mars
La description du village de Brick ou Brouck , dans la Nort-Hollande , vaut un peu mieux que celle de l'île de Marken : les faits sont plus piquans , le style est plus correct et moins ampoulé 5 mais on y trouve encore beaucouj) trop de ces réflexions parasites , de ces lieux comnmns pliilosopliiques , que la jeunesse de l'auteur peut seule faii-e pardonner : à l'occasion de l'ile de Marken, il avoit déjà pai'lé très-longuement et très-emphatiquement de rirruption du Zuiderzée ; il y revient encore à l'occasion du village de Brovick; c'est retourner beaucoup trop une idée qu'il ne devoil pas omettre en décrivant les lieux ravagés pai' ce débordement, mais qui devient ennuyeuse à force d'être reproduite. Ces redites accusent la stérilité de l'imagination , et répandent delà monotonie sur un ouvi'age. Au reste, la mO" notonie est assez le caractère des productions pliilosopliiques : ces écrivains qui se piquent de briller par la richesse et la profondeur des pensées , sont généralement fort pauvres d'idées; dès qu'ils ont le bonheur d'en avoir une, ils ne s'en désaisissent pas aisément; ils la tourmentent et l'épuisent j en la couvrant de mots, çu l'étoufiant sous un amas de phrases , ils croient Tu-
voir creusée, et ne l'ont qu'afFoiblie. C'est ce déflmt, cette indigence qui rendent leurs écrits si uniformes et si peu variés. Je crois que M. Fulchiron a fait ses études dans Raynal et dans Diderot; il est du moins de leur école ; sa diction est roideet sentencieuse; il laisse tomber les unes après les autres de grandes maximes bien empesées; ses vingt-cinq ans prononcent gravement des oracles. Si je croyois sa philosophie accessible aux conseils et aux bons avis, je lui dirois qu'un pareil style pourroit faii-e désespérer de son talent, et qu'il doit se hâter, s'il veut écrire, de refaire ses études, d'oublier les leçons et le fatras de nos philosophes, de corriger, ou plutôt d'abandonner sa manière, de relii-e avec attention les écrivains du siècle de Louis XIV, de tacher d'être simple, naturel et clair. Je ne puis que louer d'ailleurs l'excellente morale que respii"e son ouvrage; il parle des richesses comme Sénèque, et probablement avec plus de sincérité; le nom qu'il j^orte rend ce désintéressement bien exemplaire : il ne me paroît avoir de commun que le style avec ceux qu'il semble avoir pris pour modèles; je dois lui rendre cette justice,
Et de l'homme d'honneur distinguer le poëte.
Le village de Bruck présente un spectacle assez singulier : ce village est isolé au milieu d'une plaine de la Nort-Hollande; ses habitans, qui n'ont que très-peu de communication avec leui's voisins , ont tous les vices de la civilisation réunis à tous les défauts de la vie sauvage; ils aiment le luxe et la magnificence, et décorent l'intérieur de leurs maisons avec un soin qu'on ne peut se figurer; ils ont pom* tout ce qui regarde leurs habitations, un goût de propreté poussé au dernier excès}
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mais il ne faut pas s'atteiiJre à trouver chez eux cette élégance qui accompagne presque toujours le luxe chez les peuples vraiment civilisés j leurs décorations ont toute la bizarrerie de leur caractère; ce n'est qu'à la dérobée que l'on parvient à observer les moeurs de cette peuplade ; ils ne souffrent point que les étiMugers s'introduisent dans ces espèces de cabanes qu'ils ornent avec tant de recherche. 11 s'en faut beaucoup qu'ils se vêtent avec le même luxe; ils portent des lambeaux sales et hideux ; leur extérieiu- est dégoûtant ; ils sont excessivement avares pour tout ce qui n'est pas relatif à l'ornement de lem's maisons. M. Fulchiron a fait assez bien ressortir les contrastes que lui présentoit un pai-eil spectacle, et quelques-unes de ses réflexions prouvent qu'il est né avec un esprit observateur; mais en général, il envisage trop les objets sous le rapport sérieux : il répand sur tous ses tableaux une teinte uniforme de mélancolie qui n'est pas toujours la vraie couleur du sujet; il a l'air d'un disciple d'Heraclite ou de madame de Staël.
M. de Lachabeaussière a lu une petite pièce qui n'a pas beaucoup égayé rassemblée : c'est une Epitre cVun Prisonnier aux Petits Oiseaux qui voltigent sUr sa fenêtre. Cette épître est une de ces niaiseries sentimentales qui sont maintenant à V ordre du jour dans tous les lycées ; elle est dans ce qu'on appelle aujourd'hui \e genre délicieux. M. de Lachabeaussière a du talent; mais , en général , ses vers sont un peu dm-s , et sa manière a de la roideur ; il n'est pas d'un âge à pouvoir la réformer. On ne s'attendoit d'abord qu'à la lecture de cette épître; mais comme l'heure n'étoit pas écoulée, poiu- remplii- la séance il a tii'é de sa poche deux autres
petites pièces : il y a toujours de la ressomce avec
poètes.
Séance du Ljcée du 19 mars.
De V Influence des Femmes sur le Commerce y par M. Raup-Baptestein. — Observations sur le Banquet des Philosophes de Xénophon, pai- M. Gail. — Poésies.
22 mars.
Les femmes étoient accourues en foule à cette séance; elles vouloient sans doute apprendre jusqu'à quel point elles peuvent influer sur le commerce , elles qui influent sur tant de choses : elles sont plus ambitieuses qu'on ne pense ; tout ce qui leur monti'e l'étendue de leur empire, flatte en secret leur orgueil; occupées en apparence de choses Mvoles , elles n'oublient jamais le solide; mais comme leur influence politique et morale est moins sensible , parce qu'elle est plus indirecte , elles savent gré aux écrivains officieux qui veulent bien prendre la peine de leur en révéler les secrets ; elles ressemblent à ces princes qui ne connoissent point les bornes de leur domination , et auxquels on peut faire croire aisément que le monde entier leur est soumis, et que les autres rois ne sont que leurs vassaux. Les auteurs qui leur parlent de leur puissance leur paroissent toujours plus raisonnables et plus véridiques à mesure qu'ils sont plus galans.
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L'écrivain qui les a eiilrelenues dans cette séance de leur influence sur le commerce , n'a pas négligé ce moyen de mieux prouver sa llièse : il a prodigué les complimens au beau sexe, et ce langage suranné, ces lieux communs éternels, ces fades louanges lui ont beau- ^ C0UJ3 l'éussi. Il faut bien que les hommes applaudissent toujours ce que les femmes ne se lassent jamais d'entendre; elles dispensent l'écrivain qui les loue de toute mesure et de toute délicatesse : il lui suffit d'ouvrir le dictionnaire des éloges et de compiler des fadeurs; elles supposent qu'il a dans le cœur tout ce qui manque à son esprit; pourvu que l'encens fume et que le bruit des applaudissemens se fasse entendre autour d'elles, elles sont contentes. Il leur a semblé doux d'apprendre de la bouche de M. Raup-Baptestein, qu'autrefois on croyoit les femmes douées par excellence du don de prophétie, que c'étoit par la voix d'une femme qu'Apollon Delphien rendoit ses oracles , que les Gaulois abandonnoient aux femmes le soin de dire la bonne aventure, que chez nos pères elles étoient admises aux déhbérations publiques, et qu'elles faisoient de beaux discours sur les affaires d'état.
Je suis persuadé cependant qu'elles attendolent davantage du galant lecteur; son affiche promettoit beaucoup, mais l'effet n'a pas entièrement répondu à la promesse; son sujet est plus circonscrit que son titre ne l'annonçoit; il s'est restreint à inviter nos dames à ne plus faire usage de marchandises anglaises : on ne peut qu'applaudir à une idée si patriotique, et 0 seroit à souhaiter qu'elle s'exécutât; mais, en vérité, quand on pense que les malheurs d'une si longue révolution n'ont apporte aucun changement dans les mœurs fran-
çaises , quand on voit régner encore celte même frivolité, cette même insouciance qui nous caractérisoient autrefois, quand on songe qu'un nouveau luxe, que de nouveaux plaisirs sont nés du sein de nos misères, on ne peut guère compter sur cet esprit public qu'invoque aujourd'hui M. Raup-Baptesteiii. 11 est vrai, comme il l'a dit , que tous les jours nos manufactures se perfectionnent , que les aciers , les cristaux , les toiles peintes, que tout ce qui peut servir à la parure brille tous les jours d'un nouvel éclat sous les mains habiles des ou^ vriers fiançais; la paix va faire fleurir encore toutes les autres branches du commerce ; legouveinement s'occupe sans cesse de vivifier l'industrie, et nous devons espérer que l'expérience nous guérira de ce préj ugé qui nous porte à préférer tout ce qui sort des ateliers de l'Angleterre. Mais ce qu'on peut attendre de l'opinion plus éclairée, on ne peut guèie se le promettre d'un mouvement spontané; c'est l'opinion qui fait la vogue; elle se réformera à mesure que nous sentirons mieux les bienfaits de l'administration actuelle; ce ne sera plus alors par saillie, par enthousiasme que nous cesserons d'emprunter aux Anglais ce que nous aurons sous la main , mais par réflexion , par conviction ; et notre triomphe sera d'autant plus solide , qu'il appartiendra tout entier à la x'aison et à l'expérience. Au reste, nous le répétons, on ne peut qu'applaudir au vœu formé par M. Raup- Baptestein; ce qui n'empêche pas que ses complimens au beau sexe ne soient un peu fades.
M. Gail , professeur de grec au collège de France , nous a tout-à-coup transportés dans une avitre l'égion : il a très -savamment, et même très-ennuyeusement disserté sur le banquet des philosophes de K.éiiophon ;
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il prétend avoir d(^couveit qu'on avoit jusqu'ici fort mal apprécié cet ouvrage : suivant lui, les uns l'ont beaucoup trop exaltt^ , les autres en ont parlé avec trop de mépris; ce dialogue , que le savant Lefevre admiroit uniquement parce qu'il est d'un auteur grec , et que le Journal des Sapans regai'de comme un tissu d'absurdités, n'est qu'une ironie socratique , soutenue depuis le commencement de l'ouvrage jusqu'à la fin; c'est une caricature des conversations et des raisonnemens des sophistes gi-ecs, qui assurément ne le cédoient guère à nos métaphysiciens et à nos sophistes du quinzième siècle; soit, pour Vironie socratique; mais ce que M. Gail en a lu est mortellement ennuyeux, excepté un passage où Socrate, pour se moquer des raisonneurs de son temps , s'évertue à prouver qu'il est aussi beau que le beau Critobule. Je laisse M. Gail se débattre avec ses diphtongues , et je remarque seulement que la Grèce qui nous a laissé de si beaux modèles d'éloquence et de poésie, a été à la fois la source du bon goût et de la mauvaise métaphysique : les Grecs du Bas-Empii'e avoient hérité de leurs pères cette fm^eur de disputer sur les mots qu'ils transmirent aux Gothsetaux Visigoths dont nous descendons; dans. les siècles les plus barbares du moyen âge, on n'étoit pas plus entêté des arguties et des distinctions scliolastiques, que ne l'étolent les Athéniens eux-mêmes du temps de Périclès et d'Alexandre , c'està-dire , dans les siècles les plus brillans des arts et du goût ; Socrate et ses disciples essayèrent vainement de confondre et de décréditer ces Abeilards et ces Ramu» de la Grèce; le goût de la nation les protégea contre leurs efforts et leurs railleries; cette contagion dura parmi nous jusqu'au dix-septième siècle, où l'excel-
So ANNALES
lente école de Porl-Royal rétablit la raison dahs seis droits : le bon goût brilla sans mélange dans cet âge heureux , et s'éclipsa insensiblement pour faire place encore à la plus ténébreuse métaphysique; toutefois il faut rendre justice aux sophistes de nos jours 5 ils ne sont pas tout-à-fait aussi ridicules que les sophistes du moyen âge et de l'ancienne Grèce j mais ils ont fait plus de mal : qu'est-ce donc que l'esprit humain?
La séance a été terminée par une pièce de vers adressée aux halntans d'un canton du pays de Vaud, pour les détourner du projet qu'ils avoient formé de quitter leur patrie, et d'aller s'étabhr dans l'Amérique septen-i trionale. Je ne me rappelle pas le nom de l'auteur de cette pièce, qui a été déclamée par M. Luce de LancivaL Les vers m'ont paru beaux; mais je me méfie toujours de la déclamation. Le poète fait une magnifique peinture des bords du lac de Genève , de Vevay , de Meillerie, de tous ces lieux que Rousseau a décrits dans la Nouvelle Héloïse, et que son style enchanteur a sans doute embellis; il demande à ces bons Suisses s'ils veulent quitter un pays si doux et si riant , pour des rivages lointains et à demi— sauvages ; c'est la paix que vous cherchez, mais où la trouvei'ez-vous ? Les dissensions politiques vous suivront partout : dès que vousaurez mis le pied aux États-Unis, que vous regardez comme l'asile du repos et du bonheur, vous entendrez une voix qui vous criera :
Etes-vous pour Adams, ou bien pour Jefferson?
11 y a beaucoup d'idées heureuses dans cette pièce , et M. Luce a su la faire valoir : il est un des quatre ou cinq lecteurs qui courent les lycées, pour prêter aux
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auteurs enrliumés leur voix et leur débit; c'est tinô manière d'acteur qui doit prendre pour lui une partie des applaudissemens; il a un bel organe : il lit fort bien; il varie ses tons avec un art infini; il a dés chutes admirables; je crois que les plus mauvais vers paroîtroient bons dans sa bouche; mais je lui conseille de ne point faire de gestes; quand on tient un papier d'une main ^ il est diUicde que l'autre puisse faire avec grâce toutes les fonctions qu'exige le débit; il faut absolument qu'il laisse cette partie à ses confrères des spectacles.
Séance du Lycée du ^9 mars.
Pragràent d'une traduction de /'Enéide , par monsieur G ASTOX. — Morceau d'u?i poème sur l'Etude , par M. CoRiOLis. — Cojite Oriental, par M. Lantier,
3 avril.
Voila un titi-e bien riche : la littérature française u'auroit jamais été plus florissante qu'aujourd'hui, si l'on comptôit les vers au lieu de les peser.
Dans tin temps où les poètes étoient, je crois, moins nombreux qu'à présent , Linguet calculoit qu'il se faiàoit j année courante , dans la seule vdle de Paris , à peu près trois cent mille vers ; sur ces trois cent mille vers , il prétendoit qu'il n'y en avoit guère que deux ou trois Cents de bons, ce qui donne , si je ne -me trompe , cent bons vers siu- mille, ou un bon vei's siu' dix. L'école 1, fi
polytechnique qui s"int6-esse beaucoup à notie poésie €t qui s'est chai-gée de faire la police sur le Parnasse, pourra vérifier, ce calcul; il me semble seulement que nos poètes n'ont pas beaucoup à s'en plaindre : je ne trouve pas le jugement de Linguet très-rigoureux, et je suis tenté de croire que sa proportion n'est pas exacte. Il est possible que la sfatisticjite de la république de^ lettres ait changé; je ne sais pas si le Permesse coule atijourd'hui avec plus ou moins d'abondance qu'alors , mais je doute que nos lycées fournissent maiiitenant un bon vers sur dix. Quoi qu'il en soit, M. Gaston s'est chargé, pour'sa part , d'enfler notre trésor poétique d'environ dix mille vers de plus, puisqu'il a entrepris de traduire les douze hvres de V Enéide : je demande pardon de cette arithmétique ; mais quand on est dans l'abondance et la richesse , il faut bien quelquefois se reconnoîlre et compter avec soi-même.
J'ignore si quelque divinité ennemie a condamné ce nouvel Hercule aux douze travaux qu'il affronte avec tant de courage ; mais quel que soit le succès de ses efforts, quel que soit le destin réservé à son ouvrage, il aura du moins [''honneur de Vavoir entrepris : malgré le'suniite rnaterieirif on doit toujoiu's savoir gi'é aux auteurs qui ne. se laissent point effrayef pai' les difficultés ; la littérature est fière d'avoir aussi son héroïsme ; ce dévouement, quand il est soutenu , peut, jusqu'à un certain point , o])tenir les honneurs et la gloire du talent, témoin rinfatigaljle Saint- Ange. Le courage de JM. Gaston est d'autant plus admirable, qu'il n'est pas épouvanté par la concun-ence d^un rival bien redoutable : il entre d'un pas ferme dans un domaine dont le ti-aducteur des Georgiques s'est empiré. Un nom si
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imposant, un talent si supérieur, ne sont point capables d'ébranler son intrépidité.
Il mérite de réussii' j mais il n'a pis été heureux: dans son début 5 le lecteur qu'il ayoit pris pour organe n'a pas su faire valoir ses vers. Tout le monde connoît les imprécations de Diuon mourante. Voici comment M. Gaston a rendu VExoriare aliquis4
Parois, sors de ma cendre ^ A toi qui dès l'enfance. Sens tressaillir ton cœur au eri de la vensreance! Va, porte dans leur camp la mort et la terreur; Dès ce Jour j à jamais j que ma juste fur?ur Vous arme sur les mers, vous arme sur la terre j Que la guerre entre vous renaisse de la guerre! Que les flots ennemis par nos flots soient presses! Que leurs traits p;ir nos trails soient en l'air repoussés! Puisse enfin mon courroux;, oppoST d'âge eu âge. Aux enfans d'Ilion les enfans de Carthage!
Le mouvement de Foriginal me pai'oît bien saisi et bien rendu; mais on remai^que dans ces vers quelques incorrections ; la terreur est trop foible après la mort; il falloit dire :
Va , porte dans leur camp la terreur et la morti
L'hémistiche dès ce Jour , à jamais est embarrassé j leurs traits ne se rapportent à rien.
On a imprimé une traduction du même discours dans plusieurs journaux et dans plusieurs recueils , sous le nom de M. l'abbé Delille : cette traduction a pai-u généralement assez foible , et Ton a douté même qu'elle fut du traducteur des Géologiques', l'endroit que je viens de citer s'y trouve rendu de la manière suivante :
Sofs de ma cendre, sors, 6 toi, fatal vengeur, Que prc'sagc mu hiiioe et qu'att«;nd ma fureur!
Prcnils ce fer, prends ce feu; fjue des ta tendre enfance, Le plus afl'reux serment te voue à ma vengeance! Qu'à jamais la discorde arme nos deux Etats! Que la paix te prépare à de nouveaux combats! Que le peuple latin, que les fils de Carthage, Opposes par leurs dieux, le soient plus par leur rage! Que de leur sol jaloux, que de leurs murs rivaux. Soldats contre soldats, vaisseaux contre vaisseaux. Courent ensanglanter et la mcF et la terre! Qu'une haine éternelle éternise la guerre! Que tes derniers neveux s'arment contre les miens! Que mes derniers neveux s'acharnent sur les tiens !
Je laisse le lecleur juger entre ces deux traductions^ en général, le style de M. Gaston annonce du talent et de la facilité 5 ses vers sont nombreux et sonores; mais il n'est point assez sévère sur le clK)ix des rimes; le travail qu'il a entrepris est de nature à se perfectionner long-temps sous ses mains , et l'on ne doit point prononcer encore de jugement sur un ouvrage qui subira 6ans doute beaucoup de cbangemens avant de pai'oître.
M. de Chazet, lecteur médiocre, a lu, pour M. de Coriolis, cet éternel fragment d'un poème sur l'Etude y^ qai a déjà été lu et relu dans tous les lycées , et qui traîne deptiis deux mois dans tous les journaux : c'est un recueil de lieux commims , aussi surannés qu'ennuyeux et foiblement écrits; il est inutile d'en piuler, puisque tout le monde le connoît; on veut absoltiment admirer y comme un ti'ait de génie , ce vers , qui n'est que bizarre et forcé :
. , . . Et le lit de Cromwel le punit de son trône.
La séance a été terminée par un petit conte fort agréable de M. Lantier ; il étoit temps que l'esprit et la gaîtévinssent dissiper les vapeurs soporifiques du genre se-
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rîeiix, et cliasser l'ennui qui suit toujours les prétentions, et quelquefois même le talent : on deraandoit à marlarae de Pompadour ce qu'elle pensoit de la Henrlade , qu'elle venoit de lire : « Je la trouve magnifique , « sublime, répondit-elle; mais je donnerois vingt heu- « riades pour un conte du même auteur. »
xyi.
Séance du Lycée du 8 avril.
Epître à M. Delille , par M. Daru. — T^ers sur Long-' cJmmpj par M. DE Chazet.
10 avril.
J'avoue qu'en allant à cette séance remplir mon office ordinaire , je n'étois point li'ès-prévenu en faveur du talent poétique de M. Daru : je ne connoissois de lui qu'une traduction d'Horace en vers , et cette traduction m'avoit paru fort médiocre j la difficulté de faii-e passer dans notre langue les beautés et les grâces du poète le plus aimable de l'antiquité , avoit sans doute mis obstacle au développemient de ses talens ; en cherchant à rendre l'esprit d'Horace , il avoit perdu le libre usage du sien; en s'asservissant à copier avec exactitude les traits de son modèle , il avoit défigvu'é sa propre physionomie. Il semble que plus on est fait pour être original, moins on est capable de bien tiaduii-e: la fonction de traducteur est une espèce d'esclavage dans lequel le vrai talent perd ce caractère d'indépendaiice ^ui le distingue j c'est ainsi que les âmes les plus nobles
cl les plus fières finissent par se dégi^ader dans la servitndo.
En secouant ses cliaînes , M. Daru a ressaisi tontes ses facilités : j'ai eu peine à reconnoîlre le traducteur d'Horace d«ns le con-cspondant de M. FaWjé Delille; ce n'est plus cette versification plate et rampante , ce style incorrect et gêné qui calomnie le style de l'auteur latin en se donnant pour son image; c'est de la véritable poésie; ce sont de beaux sentimens , des pensées nobles et justes à la fois, parfaitement rendues. Les oreilles lycéennes ne sont pas accoutumées à des accords si purs et si bîillans : il seroit à désirer que M. Daru leur fit entendre encore quelques morceaux du même genre; cela formeroit le goûl des habitués, dontla molle et niaise indulgence encourage tous les jours la sottise présomptueuse et l'opiniâtre médiocrité. Les bons vers ont un double avantage; ils procurent un plaisir qu'on peut avouer, et dégoiitent des mauvais.
M. Daru n'a fait qu'exprimer dans son épître ce que pensent et ce que sentent tous les gens de lettres et même tous les Français : en invitant M. l'abbé Delille à revenir dans sa patrie, il est l'interprète du voeu général ; tout le monde gémit de voir que des considéra^ tions , qui ne peuvent être que frivoles , enchaînent à son exil et retiennent loin de son pays un écrivain que tout y l'appelle; le siiccès même de son dernier ouvrage a du lui faire sentir combien il est aimé de ses concitoyens. Se montrer insensible à des témoignages si touchans et si vrais d'estime et d'admii'aliou, s'endiu-cir conti-e des regrets si vifs et si sincères, fermer l'oreille h des invitations si pressantes, ce n'est point faire preuve de caractère j c'est bouder comme une femme ou comme
Vin enfant. Quoi! tandis que des hommes qui ont plus à se plaindi'e de la révolution ([ue M. l'abbé Delille, s'empressent de rentrer dans leur patrie j tandis que des hommes qui jouissoient autrefois des plus brillantes prérogatives et des avantages les plus flatteurs, s'estiment heureux de se confondre dans la foule, pourvu qu'il leur soit permis d'être comptés encore au nombre des Français, un poète dont la gloire, dont l'illustration s'e3t accrue dans son exil même , et par son exil , mi poète que l'estime, les hommages et l'admiration attendent, dont le retour sera un véritable triomphe , seroit sourd aux cris de se5 concitoyens , à la voix de son propre cœur, et condamneroit , par son obstination et son opiniâtreté, la concorde qui réunit tous les Français!
Si les beaux vers ont plus d'empire encore sur l'esprit de M. l'abbé Delille , que les bonnes raisons , il ne lira point sans être ému , l'épître de M. Daru : Vous regrettez, lui dit le poëte, les lieux qui vous ont vu naître; eh bien! qui vous empêche de les visiter encore? Qui vous empêche d'y venir chercher de nouvelles inspirations? Il seroit impossible de rien ajouter aux motifs que M. Daru a développés avec toute l'éloquence d'un homme profondément pénétré de son sujet.
M. de Chazet lui a succédé à la tribune poétique : les fêtes de Longchamp sont une matière périodique dont les poètes de lycées ne manquent jamais de se saisir tous les ans ; c'est un sujet un peu suranné, et qu'il est assez difficile de rajeunii-; mais que leur importe, ils ne cherchent que l'occasion de faire des vers , et s'accrochent à tout. 11 y a un moule commun dans lequel ils jettent leurs petites idées et leurs petits vers; le fond ne coûte pas beaucoup, et la forme, quoique un pau
vieille , semble avoir le droit imprescriptible d'amuser; au moyen d'une petite énumération des principaux détails de la fêle, on a fuit une pièce de jdIus , et c'est beau-s coup.
Il s'est élevé celte année un concert de critiques et de satires contre la manière dont les choses se sqnt passées ^ Longcliamp : je conviens que la fête n'a pas été trèsbrillante; mais je soupçonne qu'il y a un peu de malice pliilosopliique dans les graves observations de quelques-: uns des censeurs ; il est des fêtes avec lesquelles certaines gens ne se réconcilieront jamais ; ils ont grand tort; il faut aimer toutes les fêles ; M. de Cbazet a fort bien dit;
Le couvent n'est plus , et pourtant.
Fidèle à l'ancienne méthode,
La foule aime toujours Longrhampj
Cela nVst pas très-surprenant,
Le plaisir est la seule mode
Qui rende le Français constant.
Quoique M. de Chazet ait vivement critiqué Long-? phamp j je ne puis suspecter ses intentions ; un poét^ n'a jamais que celle de faire de bons vers ;
Quel spectacle délicieux?
De la gaité sans indécence.
Et de la foule sans danger;
Partout la sévère prudence.
Pour mieux voir et pour mieux juger,
Multipliant son existence;
Des réservoirs ingénieux.
Ainsi qu'une douce rosée
Tombant sur la terre arrosée.
Exprès pour conserver nos yeux;
Plus d'une nymphe séduisante,
Au maintien rempli de candeuç,
Et dont la voiture élégante
TN<»" fov,te rien à la pudeur, etc,
L'auteur continue son énumération , et termine ainsi :
Enfin, tout ce qui peut séduire.
Tout ce que l'espoir a prévu , A Longcliamp, s'il faut tqus le dire, Vqilà ce que je n'ai point vu.
On ne s'attendoit pas à cette chute , ({ui a fuit beau-* coup rire : c'est ce qu'il y a de mieux dans cette petite pièce, dont la versification est très-foible et très-ne-a gligée.
Atalaj par M. de Chateaubriand.
17 avril.
Il y a des ou\Tages dont on ne peut bien juger quand on les considère isolément : il faut , pour les apprécier , avoir égard aux circonstances qui les ont fait naître, ne point les séparer des accessoires qui les accompa-*gîient , se rappeler toujours dans quelles vues ils ont ete conçus, et même compter pour quelque chose, et faire entrer dans la balance le nom et la destinée de leur auteur. Tel est le roman ou le poème qui vient de paroître sous le titre ^Atala : les longues infortunes de l'écrivain à qui nous le devons , le vaste plan de morale et de philosophie religieuse dont ce petit ouvrage fait partie , les voyages presque héroïques, les expériences courageuses et les pénibles observations dont il est le fi'uit, tout, indépendamment du talent d'exécution, lui donne un caractère qui le met à une distance immense des productions analogues qu'on pourroit naturellement \\i\ comparer,
Quand on ne samoit pas que l'auteur à'Atala s'occupe d'un oiivj-age où il se pi'opose d'exposer les beautés poétiques et morales du christianisme, il seroit Hicile de s'apercevoii' que cet essai n'est que l'ébauche d'une grande idée , ou plutôt d'un grand sentiment , qui demande un cadi-e plus vaste et des développemens plus étendus, plus variés et plus riches : Atala n'e^t qu'un petit tableau , composé d'après des principes aussi neufs que féconds ; c'est une mignature qui laisse entrevoir la pensée du peintre; c'est une première expérience d'une théorie, dont les élémens seront bientôt mis dans un plus grand jour.
Depuis que le christianisme a été relégué parmi ces institutions qu'on peut examiner avec tout le sang-froid de la philosoj)hie , l'atLention des hommes qui pensent s'est dirigée vers ce nouvel objet d'observations : les sarcasmes et les plaisanteries, les déclamations et les diatribes ont fait place à l'esprit de réflexion et de sagesse j on a cessé d'exagérer le mal; on a voulu se rendre compte du bien; on a pesé avec plus de justice les abus et ks avantages , les bons et les mauvais effets ; on a écarté les préjugés et les préventions de tout genre; et ce qui n'avoit été jugé que par la haine ou par l'enthousiasme, a subi l'examen de la raison. Tel est le sort de tous les établLssemens que les siècles ont consacrés : pendant qu'iU subsistent, ils sont rarement appréciés par l'impartialité ; ils sont attaqués avec furem- et défendus avec maladresse; mais les passions se taisent sui" leurs ruines : quand ils sont renversés, on contemple leurs vastes débris d'un œil moins prévenu , et la vérité tardive prononce enfin un jugement qui n'excite quelquefois que de vahis et stériles regrets. Le moment
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est venu où , sou.s la protection d'un gouvernement plus paisible, il est pemiis de se livrer à des spéculations , qu'en d'autres temps on eût tiixées de fanatisme : un monument qui a duré près de vingt siècles , une institution qui, pendant un si long espace de temps , a modifié la destinée et la condition de presque tous les peuples du monde , est digne sans doute des méditations du philosophe; il seroit absurde qu'on ne pût en appeler de la sentence de ceux qui l'ont enveloppée dans leur vaste plan de bouleversement et de destiuclion uni- ^■erselle.
Je ne prétends pas juger d'avance le système de l'auteur du Génie du CJiristianisme; mais quand on réfléchit aux heureux sujets de toute espèce que cette religion a fom-nis aux aii:s de l'imagination , quand on considère les richesses que la peinture , la poésie et l'éloquence ont tirées de cette mine nouvelle, on sent ime prévention en faveur de la théorie de M. de Chateaubriand : c'est cette religion qui animoit la voix de ces pères de l'éloquence chrétienne, dont les discours sont placés par les gens de goût à coté de ceux des Cicéron et des Démosthènes ; c'est elle qui , parmi nous , a élevé si haut les Massillon et les Bossuet ; elle dicta le plus beau poëtne des temps modernes 5 elle conduisit le pinceau d'un Raphaël , et lui inspira son chef-d'œuvre ; c'est dans les asiles solitaii-es des anachorètes qu'un Lefiueur alla chercher les modèles de ces vertus tranquilles et silencieuses qu'il sut exprimer avec un si prodigieux talent. Si le christianisme enflammoit le génie des artistes , il n'étolt point, comme on Ta voulu dire, l'ennemi des arts : l'Europe les lui doit en partie; ils sont nés , ils ont fleuri sous sa protection; et Rome, demeu-
rée la Capitale du monde , après avoir cessé d'en être la maîtresse , ne s'honore pas moins des monumens dont la religion chrétienne Fa emhellie , que des chefs-d'oeuvre que l'antiquité lui a légués. La mythologie pouvoit être une source plus féconde de beautés poétiques ; mais si le christianisme doit lui céder à cet égard, il lui reste bien encore de quoi se consoler.
Atala devient une nouvelle preuve de cette vérité qu'on se plaît à contester : cet ouvrage tire son intérêt 9 non pas du fond d'une action assez foible, mais des el" fets que l'auteur a su produire par l'intervention des idées religieuses; il s'est proposé, comme il le dit luimême, de peindre la religion, première législatrice du sauvage; les dangers de l'ignorance et de l'enthousiasme religieux, opposés aux lumières, à la tolérance, au véritable esprit de l'Evangile; les combats des passions et des vertus dans un coeur simple ; enfin , le triomphe du clu-istianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible, IJamaour ^ la Hiort. Quand on voit la plupart des romanciers recouiir à toiis les artifices de l'imagination , accumuler incidens sur incidens , épuiser toutes les ressources et toute la fécondité de leur art pour produire beaucoup moins d'effet , on est obligé de reconnoître que les ressorts qu'il fait agir, quoique beaucoup plus simples , sont beaucoup plus puissans , et qu'il a ouvert la mine la plus riche et la plus profonde que le génie puisse exploiter ; il ébranle la sensibilité, il fait couler les larmes , il déchire le cœur , sans tourmenter ou révolter l'esprit par la complication des aventures et les surprises du merveilleux; un prêtre , un sauvage et son amante, sont les seuls personnages de ce drame éloquent, où le pathétique est poussé au dernier degré.
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Les accessoires, le lieu de la scène, contribuent beaucoup, il est vrai, à l'effet général du tableau : c'est parmi ces grands fleuves de l'Amérique septentrionale, au bord de ces lacs immenses et de ces -antiques forêts du Nouveau-Monde , au pied des monts Apalaches , qu'il ti'ansporte son lecteur; ce spectacle d'une nature rude et sauvage animeet rend plus intéressant celui d'unereliglon qui vient y répandre ses premiers bienfaits; la magnificence des descriptions ajoute à la force des sentimens; et l'on s'aperçoit bien que ces peintures si vives et si énergiques ne sont point des cojîies : l'auteiu" a vu ce qu'il peint ; il a paicouru lui-même les lieux qu'il décrit ; c'est sous les yeux de la nature, c'est à l'aspect de ses beautés, d'autant plus imposantes qu'elles sont plus incultes , qu'il a saisi ses crayons pour dessiner les traits majestueux dont ses regards étoient frappés ; il a su trouver ce point où les effets physiques et les effets moraux se fortifient mutuellement : on ne pourrait lui reprocher que de se livrer avec trop peu de retenue aux attraits du style descriptif, de ne pas varier assez ses teintes , et peutêtre d'altérer quelquefois , par des couleurs un peu trop chargées, les formes de son modèle.
La prose descriptive a été singulièrement perfectfonnée dans ce siècle : les Buffon , les Rousseau , les Saint-Pierre, ne laissent rien à désirer en ce genre. H semble qu'à mesure que les ressources de la poésie commençoient à s'épuiser , sa modeste rivale ait voulu y suppléer. On sent , en lisant le TeZema^we^ que l'illustre autem^ de ce bel ouvrage n'avoit vu la nature que dans les poèmes d'Homère et de Virgile ; les grands prosateurs de notre siècle l'avoient eux-mêmes étudié : ce sont leurs propres sensations qu'ils rendent, lorsqu'ils la peignent; et leur?
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tableaux ont une véritO, une fraîcheur, une énergie et une originalité qui ne peuvent jamais être le fruit des seules éludes du cabinet. Homère et Virgile leur ont sans douLe appris à voir la nature 5 mais ils ont mis leuis préceptes en pratique, au lieu de se borner à copier leurs descriptions : ils ne se sont pas fié aux yeux d'autrui, ils ont vu par eux-mêmes; aussi peut-on les regarder comme de véritables poètes, très-supérieurs à ceux qui ne font qu'astreindie à la mesure des vers leurs confuses réîniniscences , et qui défigurent, dans leurs prétendus tableaux , les beautés de la nature , qu'ils n^ont jamais ni étudiée , ni sentie : je connois tel poëme célèbre dans lequel il y a cent fois moins de poésie que dans quelques pages de Rousseau ou de M. de Saint-Pierre.
L^auteur ô^Atala pnroît avoir bien des rapports avec ce dernier, et je ne doute même pas que les Etudes de la Nature n'aient beaucoup contribué à développer ses idées et son talent : ils ont peint tous deux une natui-e étrangère; l'un nous a transportés sous le ciel de l'Afrique ; l'autre nous ouvre le spectacle de l'Amérique. Ils se sont l'un et l'autre proposé un grand but moral ^ et semblent avoir été guidés par les mêmes principes et les mêmes senlimens. Mais l'auteur de Paul et T^irgi— nie est plus doux , plus coulant , plus châtié ; celui ^ A^ tala plus nerveux , plus fort, plus énergique. L*un ménage ses couleurs avec un goût exquis, et un art d'autant plus merveilleux, qu'il paroît moins; l'autre les répand et les prodigue avec une profusion et une abondance qui nuisent quelquefois à l'effet ; l'un est plus sage et plus retenu , l'autre plus liardietplus impétueux. L'auteur de Paul et Virginie accorde plus aux idées morales ; celui à'Atala aux idées religieuses. Le pre-
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lîiier a honoré la religion avec transport, en censurant SCS minisires avec amertume; le second Jionore à la fois et confond dans les mêmes hommages, et le dogme et le culle, et les ministres et la religion : dans Paul et J'^irginie un prêtre devient la cause indirecte, mais toujours odieuse de la fatale catastrophe; dans Atala, c'est un piètre qui répare tous les maux causés par* les passions, l'ignorance et le fanatisme. L'ouvrage de M. Bernardin de Saint-Pierre se ressent de ces temps où dominoient la satire anti-religieuse et l'esprit d'innovation ; celui de M. de Chateaubriand d'une époque où la pitié, la commisération et la vraie philosopliie leur ont succédé. Je voudrois appuyer de citations et d'exemples ce que j'ai dit de ce nouvel ouvrage; mais il est déjà trop répandu et trop connu pour qu'il soit nécessaire d'eu présenter des extraits : les éloges sont déjà justifiés par la voix publique; je me bornerai donc à citer un passage qui justifiera peut-être la critique que j'ai hasardée: il me paroît, comme j'ai osé l'avancer , que l'auteur détruit quelquefois l'effet de ses plus belles peintures par un excès de force et d'énergie; il décrit une messe dans le désert : « L'aurore, paroissant derrière les monta- « gnes, enflammoit le vaste Orient; tout étoit d'or ou « de rose dans la solitude ; les onde^ répétoient les feux « colorés du ciel et la dentelure des bois et des rochers « qui s'enchaînent sur lem-s rives. L'astre annoncé pai' « tant de splendeur sortit enfin d'une abime de lumière ^ « et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée que « le prêtre, en ce moment, élevoit dans les airs. » Cette dernière circonstance, ce dernier trait par où l'auteur achève son tableau est , contre son intention , trèspetit et ti'ès-mesquin ; ce rapprochement du lever da
soleil et de la consécration n'est pas heureux , et paroîl foicé ; il a quelque cliose de recherclié , et la recheiche est toujours l'antipode du sublime.
~ Au reste , on est bien dédommagé de quelques fautes par des beautés sans nombre, par un style qui anime et vivifie tout j et dont la rudesse même est une grâce dé plus dans un sujet de ce genre : ce petit ouvrage fait désirer encore davantage celui dont il est détaclié*
Séance du Lycée du 28 avril.
N^olice histurique sut^ la vie et les ouvrages de M. De-' moustier, par M. Fayolle. — Eloge en vers du même auteur, par M. LegouvÉ.
3o avril.
La mort de ce pauvre M. Demoustier est une bonne: fortune pour les lycées : ils célèbrent à Fenvi sa mémoire, et s'abandonnent depuis quelque temps sans mesure aux lugubres délices du genre sentimental; prose , vers , musiqiïe , tout est employé dans ces fêtes fiinè-» bres; il n'y manque que le catafalque, le giand deuil et les pleureuses; l'affluence étoit telle, il y a huit jours ^ au lycée de Paris, qu'il ne m'a pas été possible d'entrer; on s'étouffoit à la porte; il est probable qu'aucune des pièces du défunt n'a jamais attiré un si grand concours de monde.
Ces honneurs excessifs prodigués à un mort ne prouvent autre chose que les prétentions des vivans : nos petits poètes, nos petits auteurs croient que l'éclat
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de celte apolliéose rejaillit sur eux ; en plaçant un de leurs confj'ères parmi les dieux, ils veulent se faire regarder comme les plus importans des moilels ; et cette partie du public qui aime à se p:irer d'une fausse et ridicule sensibilité, seconde bonnement leur petite ambition : il y a beaucoup de gens qui conçoivetit une meilleure idée d'eux-mêmes, quand ils ont répandu quelques larmes dans un lycée ; c'est un genre de superstition et de niaiserie que la révolution auroit du faire disparoîti'e ; l'admiration pour les demi-talens est une autre espèce de l'idicule qui semble naître du même fonds.
M. Demoustier est sans doute un écrivain agréable; mais les éloges qu'on lui pi'odigue forcent à dire qu'avec beaucoup d'esprit il est trop souvent froid, précieux et maniéré : ses Lettres à Hin'ille , semées d'idées ingénieuses et de traits brlllans , ne sont en général qu'un recueil de madrigaux alambiqués , et de concetti dignes de riiotel de Rambouillet; la prose en est assez pure, et les vers ne manquent ni de correction ni de précision j mais cette correction n'est point unie à la mollesse, et cette précision dégénère quelquefois en subtilité ; il y a des morceaux qui sont absolument dans le goiit du sonnet du Misantrope , et qui rappellent la manière deCotin. M. Demoustier n'éloit pas népoëte; il faisoit des vers à force de travail, d'esprit et de combinaisons; ses comédies, coinme ses autres ouvrages, ne sont point dépourvues d'agrément; elles offrent quelques tableaux gracieux : mais elles font plus d'honneur au caractère de l'auteur qu'à son talent : nulle verve , nulle énergie 5 beaucoup d'élégance dans le style, peu ou point d'intérêt dans le drame: le dialogue n'est pas 1- 7
tnême exempt d'une certaine afféterie sententieiise, et de ce jargon quintessencié dont Marivaux et Dorât ont donné le premier exemple.
Qu'on vante ses qualités personnelles , rien de mieux : j'ai entendu avec plaisir ce qu'en a dit M. Fayolle, dans une notice fort bien écrite; mais quand il a comparé M. Demoustier à Fontenelle , quand il a nùsles Lettres à EiniUe sur la même ligne que les Mondes, je n'ai plus vu en lui qu'un panégyriste outré j qui nuit même, par l'exagération do s^s louanges, à la réputation de l'autenr qu'il célèbre. Les endroits qu'il a cités ne sont pas , suivant moi, les meilleurs des Lettres à Emilie ; ils sont tellement entortillés et si peu naturels, qu'on auroitpu s'écrier , après les avoir entendus : j'aime mieux nia i7iie; au reste, cette notice a le grand mérite d'être courte , et de n'être pas trop se/itinientale.
M. Campenon a lu en suite un morceau tiré des manuscrits de M. Demoustier ; c'est une espèce d'essai de morale adressé aux dames; la vie de Platon sert, je ne sais comment , de cadre aux réflexions de l'auteur : par exemple , on sait que Platon , épris de la philosophie de Socrate , renonça à la poésie , qa'il a voit cul tivée dans sa jeunesse, et prêt à jeter ses vers au feu, s'écria : ^ moi y V^ulcain ! A cette occasion , M. Demoustier conseille aux dames d'invoquer Vulcain lorsqu'elles reçoivent certains billets , et d'imiter le courage du philosophe grec.
Ce rapprochement ne sera pas regardé comme un chef-d'œuvre de naturel : il faut avoir une furieuse enyiQ de moraliser pour tordre ainsi un passage de la vie de Platon j j'ai observé que ce trait a choqué tout le monde. Je suis loin d'attacher aux manuscrits de M, Demoustier la même importance que ses héritiers, et je crois que ce
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qu'ils ont de mieux à faire pour sa gloire c'est de lea laisser dans le porte- feuille : il est rare que les ouvrages posthumes vaillent ceux qu'un auteur a publiés de son vivant : les dépositaires devroient souvent dire comme Platon : A moi , T^ulcain !
Après un entr'acte asse2i long et parfaitement conforme à la dignité d'un membre de l'Institut, on a vu paroître M. Legouvé : il avoit fait ôter d'avance le siège et le pupitre, et il a déclamé debout, pour la plus grande facilité de l'action, une très- longue pièce de vers l'eni-' plie, comme la notice de M. Fayolle, d'éloges outrés^ L'exagération est permise aux poètes, mais il faut au moins qu'ils se la fassent pardonner par de bons vers : il paroît que M. Legouvé a travaillé cette pièce à la bâte 5 elle est infiniment au-dessous de sa réputation, et toutà-fait indigne d'un écrivain qui a remplacé M. l'abbé Delille à l'Institut; il y a quelques belles pensées; mais la versification est horriblement dure , et le stvle d'une incorrection révoltante; je ne citerai que cet hémistiche : Il existe à la gloire. Comment un tel barbarisme peutil échapper à une plume si exercée? Au reste, l'organe de M. Legouvé est ti^ès-propre aux oraisons funèbres: il est impossible d'avoir un son de voix plus sépulcral 5 au défaut de ses vers , sa déclamation a porté le deuil dans toutes les âmes; cette lugubre séance ne pouvoit pas être mieux terminée.
Séance du Lycée du 8 mai.
Discours sur la Science, par M. de Boufflers, îi* par M. '^^^. — Sedaine aux Champs-Elysées , par M. DE Chazet.
12 mai.
Le nom de M. de Boiilîïers sur l'affiche du lycée a fait une sensation d'autant plus vive, que celle affiche n'est pas accoutumée à de pareils ornemens : ce nom brille parmi ceux des lecteurs ordinaires comme un diamant parmi de l'oripeau ; aussi tous les habitués sont venus en hâte à leur poste : les femmes surtout , qui croient que M. de Boufflers doit toujours avoir quelque jolie chose à leur dire, ont tout quitté pour l'entendre; elles sont accourues en foule; on n'avoit pas vu depuis long-temps une séance du soir aussi nombreuse. J'ignore si l'assemblée a été aussi contente qu'elle jparoissoit bien disposée; mais au moins sou empressement avoit un motif plausible.
Quel homme en effet a jeté plus d'éclat que M. de Boufflers? qui jamais eut une jeunesse plus brillante? Les fleurs sembloient naîti^e sur ses pas; les productions les plus agréables furent presque les jeux de son enfance ; personne n'a réuni un plus grand nombre de ces talens aimables qui embellissent la société; la musique la peinture, la poésie, tous les arts à la fois lui servoient d'e cortège; tous sembloient empressés à parer les caprices de l'esprit le plus vif et le plus enjoué : ses vers légers élincelleat , sa muse badine avec grâce ; il est le
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seul homme de nos jours qui n'ait pas dû craindre en ce genre la concurrence de Voltaire ; la prose de ses petits contes ne le cède point à ses vei's ; toujours ingénieux , toujours piquant , il sait unir les grâces de l'atticisnie aux charmes du ton familier.
Mais plus on excelle dans un genre , plus il est difficile de réussir dans un autre : Gresset n'est plus reconnoissable quand il veut composer des discours académiques; le chantre de Vert-vert n'est qu'un mauvais écrivain dans le Discours sur V Harmonie ; sa dissertation sur les changemens de la langue, prononcée à l'académie, parut tout-à-fait indigne d'un auteur si plein de goût 5 M. de Boufflers se soutient mieux dans Fessor philosophique qu'il a pris depuis quelque temps: on reconnoît toujours dans ces nouveaux essais un esprit délicat, une imagination féconde ; mais on pourroit y reprendre inie métaphysique un peu subtile , une profusion de lieux communs , qui semble toujours accuser le vide ou la foiblesse des idées , un style trop fleuri , trop recherché , trop peu naturel. Tels sont en général les défauts des discours qu'il a déjà publiés sur la yerta, et sur les Belles- Lettres ; tel est aussi le reproche qu'on peut faire au Discours sur la Science.
C'est premièrement un grand tort de choisir des sujets si vagues : quand la matière d'un discours n'est qu'une abstraction , il est rare que les détails ne dégénèrent point en subtilités ; plus le fonds qu'on choisit est mince , moins il est aise de l'étendre 5 une si maigre substance, au lieu de se développer, finit par se perdre en vapeurs : si l'auteur veut sonder la nature de la science, il risque de s'égarer dans les détours de la métaphysique, et d'obscurcii' son sujet en cherchant
ix le définir. D'un autre coté , s'il se propose de montrer les avantages du savoir, il est forcé de répéter ce qu'on a déjà dit cent fois : il s'oblige à renfermer dans les bornes d'un seul discours ce qu'on trouve épars dans je ne sais combien d'ouvrages, et sa composition devient un recueil de tirades bannales ; enfin , s'il veut réfuter les partisans de l'ignorance, il a tout -à -fait l'air do se forger des objections pour le plaisir de les résoudre , et de se créer des fantômes pour se procurer la gloire de les renverser.
Qui est-ce que M, de Boufflers a prétendu cornbaltre? Quelques sophistes sans autorité, qui n'ont cliercbé qu'à faire briller leur esprit aux dépens du bon sens, qu'à se jouer dans des paradoxes; c'est déshonorer l'élo(juence que de l'employer contre eux : il faut réserver ses îumes pour un plus noble usage ; celui qui jorend en main la cause du savoir contre de tels adversaires, ressemble à ces rhéteurs qui font assaut dans une école; le plus profond silence est la seule réponse qu'il faille opposer à ceux qui bravent le bon sens : où sont d'ailleurs ces ennemis de la science? Jean - Jacques lui - même , ce fougueux calomniateur des arts , convient que la science est une chose utile et bonne , et j'ignore si personne a jamais dit le contraire : voilà donc au moins une grande partie du dis-^ cours qui n'a point de but réel.
Celle où l'auteur expose les avantages du savoir, n'est guère phts utile, et devient plus fatigante par un amas de lieux communs aussi vieux que les pa-rôles : il est des vérités si claires , si brillantes d'évidence, qu'il ne fimt point chercher à les prouver; on les i^éniontre , dès qu'on les énonce 3 l'écrivain qui prend la
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peine de les éclairclr, est comme celui qui alUimeroit un flambeau en plein midi. Est-ce donc à la fin du siècle le plus éclairé, quand l'Europe est couverte d'académies , quand les sciences sont parvenues au plus haut degré , qu'il est à propos d'en prouver les avantages? Ce sont leurs abus qu'il faudroit plutôt combattre : tant de chimistes qui croient surprendre tous les secrets de la nature au fond de leur creuset; tant de mathématiciens qui veulent tout soumettre à leurs calculs géométriques ; tant de raisonneurs oi-gueilleux qui prétendent gouverner le monde au gré de leurs vains systèmes ; tant de tètes frappées du délire encyclopédique; tant d'esprits énervés par l'engouement des arts , tels sont les adversaires que l'on doit attaquer aujourd'hui avec les armes de la raison et de l'éloquence; la passion de la science n'a plus besoin d'être excitée ; nous n'avons plus rien à craindre que ses excès.
Le style de ce discours devoit naturellement participer au vice du sujet : une précision affeclée, et une diftVision réelle en forment le caractère ; Fauleiir est concis dans sa phrase, et prolixe dans ses développe— mens , coraine il est recherché dans chaque idée particulière, et commun dans ses idées générales; trop véritable ami des sciences , il emprunte ses couleur;» aux mathématiques et à la chimie : le mot hétérogène joue un grand rôle dans sa diction , et s'y reproduit souvent; l'orateur a toujours de l'esprit dans l'expression, mais quelquefois il manque de goût, quoiqu'il en ait montré beaucoup dans ses premiers ouvrages.
L'âge et les circonstances ont tourné cet esprit vif et léger vers des objets plus sérieux ; mais ces objets supposent les plus solides études, et la nature avoit
trop fait pour M. de Boufflers : son étonnante fucillté ne lui laissa jamais sentir le besoin du travail, et le genre agréable dans lequel il a brillé, exige plus d'esprit naturel , que de savoir et d'art ; l'acquis et la réflexion n'y sont pas nécessaires comme dans celui qu'il embrasse à présent ; quand on traite des matières philosopliiques, il ne suffit point d'éblouir par quelques étincelles; il faut un fonds d'idées justes, réfléchies et profondes; il faut un style mâle et A'igoureux, forme sur Les meilleurs modèles; il fiiut de l'énergie dans l'expression , et de la force dans les pensées.
Il y a pourtant dans ce discours quelques morceaux très-bien écrits : ils ont été sentis et applaudis comme ils dévoient l'être ; après la lecture , on s'est aperçu que l'auteur étoit à la séance ; les applaudissemens ont recommencé, et l'assemblée lui a prodigue tous les témoignages de l'estime la plus flatteuse.
M. de Chazet, qui n'étoit point annoncé sur l'alflche, s'est montré impromptu à la tribune; il a terminé la séance par une petite pièce de vers intitulée : Sedaine aux Chcuups-Ely&ées , dans laquelle il s'agit très-peu de Sedaine; cette pièce, qui a la prétention d'élre légère comme toutes celles du même auteur, n'a servi t^u'ù mieux rappeler ei>core la supériorité de M. de Boufflers en ce genre.
Les Scandinaves , poëme.
21 mai.
Les rochers de la Norwège, le^ bords de la mer Baltique, les glaces de la Laponie, ne sont pas aussi favorables au développement du germe poélique, à la cvdlure des arts de l'imagination , que les rivages de rionie, de la Grèce, de l'Italie et de la Sicile : c'est ici que le principe de l'influence des climats a toute son application.
Il est certain que la température de l'air agit sur nos organes , et les modifie : le seul tort de l'esprit systématique est d'avoir poussé trop loin les conséquences de cette vérité; on s'est beaucoup égai'é quand on a voulu réduire tout à ce seul point, expliquer tout par cet axiome , et régler la politique et la morale d'après les vai'ialions du thermomètre : l'homme n'est point un arbre ni une plante ; il ne lui faut pas , comme aux vignes et aux orangers, telle ou telle exposition; il pense, il sent sous tous les points du ciel, et c'est là tout son être; son intelligence et sa conscience ne se mesurent point sm- le com's du soleil , et sont au fond les mêmes en tous lieux; que Montesquieu fasse geler des langues de mouton pour composer un chapitre de l'Esprit des Lois , je ne vois là qu'un auteur qui poursuit son système, et je ne puis que gémii- des erreurs d'un si beau génie.
Mais il n'en est pas moins vrai que le spectacle d'une nature plus ou moins riante remplit l'imagination de l'homme de tableaux plus ou moins agréables : lorsque
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ses yeux se reposent habituellement sur un ciel d'azur, sur un sol émaillé de fleurs ; quand son oreille n'est frappée que par les sons les plus doux ; quand la chaleur du climat, amollissant ses organes, lui fait chercher les ombrages et le bord des ruisseaux, il porte naturellement dans les arts d'imitation la même grâce, la même fraîcheur, le même charme , qu'il rencontre partout dans la nature.
Il est de fait que le langage des peuples méridionaux est en général plus sonore et plus mélodieux que celui des peuples qui respirent l'air épais et glacé des régions septentrionales : ils sont plus sensibles à l'harmonie 5 les nègres eux-mêmes, dansant sur les rives brûlantes du Niger et du Zaïre, marquent la cadence avec une justesse et une précision , qu'ont observées tous les voyageurs ; c'est donc bien vainement qu'on a prodigué tant d'esprit pom^ nous persuader que les chants sauvages dont retentissoient les montagnes et les forêts du nord, que les hymnes des Bardes et des Druides , que les sons de la lyre d'Odin et d'Ossian étoient préférables aux accens divins des Homère et des Virgile.
L'auteur du poëme des Scandinaves rejette lui-même cette doctrine. Mais telle est la prévention inséparable des jugemens d'un écrivain qui croit ouvrir une car*rière nouvelle, qu'il n'a pu s'empêcher de consacrer une paitie de sa préface à la critique de quelques passages d'Eui'ipide et d'Homère; c'est une espèce de sacrifice qu'il fait, avant de commencer son ouvrage, aux divinités Scandinaves , pour se les rendre favorables : Sans « le respect, dit-il, attaché aux grands noms d'Homère « et d"Euripide, et des autres poètes de l'antiquité, peutu être effaccroit-on de leurs chcis-d'œuvre quelques traits
« qui blessent nos mœnrs. » Et povu^quoi donc effacer ces traits? Est-ce d'après notre goût et nos moeurs que ces auteurs ont composé ? Est-ce d'après notre goût et nos inœiu's que nous devons juger de leurs ouvrages? Euripide a-t-il fiit ses ti-agédies poiu- le Théâtre français? Homère écrivoit-il pour nos salons et pour nos boudoirs? Leurs poésies immortelles sont remplies de beautés sublimes, qui sont de tous les temps et de tous les pays 5 c'est là ce qui les a fait admirer d'âge en âge ; c'est là ce qui las fera vivre , tant que l'esprit et le cœur de l'homme n'auront point cbangéj mais pour apprécier avec justesse les traits de leurs ouvrages qui peignent, en quelque sorte, la physionomie du siècle et du pays dans lequel ils ont vécu, il faut savoir s'y ti-ansporter; il faut être instruit des usages qu'ils ont du reli'acer dans leurs tableaux ; sans cela , on s'expose à juger à peu près comme ce riche ignorant , qui , se promenant avec oj'gueil dans son magnifique jardin anglais , ne concevoit pas pourquoi l'on faisoit tant de cas de cet Homère qui nous a peint avec une si grande simplicité les jardins d'Alcinoiis,
Deux sortes de personnes lisent les ouvrages du chantre d'Achille et d'Ulysse : les uns n'y cherclient que le plaisir de la fable et du roman , et doivent nécessairement être choqués de tout ce qui heurte les mœurs que nous connoissons ; les autres y cherchent l'instruction avec le plaisir , et les regardent comme des monumens précieux des temps antiques; ils sont bien loin d'en vouloir rien effacer : c'est précisément ce qui s'éloigno le plus de nos mœurs , et ce (jui appartient le plus à ces siècles reculés qui levu- paroît le plus curieux : la poésie fut la dépositaire des fcats , des usages et des connoissnnccs
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lîumaiiies, long-lemps avant que l'hislolre les recueillît; Homère n'est pas seulement un poète , c'est un historien, un savant, un philosoplie : ces détails de mœurs, de géogi'aphie , de botanique, et même d'anatomie qu'il a semés dans ses poèmes , ne sont pas de purs ornemens; ce sont des instructions et des renseignemens qu'il laisso!t à la postérité, dans un temps où les Muses étoient seules chargées d'instruire les hommes j et c'est en quoi se sont trompés quelques-uns de ses imitateurs, qui, dans des siècles plus éclairés, se sont appesantis, à son exemple , sur certains détails qui semblent n'être point du ressort de la poésie; c'est là-dessus qu'étoit fondée surtout la vénération des Grecs pour ce gi'and honmie, dans les jours même les plus brillans de la politesse et de la philosophie : huit cents ans après la guerre de Troie, et quatre siècles après Homère, sous Périclès et sous Alexandre, ils ne ressembloient guère aux héros qui avoient renversé l'empire de Priam ; mais ils regai'doient l'Iliade comme un véritable monument historique, ou plutôt comme la première de toutes les histoires.
Et c'est à peu près sous le même point de vue , en admettant toutes les différences , que le poème des Scandinaves me semble plus particulièrement recommandable : ces anciens peuples du nord, dont nous sommes presque tous descendus, et qui ont conquis sur les Romains la plus grande partie de l'Europe, sont presque entièrement inconnus ; leurs moeurs , leurs usages , leur religion sont couverts dépaisses ténèbres , ou ensevelis dans les recueils poudreux de l'érudition : on ignore en grande partie comment ils vivoient dans l'épaisseur de leurs sombres foi'êts , et parmi les.frimats dont leur pays est hérissé; cependant ils ont changé la face du monde,
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et la révolu Lion qu'ils ont opérée est un des plus grands ti'aits de l'histoire : jusque-là deux»nations avoient successivement aspii'é à Tempire de l'univers, et Tavoient soumis à leurs lois j les Gi'ecs , par le génie d'Alexandre , et les Romains pai* leia* pj-opre génie ; des peuples ignorés, sortis des antres du nord, les Goths, les Vand.des, et toutes les hordes hyperl)oréennes viennent enlever celle proie, et finissent par la garder : le nom des Romains est détruit; leur vasle empire est déchiré, et nul peuple depuis ne montre ni tant de grandeur, ni tant d'ambition; c'est ce changement, ouvrage des b:u'bares, qui a préparé nos destinées, et qui fait encore aujom— d'hui le fondement de notre existence politique.
Jusqu'au moment où ces peuples nouveaux ont paru sur la scène du monde , quel étoit leur geni-e de vie , quelles divinités invoquoieut-ils dans leurs enti^eprises , dans leurs adversités , dans leurs succès ? Quelle idée se formoient-ils de cet Etre suprême que reconnoissent toutes les nations , même les plus sauvages? Quelle forme la société, que la nature commande à tous les horaïues, avoit-elle parmi eux? Comment se faisoient-ils la guerre, puisqu'il est vrai que nous sommes nés pour nous dévorer les uns les autres, dans quelque état de barbarie ou de politesse que nous nous trouvions ? Les recherches qui peuvent nous éclairer ces questions ne forment point la partie la moins intéressante de l'histoire moderne : avec quel plaisir ne lit-on point toutes les relations qui nous instruisent des mœui's et des usages des Indiens d'Amérique, avant la découvei-te du Nouveau- Monde! 11 semble que cet intérêt doit être plus vif encore, quand il s'agit de peuples qu'on peut regarder comme la source et l'origine de toutes les nations eu-
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ro^jéeniies : ne rougissons point du sang dont nous sortons; ces barbares sont nos pères; ne craignons point de jeter un coup d'oeJ sur noti-e berceau.
Lorsque Marmontel conçut le projet de son po'ëme des Incas , il eut tort de ne pas s'apercevoir que les simples narrations des conquérans du Nouveau Monde et des voyageurs seroient toujours plus intéressantes que son épopée, et que sa prose poétique; il n'en est pas de même de l'auteur des Scandinaves : les froides reclierclies de quelques savans semblent rendie plus triste encore un sujet qid l'est beaucoup pai' lui-même; des dissertations sur les moeurs des peuples du nord ne sortent de l'enceinte des académies que pour se perdre dans la poudre des bibliotlièques; toutes les ressources de la poésie étoient donc nécessaires pour fiiii'e goûter un genre d'instruction qui ne présente aucun attrait; le poëme des Scandinaves est un tableau animé, où les usages des plus anciens habitans des bords de la mer Baltique, où leurs mœurs, leurs dogmes, leur culte sont retracés avec agrément; ce sont leurs dieux qui agissent ici, comme dans les poèmes de l'antiquité, suivant leur caractère et leurs attributs , et qui prennent part aux passions des mortels : Odin tient la place de Jupiter; Frigga celle de Junon; Thor est leur Mars, dieu des guerriers; Niorder représente Neptune, souverain des mers; Heimdal^ messager des dieux, est un autre Mercure; Hela règne dans les enfers, comme Proserpine, etc. Toute cette érudition, qui pai^oîtroit en elle-même sèclie et rebutante , encadi'ée dans une fiction intéressante, mise en action, et, pour ainsi dire, revêtue de coideurs sensibles, ne peut manquer de plaire , et de fructifier.
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L'autour a choisi un de ces grands traits qui doivent toujours attacher : c'est un roi qui, chassé de ses Etats, parvientj après mille traverses et mille infortunes, à remonter sur le tr<5ne de ses pères 5 la fable est conduite avec beaucoup d'art; et les formes du style, habilement variées, le sauvent de cette langueur et de cette monotonie qui accompagnent presque toujours la prose poétique; une foule de particularités et de détails pleins d'intérêt enrichissent et décorent le fond du poëme : l'auteur a su tirer d'une mythologie sombre, triste et sauvage, tout le parti possible.
Critique d' Atala , par M. André Morellet.
L'académie en coi'ps a beau le censurer. Le public révolté s'obstine à l'admirer.
(BoiLEAU.)
Après la gloire de réunir toutes les voix en sa faveur, le sort le plus heureux d'un livre est de les partager^ d'avoir de chauds partisans et de violens adversaires, de mettre les lecteurs aux prises, et d'exciter beaucoup de disputes : malheur à l'ouvrage qui naît et meurt dans le silence! le peu de bruit qu'il fait dans le monde est le signal assuré de sa foiblesse j combien de romans passables, honorés même de plusieurs éditions, qui sont entre les mains de tous les jeunes gens, sur la toilette de toutes les femmes j et dont personne ne parle 1 Sans
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doute ils ont quelque intérêt, et supposent quelque me'rite dans leurs auleuj-sj mais ils n'ont point cet heureux caractère de force et d'originalité qui maîtrise les esprits, et qui les passionne j ils sont peut-être dignes d'avoir beaucoup de lecteurs 5 ils ne méritent point d'avoir des ennemis ; mais qu'il paroisse un ouvrage d'un talent i-are et supérieur, il produit l'enthousiasme et réveille la censure : les esprits se divisent, les partis se forment , et la critique devient aussi bruyante que l'admiration.
Son triomphe sera complet, si des écrivains distingués prennent la plume pour en marquer les défauts : je ne sais si leurs suffrages mêmes lui feroient plus d'honneur; c'est une manière de rendre hommage au talent, qui n'est pas la moins flatteuse; et quand je vois un de nos meilleurs dialecticiens, un ancien membi^e de l'académie française, s'armer de toute sa logique pour attaquer Atala , les éloges donnés à l'auteu)- dans les cercles et dans les journaux, me paroissent moins doux pour lui qu'une pareille censure : les remai'ques des critiques de profession , et les louanges des feuilles périodiques étant la monnoie courante de la république .des lettres, M. Châleauhriand l'a reçue tout comme un autre j sa destinée à cet égard n'a rien de particulier; il ne s'agit que du plus ou du moins ; mais la critique de M. Morellet est une médaille frappée à sa gloij-e.
Il y a des défauts dans Atala ; qui le nie ? Tout le monde en convient, et même ses admirateurs; mais la critique, qui paroîtra quelquefois juste, et plus souvent trop rigoureuse, fera naître mille objections ; on se dira, d'abord : Appartient-il à un écrivain, blanchi dans des éludes de liiéologie et d'économie politique, de pro-
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noncer ex professo sur un ouvi*age de seiitimeut? Quel rapport entre l'objet de ses travaux et les productions de ce genre? M. Morellet est un excellent raisonneur; mais il ne s'agit point ici de raisonner ; c'est un vigoureux argiunentateur ; mais il ne s^agit point ici d'argumeus; l'analyse n'est point le goût , et ne lui ressemble point : un des esprits les plus nets et les plus justes de notre siècle s'égara prodigieusement , lorsqu'il voulut critiquer, par la voie de l'analyse, quelques vers de Boileau; il avoit fait un très-bon livre sur l'art d'écrire, parce que les principes généraux de cet art sont du ressort de la philosophie, dans laquelle il excelloit; mais il échoua quand il voulut en venir à des applications ,
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et se fit bafouer : on vit que cet homme , qui sa voit si bien raisonnner sur les règles de l'art, ne sentoit pas le mérite des vers; et la distance immense qui sépare le goût et l'analyse , parut toute entière.
On voudra peut-être ajouter qu'il est un âge où l'on ne se reforme pas; que les souvenirs de la jeunesse sont toujours les plus forts et les plus profonds ; qu'un ouvrage en faveur de la religion clu'élienne doit nécessairement déplaire à beaucoup de gens : il est vrai que le plus fougueux ennemi de cette religion, et même de toute religion, Diderot en admiroit les beautés poétiques, mais Diderot avoit beaucoup d'imagination : tout le monde ne sait point s'extasier comme lui devant la b:abe et le capuchon d'un hermite; il est des hommes qui sont plus maîtres de leur enthousiasme , et qui même n'ont pas beaucoup à prendre sur eux pour le maîtriser : ces hommes -là savent écarter tous les prestiges de la poésie, pour aller droit à leur but.
Enfin les femmes prétendront qu'à l'âge de M. Mo- 1, 8
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rellet il est rare qu'on soit juge compétent é^s ouvrages du genre à^Atala : l'expérience et le jugement ont trop dissipé d'illusions , diront-elles ; vieillard , soyez sensé, raisonnable, profond; moquez-vous de nos folies, et prodiguez-nous vos conseils j mais respectez votre âge, et laissez les jeunes gens prononcer sur les ouvrages qui s'adressent au cœur, à l'imagination, à la sensibilité.
LorsqueM.ilfore//e'i{s'escrimoitavecI'auteurdes^7Z/zales politiques et UuéraireSj'ûbioiilk sur souterrain : c'étoit sur des matières de morale, de politique, de philosophie que ro uloient toutes les dispu tes ; les deux advei-saires se renvoyoient avec agilité les sarcasmes les plus divertissans; des pamphlets très -ingénieux et très-piquans étoient le fruit de la querelle dont le pubhc s'amusoit, sans s'occuper beaucoup du fond de la question. Depuis, M. Morellet a fait usage, en fiiveur des victimes de nos discordes civiles, de ces armes éprouvées par quarante années de combats : il a plaidé la cause de l'humanité avec un zèle qui ne doit pas être oublié; mais je ne sache point qu'il eût encore essayé aucun sujet littéraire, et il faut convenir que son début n'est pas heureux.
Si quelques-uns des reproches qu'il fait au fond et à la contexture de l'ouvrage , paraissent fondés en i-aison , la plupart de ses observations sur le style manquent absolument de justesse : il ne faut que de l'attention ^ du bon sens et de la logique pour voir si les caractères d'un drame ou d'un roman se soutiennent bien; si toutes les parties forment un ensemble exact. Mais quand il s'agit de juger du style, ce même esprit géométrique peut égarer beaucoup : c'est dans cette pai-tie que com-
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faïence et s'établit vërilablemeiit le domaine du gofùt : Condillac auroit bien su nous dire si l'auteur de l'art poétique étoit toujours conséquent; mais lefltit a prouvé qu'il n'auroit pas fallu le consulter sui- les vers.
Je ne puis m'enipêcher de rire quand je vois nos philosophes s'évertuer à donner au langage cette précision rigoureuse qu'ils feroient beaucoup mieux de mettre dans leurs raisonnemens : on diroit qu'ils veulent le spiritualiser au point qu'il n'auroit plus aucune proportion avec nos facultés intellectuelles; de là ce torrent de mots abstraits qui ont inondé et noyé l'éloquence dans ces derniers temps ; de-là cet abus des termes métaphysiques qui rend les ouvi'ages de quelques-uns de nos auteurs actuels si complètement inintelligiblesj M. Morellet^ qui a publié, il y a quelque temps, dans le Mercure^ une excellente dissertation siu' V étymologie et sur les figures du style , paroit oublier totalement sa théoriej quand il veut juger Atala, Je raultiplierois les exemples , si la critique d'une critique n'étoit pas une chose trop fastidieuse : je me contenterai de deux ou trois pc<ssages : Atald est plus belle que le premier songe de l'époux. Là - dessus le critique fait la réflexion suivante : « Il est facheu± « qu'on soit toujours obligé de demander une ex- « plication : que veut dire cela? Est-ce t\»^Atala « est plus belle que l'objet que le nouvel épouX « embrasse dans son premier songe? Mais si le pre- « mier songe de l'époux n'est pas une infidélité , c'est « l'image de son épouse qu'il embrasse, et cette image « n'est pas plus belle que l'épouse niême ; donc Atala « est belle comme la nouvelle épouse aux yeux de son « jeune époux; ce qui peut se dire; mais ce qu'il ne
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<( faut pas dire d'une manière si détoumte. » — Ct-la peut s'appeler un laisonnement en fonne j mais si le songe de l'époux n'est ni l'image de sa femme , ni celle d'aucune autre, que deviendra ce beau dilemme? Depuis quand les poètes ont-ils cessé de personnifier les songes? Je ne crois pas qu'ils aient perdu ce droit-là. S'il est reçu que le premier songe du jeune époux est un beau songe, pourquoi ne pas lui comparer Atala , comme on la compareroit à l'aurore, à la rose, etc.? Chactas dit aux femmes qui la gardent : p^ous êtes les grâces du jour ^ et la nuit vous aime comme la rosée* Là-dessus le censeur répond : « Pourquoi les grâces du « jour? et qu'est-ce que l'amour de la nuit pour la rote sée ? La terre , altérée par la chaleur, aime la rosée « et la fraîcheur des nuits; mais la nuit n'aime pas plus « la rosée que toute autre disposition de l'atmosphère. » — Quand un homme ne voit dans la rosée qu'une disposition de l'atmosphère , il peut être fort sensé; il peut raisonner fort juste en physique; mais il n'est pas né pour sentir et juger les poètes : la nuit aime la rosée j parceque la rosée est sa plus douce influence; la nuit aime les femmes, parce que les femmes ajoutent à ses charmes; les femmes sont les grâces du jour, parce qu'elles l'embellissent. M. Morellet , qui renvoie cet article aux précieuses ridicules , n'a qu'à trouver pré— ci^ix aussi ce vers si connu du poëte le plus natmel :
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
Cai' , enfin , qu'est-ce qui peut être plus beau que la beauté? il seroit facile, en raisonnant à sa manière, de prouver que ce vers n'a pas de sens.
Je n'ai pas le courage de poursuivre ; arrêtons-
nous là : ces deux exemples suffisent pour faire voii* quo. M. Morellet est absolument sorti de son genre, en critiquant Atala ; on dit que M. Laharpe prépare une réponse à ces observations; c'est à lui, surtout, qu'il appartient de prononcer.
Précis Historique de la révolution française y par M. DE Lacretelle le jeune.
1". juin.
Si aucune révolution ne fut plus importante que la notre , aucune aussi n'a laissé plus de renseignemens et plus de mémoires propres à éclairer le travail des historiens , et à diriger leur mai'clie : la presse ne fut jamais plus active que dans ces temps funestes, où l'ignorance, le vandalisme et la barbarie nous assiégeoient de toutes parts ; le bon sens , les lumières , les vertus étoient éclipsés; les monumens des ai'ts étoient insultés; ceux de rindusti-ie foulés aux pieds; on conspiroit contre les bibliothèques, et cependant jamais l'usage de l'imprimerie ne fut porté plus loin : tout s'écrivoit et s'imprimoit; outre les registres publics des différentes assemblées , mille feuilles volantes l'edisoient chaque jour ce qui s'étoit dit ou passé la veille ; chaque faction , chaque parti a voit ses écrivains comme ses orateurs ; le nombre des pamphlets égaloit celui des discours ; et pour qu'on n'eût rien à regi-etter sous ce rapport, on vit se multiplier les logographes j les sténographes j les tachi graphes , comme si
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l'on av oit craint cle perdre aucune des merveilleuses pa-^ rôles , dont retentissoient nos clubs et nos tribunes ; il est doux de pouvoir aujourd'hui parler de ces temps également malheureux et ridicules, comme d'une époque qui appartient toute entière au passé , et qui n'a plus ^ucun rapport avec le présent.
Suave mari magno, etc,
Les matériaux ne manquent donc point aux historiens j ce sont les historiens qui ont manqué jusqu'ici aux matéidaux; car on ne donnera sûrement ji^sle nom. d'histoire k ces recueils informes , à ces compilations indigestes et grossières , qui n'ont pas même le f'oible mérite de l'exactitude; aucun homme d'un vrai talent n'a voit encore pris la plume pour débrouiller ce chaos d'intrigues et d'hoireurs , pour choisir parmi tant de faits , tant de noms et tant de cii'constances j pour apprécier à leur juste valeur et les hommes et les choses; pour soumettre à l'examen de la raison impartiale tant d'ai'rêts dictés par les passions, l'intérêt et l'espi'it de parti ; Ce grand travail n'avoit pas encore été abordé, soit qu'on ait été effrayé par des difficultés que les compilateurs n'ont pas même aperçues, soit qu'on ait pensé que le temps n'étoit pas encore venu de retracer des faits qui sont trop près de nous. Le plus difficile n'est pas saps doute de peindre avec énergie les grands traits de la révolution , et ces terribles coups de théâtre qui, déjà cent fois retracés, sont devenus des heux communs d'éloquence, comme ils sont dans toute riiistoiie des lieux communs de la perversité humaine: Rome , du temps de Tacite , comme on l'a fort bien dit , ne manquoit pas de rhéteurs pour dépeindi-e les vices de Çaligula, la stupidité de Claude, et les cruautés de Néron j
niais lui seul éloit capable d'écrii'e la vie d'un prince tel que Tibère 5 Paris , non plus , ne manque pas aujourd'hui de déclamateurs pour nous remettre sous les yeux le 2 septembre, le ti'il)unal révolutionnaire, les fureurs de Robespierre et de Marat; mais il faut plus que de la i-hétorique pour écrire maintenant l'histoire de la révolulion , et pour avoir le dioit de se présenter comme un modérateur et comme iin arbitre entre toutes les passions qui se disputent, pour ainsi dire, l'écrivain prêt à les juger.
Un esprit droit, juste, sage, éclairé, qui toujours a su se tenu" également éloigné de tous les excès ; un écrivain que son imagination n'a jamais égaré , qui a beaucoup écrit dans la révolution , et qui n'a point à rétracter une seule des lignes qu'il a tracées , pouvoit seul avoir cette confiance: une connoissance pr<jfoude de la révolulion qu'il a toujours suivie, toujours exactement observée, un talent connu , un nom qui appelle l'estime , tels sont les titres de M. de Lacretelle le jeune.
Son plan est tout à la fois le plus fécond , et le plus simple qu'on pût choisir: c'est celui que présente naturellement la révolution dans ses différens périodes; les actes de cette gi'ande tragédie sont marqués très-distinctement : le 10 août, le 9 thermidor, le i5 vendéjniaire, le 18 fructidor, le 18 brumaire, forment autant d'époques principales, autant de catastrophes auxquelles se lient et se rapportent , comme dans un véritable drame , tous les faits et tous les événemens qui les séparent; chacune de ces crises est préparée par une suite de causes plus ou moins déliées , mais dont la chaîne guide l'histol'ien et le lecteur à travers les embarras et les obscurités du détail. On est trop heureux quand un sujet se
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trouve ainsi disposé par lui-rnêrae ; mais il n'appartient pas à tous les écrivains de j^rofiter de tous les avantages de leur matière , et il n'y a d'ordinaire que les yeux exercés qui aperçoivent les choses simples.
M. de Lacretellene commence qu'à l'assemlîlée législative , et il en explique le motif avec cette modestie qui donne tant de prix au vrai talent : «Cet ouvrage, dit-il, « est la continuation du Précis historique que Rabaut « de Saint-Etienne publia après que l'assemblée consti— « tuante se fut séparée. L'empressement qu'il eut à tra- « cer l'histoire d'événemens importans dont il avoit été <( témoin , et où il avoit été acteur, fut justifié par un « grand succès. La mort funeste de cet homme lecom- « mandable à tant d'égards , nous a privés d'une histoire « qu'il eût sans doute continuée sur un plan plus vaste. « Oii s'est proposé d'offrir tout le tableau de la révolu- « tion , en prenant pour modèle son ouvrage , mais en « retraçant des détails sans lesquels l'intelligence de l'his- « toireseroit aujourd'hui perdue.... On s'esl déterminé « à faire paroître successivemenl différentes parties du <( Précis historique de la Révolution française. Cette « division a pour bases les piincipules époques de la ré- « volution qu'on a cherché à présenter chacime dans
« leur erLsemble Comme cet ouvrage a poui- but de
« rappeler les souvenirs de la révolution à ceux qui les « ont laissé altérer par l'esprit de parti et par l'extiême « difficidlé de les lier ensemble , on a cru que le premier « mérite à y chercher étoil l'impartialité et la claité; on <( a pris aussi le format portatif qui avoit été adopté par « Rabaut, »
Le pi-emier volume qui vient de paroîLre , contient en conséquence les cyéncmens qui se sont passés depuis le
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i" octobre 1791 jiLsqii'au 21 septembre 1792; l'iiisloire de l'assemblée législative n'est en quelque sorte que celle du 10 août, préparée pendant dix mois : « Nulle conspi- « ration , dit l'auteur, n'offre moins d'obscurité , et n'est « plus facile à écrire que celle qui renvei'sa Louis XVI, « non pas du trône de ses pères ( car l'assemblée consti- « tuante avoit abattu celui-ci ) , mais du trône constltu- « tionnel où elle venoit de l'asseoir. Cette conspiration « fut faite à haute voix , sans cesse annoncée par ses au- « teurs, et tous les jours essayée. Jamais orage ne fut pres- « senli plus long-temps d'avance, et ne fut jugé plus iné- <{ vitable par ceux qu'il devoit envelopper. Le détail des « intrigu'es secrètes entre les conjurés, explique pour- <i quoi la gi'ande catastrophe tarda à éclater, et pourquoi K elle éclata d'une manière si désordonnée et si terrible.... « J'ai à retracer la dernière et cruelle année d'un règne « commencé sous de fortunés auspices ; je rappellerai « les fautes de Louis, de sa cour et de ses conseils; je « laisserai les faits le justifier de plusieurs crimes imagi- « naircs; je ne chercherai ni à exalter, ni à affoiblir la « pitié qu'on doit à des malheurs sans mesure. Quels que « soient les jugemens contraû-es qui se prononcent siu' « la conduite et le caractère de Louis, je ne rappellerai « ceux d'aucune fiiction ; je ne crois pas qu'on ait droit « de dégrader la bonté et les vertus paisibles , lors même « qu'elles se rencontrent dans un caractère privé de toute « fermeté. »
Qui ne reconnoît pas là le ton d'un homme de bien , l'accent d'une ame franche et courageuse, et l'éloquence de la raison? M. de Lacretelle juge avec la même impartialité écLiirée la constitution de 1792 et la conduite de l'assemblée constituante : il faut lire ce morceau dans
riiiti'oduction , où l'aïUeur décrit la situation politique de la France , à l'époque où l'assemblée constituante abdiqua le droit de conduire la révolution qu'elle avoit commencée, et déjà poussée si loin.
Le style de l'historien est toujoui's au niveau de son sujet : point de déclamations hors de propos , pomt de morceaux détachés et à prétention ; une marche égale et rapide ; une diction pure , simple , claire et coulante dans la nai'ration ; précise et nerveuse dans les portraits ; aniinée et pittoresque dans les descriptions; toujours riche de naturel ; et , si je puis m'exprimer ainsi , pleine de candeur : le talent de M. Lacretelle est trop connu pour que j'aie besoin de fournir des preuves j je me contenterai de citer le portrait de Condorcet : « Condorcet « exerçoit , depuis plusieurs années, une sorte de supré- <( matie au milieu des philosophes j il étoit le conserva- « teur de leur doctrine : la nature de son talent n'eût « pas suffi , peut-être , pour qu'il en fut un des premiers « propagateurs : il rouloit dans le cercle des connoissan- « ces humaines, guidé par un esprit vaste et métho- « dique ; il s 'étoit consacré à cultiver les sciences , dont « il cherchoit à appliquer les résultats au bien de la so- « ciété , et à cultiver de vieilles et respectables amitiés. « Les nouvelles opinions lui firent abandonner ces pre- <( raières sources de son bonheur et de sa réputation ; il « étoit fait pour donner à un parti politique plus de « considération qu'il ii'en pouvoit recevoir. Ses mœurs (( éloient douces, mais il étoit capable d'un ressentiment « obstiné. On l'avoit appelé un volcan couvert de neige. « Je ne sais s'il dirigea beaucoup les intrigues secrètes de ■« son parti; mais il le servit d'une manière très -active « par des écrits polémiques où le sai'casme étoit lancé
M avec plus de violence qu'il ne convient à un philo- « sophe. »