'on aplanissait complètement les seuils de la Charente...

L'amiral Peyron. 11 faudrait pour cela trois millions seulement.

M. Audren de KerdreL Je remercie l'amiral Peyron de l'appui qu'il me prête avec une autorité qui me fait défaut. Si l'on creusait, dis-je, par un plus grand effort, un canal latéral au fleuve, Rochefort, situé à trois lieues dans les terres et complètement à l'abri du feu de l'ennemi, deviendrait le premier port de France et peut-être d'Europe.

Voilà donc trois genres de spécialisation.

Il en est un quatrième : c'est celui qui consiste à séparer les armements des constructions. Si ce système n'avait été admis que par des esprits théoriques, un pou enclins à la chimère, je ne m'y arrêterais pas et je ne serais pas à la tribune. Mais M. le ministre de la marine, après avoir cité avec une apparente adhésion l'opinion de l'amiral de uueydon. à laijuelle cette fameuse commission de la marine qui avait d'abord songé à séparer les armements des constructions avait fini par se rallier, M. le ministre, dis-je, après avoir semblé adhérer à l'opinion de l'amiral de Gueydon, a ajouté ces quelques mots : « Je dois dire que ce n'est pas là tout à fait ma manière de voir. » Si ce ne sont pas textuellement les paroles de l'honorable ministre, je n'en dénature toujours pas le sens.

Il y a dans ces paroles quelque chose d'indéterminé, de vague, qui m'a un peu inquiété. Je dis un peu, car il est dlfllcile qu'un homme d un esprit aussi pratique, qu'un ancien oillcier de marine aussi expérimenté que l'honorable M. Barbey puisse avoir l'idée de séparer la construc* tion de l'armement.

Quant à moi, ie vais vous dire en quel* ques mots auelles sont mes raisons pour rejeter absolument ce système.

Vous construisez un bâtiment, non pas \in petit bâtiment, un bâtiment de 10 o\\

11,000 tonneaux : ce bâtiment serait seulement construit, je suppose, dans le port de Lorient ou de Rochefort et 11 devrait aller armer à Brest.

Mais, messieurs, pour qui connaît un peu la marine, remorquer une masse pareille à travers des courants nombreux et forts, ce serait un danger énorme pour le remorqueur et pour le remoraué, et plus qu'un danjer, une impossibilité.

N'y eût-il que cette raison pour ne pas séparer, dans un même port, la construction dé Tarmement, elle suiurait. Mais il y en a d'autres; ce serait un bien mauvais système que celui qui consisterait à séparer les marins des ingénieurs.

Je ne veux pas médire de l'école polytechnique, mais enftn, quand on en sort, on a une certaine tendance aux abstractions mathématiques, et l'on a besoin d'être ramené à la pratique par des hommes du métier.

Quand un navire vient de faire campâmes les marins qui sont en contact journalier dans le port de débarquement avec les ingénieurs, leur disent : Ahl nous avions un gouvernail un peu trop grand ou un peu trop petit; notre mâture laissait à désirer sous tel ou tel rapport; nos cheminées, nos chaudières ont telle ou telle imperfection, et les ingénieurs font leur profit de ces observations.

Messieurs, on l'a dît souvent, le conseil des travaux de la marine est trop Isolé des ports. Il est composé d'hommes très distingués, mais qui ne sont pas en rapports suffisamment fréquents avec nos cnantlers.

Ce serait bien pis, si les Ingénieurs qui sont dans les ports n'étalent pas relation avec les marins.

C'est beaucoup, l'outil I mais il faut que c«lul qui s'en sert en soit le premier juge et que ceux qui le construisent s'Inspirent de son jugement dans les constructions ultérieures.

Dans ces ports, il faut, par une raison analogue, des artilleurs ; il faut, pour le gréement, des marins ; il faut, par conséquent, deux choses qu'on vous demande de supprimer: il faut une division et un préfet mantime.

Je dis qu'il faut une division et un préfet maritime, car enûn, n'eussions-nous que des constructions dans un port, il faudrait les défendre apparemment, il faudrait les mettre à Tabri des attaques de l'ennemi.

Qui armerait nos forts ? Qui mettrait en mouvement nos troupes? Qui mettrait en mouvement notre défense mobile, les torpilleurs, les navires de toute sorte, si ce n'est un homme ayant une haute autorité, planant au-dessus des chefs, des fonctionnaires de tout ordre, c'est-à-dire un préfet maritime? Et en temps de guerre — car 11 faut songer à la guerre —que de lenteurs si, pour une résolution urgente, il faut toujours en référer au ministre, avec lequel l'ennemi peut rendre les communications difficiles 1 il faut donc un préfet maritime commandant en chef dans tous nosports.

A côté de ce préfet maritime. Il faut une division, il faut des marins; et ceux qui viennent demander si léçèrement de supprimer la division de Lonent, par exemple, ne connaissent pas la marine et ne savent pas quelles en sont les exigences.

La division, messieurs, c'est le foyer où se forme l'esprit du marin, où s'allume son ardeur pour le métier; la division, mais, si elle n'existait pas, vous verriez, à Lorient comme ailleurs, l'inscription maritime fonctionner mollement; vous n'auriez plus ces loups de mer qui ne se contentent pas de faire dans la marine le service rigoureusement nécessaire, mais qui y restent jusqu'à l'âge de clnguante ans, qui ont toujours été la terreur ae nos ennemis; vous n'auriez

plus ce que ie peux appeler la famille maritime, famille qui se perpétue de génération en génération, car nos marins envoient leurs enfants à l'école des pupilles, à l'école des mousses.

Ce que je vous dirais de la malstrance, messieurs, vous convaincrait bien mieux encore de la nécessité de garder les divisions.

Il y a quelques années, en 1879, le publiai une brochure sur la question qui nous occupe. Il y avait alors 580 maîtres ou seconds-maîtres à Lorient, 000 à Brest, 1,600 en tout ; par conséquent, Lorient fournissait plus du tiers de la malstrance de la flotte. Eh bien, chose assez remarquable, sur ces 600 maîtres, chiffre rond, qui existaient à Lorient, 11 n'y en avait que 20 qui ne fussent pas de Lorient même ou de la banlieue de Lorient.

Il y en avait 4 de Vannes, 4 d'Auray,pay8 maritime cependant; pas un seul de Belle- Isle, 4 de Grolx : 20 en tout. Pourquoi cela? C'est que la division est, pour le marin à terre, le paradis terrestre. Quand 11 se conduit bien — et généralement la conduite est bonne parmi nos marins — il obtient la permission d'aller deux ou trois fols la semaine dans sa famille ; il peut même recevoir ses vivres en argent et les consommer avec sa femme et ses enfants. Eh bien, cela n'est possible que pour celui qui demeure à proximité du quartier, car il faut être à l'appel le lendemain matin.

Voilà pourquoi vous n'avez pas, à la division de Lorient, de marins qui soient éloignés de la ville ou de la banlieue ; supprimez la division, vous êtes immédiatement réduit à ces 20 maîtres dont je parlais au lieu d'en avoir 600. Vous voyez à quoi vous arriveriez si vous adoptiez ce magnifique système de M. l'amiral Vallon, qui consiste à supprimer le préfet maritime, dont le rôle est de mettre en mouvemeùt nos forces défensives, et offensives, et à supprimer aussi la division des équipages de la flotte.

M. Tamiral Peyron. Vous avez bien raison !

M. Audren de KardreL Votre approbation, monsieur l'amiral, m'encourage, et j'espère que tous les marins, tous ceux qui connaissent les choses de la marine, m'approuveront comme vous.

Messieurs, je parlais tout à l'heure de la famille maritime ; j'aurais dû ajouter que nos marins bretons mettent encore à servir l'Etat un orgueil qui s'affaiblit, il faut l'avouer en le déplorant, sur bien des points du littoral français.

L'appât du gain, la tranquillité et le

groflt d'une carrière Industrielle fascinent ien des marins et les entraînent à quitter la marine dès qu'ils le peuvent. Mais dans la Bretame, qui donne à la marine les trois quarts de ses matelots, on aime, je le répète, à servir l'Etat et on le fait avec flené.

Permettez-moi un souvenir.

Sous le ministère de M. l'amiral Pothuau, un maître du port de Lorient, — je n'ai pas oublié son nom, c'était le maître Guennec,— me pria d'appuyer auprès de l'amiral une demande de croix d'honneur qu'il avait, comme vous allez le voir, bien méritée. A l'appui de cette demande, il me ût passer une grande pancarte au haut de laquelle se trouvaient ces mots : « Etats de service du maître Guennec et de ses ancêtres : 101 ans de services et trois générations. î>

Je donnai cette pancarte à M. l'amiral Pothuau et je lui dis : « Amiral, c'est un Montmorency du peuple qui s'adresse à vous. »

Et Guennec fut décoré. (rré« bien! très bien!)

Enfin, messieurs, pour justifier ma thèse, n'oubliez pas qu'il faut que dans nos ports soient réunis, comme Ta démontré très nien à la Chambre M. le ministre de la marine»

des bâtiments de toutes sortes.

Des députés, je ne sais lesquels, on dU et rien n'est plus vrai, qu'en répartissant no# forces dans différents ports, nous obligeons l'adversaire à diviser les siennes. Et puifl» messieurs, si, par hasard, ce port de Brest que certains rêveurs souhaitaient de cou* server tout seul, était bloqué par l'ennemi^ — Il l'a été longtemps et souvent sous le pre^ mier empire — croyez- vous qu'une division

Sartie de Lorient lui serait inutile? Dans eux circonstances, un pareil secours lui fut précieux.

A cette époque très triste où nos forces étaient pour ainsi dire tenues prisonnières à Brest. Teaprit français n'était pas éteint» et l'on laisalt, comme en pleine paix, des chansons. Un brave amiral, qui s'appelait Gantheaume, commandait Tescadrâ de Brest.

11 y avait, à l'entrée de la rade de Brest| un petit fort appelé le fort Bertaume, situé sur un rocher auauel on accédait sutier fois par un pont de cordes. Eh bien, vîsk malin, un mauvais plaisant, avait fait ce quatrain :

(Test l'amiral Gantheaume Qui va de Brest à Bertaume, Et, profitant d'un bon vent d'ouest.

Revient de Bertaume à Brest

{Rires.)

Ce quatrain eut tort, le jour où la division de Lorient arriva devant Brest et où l'enneml, sachant qu'il allait avoir affaire à des forces supérieures ou tout au moins égales aux siennes, prit le large.

Messieurs, f ai à peu près fini : ce système, que j'ai combattu et qui consiste a se* parer la construction de l'armement, est tellement insoutenable que, pour moi, u mènerait, par la force des choses, par Je force de la logique, à ce que j'ai démentie absurde, à savoir la suppression de deux ports.

En effet, puisqu'il est impossible de s^ parer la construction de l'armement et qu'on veut à toute force que nos ports soient organisés autrement qu'ils ne 1$ sont aujourd'hui, il n'y a qu'à réunir dauf un seul et l'armempnt et la construction.

Brest alors remplacerait Rochefort et Lorient. Pour ne parler que de Lorient, on abandonnerait la pour une valeur de 40 ou 50 millions d'ateuers, de cales, de man»

slns ; et comme 11 faudrait en ajouter de semblables à ceux qui existent déjà % Brest, sous prétexte d économie, on arrive* ralt à des dépenses effroyables.

Le port de Brest est rempli d'édifices; pour en créer d'autres, il faudrait faire sauter su moyen de la mine des rochers durs comme au diamant. U y a peu d'asb»

nées, un petit atelier dont la construction ne montait qu'au prix de 55,000 fr., coûts, par suite de travaux de déblaiement, 300,OOP francs.

Enfin, messieurs, pour achever de vouf convaincre, je vous prierai volontiers de consulter les officiers grénéraux qvâ oiA commandé les ports que Ton voudrai simprimer ou dénaturer; plusieurs de ces oflU clers existent. Dieu merci encore. Si nou n'avons plus l'amiral Gueydon ni ramliii de Survllle, nous conservons l'amiral Gvnault, l'amiral Gicquel des Touches, les amiraux Duburquoy, Périgot, Amet, Cootm et de Marquessac, tous ont déclaré, bien qu'aucun ne fût de Lorient et n'y eût fait se carrière, tous ont déclaré que, réduire ^ rient à n'être qu'un port de conatructiea serait une folie,~run d'eux a dit un criiMb et, lorsque je publiai cette brochure d laquelle j'exposai ces idées que j'ai soij nues peut-être un peu confusément à i tribune....

Sur un arand nombre de bancs» TfonI non 1 très bien I parlez l

M. Audren de KerdreL ...je reçus dé

l^amlral La. Roncière une lettre très flat« teose, dans laquelle 11 8*assoclaU complètement à ma Uièse et aux arguments sur les- ^els elle reposait.

Messieurs, ne courons pas après Tutopie, ne nous berçons pas de chimères; sous prétexte d'améliorer, ne désorganisons pas.

(2W« bien! très bien!) Gardons nos ports tels qu'ils sont, nos ports qui font notre personnel maritime et sans lesquels nous n'aurions pas ces marins d'élite qu'on ne saurait trop admirer.

fit alors, qu'on nous parle de la triple alliance, nous pourrons dormir tranquilles.

/6 ne faiê pas fi, tant s'en faut, d'une belle ^ bonne ffotle ; mais, au-dessus de la flotte, ie mets les équipages, et les nôtres sont meemparables.

Tenez! —et, cette fois, le finis tout à fait -^ et par une anecdote. Un do mes oneles, 9WB le Consulat^ eommanéait une oorjrette qu'uni appelait le BuLl-^og et qui avait été prise sur les Anglids, -- nous en prenions quelquefois.

Cette corvette se trouve aux prises avec des forces triples ou quadruples : les^ Français se battirent' comme des lions; mais ai^rès quelques beures de combat, ils du^ reat amener leur pavillon. Le Bull-Loa fut conduit à Malte et son commandant obtint l'antorifiatien. d'adresser un rapport au ministère de la marine français.

J.'ai ce rapiiort, messieurs^ Ven ai du moins la copie daAS mes papiers de fanpilUe, et voici ce qu'y dit le commandant :

Après avoir rendu bommage à la bravoure de son état-major et de son équipage tout entier, il ajoute que trente matelots étrangers, de je ne sais quelle provenaace, qu'on lui avait donnés pour compléter son e^page, s'étaient, aux premiers coups de canon, emparés des cages à poulea -r- je a^ijxveote nen, — et de tout ce qui pouvait flôUec, pour gagner le rivage.

Bn bien, nos marins à nous, les marins français, messieurs, ne fuient pas devant le eanon de l'ennemi et ne naviguent pas sur les cages à poules. {Très bien! très bien! et applamissements sur un grand nombre deàimcs.)

M. Barbev, ministre de la marine. Messieurs, je n ai qu'une très courte réponse à faire à mon nonorable collègue M. de Kerdrel.

Jfe lui dirai simplement qu'U vient de .

prononcer un discours qui a été écouté avec la plus grande attention par le Sénat, qui sera lu avec plaisir et avec reconnaissance par la marine. (Assentiment,)

il a prononcé des paroles patriotiques auxquelles je m'asisocie complètement et iltt manifesté des craintes que je suis beureux de pouvoir dissiper.

B s'est demandé si le ministre de la mairtae n'avatt ^as U pensée de suppflmer un de BOB arsettaus maritimes, un de nés ports de guerre. Vous^ pouvez être certain, mon cber collègue, que celui qui est à cette tribune ne vous parlerait plus comme ministre le jour oùla suppression d'un de nos ports de |uerre serait décidée. (Très bien!

très bien!)

M. Audren de Kerdrel. Il y a malendu, monsieur le ministre, j'ai parlé de la spécialisation des ports et non de suppressions.

M. le mbdstre. Oui, la spécialisation, c'est lÀ un mot assez étrange, comme vous le disiez tout à rbeure et qui peut prêter ft des interprétations bien dilTérentes.

■ Si Fon entend par « spécialisation » une organisation plus économique de nos ports deguerre, qui permettrait de diminuer les frais généraux et de consacrer des sommes plus iinportantes aux constructions neuves sans augmenter le total des dépenses du bud^Tld suis très partisan de la epécialieation des ports, non seulement de ceux

de Lorient et de Rocbefort, mais aussi de Cherbourg, de Brest et de Toulon.

J'estime qu'il y a à réaliser peu à peu, avec prudence et avec fermeté, des réductions importantes dans les frais généraux, et ie n'ai pas hésité à entrer dans cette voie.

On peut, suivant la situation géographique des ports, suivant les services qu'ils sont appelés à rendre, simplifier certains rouages administratifs, donner moins d'importance à certaines directions pour en fortifier d'autres, supprimer des non-valeurs dans les divisions sans nuire au recrutement do nos marins et de nos officiers mariniers. Mais, pour tirer le meilleur jsarti possible de nos arsenaux maritimes, u .est indispensable qu'on puisse s'en servir CQOune ports de constructien, de réparation et d'armement. (Très bien!)

Je me bornerai, messieurs, à cette heure tardive, à rassurer sur ce point capital l'honorable M. de Kerdrel.

Si, dans le cours de la discussion, au moment où l'on votera les chapitres du bud- 8:et, il y a de nouvelles explications à fournir au Sénat, je m'empresserai de les lui donner.

Ce que je tenais à déclarer immédiatement, c'est qu'on ne x>eut pas supprimer une de nos préfectures maritimes sans

Sorter une atteinte sérieuse au système de éf ense de notre littoral, arrêté à'un com* mun accord entre les ministres de la guerre et de la marine» sans nous priver d'une chance de plus de pouvoir recueillir en temps de guerre nos bâtiments, les réparer, les ravitailler et les renvoyer au comJjat; de réparer aussi les bâtiments ennemis capturés et de les mettre en état de nous servir au besoin.

L'honorable M. de Kerdrel a fait allusion aux paroles que j'ai prnnoncées à la Chambre au moment de la discussion du budget U a été question» en effet, de la suppression éventuelle d'un établissement appartenant à la marine. On s'est demandé s'il ne serait pas possible de céder ou de louer à des conditions avantageuses un de nos établissements maritimes de l'intérieur, en confiant à nos arsenaux le soin de produire les objets confectionnés dana ces usines qu'on ne pourrait pas se procurer en s'adressant à l'industrie.

Cette opération est-eUe pratique? 11 est certain qu'elle aurait pour résultat la diminution des frais généraux. Mais elle est difficile à mener à bonne fin. Eu tout cas, c'est une question sur laquelle il n'y a pas lieu de s'expUquer en ce moment et qui ne peut être présentée au Parlement que sous la forme d'un projet ou d'une proposition de loi.

Je me fais donc un devoir de le répéter :

Les craintes de M. de Kerdrel ne sont pas fondées; nos ports maritimes doivent rester ports de construction, de réparation et d'armement, et je demande au Sénat de vouloir bien passer à la discussion des arUdes.

(Très bien! très bien ! sur un grand ntm^e de bancs.)

M, Tamlral Veron* Je demande la parole.

Vow? diverses. A demain I NonI non! — Parlez! parlez!

M. le président. La parole est & M. l'amiral Veron.

M. ramiral Veron. Messieurs, après l'éloquent discours que vous venez d'entendre, vous pouvez être certains que je n'occuperai pas longtemps la tribune. Je n'ai que de très courtes observations à présenter. (Parlez !)

M. le président. Veuillez écouter, messieurs. I/orateur ne réclame que quelques instants d'attention.

M. Tamlral Veroa. Je n'ai, je le répète»

messieurs, que quelques mots à dire et je pense qu'ils ne seront pas Inutiles.

J'ai eu l'honneur de faire part à M. le ministre qui s'occupe avant tant de sollicitude et d'activité dés intérêts de la marine, de mes anxiétés, de mes Inquiétudes sur le résultat de nos efforts pour 1895, échéance à laquelle nous devrons nous trouver, vifrr à-vls des flottes allemandes et italiennes, dans une situation semblable à celle que nous avions l'an dernier.

Dans une discussion qui eut Heu à cette tribune, l'année dernière, la comparaison entre nos forces navales et celles de la double alliance fut établie sur des documents Sosltlf s. A ce moment nous savions que ces eux puissances allaient dépenser jusqu'en 1895 une somme de 250 millions et noue avions la nomenclature des divers bâtiments qui, à cette époque, viendraient augmenter leur flotte. Nous pouvions dès lors calculer exactement l'effort qu'il nous fallait faire pour maintenir l'équilibre cens* taté.

Sans m'occuper de toutes les catégories de navires, je ne veux m'arrôter qu*aux types de cuirassés d'escadre, c'est-a-dlre des plus grosses unités de combat, ^ et cela parce qu'il faut aii moins quatre ans pour mettre un de ces géants en état de prendre armement, — tandis que, pour les unités de plus petites dimensions, croiseurs, torpilleurs, etc., on peut, au besoin* en construire rapidement le nombre nécessaire.

Or, l'an dernier, U fut constaté que nous devions, d'Ici à 1895, construire et achever cinq de ces grands cuirassés.

Je trouve dans le budget de 1891, à l'article « constructions neuves », que nous ne mettrons en construction pendant cette

Srochalne année que deux de ces types ans nos ports militaires, im à Brest et l'autre à Toulon, mais qui à la fin de l'année ne seront rendus qu'aux 8 et 6 centièmes, c'est-à-dire qu'ils seront à peine commencés.

L'Industrie devra en mettre un sur chantier, pour lequel une dépense relativement forte est inscrite, le dixième environ. Je ne sais pas dans quel port on compte effectuer cette construction ; je pense, quant à nioi, que l'on devrait choisir la Seyne.

M. le baron de Larelnty. Et Saint- Nazalre ?

M. Famiral Veron. Je n'admets pas que l'on construise à Salnt-Nazalre» parce que, s'il s'y trouvait en temps de guerre un bâtiment prêt à être lancé, il faudrait, après la mise à Feau, le remorquer jusqu'à Brest pour l'équiper et l'armer^ et que le moiudre croiseur ennemi pourrait le surprendre et l'enlever au passage dans les raz 4e Glénan»

sur les côtes de Bretagne.

Je n'admets pas, par conséquent, que des bâtiments d'une valeur aussi énorme que ceux dont je parle soient construits ailleurs que dans un grand port militaire» d où ils puissent sortir entièrement équipé? et armés, et tout prêts à combattre.

Eh bien, pour le bâUment dont l'exécutlon sera confiée à l'induatrle. et que je suppose devoir être construit à la ^yAe, on aura dépensé, à la fin de l'année, le dixième à peu près de la somme totale qu'il devra coûter. Or, à la fin de 1891, il ne restera plus que trois ans nour arriver à l'année 1895 où nous devrions avoir ce^ grands cuirassés, et je crains bien qu'à cette date nous n'en ayons pas un ^eul.

H. le ministre de lamarme* Je demande la parole.

M. Famiral Veron. Voilà, messieurs, ce qui cause ma préoccupation, je pourrais dire mon anxiété. Je demande donc à M. le ministre de la marine si, dans ces conditions, U pense eue notre flotte pourra être augmentée en i^ de cinq ou six cuirassés

d'escadi^é. Je vienô exposer îcl mes doutés patriotiques, et supplier M. lé ministre de se servir des moyens que lui offrent nos arsenaux pour parfaire ce qui est Indispensable à notre puissance navale. Je ne m'étends pas davantage sur cette question.

M. le président. La parole est à M. le ministre de la marine.

M. le ministre de la marine. Messieurs, lorsque je suis arrivé aux affaires, le budget de 1890 était voté, et le programme des censtructlons neuves à entreprendre pen- .

dant cette année était arrêté ; je n'ai eu par conséquent à me préoccuper que des constructions à commencer en 1891 ; or, Tai ré- Fondu en partie aux vœux exprimes par honorable amiral Veron, puisque, sur ce budget, j'ai prévu trois cuirassés, dont deux construits dans nos arsenaux et un sur les chantiers de l'industrie privée.

> Mais, me dit M. Tamiral Veron, on n'aura fait à la Un de 1891 que les huit centièmes de la construction totale de ces bâtiments.

Certainement, messieurs, je voudrais qu'il fût possible d'en faire davantage : mais l'honorable amiral Veron n'ignore pas que les travaux de construction à un grand cuirassé n'avancent pas vite la première année ; il y a des opérations préliminaires à terminer, des marchés à passer avec l'industrie pour les matériaux de construction, et ce n est qu'au bout d'un temps assez long qu'on peut porter sur cette catégorie de bâtiments de guerre un nombre d'ouvriers suffisant pour activer les travaux. Si l'on a prévu comme avancement de la construction en 1891 les huit centièmes seulement du navire tel qu'il sera en 1895, sur le programme de 1892 la proportion sera beaucoup plus forte : vingt-cinq à trente centièmes probablement.

L'honorable amiral Veron nous a dit que nous avions cinq grands cuirassés à constihiire au lieu de trois. Mais il a reconnu lui-même que nous devions les construire le plus rapidement possible, afin qu'ils soient prêts en 1895. Or, le moyen d'aller vile n'est pas d'en mettre trop à la fois sur les chantiers au risque de ne pas appliquer un nombre suffisant d'ouvriers sur chacun d'eux et de rendre la surveillance plus difficile.

11 ne faut plus que ces énormes bâtiments mettent comme autrefois huit et dix ans à se terminer, de manière à être démodés quand Us commencent à servir.

Aussitôt que les trois cuirassés *pré\Tis dans le programme de 1891 seront en pleine activité comme construction, nous pourrons en commencer deux autres qui seront prévus au budget de 1892. L'honorable amiral aura donc alors complète satisfaction.

11 ne faut pas oublier, l'honorable M. de Kerdrel le rappelait tantôt, qu'à mesure que nous construisons des cuirassés 11 faut mettre sur chantier un certain nombre de croiseurs, d'éclaireurs et de torpilleurs, afin de conserver toujours la même proportion entre les bâtiments de combat de diverses catégories et de manière que notre flotte puisse entrer en action dans les meilleures conditions possibles au moment voulu.

M. l'amiral Veron. Je ne m'inquiète pas de ceux-là : vous les aurez quand vous voudrez.

M. le ministre. L'amiral Veron peut être sans inquiétude. Ma plus grande préoccupation est de prendre les mesures nécessaires pour faire marcher rapidement nos constructions neuves, et, si le Parlement m'en fournit les moyens, en 1895 nous ne serons pas loin d'avoir les cinq cuirassés de plus qu'il réclame avec raison (Très bien! très bien !)

M. Tanural Veron. Il sera utile, en effet, qu'on travaille pour ces bâtiments-là un peu plus vite qu'on ne l'a fait jusqu'Ici.

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