XXIII
Le Petit Lahr^iyère y par madame de Genlis,
29 juin.
Quelqu'un a dit : « Quand vous verrez les livres de « politique se multiplier, attendez-vous à une révolu- « tion. » Cette espèce d'aphorisme est suffisamment justifiée par ce qui s'est passé de nos jours; mais je crois qu'on peut l'appliquer encore à d'autres objets, et je dis : « Quand on écrit beaucoup sur l'éducation , « c'est une preuve qu'elle tombe en ruines. » Tous ces traités, toutes ces dissertations, tous ces systèmes, sont les symptômes de la décadence : dictés par l'esprit d'innovation, ils ont pour but d'introduire des cliangemens plus ou moins considérables, mais toujours dangereux^ les vues des écrivains ne se tournent de ce côté, que lorsqu'ils s'aperçoivent que d'autres mœurs ont préparé la voie à d'autres principes,
L'Université de Paris suivit, pendant plus de mille ans , le même régime, fut animée du même esprit , et dirigée par les mêmes lois , sans qu'on eût pris la peine d'écrire sa constitution^ et d'en composer un corps de doctrine : elle cédoit naturellement à l'impulsion qu'elle avolt reçue en naissant, et marclioit pour ainsi dire d'elle-même , aidée seulement d'une bonne tradition ^ toujours préférable aux théories les plus brillantes ; ce ne fut qu'à l'entrée du 18^ siècle, et lorsque le roi
] ,t)u is XV honora les commencemens de son règne par l't'Labliîjsemcnt de l'éducation gratuite, qu'un des membres de l'Université se chargea de rédiger et d'épurer les principes qui, transmis d'âge en âge, avoient jusque-là gouverné celte république savante; elle vouloit, en quelque sorte , produire ses titres , et se montrer digne du bienfait qu'elle venoit de recevoir: le Traité des Etudes de M. RoUin, ouvrage digne du temps où il a paru , sera toujours , à quelques modifications près , le meilleur plan qu'on puisse suivre , parce qu'il est le fruit de l'expérience des siècles antérieurs el des lumières du nôtre.
La nation toute entière applaudit à ce livre d'un liomrae éclairé et d'un bon citoyen : le Traité des Etudes^ joint aux faveurs du monarque, avoit répandu un nouveau lustre sur l'éducation publique; une institution que les siècles avoient consacrée , jouissoit de toute la considération qu'elle méritoit, lorsqu'un étranger, qui ne cherchoit qu'à fidre du bruit, profitant de l'espèce de fièvre qui commençoit à tourmenter les esprits , attira plus particulièrement l'attention du public sur les spéculations relatives à l'éducation: un style enchanteur , une éloquence vive et séduisante , gagnèrent beaucoup de partisans à ses nouvelles théories , qui n'étoient que des erreurs nouvelles; dès-lors toutes les idées furent renversées : dans un temps où l'excès du luxe et l'inégalité des fortunes avoient mis beaucoup de gens en état de tenter toutes les expériences , et de réaliser toutes les chimères, on essaya ce qui fut appelé réducation à la Jean-Jacques. J'ignore ce que sont devenus les nombreux Emiles , élevés suivant les nouveaux principes; mais ces innovations portèrent de cruelles
atteintes à l'éducation piihU(|ne elle-même , en lui otant ime partie de la considératinti qui lui ctoit nécessaire , et en amollissant, par contre-coup, sa discijDline et sa vigueur : le citoyen de Genéue ne pouvoit pas être un bon citoyen finançais ; mais ce n'est pas le seul étranger qui nous ait £iit repentir do notre confiance; les livres que Fabbë de Condillac composa pour l'éducation d'un prince italien achevèrent de tourner les têtes : il n'y eut pas de bourgeois ou de marchand un peu riche, qui ne crût que son fils devoit être élevé comme un infant de Parme.
Ce n'est pas que l'éducation particulière des princes français n'eût donné lieu cà d'excellens ouvrages : les Bossuet, les Fénélon, les Fleury nous avoient laissé des monumens immortels , qui répandoient sur les enfans des simples citoyens tous les avantages de ces éducations royales : V Histoire Universelle, le Téléînaquey les Dialogues des Morts de Fénélon^ seront toujours les meilleurs li^Tes qu'on puisse mettre entre les mains de îa ieunesse; mais ils n'avoient pas été composés par des philosophes de ce siècle, et suivant les méthodes analytiques ; ces livres avoient été faits par des prêtres ; c'étoit un titre de réprobation : on vouloit des ouvrages marqués au coin de l'esprit philosophique ; et la passion de la nouveauté tenant lieu de toute autre loi, tout ce qui étoit ancien étoit rejeté, par cela seul qu'il étoit ancien.
A la manière dont on réclamoit de toutes parts des livres d'éducation , on eût dit que nous sortions de la Barbarie : on demandoit un catéchisme de morale , Qomme si Lafontaine n'avoit pas pris soin de composer le meilleur catéchisme de ce genre; on imploroit des
éUmejis d'histoire , comme si M. Rollin avoit traTaillé pour les Iroquois j on solliclloit des élèmens de physique . comme si le bon homme Pluclie avoit écrit en hébreu ; on demandoit des grammaires , comme si W ailly, Restant, Girard, n'avoient fait que des grammaires grecques ; la philosophie, plus habile à. détruire qu'à édifier, promettoit beaucoup et tenoit peu, et nous ne fûmes consolés de l'indigence où nous croyions être au milieu de nos richesses mêmes, qu'au moment où Berquin parut : nascitur ridiculus mus^ le grand succès de ses petites niaiseries périodiques étoit la marque la plus infaillible de l'abâtardissement de l'édiîcation, et de l'excès de mollesse où nous étions tombés à cet égard 5 tel est à peu près l'historique de nos absurdités pédagogiques, jusqu'à madame de Genlis.
Qu'une femme d'esprit et de talent ait été entraînée par ce torrent, rien de plus naturel : cela est de son sexe; ses livres au moins sont écrits dans les meilleur* principes; ils respirent la morale la plus pure; ils sont dignes d'une bonne mère de fimille : madame de Genlis, avec beaucoup d'imagination, a su se garantir de la contagion des paradoxes à la mode; mais ses ouvrages n'en portent pas moins le caractère et la livrée du siècle. (( J'avois fait pour les enfans, dit-elle, à la tète « du Petit Labruyère , des contes , un théâtre et un « roman en lettres; un livre de maximes et des por-i « traits leur manquoient. » Un théâtre pour les enfans! Et qu'ont-ils besoin d'un théâtre?,... Voulez-vous en fah'e des histrions?
Le goût des spectacles, devenu une fureur dans notre siècle , a induit madame de Genlis en erreur : elle jj cru devoir' doirner à ses instructions une forme appro-,
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priée à Tesprit actuel de la société; séduite par l'espèce d'agrément qui peut en résulter, elle n'a pas vu que ce moyen étoit directement contraire à son Imt; au lieu d'exalter une passion qui n'est déjà que trop vive, elle eût du en montrer aux enfans le danger et le ridieulej elle est la première de tous les moralistes qui n'ait pas craint de développer des germes si pernicieux; c'est travailler à corrompre plutôt qu'à réformer son siècle ^ que d'imprimer à ses penclians un nouveau degré d'impulsion ; on ne sauroit trop éloigner la génération, pour laquelle écrit madame de Genlis, de la contagion qui règne aujourd'hui : ses élèves ne partageront que trop tôt les passions de leurs pères ; faut-il encore que, dèa leur enfance , ils ne rêvent que drames , actem's et tliéà-* très? Faut-il que les leçons même qu'on leur donne deviennent un attrait qui les égare?
Cette méthode a un autre inconvénient : une fois que vous offrez la morale en représentation, on ne la i^eçoit plus que comme un jeu de théâtre; cela a été dit, et cela est vrai pour les enfans comme pour les hommes : s'aperçoit- on que nos drames moraux aient beaucoup contribué à l'amendement des mœurs? On seroit tenté de croire le contraire : Pégoïsme n'^a jamais fait plus de progrès, la corruption n'a jamais étë plus pro-fonde, que depuis qu'on a étalé sur la scène tant de belles maximes d'humanité, de sensibilité, de bienfait sance ; pense-t-on que les enfans profiteront mieux d^ ce genre d'instruction?
Je sais qu'avant la révolution , l'usage s'étoit inti^odult dans quelques maisons de faire jouer les petits drames de Berquin par les enfans : représentez- vous nu.
peu de petites filles et de petits garçons qui s'agitent sur un théûtre , comme des marionnettes , qui réj)ètent leurs rôles comme des perroquets, et demandez- vous à vousmêmes quel fruit ils peuvent tii'er d'une telle éducation : elle n'est boilne qu'à leur inspirer beaucoup d'amourpropie , qu'à leur persuader que les maximes qu'ils déclament n'ont été inventées que pour faire briller leur gentillesse; elle n'est bonne qu'à en faire de petits singes qui perdent, dans ces jeux ridicules, la seule grâce et la seule vertu de leur âge, la naïveté : indiscrets parens, pour hâter dans vos enfans les progrès de l'esprit , vous vous empressez de flétrii' ainsi cette fleur d'ingénuité, qui rend l'enfance si intéressante aux yeux de quiconque sait aimer la nature! Le moyen de parler de ces abus sans quelque émotion? — C'est encore un travers de mettre l'instruction en romans, dans un temps où le goût de ces frivolités dangereuses est devenu une frénésie j mais le projet de faire un Lahruyère pour les enfans , me paroît un des plus bizarres : un Labru^ ère pour les enfans 1 Les enfans sont-ils des hommes? Un Larochefoucault ij^our les enfans ! Sont-ils capables d'entendre des maximes détachées? Pour moi, je ne vois dans toutes ces belles choses qu'un moyen sûr de développer plus promptement dans ces jeunes coeurs cet instinct de malignité, qui nous porte à ne remarquer dans nos semblables que leurs défauts : les enfans ne se reconnoissent pas plus que les hommes dans des portraits; ils sam^ont fort bien faii'e des applications à tels ou tels de leui's camarades ; car on est éclairé de bonne heure sur ces matières; mais ils se gaideront de jamais rien piendre pour eux : que celui de nous qui jamais a cru se reconiioiti-e dans la vaste galerie de Labruyère ,
le dise , qu'il m'y montre ses ridicules et ses vices , et j'aurai tort.
Je prie l'auteur , qui se plaint beaucoup de la calomnie, de croii'e que je ne cherche point à calomnier ses intentions : je respecte ses vertus, et j'applaudis à ses talens; mais il me semble que madame de Genlis, entraînée par le cours des idées nouvelles, s'est éloignée de la vraie méthode : ses ouvi^ages d'éducation ont un double défaut; ils ne sauroient être vraiment utiles aux enfans auxquels ils s'adressent, ni plaii-e beaucoup aux liommes auxquels ils ne s'adressent pas.
De l'Education desfdles, de Fénélon, édition publiée par M. l'abbé Bourlet , de Yaiixelles.
19 juillet.
Je ne me propose point de rejidi-e un compte détaillé de cet ouvrage , dont nous avons déjà parlé fort au long lors de la première édition.
Le succès de cet excellent livre , l'accueil que le public lui a fait , la rapidité avec laquelle la première édition s'est débitée, prouve qu'il est encore parmi nous un grand nombre de personnes qui savent apprécier ce qui est bon , et qui sont demeurées fidèles aux principes de la saine raison et du sens commun : cet ouvrage, en effet, n^a rien de ce qui paroît le plus capable de nous séduire aujourd'hui ; il est écrit avec un naturel et une simplicité fort éloignés du style à la mode : on y chercheroit çii 1. 9
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vain rimagiiiation riche et brillanle de Tauleur du TéUmacjue: rien n'est accordé à la séduction des systèmes, rien à cette passion du bien idéal , qui quelquefois égara Fénélon : cet esprit, qui fut accusé d'être un peu chimérique, ne sort point ici des bornes de la nature et du vrai 5 ce génie si perçant el si sidîlinie ne s'élève point , dans ce pelit Iraifé, au-dessus des maximes les plus simples du bon sens ; mais il sait les faire goûter par cette grâce qui lui étoit propre , et qui ne l'abandonne jamais , soit qu'il dicte des leçons aux rois, soit qu'il parle aux mères de leurs devoirs.
Le nom de Fénélon a sans doute contribué au succès d'un livre si peu approprié au goût actuel ; mais c'est encore un bien que le respect des grands noms ne soit pas entièrement perdu parmi nous : ce respect , cette vénération si juste et si légitime, est une espèce de culte , et comme une seconde religion qui sert de frein à l'orgueil des idées modernes , et qui peut nous retenir sur le bord des précipices où nous entraîneroit une folle présomption. On n'a que trop cherché , dans ce siècle , à renverser les statues des graiids liommes du siècle dernier, el à détruire leur autorité; on les accuse encore tous les jours de ne s'être point élevés à la hauteur des conceptions philosophiques, comme si les Bossuet, les Pascal, les Labruyère n'avoient eu d'autre mérite que celui du style et de l'éloquence : on s'imagine qu'ils ne pensoient point, comme si le caractère de la pensée étoit l'exti^avagance et le délire. Il ne s'agiioit que de s'entendre sur le mot de philosojjJiie , si mal interprété, et sur le titre de philosophe, si prodigué depuis cinquante ans, pour décider une question aussi facile , et qui n'est devenue problématique qu'à force de ridicule et d'absurdité.
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Je crois que ceux-mèraes r|ni ne cherchent aujourd'hui dans un livre que des idées philosophiques , c'està-dire, des idées qui sortent de la sphère des maximes communes et des conceptions ordinaiies , pourroient encore être assez contens de l'auteur de V Education des Filles , s'ils avoient le courage de lii'e avec quelque réflexion un ouvrage, où l'on ne trouve ni faste, ni morgue, ni empliase : ils aperce vioient peut-être, parmi tant d'idées modestes et sans prétention , des vues extrêmement profondes ; ils reconnoîtroienl que Fénélon avoit étudié l'homme et l'esprit humain en philosophe: h. la vérité , nul écrivain n'est plus éloigné du ton doctoral et sentencieux; il ne fait pomt le penseur; il sème d'une main légère, dans cet écrit, des idées fortes, et ne se tourmente pas pour les fah'e remarquer j il semble quelles ne lui coûtent rien; elles coulent de sa plume sans effort et sans bruit; tandis que la plupart de nos philosophes n'accouchent d'une sentence qu'avec des convulsions el des cris.
Voyez comment il a conçu l'intime liaison de l'ame et du corps , et quelles conséquences il sait tirer du physique pour s'éclairer sur le moral , genre d'aperçu extiêmement philosojsliique , qui a égaré beaucoup d'écrivains de ce siècle, et que Fénélon sait renfermer dans ses justes bornes : meilleur raisonneiu' que Lucrèce et que ses disciples, il a senti que, pour lendie raison de quelquesunes des opérations de l'intelligence, il falloit étudier le corps humain; mais il n'en a pas conclu que l'intelligence et la matière étoient la même chose ; il va jusqu'où la bonne logique le conduit , et s'arrête où le sophisme commence, parce qu'il possédoit aussi-bien l'arLde penser que l'art d'écrire.
Soigneux observateur de l'esprll des enfans qu'il veut vous apprendre à diriger, il vous montre le développement de leni's facultés intellectuelles dans celui de leurs facultés physiques ; il vous dit : « La substance de leur « cerveau est molle , et elle se durcit tous les jours; pour <( leur esprit , il ne sait rien, tout lui est nouveau; cette « mollesse du cerveau fuit que tout s'y imprime facile- « ment; il est vrai aussi que cette humidité et cette mol- « lesse de l'organe, jointes à une gi-ande chaleur, lui « donnent un mouvement facile et continuel; de là vient « cette agitation des enfans , qui ne peuvent arrêter leur « esprit à aucun objet, non plus que leur corps en au— « cun lieu 5 les premières images gravées pendant que le « cerveau est encore mou , et que rien n'y est écrit , sont « les plus profondes ; d'ailleurs , elles se durcissent à me- « sure que l'âge dessèche le cerveau; ainsi elles de viennent « ineffaçables; de là vient que quand on est vieux, on « se souvient des choses delà jeunesse , quoiqu'éloignées, u au lieu qu'on se souvient moins de celles qu'on a vues (( dans un âge plus avancé , parce que les traces en ont (( été faites dans le cerveau, lorsqu'il étoit déjà desséché « et plein d'autres images. — Le cerveau des enfans est a comme une bougie allumée dans un lieu exposé au (( vent; sa lumière vacille toujours , etc. » Ne croyezvous pas entendi'e ce philosophe profond que la Fontaine a peint,
Cherchant dans l'homme et dans la béte
Quel siège ,i la raison, soit le cœur, soit la tète;
Sous un ombrage épais, assis près d'uu ruisseau.
Les labyrinthes d'un cerveau L'occupoient, etc.
Pour moi , il me semble que ce sont là des idées qui
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peiiventpasserpourplnlosophiques , même aujourd'hui , et qui prouvent que Fénélon avoit approfondi une des matières qui ont le plus occupé les écrivains de ces derniers temps , le rapport des deux substances dontl'homrae est composé 5 il est vrai, comme je l'ai dit, qu'il n'en tire point les conclusions sophistiques et dangereuses que quelques-uns en ont déduites; mais c'est précisément en cela que je le reconnois plus grand philosophe : Faction des organes corporels sur l'ame est , pour ainsi dire , visible 5 la dépendance réciproque des deux substances n'est pas douteuse ; mais nulle conséquence bien liée ne nous conduit à confondre pour cela ces deux substances.
C'est une grande erreur de croire que la philosophie n'étoit point cultivée dans ce siècle que nous regardons uniquement comme celui de l'imagination : la plupart des idées que nous avons exaltées comme des traits de génie , comme des créations , comme la propriété de notre siècle, n'étoient nullement étrangères à ces hommes en qui nous ne voulons voir que des écrivains élégans ; seulement ils savoient y gai'der la mesiu'e convenable , et ne cherchoient point à tout expliquer avec un principe , ce qui est le caractère des sophistes ; mille exemples le prouveroient, et pour ne point sortir du genre d'idées dont nous venons de nous occuper, vous retrouverez dans l'abbé Fleury les mêmes choses que vient de vous dire Fénélon : il fait observer, dans son Choix des études, que la connoissance de notre corps est fort utile pour entendre les passions , leurs causes et leurs remèdes , ce qui est, ajoute-t-il, une grande partie de la morale; avant que Montesquieu eût développé cette théorie de Vinjluence des climats , dont on a fait tant de bruit dans noti'e siècle, et qu'on a regardée comme un argument
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en faveur de la doctrine du matérialisme , Bossuet avolt dit dans son Histoire uniperselle , avec son énergie ordinaire : La tem,j)érature toujours unij'onne du pays rendoit en Egypte les esprits solides et constans; ce qui prouve bien qu'il n'ignoroit pas le principe de Vin^ Jluefice des climats , vanté mal à propos de notre temps (»mme une nouveauté : apprenons donc à ne pas nous enorgueillir de ces prétendues découvertes, et rougissons seulement d'en avoir exagéré et envenimé les conséquences.
Et comment n'auroient-ils pas connu la vi\iie philosophie , ces grands hommes qui naquirent à une époque si heureuse . Lorsqu'ils parurent sur la scène du monde, les vaines subtilités de la scholastique avoient fait place aux excellentes doctrines de Port-Royal; la raétapliysique des Arabes, si semblable à celle de nos jours venoit d'expirer; Bossuet, Fénélon^ Fleury avoient eu entre les mains , dès leur première jeunesse , les ouvrages de Descartes , erronés pour la partie astronomique, mais supérieurs dans tout ce qui a rapport à la nature de l'homme ; le temps où ces illustres écrivains s'éclairoient mutuellement , peut être regardé , s'il est permis de s'exprimer ainsi , comme l'apogée de la raison humaine , qui ne brilla jamais d'un éclat plus vif et plus pur.
J'ai cru ne devoir considérer ici que sous ce point de vue , un livre que recommande assez le nom de son auteur, et qui est déjà si répandu; mais peut-êti'e ne seroitil pas inutile encore de montrer, par quelques citations , combien cette simplicité de style qu'on dédaigne aujourd'hui, est de bon goût, élégante et gracieuse : je me borne au passage suivant; les idées n'ont en elles-mêmes lien d'éclatant; elles empruntent tout leur agrément du
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charme de l;i tlictiou : « Ne craigaez rien tant que la va- <( iiité dans les filles : elles naissent avec un désir violent V de plaire; les chemins qui conduisent les hommes à « l'autorité, à la gloire, leur étr.nt fermés, elles tâchent « de se dédonnnager par les agrémens de l'esprit et du « corps; de là vient cette convei-sation douée et insi- « nuante ; de là vient qu'elles aspirent tant à la beauté ^ <( à toutes les grâces extérieures , et qu'elles sont si pas- « sionnées pour les ajustemens : une coiffe, un bout « de ruban , une boucle de cheveux , plus haut ou plus « bas, le choix d'une couleur, ce sont pou*- elles autant « d'affaii-es importantes ; ces excès vont encore plus loin « dans notre nation que dans toute autre : Thumeur « changeante qui règne parmi nous, cause mie variété « continuelle de modes; ainsi, on ajoute à l'amour des « ajustemens celui de la nouveauté , qui a d'étranges « cliarmes sur de tels esprits ; ces deux folies mises en- « semble renversent les bornes des conditions , et dé- « règlent toutes les mœurs, etc. » Quel tissu de style! quelle facilité I quelle douceur ! quelle peinture naïve et vraie de la coquetterie des jeunes personnes I Qu'on essaie de donner ce tour et cette élégance naturelle à la pensée la plus simple, et l'on verra s'il est aisé d'écrire ainsi :
Ut sibi quivîs Speret idem, sudet multùm jjrustràque laboret Atisus idem.
Le discours préliminaire de M. l'abbé Eourlet de Vauxelles est digne de l'ouvrage : on poruToit peut-être y désirer plus d'ensemble et de précision ; mais il est impossible de penser avec plus de justesse, et de s'exprimer avec plus de grâce.
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L'Univers , poëme en prose.
25 juillet.
La prose poétique est une invention moderne , fort utile à ceux qui ne savent point faire des vers , et qui veulent faire des poèmes : rien n'est sans doute plus commode que de se débarrasser ainsi des entraves de la versification 3 rien n'est même plus digne d'un homme libre; on a de cette manière tous les honneurs et tous les profits de la poésie , sans en avoir les charges : on perd, il est vrai, la petite portion de gloire qui appartient au versificateur, mais on conserve celle du poète. Un auteur qui écrit un poème en prose sait bien faire cette distinction ; il se dit à lui-même que l'art d'arranger des hémistiches et d'assembler des rimes , n'est que la moindre partie du génie poétique , qu'un mécanisme assez méprisable , qu'une difficulté de plus , qui souvent ne produit pas un effet égal à la peine qu'elle coûte : telle est la source de ce grand nombre de poèmes en prose dont nous sommes inondés.
Comme je regarde la multiplicité des écrivains comme une calamité publique , je suis quelquefois tenté de regielter que Fénélon ait donné le premier exemple de cette dangereuse innovation 5 sans cette licence de la prose poétique, nous aurions certainement la moitié moins d'auteurs : tel qui ne sauroit aligner quatre vers de suite , ni écrire une page raisonnable dans l'humble prose de M. Jourdain , aspirant toutefois aux honneurs du Parnasse , se jette tête baissée dans la mer immense
des allégories , et dans le phébus de la prose poétique : au moyen des comparaisons , des descriptions , on fait trois ou quatre volumes qui , partagés en dix ou douze chants , et décorés de gravures et de vignettes , passent poin^ un véritable poème , au moins dans l'esprit de l'auteur. Comment ne s'empresseioit-on pas d'aller s'abreuver dans ce ruisseau détourné de la fontaine Aganlpe? Comment ne verroit-on pas foisonner ces sortes d'ouvrages , en raison de la facilité ?
Que de maux n'a point produits cette révolution de la prose poétique I Boileau attribue à V équivoque tous les malheurs du monde j peu s'en faut qu'animé du même dépit je n'attribue à la prose poétique toutes les plaies de notre littérature : sans le trouble qu'elle a jeté dans les esprits , la question capitale , dans la république des letti-es , de savoir si l'on doit traduire les poètes en vers ou en prose , ne demeureroit pas scandaleusement indécise 5 tant de traducteurs n'auroient pas soutenu , dans leurs préfaces, qu'ils avoient des ressources pour rendre en prose les vers de Virgile et d'Horace : opinion fort intéressée, et passablement ridicule; car il est clair comme le jour que jamais la prose poétique des traducteurs, si poétique qu'elle soit, ne pourra donner une idée , ni représenter l'ombre même des plus beaux vers que le ciel ait inspirés au génie. Quand on emploie la prose pour les traduire , il Hiut savoir se borner à ce qu'elle peut faire , c'est-à-dire , à en donner le sens à ceux qui ne peuvent point les lire dans l'original : porter ses prétentions plus haut, c'est montrer de plus près son impuissance ; et l'impuissance est toujours risible , à proportion des efforts que l'on fait pour la masquer.
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C'est encore à cette nouveauté que nous avons dû, dans ce siècle , un certain goût de déclamation auquel elle est très-favorable : on a vu le nombre et le rythme des vers s'introduire dans la prose, pour en corrompre la simplicité; et, comme cette hai-monie exactement mesurée , et qu'on peut soumettre au calcul, est beaucoup plus facile à trouver que celle qui doit naître naturellement du sentiment et de la pensée, quelques écrivains ont trouvé commode de réduire presque le style en arithmétique , modulant leurs périodes d'après certaines formides, avec une affectation qui ne se fait que trop aisément sentir : Marmontel, particulièrement, avoit recours à cet ajtifice; et tel de ses contes est presque tout composé de vers de dix syllabes ; J. J. Rousseau , quoique supérieur dans presque toutes les parties de l'éloquence, n'est pas exempt de ce défaut, et l'a communiqué à la plupart de ses nombreux imitateurs : delà tant d'écrits où la cadence marquée avec dureté , où les in lervalles et les repos , notés avec une précision trop sèche , étourdissent l'oreille, en exaltant l'esprit ; de là cette prose chantante qui semble faite plutôt poui- être déclamée que pour être lue; Fénélon , dans sa prose si poétique et si mélodieuse du Télémaque , aA''oit évité cet écueil , parce que son goût exquis le préservoit de toute espèce d'affectation. Vous n'ignorez pas que , dans le siècle dernier , on reprocha à Molière de semer trop de vers dans sa prose : ce qui tenoit peutêtre au ridicule qu'il avoit d'aimer passionnément les liai-angues d'apparat.
Rien n'est plus contraire au génie de notre langue qu'une pareille affectation; et l'on remai-que q[ue
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les écrivains les plus éloqueiis du siècle de Louis XIV ne paroissetit pas même avoa' soupçonné ce beau secret. : vous ne tiouverez rien de pareil dans Balzac , <|ui fut le fondateur de l'harmonie de la prose , comme MaDierbe le fut de celle des vers; il est enflé, ampoulé, amateur des grands mots, mais jamais chantant; Fléchier, à qui l'on repi'oche avec raison le retour trop fréquent de certaines désinences agréables à l'oreille, est, sous le raport de Tharmonie, un modèle de naturel, en comparaison de la plupart de nos écrivains modernes; Bossuet, dont le style a tous les tons, et dont l'harmonie mâle et majestueuse a presque toujours tant de plénitude, est tellement éloigné de ces fi-edons calculés , qu'on a voulu méconnoître sa supériorité à cet égard; ceux des écrivains de notre siècle qui ont le mieux suivi les traces du siècle précédent, se sont toujours écartés de cette voie nouvelle ouverte au mauvais goût ; et pour ne citer que Voltaire, que je regarde comme le plus grand prosateur de nos jours, quel style est moins compassé, moins calculé , plus léger , plus dégagé , plus libre dans sa marche que le sien? et cependant, il étoit en même temps grand poëte; ce qui auroit pu lui inspirer la tentation , et lui donner, en quelque sorte, le droit de rendre sa prose un peu plus poétique.
Enfin , l'antiquité n'a point connu ce genre bâtard : nous n'avons pas d'ouvrages grecs ou latins écrits en prose poétique; les anciens ne nous ont transmis aucun poème qui ne soit versifié : à la vérité , les piemiers orateurs grecs , dans un temps où la prose coramençoit à se former des débiis de la poésie , conservèrent dans leurs discoui's quelques-unes des diffé-
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rentes formes du vers , disjectl memhra poeLœ ; maïs on se corrigea bientôt de cette harmonie affectée et vicieuse : Platon , dont le génie est si poétique , ne Hiit pourtant pas des vers en prose; et quand Cicéron traduisit le po'éme à^Aratus, il le traduisit en vers.
Le déflmt d'une prosodie réglée est peut-être la cause principale de cette espèce d'innovation : dans une langue aussi sourde que la nôtre, le noiribre des syllabes, joint au retour des rimes, étant le seul moyen d'harmonie , on a pu croire que nous n'avions pas une versification bien réellement distinguée de la prose; et cette opinion a pu conduire à confondi^e les deux genres : on est surpris]d'entendre Fénélon , qui écrivoit du temps de Racine et de Boileau , dire que la perfection de la versification française lui paroît presque im-^ possible : Bufton , comme on le sait, critiquoit les vers d^Athalie; Montesquieu estimoit peu Despréaux et J.-B. Rousseau; et l'auteur à^ Emile témoigne faii'e assez peu de cas du mérite de la versification française.
Quoi qu'il en soit , la versification est tellement essentielle à la poésie , qu'on ne peut raisonnablement regarder comme poêles ceux qui ont secoué ce joug : un véritable poète sait le porter avec grâce; c'est la réunion du génie poétique et de la versification, qui fait le poëte; on pevit avoir l'un sans l'autre , je le sais; mais les vrais favoris de la nature les réunissent; je n'ignore pas que Fénélon faisoit mal des vers; que nous avons une ode de Bossuet, qui n'est pas supportable; que J.-J. Rousseau étoit un versificateur très-médiocre , et que raulevu' du Temple de Gnide pouvoit, en ce genre, le disputer au père Malkbranche; aussi ne les range-t-on pas dans
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la classe des Racine , des Boileaii , des la Fontaine , des J.-B. Rousseau.
L'auleur du poëme de l'Univers me permettra de ne pas l'y ranger non plus : je serois même très-embarrassé, s'il falloit prononcer sur son talent; dans ce tourbillon d'allégories entassées les vmes sur les autres ^ à travers le nuage de ce style gonflé d'épitliètes, il est difficile de reconnoîlre quelle est la mesure d'un écrivain ; c'est une espèce de voile et de manteau qui déguise tellement un hoinrae , qu'on ne peut apercevoir ni sa taille, ni ses traits; et c'est encore là un des avantages de la prose poétique : elle masque absolument l'esprit de l'auteur, et présente un caractère d'uniformité si prononcé, qu'on croiroit presque que tous les ouvi'ages de ce genre sont sortis de la même main 5 c'est le même ronflement de périodes ampoulées, la même harmonie monotone et soporifique ; il est impossible de distinguer les styles; ils offrent tous la même physionomie, la même empreinte : l'auteur de ce poème ne se tire du pair que par son titre et son sujet , dont on ne peut contester l'étendue, puisque c'est V Univers.
Cours de Littérature ^ par M. de Laharpe.
3o juillet.
Heureux les auteurs féconds I Boileau l'a dit : avec ses deux ou trois petits volumes, il envioit les nombreux tomes de Scudéry, moins nombreux pourtant
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que ceux de M. de Lahaipe : le Cours de Lltlérature s'accroît, s'étend, .se grossit de jour en jour, seml^lable à ces fleuves qui s'enrichissent du tribut de toutes les rivières, et qui même ne dédaignent pas celui des plus obscurs ruisseaux^ tout l'esprit des auteurs passés, présens et à venir, doit aboutir là, comme par une pente naturelle; il faut que tout s'y rende, depuis le plus grand poëte jusqu'au plus petit rimeur, depuis Homère jusqu'à M. de Cliazet. On a reproché à M, de Laharpe de n'avoir point deplan, et vraiment on a eu grand tort : un plan auroit circonscrit son ouvrage , Tauroit enfermé dans des bornes fixes et déterminées 5 au lieu que tel qu'il est , il ne sauroit être limité, même par le temps qui limite tout : sa destinée est d'avancer toujours , et de ne s'arrêter jamais , de tendre sans cesse à sa fin , et de n'y point arriver; il appartient autant à l'avenir qu'au passé; tant qu'on écrira, c'est-à-dire, tant qu'il y aura de l'encre et du papier, le Cours de Littérature sera toujours un ouvrage imparfait; c'est un de ses caractères distinctifs. Ce livre porte , dans ce qu'on pourroit regarder comme un de ses défauts , un esprit de vie, un genne de perpétuité et d'immortalité, absolument indépendant de son mérite littéraire; aussi M. de Laharpe, comme on le verra par un des passages que nous citerons, désignet-il déjà son héritiei-, son successeur, celui qui doit continuer après lui ce vaste registre ouvert pour tous les siècles, et dont la clôture ne doit avoir lieu qu'au jugement dernier.
Un pareil travail, une entreprise si héroïque seroit capable d'effrayer un écrivain moins courageux : la vie d'un patriarche pourroit à peine y suffire; cependant M. de Laliarpe ne s'y borne pas : tout le public sait qu'il
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prépare encore un grand poème , et qu'il s'occupe d'une Jiistoire de la plvilosopliie du 18'' siècle j il annonce, de plus, un Recueil de Mélanges U itérai res , lesquels joints aux cinq volumes de la Correspondance , et aux six voliuues donnés en 1778, fonneront, avec les quatorze ou quinze volumes du Cours de Littérature , la plus volumineuse collection de ce genre, le plus riche inventaire de critique que Ton connoisse dans aucun pays : encore une fois, heureux les auteurs féconds!
Un des avantages encore de la marche que l'auteur a adoptée dans ce Cours de Littérature, c'est que Tensemble et la totalité de l'ouvrage échappent nécessairement à l'examen : la critique, qui ne trouve aucun fil pour la guider dans ce laliyrinthe, est obligée de s'arrêter à chaque détail , de tâtonner, de s'égarer de détours en détours: et comme rien ne la soutient, elle est, en quelque sorte , écrasée sous la masse énorme de cet édifice incohérent qui s'écroule sur elle, dès qu'elle y porte la main. Nous sommes heureusement dans une position moins fâcheuse : nous avons rendu compte de la plupart des articles que contiennent ces deux volumes , à mesure que l'auteiu' en donnoit lecture au Lycée ; il est vrai qu'il nous a accusés, dans la préface de sa Correspondance , de lui avoir fait àir^ précisément le contraire de ce qu'il avoit dit; mais notre conscience s'est rassurée par la lecture des pièces mêmes. Nous ne voulons pas nous faire plus innocens que nous le sommes : on a pu se tromper sur quelques particularités, sur quelques détails, assez inchfTérens en eux-mêmes, quoique toujours très-importans aux yeux d'un auteur 5 ce ne sont là que des péchés véniels ; on est d'ailleurs demeuré fidèle au fond des pensées, et l'on n'a point menti à l'esprit de
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M. de Laharpe : c'est ce qui seroit aujourcTliui susceptible de démons Lratlon; mais il ne faut pas toujours démontrer»
Nous pouvons donc , sans scrupule et sans remords , nous borner à indiquer, dans ces nouveaux volumes, trois ou quatre articles dont le j)i'ofesseur du Lycée n'a point fait part à ses auditeurs ; ce ne sont point assurément les plus mauvais ni les moins inléressans du recueil ; dans un de ces morceaux , il analyse , avec son talent ordinaire , les tragédies de Marmontel , et apprécie, avec une grande justesse , cet écrivain sur lequel on n'avoit point encore eu de jugement en forme : ses tragédies éloient bien jugées, et même depuis long-temps; mais la source de ses erreurs littéraires , de ses méprises , de ses disgrâces dramatiques , n'avoit point été approfondie , et l'est parfaitement dans cet article, dont une pbrase ou deux feront connoître l'esprit : «Marmontel, ditl'liabile « critique, avolL fort peu de talent naturel pour la grande « poésie ; il n'a point eu le sentiment et l'habitude des « tournures du gi'and vers français 5 il y eut toujours « quelque chose de dur dans ses organes, et de faux dans « son goût; il lui a fallu trente ans d'un commerce « assidu avec les gens de lettres de l'académie, pour rec- « tifier par degrés ses méprises raisonnées et obstinées , K et pour apprendre à réconcilier son oreille avec Thar- « monie, et ses idées avec la vérité : il passe pour cer- « tain qu'il aiTacha un jour les œuvres de Racine des « mains de madame Denis , en lui disant : Quoi ! vous « lisez ce polisson-là? y>
Je serois tenté de révoquer en doute cette anecdote , qui ne paroît pas vraisemblable, quand on fait attention que Marmontel, disciple et favori de Voltaii^e, ne devoit
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pas heurter si grossièrement les goûts et les opinions de son maître et de son protectem*, en présence d'une nièce de ce inême protecteur. Quoi qu'il en soit , il est certain que l'auteur de Cléopâtre et ô^Arlstorntnie s'étoit fait de faux systèmes, dont on retrouve encore quelques ti'aces dans ses ÉLéniens de Littérature.
Ce seroit ici le lieu de comparer cet ouvi-age avec celui de M. de Laharpe : ces deux auteurs ont d'abord cela de commun , qu'ils ont l'un et l'autre beaucoup réfléchi sur la théorie, et très-peu réussi dans la pratique; mais l'un cherche à penser par lui-même, et c'est la source de ses em-eursj tandis que l'autre recueillant fidèlement ce qu'ont dit et pensé les maîtres de l'art, suit leurs traces ayec scrupule , et c'est ce qui rend sa marche si ferme et si di-oite : Marmontel paroît avok- plus d'esprit , M. de Laharpe plus de raison , si pourtant on peut séparer ces deux choses ; le premier affecte la profondeur, le second se contente d'avoù- du goût ; l'auteur du Cours de Littérature se borne à faire des applications des principes déjà connus ; l'auteur des Éléniens a la prétention d'en inventer de nouveaux 5 l'un a ce qu'on pourroit appeller la foi littéraire, l'autre veut examiner les dogmes ; l'un reçoit les principes pour ce qu'ils sont, l'autre demande les raisons des principes; si le premier s'écarte quelquefois de la bonne doctrine, c'est par passion ou par préjugé ; quand le second s'^a écarte , ce qui arrive souvent , c'est par raisonnement et par réflexion ; il y a dans la manière de voir de Marmontel plus d'étendue et moins de justesse, et dans celle de M. de Laharpe moins de hardiesse et plus de sûreté; les, Elémens sont l'ouvrage d'un littérateur plus ingénieux que solide , qui raisonne trop poui- ne pas tomber 1. 10
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dans le sophisme; Je Cours de Littérature est celui d'un vrai, d'un grand critique, qui ne laisseroit rien à désirer, s'il avoit un peu plus de ce qu'on pourrolt appeler la philosophie de l'art.
11 ne faut pas croire cependant qu'il y soit absolument étranger, et c'est ce qu'on pourra remarquer, surtout dans l'article où il compai-e V opéra français avec Y opéra italieii, article plein de vues fines et profondes sur les causes des différens progrès de l'art dramatique en France , en Italie , eu Angleterre, et en Espagne j l'histoire des développemens successifs de la nmsique française, des querelles, des discordes, des débats auxquels elle a donné heu, s'y trouve exposée avec autant de clarté que d'agrément. Les grandes questions de l'art, ces questions qui ont troublé Paris , et qui ont fait couler du sang , y sont traitées et résolues avec beaucoup de justesse, quoiqu'avec un reste d'humeur : on diroit que M. de Laharpe n'a point encore pardonné aux Ghikistes , tant le fanatisme des arts , et particulièrement la passion de la musique , paroît capable de laisser dans le cœur d'incurables blessures et de longs ressentimens ! il se fâche encore aujourd'hui, il se courrouce, et cette aigreur va même jusqu'à la déclamation, jusqu'au pathétique et à l'éloquence. A l'occasion de l'opéia d^Ip/iigénie en Aulide^ que ses adversaires paroissoient préférer à la tragédie de Racine, il s'écrie : <(Non , je ne souf- « frirai pas cette espèce de sacrilège; tout à l'heure, je ne « m'en soucierai pins, il est vrai, quand des sacrilèges « d'une autre espèce m'occuperont tout entier; mais « jusqu'à la fin de ce com-s (eh! que n'y suis-je déjà !) « je dois tenir ferme à mou poste , et je défendrai le ter- « raiu! Et, après tout, j'ai droit de dire à ceux qui se |
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« mêlent de ce qui ne les regaide pas , que ce terrain « est le mien : terra quam calco niea est. J'ai même « la consolation de savoir qu'il ne restera pas, après « moi, sans défenseur, et je sais à qui résigner ma
« place! J>
On pounoit trouver un peu d'excès dans ce mouvement oratoire, qui termine un article sur V Opéra : avant de l'apprécier définitivement, on pourroit balancer entre le sublime etle ridicule, qui se touchent souvent de près; mais c'est ici ime colère d'artiste , et il y a toujours quelque chose de touchant , el de risible à la fois , dans ces sortes de colères : de touchant , pai-ce qu'elles semblent tenir à l'inspiration du génie et à l'amour du beau; de risible, parce qu'il est rare qu'elles aient un motif bien solide : assurément, il n'y a pas de risque qu'on préfère jamais sérieusement l'opéra de Duroulet, malgré la musique de Gluck, à une des plus belles et des plus parfaites tragédies de Racine; cela est bon à dire dans un pamphlet de parti, où l'on cherche beaucoup plus à dépiter ses adversaires , qu'à les convaincre; mais jamais un homme de bon sens, quand il sei'a de sang-froid, n'établira même de compai'aison , et il ne faut pas se fâcher contre ceux qui n'ont pas le sens commun ; il faut tout au plus en rire, ridiculum acri, etc. 11 ne faut point se peindre comme un soldat , la lance en arrêt, qui défend le champ de bataille, surtout quand ce champ de bataille n'est disputé par personne ; il ne faut point crier à tue tête : Terra quam calco mea est! parce que l'emphase de cette exclamation contras le beaucoup trop avec la petitesse du sujet, et du terrain; il né faut point, par une confusion d'idées choquantes , assimiler aux trop réels sacrilèges , dont l'humanité gérait ,
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les sacrilèges rnétaplioi-iques de ceux qui ne respectent point assez Racine j enfin , il ne faut point cloie un morceau de critique , connue Bossuet leimine l'oraison funèbre du gi'and Condé.
Il est impossible de ne pas voir bien distinctement deux hommes dans M. de Laliarpe : personne ne possède mieux le langage de la raison , et n'en a la mesure plus exacte , dans certains cas j dans d'autres, il se laisse entraîner au delà du but avec une facilité qui n'est que foiblessej il n'est plus maître de lui 5 il n'est plus reconnoissable ; on peut dire qu'il se passion ne souvent pour la raison , hors de toute raison : ses mouvemens ont alors quelque chose qui ressemble à la frénésie; sa vue se trouble, et la chaleur du sentiment, qui souvent écl^ii-e les autres hommes, semble éteindre en lui toute lumière : autant son esprit a de justesse , autant son caractère paroît avoir d'exagération; quand il compose avec l'un, il est mesuré, exact, sensé, lumineux j quand c'est l'autre qui l'inspire , il ne connaît ni convenances , ni frein , ni règle, ni bornes : il se plonge dans le chaos. Ceux qui liront ces deux volumes du Cours de Littérature , auront lieu de faire plus d'une fois cette observation.
L'esprit est choqué de ces disparates, qui sont fréquentes dans la partie que nous annonçons , et qui sont d'autant plus sensibles , qu'on a lieu d'être content d'un plus grand nombre d'articles : ceux que nous venons d'indiquer sont excellens , et nous n'avons pas lu avec moins de plaisir la critique des comédies de Fabred'Eglantine et celle des pièces de Beavmiarchais. M. de Laharpe juge à lu fois , dans ce dernier, l'homme et l'écrivain : c'est une véritable apologie^ il repousse tous les mauvais bruits répandus sur le compte de cet homme
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singulier el particulièrement l'accusation de Vempoisonneinent des deux femmes ^ il le peint comme un homme aussi estimable par son caractère que par ses talens : c'est à ceux qui ont connu Beaumarcliais à prononcer sur ce nouveau plaidoyer en faveur d'un homme qui a tant plaidé pendant sa vie. Ses pièces de théâtre sont parfaitement appréciées ; et les réflexions que M. de Laharpe fait sur ses Mémoires sont surtout curieuses et intéressantes par la nouveauté des vues , aussi justes que délicates ; les ouvrages de Fabre-d'Eglantine sont également bien analysés et jugés. En général, on lit avec plus de plaisir les observations du critique , quand elles tombent sur des productions récentes, et qui n'ont point encore été classées par un jugement formel : je trouverai partout ce que M. de Laharpe peut me dii^e sur Homère sur Corneille, sur Racine; mais je suis bien aise d'avoir l'avis d'un littérateur tel que lui, quand il s'agit de mes contemporains.
Je terminerai par une autre réflexion : on a quelquefois reproché à l'écrivain qui rédige les articles de spec^ tacles dans ce journal, de critiquer trop sévèrement certaines pièces : il s'est élevé particulièrement quelques réclamations sur ce qu'il a dit du Philinte de Molière ; je prie les réclamans de lii-e la critique de cette comédie dans M. de Laharpe ; ils verront que les observations et les jugemens sont absolument les mêmes des deux c«!)tés; ils pourront voir aussi que M. de Laliarpe parle des Précepteurs comme on en a parlé dans le terrible Feuille-^ ton. Ce rapprochement peut s'étendre encore plus loin : la plupart des anciennes pièces , et même la plupart des acteurs dont il est question dans la Correspondance avec le grand duc de Hussiej y sont appréciés comme
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dans \e journal des Débats; apparemment on ne soupçonnera pas le rédactem- du i^eztiV/e/o/z de s'être entendu avec M. de Laharpe : d'où vient donc cette conformité?
Les Ruines de Port-Rojal , par monsieur l'abbé
Grégoire.
3i juillet.
Les ruines des anciens monastères ont quelque cliose v de poétique, de touchant et d'auguste :
CVst là qu'amante du de'sert,
La méditation avec phiisir se perd
Sous ces portiques saints, où des vierges austères ,
Jadis, comme ces feux, ces lampes solitaires.
Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu ,
Pâles, veilloient, brùloiont, se consumoient pour Dieu.
Le saint recueillement, la paisible innocence
Semble cncor de ces lieux habiter le silence.
La mousse de ces murs, ce dôme, cette tour,
Les arcs de ce long cloitre, impénétrable au jour;
Les degrés de l'autel, usés par la prière;
Ces noirs vitraux, ce sombre et pi'oîbnd sanctuaire. . . .
Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré.
Là, dans la solitude, en rêvant égaré,
Quelquefois vous croirez, an déclin d'un jour sombre.
D'une Héloise en pleurs entendre gémir l'ombre
> (Delille. )
La hache révolutionnaire a multiplié sur la surface de la France ces images mélancoliques ; mais Port-Royal y qu'elle n'auroit sûrement point épargné, avoit été détruit long-temps avant que nous fussions atteints de la fureur
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de tout détruire , et même avec des circonstances qui prouvent que les passions, quelles qu'elles soient, agissent à peu près de la même manière , à toutes les époques : après plus de cinq siècles d'existence, ce célèbre monastère fut renversé en 1710, les religieuses arrachées de leurs demem^es, et dispersées dans d'autres couvens ; on démolit de fond en comble un immense et magnifique édifice, qui avoit coulé plus de quinze cent mille francs, et dont on auroit pu se servir pour y former un hospice ou vme manufacture; en faisant évacuer rab])aye , les sbires commirent des pillages et des profanations auxquelles on mit le sceau en 1711, lors de l'exhiunalion : des hommes sans pudeur, ijisultant aux restes des morts , hachoient les corps à demi-consumés , tandis qu'on laissoit les cliiens s'en disputer les lambeaux; ces débris de l'Iiumanité , ainsi profanés, furent jetés dans divers cimetières ; la persécution s'étenditmème sm' les gravures qui représenloient Port- Royal ^ on fit rechercher et saisir ces estampes. Dans la suite, M. de Beamnont, homme d'ailleurs si respeclable sous beaucoup de rapports, fitarracherjusqu'auxfondemensdela maison , et obtint qu'on en emploieroit les décombres à construire un aqueduc.Un jour M. le cardinal de Noailles , qui avoit ordonné la destruction de Port-Royal , cédant à des sollicitations réitérées , se décida à visiter les ruines encore nouvelles de cet antique monastère; à leur aspect, il se troubla et fondit en larmes^ et c'est à cette occasion qu'on dit ce mot qui fut depuis répété, que les pierres de Port-Royal retonihoient sur lui. Cette abbaye étoit située à une lieue de Chevreuse , et à deux Ueues 'de Versailles, dans une vallée aussi pittoresque que celle d'Ermenonville.
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Ce seroit à réloquent et sensible auteur d^^toZa qu'il appartiendroit d'exprimer et de peindre les émotions que doit faire naître aujom'd'hui le spectacle touchant de ce lieu désolé : M. l'abbé Grégoire , très-foible écrivain , est trop au-dessous d'un pareil sujet. Au reste, il ne paroîtpas avoir eu pour but principal d'intéresser par le charme des descriptions et des peintures : les ruines de Port-Royal ne sont qu'un catk'e qu'il a choisi pour exposer certaines idées ; c'est un texte qui lui sert à reproduire , sous la protection de quelques gi^ands noms, des principes que peut-être il croit utile de rappeler aujourd'hui j j'en avoLs le pressentiment avant d'avoii^ lu son ouvrage; je me disois : « Comment se fait-il que M. l'abbé Grégoire, « qui doit avoir maintenant d'autres occupations, s'a- « muse à composer une brochure sentimentale sur les « ruines de Port-Royal?» Ce pressentiment , je crois, ne m'a pas trompé j et peut-être ne doutera-t-on pas du but secret que j'indique, en lisant les passages suivans: « On soutint toujours à Port-Royal que les moli- « nistes montroient Dieu moins puissant qu'il n'est, et « le pape plus puissant qu'il ne doit être.
« On tira la ligne sépara tive entre les di'oits légitimes « du chef de l'Eglise , et les exagérations dictées par « l'ambition.
«Les savans de Por/-i?oyaZ peuvent être cités comme « les précurseurs de la révolution; aussi la calomnie les « peignoit-elle comme des séditieux, parce qu'ils dé- « testoient d'autant plus le despotisme, qu'ils étoient sé- « vères observateurs des lois.
« Jansenius fut accusé d'avoir rédigé des mémoii^es « pour engager les Flamands à se constituer en corps de « république, comnie les Hollandais et les Suisses : si
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<', celte accusation est vi-ale , inscrivons honorablement « le nom de l'évêque d'Ypres dans les fastes du répits « hUcanisme.
« Après lui, doil figurer le fameux abbé de Saint- « Cyran, qui, dans son livre intitule Question royale , « a posé le principe irréfragable de la souveraineté des « peuples.
« Divers littérateurs attribuent à un adhérant de Porl- « Royal l'ouvrage fameux qui parut anonyme vers la « fin du dix-septième siècle , sous ce titre : Vœux d'un «.patriote , ou Soupirs de la France qui aspire après « la liberté. On y articule clairement que les états sont « supérieurs au roi , et dépositaires de la souverai- « neté , etc. etc. etc. »
Ces extraits suffisent pour faire connoître l'esprit de cette brochure :
Je ne décide point entre Genève et Rome.
Le gouvernement nous a promis que nous verrions bientôt cesser le scandale des dissensions religieuses : cette promesse rassure tous les vi'ais amis de la paix et de la tranquillité publique. Les autres semences de discorde et de trouble sont étouffées ; est-ce dans le sanctuaire et sur les autels que l'on verra renaître encore de nouveaux rejetons dezizanie ? Les ruines mêmes de Port- Royal, ce monument des fureurs de l'esprit départi, qui n'est point l'esprit religieux , parlent éloquemment en favem- de la concorde , et désavoueroient hautement le zèle inconsidéré qui feroit rechercher, dans cette poussière et parmi ces cendi'es , quelques étincelles des anciennes factions, poui* échauffer les nouvelles.
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A l'auteur du compte rendu Sanslejotirnal des Débats du Cours de Littérature , par M. de Laharpe.
10 août.
Je viens de lire, dans le journal du ii thermidor, le compte que TOUS avez rendu des deux nouveaux volumes que M. de Laharpe a ajoutés à son Cours de Lltté rature. . Les observations que j'ai à vous faire ne regardent point l'ouvrage de M. de Laharpe , que je n'ai pas encore lu : il sera principalement question entre nous de l'étrange assertion que cet écrivain s'est permise sur le compte de ]\L Marraontel. Non-seulement il l'accuse de manquer de goiit ; mais , pour justifier cette inculpation , il cite un absurde et insolent propos qu'il attribue à cet écrivain distingué. « 11 passe pour cert;iin , dit-il , qu'il « arracha un jour les oeuvres de Eacine des mains de « madame Denis , en lui disant : Quoi 1 vous lisez ce « j^olisson-là? »
Je n'essaierai pas de prouver contre M. de Laharpe, et vm peu contre vous , que l'auteiu- des Contes Moraux , de Bélisaire , des Incas , de plusieurs charmantes comédies , ne peut pas être accusé de manquer de goût : une dissertation sur ce point nous mèneroit trop loin; je me contenterai de renvoyer M. de Laharpe à la réponse qvie fit à son discours de réception à l'académie M. Marniontel, qui remplissoit ce jour-là les fonctions de directeur. Ce discours, qui est un modèle de fiuesse, de tact j de style j et même de goût , contient d'utiles avis que
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M. de Laharpe paroît avoir oubliés , et qu'il ne relira peut-être pas sans fruit.
Contre vous, Monsieur, je produirai presque tout ce que M. Maimontel a écrit en prose, et même un grand nombre des morceaux de ses pièces en vers. J'avouerai cependant avec vous que ses tragédies ne sont pas parfaites ; mais Corneille et Voltaire , auxquels on ne sauroit contester le goût sans se traduire soi-même comme im barbare, n'ont pas toujours réussi dans ce genre, qui étoit particulièrement le lem\
En théorie, M. Marmontel a voit quelques systèmes à lui ; mais si ce sont des erreurs, elles appartenoient à son imagination , et n'étoient que spéculatives : lorsqu'il écrivoit, il renlroit alors coinme malgré lui , et par instinct, dans les routes c\\ie les gi'ands modèles nous ont fi'ayées. C'est ce sentiment du vrai, cet instinct presque involontaire qui nous porte vers le beau , que l'on appelle le goût; et M. Marmontel est peut-être, de nos auteurs modernes , celui qui Fa le plus généralement conservé.
C'est, sans doute , afin de rendre pour M. de Laliarpe le trait moins piquant , que vous refusez également à ces deux grands théoristes la gloire des succès dans la pratique : ce jugement me paroît injuste de votre part, au moins à l'égard de M. Marmontel, dont seul j'ai voulu ici parler. La critique peut trouver encore à s'exercer dans les ouvrages qui présentent le plus de beautés ; mais les taclies qu'elle découvre ne font pas pour cela proscrire l'ouvrage même qui les renferme : une manière de juger aussi sévère anéantiroit toute la littérature ; car je doute qu'il existe, même parmi les anciens, un seul ouvrage qui pût résister à une pareille épreuve. Quoi
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qu'il en soit, contester à l'auteur des Contes Moraux toute espèce de succès , c'est nier un fait dont quarante ans d'expérience nous ont fourni la preuve. J'aimerois autant disputer ce genre de gloire kZaïre/ii Mahomet, et même à la Henriade.
Je reviens au propos attribué par M. de Laharpe à M. Marmontel. C'est ce propos qui, dans mon intention, fait l'objet principal de cette lettre. Un homme, même de talent , peut faire de mauvaises tragédies. Il y a loin , dans ce genre , de la tbéorie à la pratique.
Boileau , si justement célèbre par la pureté et la sévérité de son goiit , n'a jamais osé s'engager dans cette carrière difficile ; et puisqu'il ne l'a point tenté , il est à présumer que s'il s'y fût essayé, il n'y auroit pas réussi. Mais un homme d'esprit , tout en faisant de foibles tragédies, ne sauroit refuser à Racine le tribut d'admiration que l'homme le plus ordinaire ne manque jamais de lui payer. Une pareille inculpation qui, si elle étoit fondée seroit faite pour dégrader pleinement un écrivain, est donc le plus sanglant outrage que l'on puisse faire à sa réputation littéraire.
Si je pouvois supposer que M. de Laharpe mêlât encore à la noble passion de la gloire, l'alliage des petites passions dont il jjasse pour certain qu'il étoit autrefois tourmenté, une accusation aussi grave contre un homme qui est son rival dans plus d'un genre , cesscroit de me surprendre. Mais qu'aujouid'hui M. de Laharpe, après avoir dépouillé le vieil homme , recueille , dans un monument qu'il élève pour la postérité, des anecdotes inventées ou dénaturées par la calomnie; qu'il ternisse de gaîté de cœur, et avec l'accent d'une haine déguisée, la réputation dont jouissoit paisiblement un ancien con-
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frère devenu le pati'iarclie de la littérature, d'un homme également estimé des hommes de lettres et des hommes de bien, j'avoue qu'un paieil trait devient pour moi absolument inexplicable.
Vous repoussez , il est vrai , Monsieur, cette assertion aussi légère qu'impardonnable; mais ne méritez-vous pas quelque petit reproche pour la foiblesse avec laquelle vous la réfutez ? Vous n'êtes (pie tenté de révoquer en doute V anecdote qui ne vous paroît pas vraisemhlahlei et lorsque vous vous contentez d'idléguer pour la défense de M. Marmontel, que disciple et favori de V^oltaire , il ne se seroit pas permis de heurter sigrossièrement les goûts et les opinions de son maître et de son protecteur^ en présence dHune nièce de ce même protecteur , ne semblez-vous pas faire entendre que, dans toute autre position , M. Marmontel auroit fort bien pu tenir le propos qu'on lui prête si injustement?
C'est , Monsieur, par le mérite connu de M. Marmontel que vous deviez le défendre : c'est avec ses ouviages que vous auriez dû repovisser l'accusation ; et alors , vous n'auriez pas seulement été tenté de révoquer en doute l'anecdote comme peu vraisemblable , vous l'aui'iez jugée, sans bdancer, et fausse et calomnieuse.
J'ai vécu avec M. Marmontel dans une grande intimité; je ne l'ai jamais entendu prononcer le nom de Racine qu'avec respect, et parler de ses ouvrages qu'avec enthousiasme.
Mais voici une preuve plus décisive encore que mon témoignage.
J'ouvre son épître aux poètes , intitulée les Charmes de rjStude,-pwce couionnée à l'académie en 17 60. Voici Ce que j'y lis :
Des passions , éiéraens de nos âmes ,
La plus active est celle de l'amour :
Mille couleurs en nuancent les flammes.
L'amour se change en colombe, en vautour :
Contre lui-même il s'emporte, il s'anime,
Conçoit, embrasse, étoufife son dessein,
Et de ses traits se déchirant le sein.
Il est le dieu, le prélre et la victime.
Tel est l'amour dans nos coeurs, dans nos vers :
Lui seul anime, embellit l'univers;
Lui seul anime, embellit la peinture :
La poésie, ainsi que la nature,
Doit à l'amour mille tableaux divers.
Anacréon, tu n'as pas d'autre guide :
A tes beaux jours c'est l'aslre qui préside,
Et qui de fleurs a semé ton couchant.
Tu lui dois tout, voluptueux Ovide,
A qui Corine enseigna l'art du chant,
Enfant gàlé dés Muses et des Grâces,
De leurs trésors brillant dissipateur,
Et des plaisirs savant législateur.
Vous, ses rivaux, vous dont il suit les traces.
Tendre Tibule, et toi, dont les douleuis
Ont tant de charme, intéressant Properce,
Pour vous l'amour, dans les larmes qu'il verse,
En soupirant, détrempe ses couleurs.
Sur vos pinceaux, qu'il transmit à Fiacine,
Il répandit du sang avec des pleurs.
Quel coloris! quelle touche divine!
Peintres du cœur n'en sojez point jaloux;
C'est votre maitre, il vous surpasse tous.
L'amour l'inspire, il en tait un Apelle :
A Champ-Mélé, son actrice immortelle.
Pour l'éclairer il remit son flambeau :
Ce n'est souvent que le même modèle ;
Mais l'attitude, à chacjue instant, nouvelle,
Le reproduit à chaque instant plus beau.
Eh quoi! l'amour, un songe, une folie.
Est-ce un tableau digne de l'avenir?
Par lui, dit-on, la scène est avilie j
Et du théâtre il falloit le bannir.
Ah! malheureux, dont la mélancolie
Veut que l'amour à mes yeux m'humilie.
N'aimez jamais : c'est assez vous punir.
Condamnez-vous à ne jamais entendre
Cette Roxane, et si ficre, et si tendre,
Qui respirant la vengeance et l'amour,
Menace, tremble, ose et craint tour à tour;
Cette Hermione, amante dédaignée,
Tantôt plaintive, et tantôt indignée.
Du cœur humain ces reflux orageux
Ne sont, pour vous, que de frivoles jeux.
Phèdre , brûlant d'un feu qu'elle déteste,
Phèdre au milieu du crime et du remords.
Et la vertu luttant contre l'inceste
Pour vous toucher sont de foibles ressorts.
En vain Clairon, celte actrice sublime,
Rend plus frappans ces tableaux qu'elle anime,
Vous demandez des spectacles plus forts.
Et plus bas , dans la même épître , après avoir fait un grand éloge de Quinault , il continue ainsi :
Si le Français, par Racine embelli
Lui doit la grâce unie à la noblesse;
Il tient de toi, par ton style amolli.
Un tour liant , et nombreux sans foiblesse. '
Je demande à M. de Laliarpe si c'est ainsi que Ton parle d'un homme qu'on regarde comme un polisson ?
Cette pièce, qui appartient à la jeunesse de l'auteur, est un chef-d'œuvre de goût digne des poètes les plus distingués, par le charme avec lequel elle est écrite, et du sévère Boileau lui-même, par la manière dont les premiiers hommes de la littérature y sont jugés. J'ai prolongé la citation , parce qu'elle a le double avantage de réfuter pleinement fanecdote que M. deLaharpe semble vouloir accréditer, et de lui prouver que M. Marmontel n'uvoit pas besoin de trente ans d'un commerce assidu
l6o ANNALES
avec les gens de lettres de l' académie , pour réconcilier son oreille avec V harmonie , et ses idées avec la vérité.
Je dois ajouter, comme un moyen qui n'est pas étranger à la question que je discute , que cette pièce fait d'autant plus d'honneur au goiit et aux talens du jeune poète son auteur, qu'elle lui obtint le prix sur deux terribles concurrens , MM. Thomas et Delille , dont l'acadéiTiie proclama les ouvrages en témoignant ses regrets de n'avoir pas eu deux couronnes de plus à distribuer. On conviendra qu'un pareil triomphe est mille fois plus flatteur que celui que l'on ne remporte que sur soimême , comme il est arrivé à M. de Laharpe , et , avant lui, à l'abbé Pellegrin, parce qu'il est évident alors que l'on n'avoit pas à combattre des adversaires bien redoutables.
Je ne fais plus qu'une seule réflexion : j'ignore si l'anecdote que rapporte M. de Lahai-pe, et dont j'entends parler pour la première fois, est vraie; j'ignore également si , en supposant qvi'elle soit vraie , les expressions citées sont bien celles dont M. Mannontel s'est servi ; mais je veux bien le croire , et , dans ce cas , je n'y Tois qu'une contre— vérité que l'on se permet souvent sans déroger à la bonne plaisanterie. Dans ces circonstances, le ton, la personne dont on parle, et celles qui écoutent, expliquent suffisamment l'intention, et personne ne s'y trompe ; c'est même alors dans l'excès de l'injure que se trouve ordinairement l'éloge : il n'est personne qui n'ait eu quelquefois occasion de faire cette sorte de plaisanterie, que la familiarité seule autorise. Or, M. Marmontel, aimé de M. de Voltaire , libre dans sa maison comme un fils peut l'être chez son père, en mesure par conséquent de plaisanter avec la nièce de son
tlTTÉRAIRES. (1801.) , 161
bienfiiîtenr sans manquer à aucune convenance , a fort bien pu dire: Vous lisez cepo//s6'OM-Zà? comme on dit à sorl ami : Vous causez avec cet ignorajii? Vous recevez chez vous ce mauvais sujet? pour dt'sîgncr un homme avec iequel On e;^L assez libre, pour exprimer dé Cette manière tout le c;is que l'on fait de ses counoissances ou de ses vertus.
Cette explication simple, naturelle, et non-seulement, vraisemblable , mais (évidemment vraie , n'auroit pas d"u échapper au tact de M. de Laharpe : il s'est plaint trop souvent et trop amèrement ans injustices qu'on lui a faites, en dénaturant des faits ou en calomniant ses intentions, pour n'être pas très-attenlif à éviter un pareil reprociie. Il ne devoit donc pas déterrer un propos obscur, sans coniiéquence , et fait pour mourir en naissant dans la société à laquelle il étoit adressé, ni surtout, par VLii art perfide , le dépouiller du ton et des circonstances qui en déterminent le sens , pour justifier dans la postérité le jugement au moins très-hasai'dé par lequel il veut flétrù' la réputation d'un écrivain si recomman-^dable.
Je dis que ce jugement estau moins hasardé^ et il faut bien que M. de Laharpe le soupçonne lui-même, puisqu'il a recours à de pareils manèges pour l'étayer.
J'ai rempli, Monsieur, le devoir de l'amitié, en ven-^ géant la mémoire dé M. Marmontel d'une inculpation aussi injuste qu'indécente. Vous remplirez un devoir de justice en publiant cette lettre , quoiqu'elle n'ait d'autre mérite que celui de l'intention. Peut-être M. de Lahaq)e sentira-t-il qu'il a aussi un devoir à remphr, en i%atant solennellemeiît l'injure grave qu'il a faite a un
homme célèbre , auquel, sous tout rappoil, il devoit plus d'égards.
Je suis avec l'eslimo due à vos taleus, Monsieur, votre Irès-liumble serviteur,
Un de vos abonnés.
iicponse à la lettre sur M .deMarmontel y insérée dans le numéro du lo août 1801.
iS août.
En rejetant comme invraisemblable une anecdote injurieuse pour Marmontel , nous ne devions pas nous attendre à voir le zèle de ses amis s'enflammer contre nous. Mais qui peut se flatter de satisfaire l'amitié? Ou ne rend jamais assez d'hommages à l'objet de son culte : plus elle obtient, plus elle exige; et cette espèce d'amlîition, dont l'origine est si louable, se tourne quelquefois conti'c elle-même : il arrive (ju'elle nuit par ses empressemens à celui qu'elle veut servir ; c'est ce qui a ^ait dire à La Fontaine :
Rien n'est si dangernix qu'un indiscret ami j Mieux vaudroit un sage ennemi.
La critique voudroit se taù'e sur la tombe de M. de Marmoniel , et livrer ses ouvrages à leur destinée , en respectant son caraclère : sa réputation , qui ne sauroit alarmer l'envie , mérite toutes sortes d'égaids ; il a su conserver , au milieu des passions et des cabales de ce siècle , cette modération, qui est la dignité de riiomme
LITTÉRAIRES. (1801.) i6d
de lettres ; on ne le vit jamais s'abandonner à ces frénésies si scandaleuses et si universelles , qui ont déshonoré la littérature dans ces derniers temps ; et la fin de sa vie est devenue un exemple de sagesse et une leçon de vertu : aussi n'est-ce qu'à regret que nous nous voyons aujoiïrd'lmi dans la nécessité de répondre aux éloges exagérés de l'amitié , et de la prévention.
Ce sont elles qui nous accusent d'avoir trop aisément ■souscrit au jugement de M. deLaharpe sur cet écrivain ; ce sont elles qui se plaignent de ce que nous paroissons refuser à M. de Marmontel le mérite d'un goût très-pur ; ce sont elles , enfin , qui voudroient que nous eussions repoussé plus vigoureusement l'anecdocte citée par l'auteur du Cours de Littérature ; et en tout cela , c'est M. de Laharpe beaucoup plus que nous que l'on paroît avou' eu l'intention d'attaquer, et c'est à lui qu'il appartiendroit de défendre les opinions qu'il professe et les faits qu'il avance ; mais' comme notre déférence à son. autorité n'est ^as entièrement aveugle , nous sommes forcés de plaider un peu sa cause, en plaidant la nôtre, et de prendre part à sa querelle , aprè,s avoir- participé à ce qu'on appelle ses erreurs et ses torts.
11 me semble d'abord que loin d'être mécontent du jugement de M. de Laharpe sur Marmontel , on devroit s'en féliciter : il règne dans tout cet article un ton de modération et de bienveillance très— sensible , qu'on ne sauroit prendre pour de la perfidie : car il faut rendre justice à chacun , la malice et la perfidie sont les moindres défauts de M. de Laharpe ; il dit toujours franchement et criimcnt sa pensée ; il critique avec beaucoup de sévérité , mais sans amertume , des tragédies qui sont jugées depuis long-temps, et que tous les efibrts de l'a-
i64 Annal-^s
tnitié ne sauroient arracher à l'ouljli ; il n'est même, dans cette critique , que l'interprète et l'écho de la voix publique, qui, en accordant à M. de Marmontel beaucoup d'esprit et de talent , lui refuse absolument le genre de dispositions nécessaires pour réussir dans h. tragédie; s'il n'a point pallié les fautes et les erreurs de cet écrivain, il n'a point dissimulé non plus ses titres à l'estime : M. de Marmontel n'a fait qu'une tragédie passable, et M. de Lahai'pe s'empresse de montrer les beautés qui s'y rencontrent ; il propose même à la famille d'y faire les changemens et les corrections qui pourroient la rendre entièrement digne de la scène ; cette courtoisie n'est pas familière à l'auteur du Cours de Littérature , et il paroît assez évident qu'il n'a point séparé , dans cette circonstance, ce qu'exigeoient Injustice et l'équité, davec ce qu'il devoit à la mémoire d'un ancien ami. Distinguons toujours avec soin les faits que le critique rapporte et les opinions qu'il énonce ; cables uns et les autres ne jseuvent élre jugé* d'après les mêmes règles : s'il dit que M. de Marmontel eut besoin de trente ans d'un commerce assidu avec les gens de lettres pour réconcilier son oreille avec l'harmonie , et ses idées avec la vérité, je ne vois là qu'un fait qui ne peut être attesté ou démenti que par les contemporains de M. de Marmontel, et auquel on répond mal en citant une petite pièce assez bien tournée, tandis que les autres pièces de cet écrivain, ses préfaces, ses poétiques ^ etc, , semblent le prouver invinciblement ; tnais d'ailleurs ce fait est plus historique que littéraire . et ne change rien au fond du jugement : il importe en effet assez peu de savoir les détails de l'éducation de M. de Marmontel ; c'est par ses œuvres que l'on juge un écrivain»
LITTÉRAIRES. (iSoi.) l65
Et quels sont les ouvi'ages que elle l'auteur de la lettre pour justifier ce qu'il dit du bon goût de M., de Mar-^ monlel? Les Contes moraux, BéUsaire , les Incas, <iuelques opéras comiques : il scroit beaucoup trop long, comme il en convient lui-même, de discuter le mérite de ces différentes productions 5 elles en ontsans doute, mais ce n'est point par le goût qu'elles brillent , et quelquesunes même sont tombées dans l'oubli le plus profond : personne ne lit aujourd'hui ni les Incas , ni Bélisaire ; l'un ne dut un moment de vogue qu'à la censure de la Sorborme ; les autres furent toujours regardés comme un ouvrage souverainement ennuyeux, quoiqu'il soit précédé d'une préface , qui est , à mon avis , un des meilleurs écrits de l'auteur ; quant aux Contes moraux , sans lesquels Pvl. de Marmontel auroit très-peu de réputation, ils sont en général dignes du succès qu'ils ont obtenu ; mais le style en est à la fois lourd etprécieux, mignard et guindé, absolument dépourvu de naturel, en affectant les grâces de la naïveté, plein de recherche, en visant à la familiarité ; c'est par la finesse de l'invention , par l'originalité des plans , par la naïveté piquante des aperçus y par l'agrément de quelques tableaux que l'auteur rachète le vice général de la diction : M. de Marmontel a montré dans ces contes beaucoup d'esprit etpeu dégoût ; je m'en rapporte là-dessus à toiisles vrais gens de lettres. Au reste, il ne s'agissoit, dans l'article de M. de Laharpe , et dans celui que nous avons fait à son occasion, que des tragédies de M, de Marmontel, et il suffit de lire quelques-unes de ces tragédies , pour voir k quel point son oreille était brouillée avec Vharmonie : une versification âpre, rude, pénible, atteste qu'il n'étoit point doué de cette heureuse tH'ganisation qui fuit les poètes, et qui les l'end si sensi-»
l66 ATSINALES
bles aux cliarmes d'une diction m^'-lodieuse. Ses préfaces , d'un autre coté, prouvent que les principes qu'il suivit en composant, n'étoient qu'à lui ; mais ils n'en étoient pas meilleurs , et jamais esprit ne parut , en effet , plus brouillé avec la vérité ; mais c'est surtout sa Poétique, proprement dite, qui est curieuse : on y tronve un traité sur la versification française tout-à-fait digne de Ronsard ou deM.UrbainDomergue. M. de Marmontelavoit un sentiment si peu vrai du génie de notre langue, qu'il proposa dans cette Poétique de transporter dans les vers français . la mesure des vers grecs et des vers latins ; c'est précisément ce qu'on avoit voulu faire vers la fin du quinzième siècle; peut-être l'ignoroit-il , et regardoit-il cette idée comme une grande découverte : quoi qv'il en soit, mécontent sans doute de l'harmonie des Boileau, des Racine et des Voltaire , il voiiloit que nous eussions recours aux spondées et aux ductiles ; en un mot, c( tte Poétique est un chef-d'œuvre de déraison et de ridicule 5 les Diderot et les Mercier n'ont jamais rien conçu de plus complètement insensé ; peu de personnes l'ont lue , parce qu'elle est sur-le-champ tombée dans le décri ; jnais ceux qui voudront avoir la mesure exacte des erreurs littéï-aires de M. de Marmontel , avant qu'il se fût lait du goût par raison , n'ont qu'à l'ouvrir , et ils concevront à peine qu'un homme d'esprit ait pu , au milieu des lumières du dix-huitième siècle, s'égarer à ce point. D'après cela , comment aurions-nous pu , comme le veut l'auteur de la lettre , nier formellemeni une anecdocte qui n'est point absolument en contradiction avec les principes professés parM.de Marmontel, et qui se présente appuyée de l'autorité de M. deLaharpe? Nous nous sommes contentés de la regarder comme invraisem-
))lal)Ie , parce que la grossièreté des termes et l'inconvenance du propos no nous paroissoient point d'accord avec le caractère poli et mesuré de ]\L de Marmoutel. C'est d'après ses ouvrages, nous dit-on, que vous auriez dû regarder ce fait comme faux et calomnieux. Mais d'après quels ouvrages? Ceux que nous venons de citer, et ils sont en grand nombre , ne dévoient pas , je crois , nous conduire à cette conclusion. On nous oppose son Epître aux poètes ^ couronnée par l'académie en 1760; mais on ne songe point que cette épître même est pleine d'hérésies littéraires : c'est là qu'on trouve ces vers si souvent reprochés à M. de Marmontel , et à l'académie qui parut les adopter :
Sans feu , sans verve et sans fécondité', Boileau copie, on diroit qu'il invente, etc.
Jamais un vers n'est sorti de son cœur, etc.
Dire de Boileau qu'il est saris feu , sans perve et sa?7s fécondité ! ! cela est digne de l'auteur de la Poétique dont nous venons de parler 5 il est vrai que V Epître au» poètes contient un assez bel éloge de Racine ; mais cet éloge est-il bien sincère ? n'est-il pas mis là pour faire passer la diatribe contre Despréaux ? Voilà ce quela doctrine de M. de Marmontel et le ton de cette épître donnent le droit de demander : il eût été trop fort , sans doute , d'attaquer à la fois , dans une même pièce , les deux plus gi'ands poètes français , et l'académie , dans ce cas, n'eût certainement pas osé couronner l'ouvrage ; d'ailleurs , peut-on ignorer qne les jeunes concurrens qui se présentoient pour disputer la palme académique, cherchoient toujours à s'accommoder au goût et aux opinions de leurs juges ; car leur premier principe élolt
i 6.1^ ANNALES
4'avoir le prix. En invectivant contre Boileau, en le t;raitant d'éci'ivain froid et stérile , M. de Marmontel ne risquojtrien du tout : c'étoit l'avis des coriphées de l'académie ; mais Racine avoit plus de crédit, et jotiissoit de plus de faveur dans ce sénat liltéraire ; il falloit ou le louer ou ij'en pas parler, et ce dernier parti auroit été trop peu raisonnable : comment auroit-on pii souffHj: une telle omission dans une pièce pu l'on passe ep revue tous les poètes ? 11 sufiisoit bien , pour la satisfaction de M. d£ Marmontel , d'attaquer l'auteur du Lutrin et de V Art poétique.
Il est étonnant qu'après avoir réfuté l'anecdote, l'auiteur de la lettre tâche néanmoins de l'expliquer : ne semble-t-il point par-là vouloir accorder ce qu'il a d'abord nié formellement? Si le piopos n'a pas été tenu , poiu'quoi chercher à l'interpréter? S'il a été tenu, c'est une bien foibleréppnçe .qu'un commentaire subtile et forcé, ressource ordinaire de ceux qui manquent de bonnes raisons ; nous n'avions pas cherché, nous, c(e vaines explications 5 nous avions révoqué en doute le fait avancé par M. de Laharpe, sur des motifs qui vqlent sans doute tnieiix que de pareilles subtilités ; ainsi il se trouve maintenant que l'aulein- de la lettre est , en quelque sorte , plus coupable envers I9 mémoire de M. de Marmontel , que nous ne le sortîmes nous-mêmes à ses propre^ yeux. J'aurpis bien des choses à dire encore sur quelques endroits de. sa lettre; mais celte dissertation n'es^ déjà que trop longue; il faut finir.
Que conclure de tout ceci ? que nous regardons V anecdote comme vraie ? . . . Non , sans doute 5 nous l'avions déjà rejetée comme invraisemblable ; maintenant îious sommes poités à la regarder comme fausse j g\
nous dirons à l'auteur de la lettre : « Vous nous assurez « avoir vécu dans une grande intimité avec M. de Mi\r- « monlel ; vous leconnoissiez depuis très-lpng-teraps;vous « ne l'avez jamais entendu prononcer le nom de Racine « qu'avec respect , et parler de ses ouvrages qu'avec en- « thousiasme ; le témoignage d'un homme qui paroît n mériter qu'on le croie , suffit : il vaut mieux que toutes « vos raisons , auxquelles seules nous avons prétend^ fi répondre. ))
xxx„
poëme des Jardins y édition de i8oî.
29 août.
Comment se fait-il qu'un ouvrage , objet de tant de critiques et de tant de satires, jouisse encore, au bout de vingt ans , d'une si grande estime , et n'en soit pas moins compté parmi les meilleurs poèmes que notre siècle ait produits ? C'est qu'il a un mérite réel qui balance et fait oublier ses défauts; c'est qu'en dépit de tous les censeurs, on le lit avec plaisii-; c'est que plusieurs de ses défauts mêmes ont quelque chose de séduisant : si l'on ne"peut se lasser de répéter que \o.Poë?ne des Jardins manque de plan , d'ensemble , de liaison et de chaleur, on ne peut aussi trop redire qu'il est semé de détails charrnans , écrit d'un style que M. l'abbé Delille seul possède aujourd'hui , orné d'une versification si brillante , si harmonieuse , si artisteraenl travaillée j qu'elle est le désespoii- de tous nos poêles actuelso
l^O ANTNALES
Ce ({iii manque à cet ouvrage nuit beaucoup moins i» sa r('])utation que ses perfections ne la servent : le défaut d'ordre et de plan n'est presque point sensible pour la plupart des lecteurs qui parcourent rapidement le^ poëme , entraînés par l'iirésistible magie des détails , et par la mélodie enchanteresse des vei-s : quand un chemin est couvert de fleurs , quand il n'oflre aux yeux que d'agréables perspectives et de rians paysages , on n'examine pas s'il est le plus direct; si quelquefois l'art du poète dégénère en affectation , si sa diction élégante devient quelquefois précieuse, si sa manière n'a pas toujours ce naturel heureux , qui caractérise les écrivains d'un goût parfait, elle attache toujours par la vanélé das formes diversifiées à l'infini ; elle réveille pai- le piquant des surprises ménagées avec adresse; elle intéresse , elle plaît par le sentiment des efforts mêmes que l'auteur paroît avoir faits pour plaire à son lecteur.
Quoi qu'en disent de gi-aves censeurs , on cherche beaucoup plus à s'amuser qu'à s'instraire dans la lecture d'un poëme didactique : l'agi'ément est le principal ; les préceptes ne sont que l'accessoire, il est vrai que la poésie fut en possession , dans les temps anciens , de dicter des leçons aux hommes; elle fut leur première législatrice ; mais il y a long-temps que la politique , les arts et les sciences ne parlent plus en vers : les cultivateurs romains lisoient beaucoup plus sans doute les livres de Caion sur l'agriculture que les Qéorgiques de Virgile, qui n'empéchèreut point cet art de tomber immédiatement après le règne d'Auguste , dans un mépris dont Columelle se plaint éloqucmment; les peintres qui veulent s'instruire n'ont point recours au poëme deLemière sur la pcintiu-e , quoique ce pol'me ne manque pas de
beautés; ils s'adressent plus volontiers à l'abbé Dubos, qui ne leur parle que dans une prose assez incorrecte ; je ne crois pas qu'aucun acteur ait iamais essayé de se former par la lecture du poerae de Dorât , sur la déclamation , qu'on peut cependant regaider comme le meilleur ouvrage de cet écrivain ; le Prœdiiun rusilcum de V auières , les Jardins du père Rapin , poèmes charmans, quoique écrits en latin par des modeines , sont fort peu consultés par ceux qui veulent faire valoir lem* patrimoine, ou embellir leur maison de campagne ; La Quintinie, Lenosti'e et Kent, qui ne sa voient point faire de vers, soj^t les vrais dieux des jardins; c'est sur la terre même qu'ils ont écrit leurs préceptes et déposé leurs oracles en lettres de verdure et de fleurs ; et leur autorilé sera toujours supérieure à celle de l'auteur des Géorgi- (juesfrançaises el dupoëme dontuous parlons : l'objet du poëte se réduit à faire des descriptions et des tableaux ; il sait que ce n'est point dans son ouvrage qu'on ira pu iser des connoissances solides : la seide idée de poésie et de versification suffiroit même pour inspirer de la défiance à ceux qui voudroient véritableinent s'instruire ; l'imagination qui invente et qui embelKt est toujours si' loin de la pratique qui exécute ! Un grand seigneur, charmé de la description que Piousseau a faite ànnuXa Nouvelle Héloïse , du jai'din de M"^ de Wolmai-, voulut en avoir un pareil ; il fit lire la description à son jaidùiier , qui lui répondit naïvement : Monseigneur , cela est fort beau • mais il n'y a qu'un inconvénient , c'est que cela est inexécutable ; qu'un excellent écrivain , comme Boileau , dicte en vers, d'après Horace, les lois de l'ait d'écrire , cela ne sauroit tirer à conséquence pour les autres aits qu'un poète enseigne sans mission , sans \qs avoir appro-
Î72 Annales
fondis, et surtout sans les avoir pratiqués lui-même; car la pratique instruit mieux que toutes les réflexions; ainsi , quand il intéresse par de beaux vers , par des peintures brillantes , par des digressions agréables , par des épisodes bien imaginés et bien placés, il a touché au but, il a rempli sa tâcbe d'autant mieux, qu'il est extrêmement rai'e qu'on lise de suite un poëme de ce genre : ii n'est donné qu'à peu d'amateurs de parcourir d'une haleine , même les Géorgiques de Virgile , si supérieurement écrites 5 pauci quos œquus amavit Jupiter. A quoi donc serviroit plus d'ordre, de méthode, d'ensemble et de suite pour des lecteurs qui voltigent de détails en détails , et qui ne lisent que par parties?
Ce n'est pas que nous voulions excuser entièrement , par cette espèce de paradoxe, l'auteur du poème des Jardins : loin de nous toute apologie qui outrageroit les règles de l'art ! M. Delille auroit sans doute un bien plus grand mérite aux yeux des connoisseurs , s'il avoit mieux imité la sagesse de ses maîtres , Virgile et Despréaux , dans la conception de son plan , dans la distribution et l'ordonnance de son ouviMge ; il auroit surmonté une difficidté de plus, et c'est au poids des difficultés vaincues que les vrais littérateurs pèsent les productions de l'art; mais il ne s'agit ici que d'expliquer la destinée du po'éme des Jardins , toujours critiqué , toujours lu malgré les critiques ; et cette explication peut s'appliquer ^ncore ù beaucoup d'autres ouvrages que le public re-r voit toujours avec plaisir, et que les censeurs étonnés critiquent toujours avec raison.
Les nouveaux ornemens dont l'auteur a enrichi son poème , les changemens qu'il y a flnts confirment encore cette destinée problématique : il s'en fout de beaucoup
LITTÉRAIRES. (t8o1.) Ï'/S
qu'ils mettent Fouvi'age à Fabri de la censure 5 mais ils le rendent plus agréable el plus digne de l'estime dont il a joui jusqu'ici; on i-emarquera dans ces additions ^ que le style et la versification de M. l'abljé Delille se sentent un peu des atteintes de la vieillesse , que son coloris n'a plus la même fraîcheur , le même éclat , la même vivacité , que ses inventions sont qitelquefois languissantes , que la plupart des transitions qu'il a ajoutées ne sont point heureuses , que ses nouveaux développemens sont un peu longs et traînans , que les transpositions , par lesquelles il a cherché à mettre plus d'ordre dans son ouvrage, Font obligé quelquefois de sacrifier de beaux vers, sans qu'on soit véritablement dédommagé de ce sacrifice; mais le morceau sur Pope, mais les épisodes d'Abdolonyme et des solitaires delà Trappe, quoiqu'il» ne soient pas exempts de tout défaut 5 mais quelques autres endroits qui ont été inspirés à Fauteur par les circonstances dans lesquelles il écrivoit, et qui, pour ainsi dire , ont un intérêt de situation , sont de vraies et solides beautés ajoutées aux beautés déjà nombreuses dont son poëme étinceloit.
Le plus grave reproche qu'on puisse lui faire, sous le rapport du goût , est de ne s'être pas aperçu que , séduit peut-être et trompé par le point de vue dans lequel il est placé, il écrivoit beaucoup plus pour les Anglais que pour ses compatriotes : les noms durs et barbai-es dont il a hérissé son poème avec une piofusion qu'on pourroit croire affectée, seroieni un ridicule dans toute autre circonstance; si Despréaux, en chantant le passage du Rhin , se plaint de la rudesse des noms que lui piésentoient les villes de la Hollande , combien Foreille si délicate de M. l'abbé Delille n'auroit-elle pas dû êti-e offen-
sée du son baroque de tant de noms propres qui rendent son style anglais en français? La reconnoissance auroit— elle endurci ses organes ? sans doute ces vers doivent être fort applaudis en Angleterre j mais quelque flatteurs que ces applaudissemens puissen t paroître au poète , ceux des Français lui sont certainement plus chers encore : ses vi'ais juges sont en France ; c'est là que le mérite et les dciauts de ses ouvrages sont mieux sentis que partout ailleurs 5 les Français même qui sont à Hambourg ou à Londres , et auxquels M. Delille fait entendre encore sur une terre étrangère quelques accens du doux langage de la patrie, ne sont pas dans une position favoiable pour bien juger de ses vers : c'est à Paris, redevenu le centre des arts et des lettres, qu'ils ont leur véritable prix ; c'est là que tout le rappelle ; c'est au moins de ce point de vue qu'il devroil toujours composer.
Cette espèce de partialité a même dérobé à l'auteur quelques beautés qui sembloient se présenter d'ellesmêmes : au lieu de s'étendi^e avec une diffusion si mal— lieureuse sui' les jardins de l'Angleterre, il auroit d\i développer davantage quelques idées qui ne sont qu'indiquées dans son poème, et qui pouvoient lui fournir de nouveaux ornemens : il y a , par exemple , de la disproportion et nne sorte de disparate à ne làii'e que deux vers sur Chantilly ^ et à décrii-e très au long les jardins de Malboroug ; cependant quel sujet, quelle source de beautés n'oifroit pas au pinceau du poêle cet antique et auguste séjour du grand Condé ! Quelle image , s'il l'eût peint tel que Bossuet le représente , embellissant cette magnijique et délicieuse maison , et conduisant ses amis dans ces superbes allées au
LITTÉKA.IRES. (l8oi.) I75
bruit de tant de jets d'eau , qui ne se taisaient ni jour ni nuit ! Celte peinture eut du moins retracé la gloire de la patrie , tandis que le poëîe n'en rappelle que la honte, en célébrant Blenlieim avec tant d'enthousiasme: comment se fait- il que M. Delille ait été enti'aîné si loin des convenances ? Et qui de nous pourroit voir , sans verser des larmes , ces jai'dins et ce palais cimentés , pour ainsi dire , du sang des Français ? A ce nom de Blenlieim , qui ne se rappelle aussitôt la sanglante défaite d'Hochstet , 011 la France perdit quarante mille de ses plus braves soldats , recula de cent lieues devant Malboroug et le prince Eugène, et commença le rude apprentissage de cette longue humiliation qui flétiît les dernières années du règne de Louis XIV ? Ce palais de Blenlieim fut la récompense des exploits du héros anglais ; mais ce n'est point à nous de célébrer ni le héros , ni le monument de sa gloire : non , si M. Delille rentre jamais dans sa patrie, il déchirera cette page de son livie , qu'il n'eût point écrite en France.
Sous tous les rapports, il est extrêmement fâcheux que M. Delille ait persisté à se tenir éloigné de la France : ses vers particidièrement seroient encore me il— leurs , s'il les avoit faits dans sa patrie : ses amis l'auroient aidé de lem-s conseils et de leurs lumières ; il V a une espèce de fatalité attachée aux vers faits en pays étranger : J.-B. Rousseau l'éprouva sensiblement; M. Delille a résisté davantage à cette influence inévitable ; mais il n'a pu s'y soustraire entièrement : les étrangers qui savent toujours mal une langue qui n'est pas la leur , applaudissent beaucoup plus à une réputation qui leur impose, qu"à des vers qu'ils entendent à peine; ces applaudissemens , ces louanges , ce triomphe perpé-
iyS ANNALES
tuel, où la voix de la critique nre se mêle point et ne se fait point entendre , sont capables de renverser les têtes les plus fermes j loin des regards de ses juges, on se pardonne aisément tout ; loin des censeurs , on devient pins indulgent pour soi-même; Fliahilude de parler une langue étrangère influe nécessairement sur le style , et le corrompt insensiblement, et c'est ce qui justifie ce*' vers de Voltaire , si connus et si souvent répétés :
Ôr, messieurs les beaux esprits, ' Si voulez qu'en vos ëerits
Le dieu du goût vous accompagne, Faites tous vos vers à Paris, Et n'allez pas en Allemagne.
P^oj-age en Turquie^ par M. Lechevalieé,
6 septembre.
Dans ce siècle déclamateur, on veut partout desphrases et des hyperboles : un ouvrage ne }:.^,aroit plaire s'il n'est oratoire ou poétique; l'aimable simplicité d'un style naturel et vrai n'a plus rien qui nous séduise : l'exagération des figures , la violence des mouvemens , le pliébus, le pathos et l'entortilbge ont teuls le droit de nous charmer. Le goût des bienséances du' style est absolument perdu ^ on ne demande aujourtî'iiui que des émotions; pourvu qu'on soit fortement agité, on s'embarrasse peu du reste. On exige des voyageurs euxmêmes qu'ils soient orateurs eLpo'étes : des d*.scripl ionsexactes , des récits naïfs et fidèles n'ont pour nous aiH;
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cun lulcreL ; nous aimons mieux être trompés par un auteur qui montre de l'imagination , qui vise au sublime , qui se répand en apostrophes l)rillantes et soïiores, que d'étçe instruits par les relations véritables, mais sans prétention, d'un sage et judicieux observateur.
Mais pourquoi , dira-t-on peut-être , un voyageur ne chercheroit-il pas à plaire par les agrémens du style? Pourquoi se refuseroil-il le plaisir d'orner ses récits, de rencU'e ses sensations avec éloquence? Ah! pourquoi! parce que sa qualité de voyageur excite déjà par ellemême assez de défiance , sans qu'il y ajoute celle de rhéteur : dois-je me fier à un écrivain qui , me parlant des moeurs étrangères et des pays lointains , s'amuse à faire des phrases, à tourner des périodes, à m'étaler nn art afifecté? N'est-il pas à craindre que sa rhétorique ne lui soit plus chère que la vérité? En tout genre, mais surtout dans celui-ci, un auteur qui s'occupe de briller, mérite peu de crédit. Discours superflus ! On croit à présent que les règles de l'art d'écrire sont des lois vaines et bizarres , inventées par des pédans ; on a totaleinent oublié qu'elles sont fondées dans la nature ; on n'en a plus l'idée, paice qu'on en a perdu le sent'mentj et il y a trop de gens intéressés à les méconnoître, pour qu'on puisse espérer de les faire revivre.
Si M. Lechevalier n'a voit consulté que l'esprit du moment, de quelles couleurs vives et brillantes n'auro't-il pas enluminé son ouvrage? Quel pays est plus capable d'éveiller l'imagination que celui dont il nous offre le tableau? De combien d'événemens fameux les rives de FHellespont , de la Pj oponl ide , du Bosphore et du Pont- Euxin n'ont-elles pas été le théâtre ? Tout y rappelle à 1. 12
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l'esprit les plus grauds traits de l'hiatoire et les fictions les plus ingénieuses de la fable j tout y montre aux yeux des monumens queleur antiquité i^end vénérables ; nulle pai t les traces du temps ne sont plus marquées et plus sensibles j nulle part le cliarme des souvenirs n'est plus puissant et plus énergique j la nature elle-même, les montagnes, les fleuves, les bois, les végétations, que les anciens sa voient associer à tous les événemens comme à tous les plaisirs , fortifient l'illusion ; ce point du globe où l'Europe et l'Asie se touchent, et qui sembloit destiné à devenir le centre du monde civilisé , témoin des plus grandes catastrophes et des révolutions les plus extraordinaires; berceau du christianisme, et tombeau de l'empire romain ; tour-à-tour illustré par les arts et dégi-adé par la barbarie; qui vit des églises se changer en mosquées, et le croissant remplacer la croix svn- tous ses édifices, eussent fourni sans doute à un auteur qui auroit voulu donner l'essor à son talent, la matière des( plus pompeuses et des plus magnifiques déclamations. M. Lechevalier a laissé au pinceau des orateurs et des poètes, le soin de nous présenter ces importans tableaux : quoique nourri des auteurs anciens, il s'est borné à nous mettre sur la voie des rapprochemens , et à re— connoître avec beaucoup d'exactitude, les ruines , les empîacemens, les monumens de tous genres, que cette contrée célèbre ofFroit à ses observations.
Ce nouveau voyage est proprement un ouvrage d'érudition : il eût été sans doute d'un intérêt plus général j îl eût convenu à un plus grand nombre de lecteurs, si l'auteur se fût un peu plus étendu sur la description des mœurs du pays qu'il pai-couroil : les usages des Turc* sont si diflerens et si éloignés des nôtres 3 le caractère de
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celte nation présente des singularités si piquantes, qu'il ne devoit pas craindre de les x'etracer, quoiqu'elles aient été déjà crayonnées par d'excellens peintres; il eût, par ce moyen, augmenté l'utilité de son ouvrage , sans trop s'écarter du but qu'il s'éloit proposé. 11 ne faut pas croire cependant que ce voyage soit sec et sans agrémens : l'auteur sait mêler à propos , aux recherches et aux calculs de l'érudition , des observations physiques et morales qui en tenipfl^rent la sécheresse, réveiller des souvenirs , ramener des traits d'histoire , tracer des caractères; et dans ses réflexions, qui sont peut-être un peu trop rares , on reconnoît toujours un vrai philosophe qui n'afiPecte point un dédain pédantesque pour les moeurs et les coutumes étrangères , et qui sait respecter les préjugés utiles sur lesquels sont fondés le bonheur et la tranquillité des nations. Un si bon esprit ne pouvoitpas adopter le style à la mode, ni donner dans le genre déclamatoire : sa diction est claii-e, nette et précise.
Figurez-vous cet infatigable voyageur visitant tour à tour, et avec la plus scrupuleuse exactitude , les rivages du détroit des Dardanelles , de la mer de Marmara, du Bosphore et de la mer Noire; il est déjà inche des dépouilles de la plaine de Troie ; il part du Himeux promontohe de Sigée ; Homère, Hérodote, Thucydide, Xénophon sont ses guides; à chaque instant, il s'avance dans l'intérieur des terres, à des distances très-considérables ; il brave toutes les incommodités de ces pénibles excursions, s'enfonce dans les cavernes , gravit le sommet des montagnes; rien n'échappe à ses savantes re— cherclies : il examine tous les monumens, il étudie toutes les ruines, il interroge tous les débris qu'il ren-^
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contre ou plutôt, qu'il va chercher; il rend à chaque obj.et son nom et sa place avec une sagacité qui étonne j un mot (l'un ancien auteur le conduit, comme un trait de iiuiiière , à travers les ténèbres de la barbarie; quelques lignes d'un poète et d'un historien dissipent à ses yeux ia nuit des siècles, et lui fournissent souvent la solution d'un problème qui , jusques-là, a voit embarrassé tous les savans : c'est un conquérant intrépide qui lutte à-la-fois contre le temps et la barbarie , pour leur an-acher leur proie, et qui s'enrichit de tout ce qu'il enlève à l'oubli; son ouvrage est un docte et curieux commentaire où sont restitués et expliqués les passages les plus intéressans de ce grand livre, dont les feuillets rampent épars sur toute la surface du globe.
11 ne doit pas cependant se promettre un grand succès pai'mi nous : l'érudition n'est pas à la mode aujourd'hui ; jamais on ne fut en général plus ignorant ; on s'imagine que l'esprit peut suppléer à toutes les connoissances : avec de la métaphysique, on se dispense d'étudier les faits; avec des phrases , on couvre le vide des idées. Nos sublimes idéologues croiroient s'abaisser et se dégi-ader, s'ils puisoient aux! sources communes de l'msti'uction : ils laissent au vulgaire le soin de s'éclairer par l'expérience des siècles, et se contentent de penser; ils regai'dent avec mépris quiconque se livre à des études qui ii'ont point pour but le perfectionnement immédiat de l'entendement liumain. 11 annve de là qu'ils donnent, la plupart du temps, comme des nouveautés, de vieilles erreurs ou des vérités non moins su ra nées , et qu'ils s'applaudissent de leur génie, lorsqu'ils ne de\ioient que rougir . de leur ignorance. Un ouvrage qui suppose un grand fonds de science et des tiayaux infinie, mais où Ton ne
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trouve ni phrases, ni métaphysique, et dans lequel les institulious des peuples sont respectées , ne sauroit donc à présent valoir à son auteur la rétribution de gloire et de renommée qu'il mérite : M. Lechevalier a mal pris son temps pour publier parmi nous un pareil ouvrage; il faut que l'estime de quelques lecteurs lui tienne lieu de tout le reste : Contentus paucis lectoribus.
De la Vérité y ouvrage philosophique de M. Grétry.
28 septembre.
Madame de Sévigné disoit, en parlant de Lafontaine : « Je voudrois faire une fable qui lui fit entendi-e combien il est misérable de sortir de son genre , et combien la fohe de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique. » Il est rare en effet que les hommes qui ont le plus d'esprit et de talent, soieiat capables de se bien juger eux-mêmes : il suffit quelquefois de briller dans un ai't, pour se piquer d'exceller dans un autre; on va même jusqu'à mépriser les dons de la nature, jusqu'à estimer ses prétentions plus que son génie. Peu content de la gloire qu'il s'est acquise comme musicien, M. Grétry aspire au titre d'écrivain et de pliilosophe : il jette la lyre qu'il sait si bien manier, pour prendre la plume, instrument nouveau, rebelle entre ses doigts. On ne peut s'empêcher de rire, quand on le voit dédaigner la réputation dont il jouit comme artiste , et se flatter que la postérité s'occupera beaucoup plus de son hvre que de ses opéra : las de n'être
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compte que parmi les grands compositeurs , il s^iiTite contre son siècle qu'il suppose décidé à ne voir en lui qu'un rival des Piccini et des Sacchini; il en appelle fièrement aux races futures; et sur quel fondement «ont appuyées ces ambitieuses prétentions? Sur un ouvrage qui n'est qu'un tissu d'en-eurs et d'extravagances, sur un fatras prétendu philosophique , dont on n'auroit pas même parlé , si le nom de l'auteur ne réveilloit l'attention.
Lorsque M. Grétry composa ses mémoires sur la musique , il éloit maître de sa matière : il rendit bien des idées qu'il avoit bien conçues; mais en changeant de sujet, il a changé totalem^^nt de style : ce nouvel ouvrage est également mauvais et pour la forme et pour le fond ; l'auteur ne s'entend point lui-même, et ne se fait point entendre à ses lecteurs; l'obscurité, la diffusion , le désordre de sa diction égalent la fausseté et la bizarrerie de ses pensées : c'est un ramas de tout ce que la philosophie révolutionnaire a imaginé de plus absurde et de plus ridicule; c'est une production essentiellement empreinte du caractère de la démence, sans aucune trace de talent; ce sont trois gros volumes de rêveries et de pauvretés inconcevables, où l'on ne trouve pas une seule page capable de faire excuser un tel excè^ de déraison : l'auleiu-, dans tout le cours de sou délire, n'a pas eu un seul moment lucide.
On a pu remarquer, dans la révolution, que les artistes, en général, ont montré lîeaucoup d'enthousiasme pour les nouvelles doctrines : une imagination exaltée par l'éLude des arts , jointe à un esprit peu cultivé , en a fait d'ardens sectateurs des systèmes à la mode ; toutes les idées du beau idéal dont ils s'occupent et dont
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ih sont épris , ont concouru à les séduire : ces théories brillantes, ces pompeuses abstractions, ces éternelles promesses de la pliilosophie se conf'ondoient dans leur imagination avec les grands modèles de Fart ; ils ont cru qu'on créoit une l'épubliqvie comme on fait un tableau, ou comme on arrange un morceau de musique; ils ont porté dans la politique le même feu qui les anime dans leurs compositions : de là ce fanatisme qre tiourrissoient encore quelques notions vagues et confuses de l'antiquité, et que redoubloit une instruction pire cent fois que l'ignorance même. Les artistes n'étudient guère l'histoire que pour y chercher des sujets, c'est-à-dire, qu'ils ne Fétudient qu'avec leur imagination : quelques traits énergiques , saillans et pittoresques , forment ordinairement tout le fond de leur science. Appelés à retracer les scènes les plus frappantes de l'histoire grecque et de l'histoire romaine , ils se regardent comme destinés à faire revivre parmi nous les Romains et les Grecs; ils s'approprient quelquesunes de leurs maximes, et cherchent à les imiter dans leur conduite; lem-s propres ouvrages les enflamment encore : les peintres voudroient que les Français ressemblassent aux personnages qu'ils représentent dans leurs tableaux; parce qu'ils croient que leurs productions en seroient plus admirées : et c'est ainsi qiie l'enthousiasme des artistes devient complice de la métaphysique des philosophes.
Un des dogmes les plus capables d'enchanter de tels esprits, c'est sans doute celui de la perfectihUité : quelle chimère plus agréable et plus riante? Il est doux de supposer que le genre humain fait tous les joui's des progrès , et s'avance insensiblement vers un étit île
perfection et de bonheur, cjiïe Fimagination peut orner de tous ses caprices; c'est une espèce de mysticité et d'illumination qui doit plaire aux têtes ardentes el déréglées ; c'est un beau texte pour les faiseurs de phrases, qui aspirent à l'honneur du don de prophétie. Quel roman plus ingénieux pouvoit inventer la philosophie, poiu- se dispenser d'étudier le passé, et poiuexcuser le présent? M. Grétry a saisi cette idée; il en a fait la base et le fond de son ouvrage ; mais les philosophes se plaindront qu'il ait gâté et compromis un si beau sujet, quoiqu'il soit probable qu'aucun d'eux ne soutient cette thèse de bonne foi : la nécessité de se jeter dans Favenii" povu' échapper aux objections pressantes que fournit l'expérience si fatale de la l'évolution , les a détei'minés à mettre en avant ce système ; car il ne faut jamais que des philosophes demeurent sans réponse , sans système et sans espérance. On leur a dit : Toute l'histoire dépose contre votre doctrine , et il a bien fallu qu'ils abandonnassent le passé; tant d'horreurs commises sous leur influence, et d'après leurs piincipes, les ont forcés dabandonnei- aussi le présent; que leur restoit-il, sinon d'en appeler aux siècles à venir , et de nous montrer dans un lointain indéfini cette grande félicité, ce nouvel âge d'or, qui doit être le fruit et la récompense de leui-s maxiines ? ceci ne s'adresse point à M. Grétry ; ce seroit calomnier la sincérité de sa foi; il n'est pas maître dans cette école; c'est un disciple soumis , un prosélyte ardent , un pieux fidèle.
Il faut bien distinguer parmi les philosophes d'aujom-d'liui les vrais croyans et les hjqiocrites : il y a dans (pidques-uns de leurs dogmes, et pai'ticulièremeut dans
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celui de Xa perfectibilité , un tel excès de niaiserie , qu'il est impossible de s'imaginer que des gens d'esprit y ajoutent foi : tel écrivain soutient cette théorie ridicule, qui prouve par les lalens même qu'il développe, et par les connoissances qu'il montre , qu'elle n'est pour lui qu'un jeu despiitj à la vérité, on défend ensuite ses écrits dans la conversation , parce que la convenance l'exige , parce qu'on ne veut pas se donner pour un sophiste; on fait l'enthousiaste; mais, dans le fond du cœur , on ne croit pas un mot de ce qu'on dit ; et Li vanité gagne encore à cela : on s'applaudit d'autant plus d'avoir soutenu d'une manière spécieuse une absurdité , qu'il faut plus d'esprit pour développer un paradoxe ridicule, et pour appuyer de sophismes une erreur grossièi-e , que poiu* établir une vérité par des raisonnemens que le bon sens fournit. Voilà le point où en sont maintenant les grands prêtres de la religion philosophique : ils continuent de prêcher, mais ils ne croient plus ; la honte de se démentir est le seul lien qui les retienne encore ; ils ne veulent que sauver les apparences; s'ils mettent en avant de nouvelles ei-reurs , c'est uniquement pour remplacer les anciennes; s'ils disputent encore, c'est pour ne pas convenir qu'ils se sont trompés ; s'ils lancent dans le public de gros volumes, c'est pour montrer qu'il reste encore à la philosophie de l'encre et du papier : rien n'est plus simple , rien n'est plus naturel, et surtout plus philosophique.
Mais ce qu'il y a de siu^prenant , c'est qu'ils trouvent encore des disciples et des dupes : il semble que la ré-' volution auroit dii opérer contre la philosophie ce que la philosophie vouloit faire contre la religion. Il y a des gens qui s'étonnent qu'il y ait encore des chrétiens de
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honne foi; moi, je suis suirpris qu'il y ait maintenant des ijhilosophes croyans; il faut qu'ils soient doués d'une crédulité bien robuste, ou frappés d'un aveuglement bien incurable : comment ce qui s'est passé depuis douze ans n'a-t-il pas dessillé tous les yeux? Quelle est donc cette foi philosophique qui résiste à de telles épreuves? Quelle est cette espèce de fanatisme, que rien ne peut vaincre et confondre?
Pour revenir à M. Grétry, je crois que la musique , qui est le plus vague de tous les arts , quoiqu'il soit peut-être le plus puissant, est singulièrement propre à mettre l'esprit dans les dispositions requises pour la soumission philosophique : l'habitvide de ne point donner de précision à ses idées est une des préparations les plus nécessah-es pour recevoir cette espèce de grAce; les philosophes n'ont point de disciples plus dociles, ni d'admirateurs plus passionnés que ceux qui ne se piquent point de raisonner avec beaucoup de justesse, et qui ne se rendent pas compte des motifs de leur croyance; quand on ne s'occupe que de sons, on peut aisément se payer de mots : aussi , n'y a-t-il que des mots dans l'ouvrage de M. Grétry; poni- comble de malheur, il ne sait pas les arranger aussi-bien que des accords ; la musique est sa véritable langue , celle des sophistes lui est étrangère; qu'il leur abandonne le soin de défendre leurs systèmes , et le mérite de faire de belles phrases : sa gloire est plus pure que la leur; son nom chéri des muses et des amours, ne rappelle que l'aimable idée du plus charmant des arts, et ne réveille que d'agréables souvenirs; les noms des écrivains qu'il envie, et auxquels il vou droit s'associer, ne sont que des cris de guerre, de trouble et de discorde.
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tettres Jamilières de Cicéron y édition de 1801.
18 septembre.
Je ne puis entrer dans ce superbe Muséum , où tant, le monumens de l'antiquité m'offrent à la fois le double ipectarle des merveilles de l'art et des injures du temps , ians me rappeler que la plupart des auteurs anciens )ortent aussi les marques , et comme les cicatrices du vivage des siècles : semblables à ces statues mutilées qui l'excitent notre admiration qu'en nous causant des regrets, les ouvrages des plus illustres écrivains de lu jrèce et de Rome ne sont parvenus jusqu'à nous que déchirés, et presque en lambeaux : à peine avons-nous aujourd'hui le quart de ce qiie Tacite avoit écrit: Tite- Live n'a pas été plus heureux : de cent quarante-deux livres quecontenoit son histoire, trente-chiq seulement nous ont été conservés ; celle de Polybe est presque réduite à quelques pages, et les fragmens qui nous en restent ne semblent avoir triomphé du temps que pour nous rendre plus sensible la perte que nous avons faite; nous n'avons ni le commwî cément ni la fin de l'histoire le Quinte-Curce ; je serois trop long si je voulois décrire toutes les ruines de cet immense édifice que l'antiquité avoit élevé à la gloire des lettres j le zèle et l'industrie le quelques savans modernes ont essayé de nous consoer, en les palliant autant qu'il étoit possible; mais je ne sais lequel on doit le plus admirer de leur art ou de leur mdace : nul statuaire n'a osé réparer le Laocoon , et un latiniste moderne a rempli les lacunes de Tacite 5 ce n'est
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sans doute qu'en tremblant qu'une main étrangère a suppléé le peu qui manquoil à l'Apollon, et un savant d'Allemagne n'a pas balancé à faire la plus grande partie de l'histoire de Tite-Live ; je crois que ces illusti-es écri- Tains riroient bien , s'ils pouvoient voir les supplémens dont nos érudits modernes les ont affublés.
Ciceron est un des anciens auteurs qui ont le moins souffert dans le grand voyage de l'immortalité : les voeux si souvent formés par cette ame altérée de gloire sont accomplis ; presque tous ses titres ont échappé au ravage des temps et des barbares; et grâces à l'imprimerie, ses ouvrages parviendront , sans danger, aux siècles les plus reculés, comme ils sont arrivés jusqu'à nous, presque sans aucune perte : en effet, excepté la traduction des fameuses harangues d'Eschine et de Démosthène , nous avons tout ce qui est sorti de la plume du consul ro- * main : ses harangues , ses plaidoyers , ses traités de philosophie, tout a été sauvé; et comme si un génie particulier avoit veillé sur les productions de cet homme si amoureux de la louange, pour protéger et conserver celles mêmes auxquelles il attachoit sans doute le moins de prix, nous possédons jusqu'à ses con-espondances particulières; sortes d'écrits qui, par leur nature, ne semblent pas devoir passer à la postérité , et dont la destinée, suivant l'expression deMontesqineu, est de inourir entre deux amis.
Il est vrai que Phne le jeune, chez les Romains, et chez nous Balzac et Voiture, ont fondé leur réputation sur des lettres artificielles extrêmement étudiées et trèssavamment tournées ; mais c'est évidemment dénaturer un gem-e dont la négligence et la simplicité sont les vrais ornemens : c'est mettre des diamans et de la dorm-e sur
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tine robe de chambre. Les lettres de Cicéron n'ont poiiil. ce caractère : sa réputation n'avoit pas besoin de celte petite ressource 5 il n'écnt point ses l>illets sous les yeux de la gloire; la période l'accompagne quelquefois jusques dans ses épanchemens, mais c'est à son insu; il s'abandonne avec la plus aimable candeur,* il s'ouvre avec une naïveté chaiTnante , et ses correspondances , qui sont de véritables monuraens historiques, n'en ont que plus d'intérêt pour nous, surtout aujourd'hui; il est impossible , en les lisant, de ne pas se replacer aux différentes époques de notre révolution , qxi'elles semblent retracer ; raille traits , qui pouvoient autrefois nous échapper , sont maintenant paifaitement saisis ; ces letti'es sont de vrais trailés de politique que Texpérience de ce qui s'est passé parmi nous, nous fait mieux comprendre. On croit assez généralement qxteDémosthène et Cicéron n'étoient que de beaux discoureurs , de brilla ns faisem's de phrases; mais comme l'observe très-bien l'abbé de Fleury : « C'étoient des hommes nourris dans le monde et dans « les affaii-es , qui aiTivèrent à la plus grande puissance « que l'on put avoir dans lem' république ; Cicéron fut « consul , c'est-à-dire , que pendant une année il fut à (( la tête d'un empue aussi grand que douze royaumes « comme ceux que nous voyons en Europe ; il gouverna « une province ; il commanda des troupes ; il étoit égal <( en dignité à César et à Pompée; des rois luifaisoient la « cour. » Quel intérêt ne doivent donc pas avoir des lettres écrites sans art, et avec une entière ouverture de cœur, par un tel homme, au milieu des crises et des convulsions oti se débattoit la république romaine à son dernier soupir, parmi les sanglans démêlés de César et de Pompée j presqu'au sein des proscriptions du trium-
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virât, et lorsqu'un jeune homme de vingt ans, se jouant de l'expérience des vieux sénateurs, se préparoit à devenir le maître de Rome et du monde !
Mais ce qui les rend singulièrement piquantes , c'est la manière dont Cicéron s'y peint lui-même , presque sans y songer : peu de personnages de l'antiquité nous sont mieux connus que ce giand homme; l'histoire du dernier siècle de la république romaine est pleine de ses actions; Plutarque a écrit sa vie avec un soin tout particulier, et plusieurs modernes ont cherché à nous la fau'e mieux coimoître encore j cependant on dispute tous les jours sur le degié d'estime qu'on doit lui accorder : les uns rélèvent aux nues , les autres semblent ne pouvou* assez le rabaisser : un mélange de grandeur et de foiblesse , qui forme le fond de son caractère , tient, en quelque sorte, la balance indécise. Deux grands ressorts agitoient puissamment cette ame ardente et sensible, l'amour de la gloire et l'amour de la patrie : ses lettres le prouvent encore mieux que toute sa conduite ; mais la première de ces deux nobles passions, qui sont le principe de ce qu'il a fait de plus beau , Ta quelquefois précipité dans des petitesses indignes de son génie, indignes du rôle qu'il jouoit sur la scène du monde; elle dégénéra souvent en une vanité poussée jusqu'au plus ridicule excès ; il supplie, par exemple , dans une de ses lettres, im certain Luccéius, qui écrivoit l'histoire romaine, de vouloir bien composer à paît l'histoire de sa vie ; cette lettre, qui est extrêmement longue, est une véritable harangue, d'autant plus risible, qu'on peut la regarder comme un modèle de l'art : il commence par dire que les lettres ne rougissent pas , epislola non enibescitj et c'éloitlecas : en bon orateui', il prodigue, dans l'exordc^
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les louanges les moins mesurées à Luccéius sur ses ouvrages; il lui propose ensuite, avec loutes les précautions imaginables et toute cette insinuation qui fait le caractère et le charme de son éloquence, de traiter à part l'histoire de la conjuration de Catilina; il en vient, après beaucoup de plu'ases, à le prier de lui donner force louanges , de lui faire force complimens , même aux dépens de la vérité : « Quand une fois, dit-il, on a passé « les bornes de la pudeur, il n'e^t plus question d'être (( effronté à demi ; je vous demande donc en grâce de ne « pas vous arrêter si exactement à la vérité ni aux lois « de riiistoire; et si vous sentiez quelque mouvement « de cette flu'eur dont vous paillez si agi'éablement dans « une de vos préfaces, je vous prie de vous y livrer, « par égard pour notre amitié. » S'etant mis alors plus à son aise , il trace le plan suivant lequel il voudroit qvie cette histoire fût écrite; il montre qu'elle sera extrêmement intéressante, et même il s'étend avec délices dans une espèce de lieu connnun sur le plaisir que causent en général, au lecteur, les histoii'es aussi riches et aussi variées que la sienne ; enfin , séduit probablement par la beauté du sujet , il termine sa lettre et s'achève de peindre, en disant qu'il écrira lui-même cette liistoire, si Luccéius ne veut pas s'en charger : « Si je n'obtiens « point de vous cette gi-âce , peut-être serai-je forcé de « prendre un parti qui n'est point approuvé de tout le « monde; y'e serai moi méfue l'écrivain de mon his-^ toire. » Je ne crois pas que Molière ait un trait de cette force , et quelque différentes que les mœurs romaines fussent des nôtres, il me semble que, dans tous les temps et dans tous les pays , un tel excès de vanité ne sauroit être que fort ridicule.
Le fond du caractère de Ciccroii éloit donc une excessive passion de la gloire qui le maîtrisoit , et qui quelquefois le ravaloiL au-dessous de lui-mtme; mois une foiblesse va rarement sans une autre : il étoit impossible qu'un homme vain à ce point fût toujours grand dans tout le reste; et ses éternelles vacillations, ses incertitudes véritablement dignes d'un disciple de l'académie, qu'il montra avant la bataille de Pharsale , cette espèce de tristesse moqueuse qu'il porta dans le camp de Pompée, tantôt pleureur, tantôt goguenard; tout cela n'annonce pas une ame bien teime ni un esprit bien décidé; mais il racheta ses foiblesses par un beau génie et par de grandes qualités : c'étoit un excellent citoyen, et qui aimoit bien sa patrie; telle est la justice que lui rendit , après sa mort, son meurtrier lui-même; il sauva Rome des fureurs de Catilina ; lorsque la gloire de sa patrie sembloit être parvenue au dernier degré de splendeur, il la rendit plus brillante encore par l'éclat de ses talens, et sa fin malheureuse semble demander grâce pour ce qui manquoit à la perfection d'un si beau naturel : on a peine à retenir ses larmes quand on pense que le sang d'un si grand homme fut vendu à Antoine par cet Octave qui l'aimoit et qui l'estimoit, et que , pour prix de tant de services rendus à sa patrie , sa tète et ses mains clouées sur la tribune aux harangues , spectacle digne des triumvirs, épouvantèrent tout ce qui restoit de gens de bien dans Rome.
En lisant ses lettres, et sur-tout celles qui sont les plus voisines du triumvirat , je suis sans cesse poursuivi de l'idée du sort qui le menace , et dont quelquefois il semble avoir le pressentiment : je le vois d'avance j3orté dan.8 une litière à travers les jardins d'une de ses mai-
sons de campagne, par ses domestiques, qui veulent le sauver malgré lui, tandis que les assassins le cherchent j je me représente ces meuilriers qui arrivent au moment où il sortoit de la maison, et qui, trouvant les portes fermées, les enfoncent j je frémis quand le tinbun des soldats aperçoit la litière qu'on portoit en hâte vers la mer par des allées couvertes et sombres ; le tribun va l'attendi-e avec quelques soldats à l'issue de ces allées , tandis que l'autre court à toute bride par ces allées mêmes : « Enfin , dit Plutarque , Cicéron , qui en- <( tendit du brwt, commanda à ses porteurs de poser à « teiTC sa litière, et avec sa main gauche prenant son « menton, comme il avoit coutimie de faire, il regarda « fixement ses meurtriers , ayant la barbe et les che- « veux si hérissés , et dans un tel désordre , et le visage <( si pâle et si défiguré pai' les inquiétudes et par les « chagrins , qu'il n'étoit pas reconnoissable j il tendit le « cou hors de sa litière, et on l'égorgea. » Ainsi mourut celui que Rome avoit nommé le père de la patrie! et c'est presque de la même manière qu'avoit péri Démosthènesî Que le sort des plus grands hommes des républiques anciennes paroît à plaindre!
Celte nouvelle édition des Lettres familières de Cicéron, est très-supérieure aux précédentes : les éditeurs n'ont rien négligé pom^ rendre un tel ouvi'age entièrement digne du public ; les notes et les tables des matières qu'ils ont pris soin dy ajouter, éloient absolument nécessaires , et répandent une grande clarté sur cette multitude de lettres qui composent les cinq volumes du recueil; je regrette seulement qu'ils aient laissé quelques fautes d'impression se gUsser dans le texte lalin, et qu'ils n'aient point corrigé plusieurs ^ ' i5
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inadvertances écliappées à la plume rapide et inégale de l'abbé Prévost; au reste, le succès de cette édition les encourageia sans doute à donner, suivant le même plan, les letti-es à Brutus et celles à Atticus, les plus intéressantes que Cicéron ait écrites.
XXXIY.
Poésies de M. deSégur l'aîné , ex-ambassadeur, membre du corps législatif.
22 septembre.
Un joui'naliste a reproché à M. de Ségar d'avoir mis des titres si pompeux à la tête d'un ouvrage si frivole ; je crois que ce journaliste n'a pas absolument tort : il me semble que c'est attacher trop d'importance à quelques chansonnettes , que de les charger de rappeler au public le rôle que Fauteur a joué , et celui qu'il joue encore dans les affaires ; est-ce à de petits vers de nous apprendre que M. de Ségur siège maintenant dans le sénat français , et qu'il a jadis remph les fonctions d'ambassadeur? N'est-ce pas même prostituer, en quelque sorte , des titres dont on s'hoTiore , que de les afficher sur le frontispice d'un.recueil de chansons? L'auteur des Lettres persaniies n'osa pas mettre son nom , il eut encore moins osé mettre ses titres, comme il le dit luimême, à la tète d'un ouvrage léger, qu'il regardoit comme trop peu d'accord avec sa place ; lorsque Jean- Jacques Rousseau donna la Nouvelle Héloïse , il la signa , .mais il défendit expressément à son imprimeur
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d'ajouter à son nom son titre de citoyen de Genève , qu'il ne vouloit point prodiguer ; il s'en explique dans sa pi'éface; et si l'on peut soupçonner un peu de charlatanisme dans le fameux citoyen, on voit au moins qu'il avoit à cet égard vlw sentiment juste de la bienséance : il ne convenoit pas, en elî'el, à un honorable membre du souverain genevois , de s'abaisser jusqu'à des romans d'amour. Convient-il davantage à un ejcamhassadeur et à un législateur d'imprimer et de publier des chansons ? S'il a le talent d'en faii'e de jolies , tant mieux pour lui : qu'il s'amuse à chanter , et qu'il donne même aa public les productions badines de son loisir ; mais alors il faut qu'il ne se montre que comme un poëte aimable : je ne veux voir en lui qu'un émule d'Anacréon , et non pas un rival des Solon et des Lycurgue; quand je lis les vers de M. de Ségur , je n'aime point à me le représenter avec son costume de législateur , ou avec son porte-feuille de diplomate ; c'est au milieu des joyeux héritiers des Collé, des Piron , des Favai't , que mon imagination le place ; et s'il vouloit ajouter quelque chose à son nom, qui , je crois , suffisoit bien , il falloit qu'il intitulât son ouvrage : Par M, de Ségur , un des dîneurs du V^audeville.
Ces réflexions paroîti-ont peut-êti^e un peu sévères 5 mais il est si important de rétablir aujourd'hui l'empire des convenances I tout est bouleversé , confondu pannl nous : douze années de révolution ont brouillé toutes les idées. Nous ne saurions trop nous hdter de remettre chaque chose à sa place ; c'est ainsi que nous verrons l'ordre renaîtie dans toutes les relations sociales ; car il n'est pas seulement le fruit des bonnes lois , et le résultat d'une sage ajdministration : les bienséances ont, pour
ainsi dire, leur législation à part, qui est l'ouvrage de l'opinion publique perfectionnée; c'est elle, c'est cette opinion publique qui doit suppléer à ce que ne peut faii-e un gouvernement dont les moyens ne sont pas aussi étendus que les lumières, et dont l'action rencontre nécessairement des bornes.
Au reste, je ne puis dissimuler que les honneurs du recueil nuisent un peu aux poésies de M. de Ségur : l'indulgence sourit à de petites chansons , qui brillent successivement, et s'éclipsent dans des feuilles éphémères , et qu'on regarde presque comme des impromptu; mais dès que l'auteur veut fixer leur existence, on les examiné de plus près : la prétention réveille la critique; on n'a voit remarqué qne les grâces de ces petits ouvrages, on en remarquera les défauts ; ils n'ont plus d'ailleurs pour eux cet agrément de la nouveauté qui les avoit fait goûter : car il y a dans des productions si légères, comme dans les fleui's, quelque chose de fugitif, qui passe lapidement ; elles se fanent vite ; elles ne semblent destinées à vivre que l'espace d'un malin ; M. de Ségur auroit donc mieux entendu , ce me semble, les intérêts de sa gloire poétique , s'il s'étoit contenté de la réputation que ses vers lui ont assurée dans les sociétés , et s'il n'avoitpas ambitionné l'honneur périlleux de l'édition.
Il y a sans doute des chansons fort agréables parmi celles qu'il vient de publier, mais on en trouve aussi de foibles : quand il s'agit de faire un volume ^ on vide sou porte-feuille; tout passe pêle-mêle; le bon, le mauvais, le médiocre, ont la même destinée; l'objet est de remplir un espace fixe; je crois que M. de Ségiu- ne s'est pas montré assez sévère sur le choix de ses poésies ; et s'il avoit eu pour lui-même cette espèce de sévérité dont
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les auteurs parlent beaucoup, mais quMLs ne pratiquent guère , peut-êti'e le nombre des pièces conservées n'auroit-il pas suffi pour l'épaisseur requise de Vin-octavo : mie douzaine de chansons charmantes, trois ou quatre petites pièces fort jolies , et particulièrement un petit dialogue inlilulé : VAme et le Corps , voilà tout ce qui peut donner quelque prix à ce recueil ; le reste ne méritoit pas de survivre aux applaudisseraens des sociétés de l'auteur : il pouvoit se dispenser de publier ses Epîtres , ses Allégories , ses Contes ; ces pièces sont souvent ingénieuses , mais , en général , la versification en est pâle , décolorée et même incorrecte,* tout cela ne s'élève point au-dessus du médiocre.
Le vrai talent de l'auteur est celui de tourner un couplet de chanson : il a, dans ce genre, de la grâce, de la facilité, de la vivacité, du piquant, et cette portion d'art et de bon sens qu'exige Boileau , lorsqu'il dit :
Il faut' même en chansons du bon sens et de l'art.
Dans les recueils que la société du P^audepille -pnhWe périodiquement, les couplets de M. de Ségur l'aîné et ceux de M. son frère , sont presque toujours les meilleurs ; les faiseuis de piofession , les gens du métier , ont peine à soutenu- la comparaison ; mais il y a loin de là à ce qui constitue le véritable poète ; et quand on ne peut raisonnablement se flatter d'être placé à coté de l'abbé de Voisenon et auprès de M. de Boufflers , il faut se contenter d'être un homme d'esprit , et ne point se piquer d'être un auteur.
Quoi (ju'il en soit , on ne peut s'empêcher de réfléchir sur le caractère français , quand on fait attention à cette multitude de chansons nées au sein de la révola-
igS ANNALES
lion même : le Vaudeville n'a point cessé, au milieu des querelles et des désordres politiques ^ de faire entendre sa voix et ses grelots 5 les Dîners du Caveau, institués dans un temps de paix , ont reparu parmi les troubles, et les dîneurs ont compté au nombre de leurs associés des personnes même à qui l'on n'auroit pu faire un crime de montrer moins de gaîté ; enfin , parmi tant de journaux voués à des discussions d'intéi'êt public, on a vu paroître , tous les quinze jours , le journal de ces dîners, véritable encyclopédie de couplets, qui, pour peu que cela dure, finira par encombrer les bibliothèques des curieux.
Cependant le peuple ne chante presque aucune de ces chansons , et celles qu'il chante sont détestables : on diroit qu'il ignore qu'il existe à Paris un comité de chansonniers perpétuellement en exercice ; il se contente des Ponts-Neufs les plus grossiers 5 peut-être les chansons des dîneurs sont-elles trop fines et trop ingénieuses pour lui ; car , malgré la perfectibilité et le progrès des lumières , on ne doit pas s'attendre qu'une certaine classe d'hommes ait jamais un esprit bien délicat , ni un goût bien épuré.
xxxy.
Œuvres choisies de Clément Marot.
23 septembre.
Heureux les écrivains qui viennent à piopos! On parle beaucoup de Marot, mais on ne le lit guère : il a eu le mérite de fixer quelques-uns des caractères de
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noti'e langue , et de lu mettre sur la voie de la perfection; mais il l'en a laissée si loin encore, que son langage, quoi([ue très - supérieur, à celui de ses contemporains , a peu d'attraits pour nous : on ne sauroit aimer beaucoup un style , gracieux il est vrai , mais dont les grâces ont besoin d'interprète ; on ne lit point avec plaisir ce qu'on ne peut entendre sans dictionnaire ; aussi les gens du monde abandonnent-ils volontiers aux gens de lettres le soin de feuilleter les auteurs du quinzième siècle. La lecture de nos vieux poètes est un objet d'étude plutôt qu'une source d'amusemens : ils semblent appartenir à l'érudition , qui fait des reclierches , encore plus qu'au goût, qui veut des jouissances; on peut observer chez eux les premiers efforts , et , si j'ose m'ex— primer ainsi, les premiers bégaiemens d'une langue encore au berceau : mais c'est à leurs heureux successeurs qu'il étoit réservé de satisfaire pleinement l'oreille, et de charmer les sens, en contentant l'esprit : c'est ainsi que l'observateur studieux arrête avec attention ses regards sm' les informes ébauches de la peinture naissante , tandis que l'amateur délicat repose les siens avec délices sur les chefs - d'oeuvre des Raphaël, des Poussin et des David. Il ne suffit pas d'avoir du génie pour fixer une langue : Ronsard, dont le nom est presque un ridicule aujourd'hui, étoit un homme d'un très-grand talent; peutêtre même la nature avoit-elle plus fuit pour lui que pour Marot qui le précéda^ et pour Malherbe qui le suivit : je crois du moins qu'il étoit né avec une imagination plus ardente , plus vive , plus riche , plus poétique : s'il a voit vécu du temps de Pindare, ou du temps de Virgile , il eut peut-être été un grand poëte grec ou un grand -f poète latin; mais il fit, pour débrouiller le chaos delà
langue fiançaise , et reconnoîlre la nature de notre idiome, des eflbrts d'autant plus vains qu'ils paioissoient plus hardis ; chacun de ses pas l'éloignolt du but , hors de la véritable route; plus il avançoit, plus il s'égaroit. Les progrès de Marot , dans le genre familier , furent perdus pour lui , parce que son génie l'entraînoit vers un genre plus ëlevé : Malherbe qui lui succéda , et qui etoit né avec un esprit non moins sublime , mais plus judicieux , rencontra ce qu'il avoit inutilement cherché. Ainsi, dans la poésie la plus relevée comme dans la plus simple, dansFode, qui ne veut que des tours nobles et des expressions magnifiques , comme dans le conte , qui s'accommode des tournures les plus flimilières et des termes les plus communs , le vrai caractère de notre langue fut saisi et détei'miné par deux hommes qui a voient peut-être moins de fécondité d'invention que Ronsard, mais plus de jugement, de goût et de sagesse.
C'est dans Marot et dans Malherbe qu'il faut étudier le génie de la langue française ; c'est dans leurs écrits qu'on peut en démêler les véritables traits ; c'est là qu'on le trouve, pour ainsi dire, dans toute sa naïveté originelle : il est plus difficile de l'observer dans les écrivains , qui , depuis , ont porté la langue au dernier degré de perfection , et qui l'ont enrichie des ornemens qu'elle pouvoit admettre, mais qu'elle partage avec toutes les autres langues : sous ces parures nouvelles , et sous ces fleurs de l'art , le caractère de sa physionomie est beaucoup moins frappant : le moindre mérite des grands écrivains du siècle de Louis XIV, des Racine, des Boileau, des La Fontaine, est de respecter toujours les droits distinclils et les principes fondamentaux de celle langue ,
qu'ils embellissent sans la dénaturer; il est vrai que leurs talens et leurs ouviages ataoient perdu beaucoup de leur éclat et de leur prix , s'ils s'étoient éloignés de cette règle ; mais ils ont d'ailleurs tant de perfections brillantes qui se disputent nos hommages , que cette dernière est comme éclipsée par les auties; c'est un devoir de s'asservir au génie de sa langue; mais ils vont bien loin par delà le devoir, tandis que Malherbe et Mai^ot ne se i-ecommandent guère que par cet endroit : leurs fautes nombreuses , et siatout celles de Malhei'be , dans lequel il est extrêmement rare de rencontrer de suite trois strophes irréprochables , font mieux ressortir en eux ce mérite qui leur attira justement l'admii'ation de lems contemporains , et qui doit leur assurer la recounoissance de la postérité.
L'art d'écrire est le même dans tous les idiomes : les mêmes principes dirigeoient Racine et Virgile, Horace et Boileau , Massillon et Cicéron ; Laharpe et Quintilien dictent les mêmes règles j le bon sens ne varie point. Mais chaque langue a un caractère propre, et une des qualités qui constituent le grand écrivain, c'est la conformité naturelle ou acquise de son génie avec celui de sa langue : tel est à la tête du Parnasse français , qui peut-être n'eût été qu'un poète médiocre dans l'ancienne Rome 5 tel nous a fait entendre les plus doux soi^s de la poésie française, qui peut-être eût blessé les oreilles latines , si le destin l'avoit fait naître dix-huit cents ans plus tôt, et au delà des Alpes; tel a charmé les rives de la Seine, qui peut-être eût épouvanté les nymphes du Tibre. Si J.-B, Rousseau eût écrit dans la langue de Pindare , qui sait, je ne dis pas s'il eût vaincu Corine , et s'il eût remporté le prix aux fêtes de Bacchus , mais
s'il eût même obtenu une place parmi les lyriques ? Si La Fontaine avoit été à la place de Phèdre, et Phèdre à la place de La Fontaine, qui sait s'ils jouii^oient tous les deux d'une si grande réputation? En changeant d'idiome, peut-être n'eussent ils plus été reconnoissables , comme Un musicien habile , né avec le génie de son art, pourroit perdre tous ses moyens , et se trouver au-dessous de lui-même , s'il changeoit d'instrument : donnez à Thimothée le violon de Rodes , et à Rodes la lyre de Thimothée , peut-être ne reconnoîtrez-vous plus ce talent qui vous enchante, et celte magie qui vous transporte.
J en appelle à ceux qui se sont exercés dans l'art pénible de la traduction : ce sont les tortures qu'ils ont ejjrouvées que je prends à témoins; quelle différence entre la langue latine et la langue française ! Je n'entreprendrai point de la développer ici ; la supériorité de l'une de ces langues sur l'autre est visible; mais il ii'en est pas moins vrai que notre langue a ses droits avissi , et que , dans ses principes fondamentaux et inviolables , elle ne le cède point aux langues anciennes : Horace vouloit que les écrivains latins n'empruntassent qu'avec une extrême réserve les expressions elles tours delà langue gi'ecque :
Et nocajîctague nupèr habebunt verbajidem , si Grœco Joute cadant j parce delorta. . . .
Nos bons écrivains , si versés dans la lecture des auteurs anciens , n'ont pas été moins prudens , ni moins circonspects dans leurs larcins : c'est d'une main adroite et légère, c'est avec discernement et avec choix qu'ils dérobent aux muses latines quelques-uns de leurs plus
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précieux ornemeiis. L'exemple de celte louable discrétion cessa bientôt d'être suivi : vers le milieu de ce siècle , on vit des écrivains, recommandablcs d'ailleurs parla supériorité de leurs talens , s'écarter du caractère de notre langue , et, dusse -je être conti-edit, j'oserai citer les ouvrages de J.-J. Rousseau , qu'on seroit tenté de regarder comme de belles traductions de quelque philosophe ancien , faites par unliomme de génie , tant son style étincelant de beautés, qui seroient admirables dans toutes les langues , a peu la physionomie française. Voltaire, dans sa prose, a bien mieux conservé la tradition de nos grands maîtres ; mais , depuis , tout a été en déclinant ; et cette passion du moment, qu'on a appelée Vanglomanie , a consommé l'œuvre , et a mis le dernier sceau à la corruption de notre idiome. 11 ne nous reste plus aujourd'hui qu'à exhorter les auteurs à rechercher et à recueillir les derniers restes de l'ancienne tradition , à étudier leur langue dans les écrivains du siècle de Louis XIV, et à puiser même , en remontant plus haut, dans les premières sources où elle a commencé à s'épurer.
Presque toutes les expressions de Marot ont vieilli : en quoi donc consiste son mérite? Nous pouvons à peine le lire : pourquoi donc le regarde-t-on comme un des créateurs de notre langue? C'est que les tours qu'il a trouvés n'ont point vieilli comme les termes dont il se sert : c'est par cette aisance des tournures, par cette légèreté et cette clarté des constructions , par cette liaison nette et douce des différentes parties de la phrase, par cette syntaxe facile et coulante, qu'il a mérité d'être célébré, depuis près de trois cents ans, comme un homme de génie qui a jeté les fondemens de noire
idiome. La Fontaine, qui l'avoit pris pour modèle, n'a presque pas été plus loin dans cette partie, comme Rousseau s'est enrichi des dépouilles de Malherbe, sans presque rien ajouter aux trésors que ce grand poëte avoit tirés de la mine qu'il ouvrit le premier.
J'avoue que j'ai peu de regrets aux triolets, aux rondeaux, aux ballades, aux virelais qu'on n'a point mis dans cette nouvelle édition ; cependant, ce sont des genres qui appai'tiennent spécialement aux langues modernes : ce sont des fruits de noti'e crû : le sonnet, surtout, est né français; Boileau n'a pas craint d'avancer
Qu'un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.
Mais que veut dire cela? Quoi! un sonnet parfait sera mis sur la même ligne que l'Iliade et qaerj^néide! Un sonnet sans défaut vaudra une tragédie de Racine! S'il en est ainsi, ne nous étonnons plus des graves disputes qu'excitèrent le sonnet de Job et celui d' Uranie; mais je voudrois pourtant que le législateur du Parnasse français se fut mieux expliqué. Au reste , il a cru devoir caractériser, dans son A rt poétique , la ballade , le rondeau, le triolet, que nous regardons aujouid'hui , avec assez de raison, comme de vains jeux d'esprit à peine au-dessus de l'anagramme et de l'acrostiche. H semble qu'il auroit mieux fait de ne pas oublier l'apologue; car si le nom de Marot recommandoit la ballade , celui de La Fontaine pouvoit bien recommander \a fable.
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Des Éludes des enfans , par M. Rollin.
25 septembre.
Il me semble qu'un des plus heureux effets de la révolution sera de nous ramener aux choses simples et aux idées saines : le spectacle de tant de systèmes brillans , que la pratique a démentis , a dû réformer beaucoup nos opinions; rien ne pouvoit être plus fatal aux erreurs de tout genre : dix années de tentatives infructueuses et d'efforts inutiles pour réaliser les rêves d'un demi-siècle , étoient les meilleurs cours de pliilosophie que nous pussions faire : elles ont dissipé les ténèbres où s'enveloppoit l'esprit sophistique ; elles nous ont montré la lumière ; elles nous ont appris à penser et à chérir le ])on sens que nous méprisions : nous commençons à voii' que les maximes les plus utiles à la société ne sont ni des subtilités ingénieuses , ni de pompeuses abstractions : ki simplicité , la clarté forment en effet leur caractère; les vérités qu'il importe le plus aux liommes de connoître, sont à la portée de tous ; il n'est besoin ni d'une grande profondeur, ni d'un génie trans' cendant pour les saisir; c'est de l'ensembte de quelques idées, qui paroissent vulgaires, c'est du concours de quelques principes simples que naissent les effets les plus salutaires pour la morale comme pour la politique; mais c'est cette simplicité même qui les fait dédaigner de ceux qui se croient destinés à éclairer le genre hu main : plus amoureux de leur gloire, dont ils ne par-* lent pas , que du bien général qu'ils ont sans cesse à la
bouche , ils ne courent qu'après rexlraordinaire ; leur wiiique but est de briller; éblouir la multitude est leur triomphe; et ce triomphe dure jusqu'à ce que l'expérience, en dissipant ces trompeuses lueurs, vienne mettre dans le plus grand jour les dangers de ces faux systèmes.
Il est naturel que les idées des hommes s'altèrent à la longue : la mobilité de l'esprit humain l'entraîne toujours en avant; son inconstance ne lui permet pas de se fixer long-temps dans les mêmes principes; sa curiosité lui fait chercher sans cesse quelque chose de nou- Teau; nous nous dégoûtons du bonheur même, et le sort le plus doux , pour peu qu'il dure , paroît insipide et fatigant à notre inquiétude. Faut-il donc s'étonner que les paradoxes les plus insensés nous plaisent , que les erreui's les plus absurde ^ nous séduisent, quand une fois nous avons perdu le goût du vrai?
La philosophie vint précisément nous saisir au moment où nous étions rassasiés des pures et solides jouissances : un siècle de bon sens, de lumières, dé félicité nous avolt préparés à goûtei- ses maximes nouvelles; les principes les plus sages commençoient à vieillir; les idées les plus justes paroissoient stirannées : il fut aisé de nous faù'e accroire que jusque-là nous avions eu le malheur de ne pas savon* penser; notre amour-piopre se persuada facilement que tant d'écrivains illustres, qui seront à jamais l'honneur de la patrie , n'avoient été que d'éloquens déclamateurs , que de brillans faiseurs de phrases : en leur accordant quelque talent pour oj'ner leur.i foibles idées , nous parvînmes à les regarder à peu près comme des esprits stupides et serviles, absolument dépourvus du don de l'invention, sans profondeur, sans finesse, sans vivacité; nous nous crûmes
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au-dessus d'eux de toute la distance qu'il y a de l'art de bien penser à Fai't de bien écrire ; plus éclairés maintenant et plus modestes, nous nous dépouillons insensiblement de ces opinions orgueilleuses : à mesure que les ouvrages philosophiques perdent de leur crédit, ceux du grand siècle sont remis en honneur; et les personnes qui prennent soin de nous en donner de nouvelles éditions , ne font en cela qu'interpréter et suivre le goût du public.
Si l'on avoit essayé , il y a quelques années , de reproduire les écrits de Fénélon et de Rollin sur l'éducation , on eût passé pour revenir de l'autre monde : la risée publique eût accueilli les éditeurs : qu'est-ce que Fénélon , leur eût-on dit ; qu'est-ce que Rollin , en comparaison d'Helvétius et de Jean-Jacques Rousseau? Que les idées de ces anciens écrivains eussent paru petites et mesquines, auprès de ces théories quisembloient si profondes et si merveilleuses ! Leur voix n'eût pu se faii-e entendre au milieu du fracas philosophique. Quel changement s'est opéré ! quel triomphe aussi glorieux qu'inattendu la droite raison a remporté sur l'esprit d'erreur ! Ces petits traités si modestes, si simples, éclipsent aujouid'hui des ouvrages parés de tout l'éclat du style , de toute la splendeur de l'éloquence. Qu'aïu^oit dit l'auteur d'Emile si, lorsqu'il entassoit tant de belles phrases , pour couvrir le vide de ses paradoxes , une voix prophétique lui eût prédit qu'on laisseroit bientôt ses systèmes, pour suivre des guides auxquels il se croyoït sans doute supérieur ? Le précepteur du duc de Bourgogne et le professeur de l'Université ne se sont point piqués en effet d'être inventeurs en ce genre : l'un suit sans prétention Quintilien ; l'autre puise toutes ses
maximes dans le simple bon sens ; et tous deux ils ne font que donner à des véritës anciennes la sanction de leur nom et la recommandation de leur autorité : ce ne soilt pas des raisonneurs abstraits; ils pailent d'après l'expérience ; ils ne cherchent pas à séduii-e par les charmes du style ; ils ne prennent pas un ton d'inspirés 5 ils n'ont recours ni à l'emphase , ni à la déclamation , ni aux descriptions brillantes, ni aux mouvemens oratoires; ils ne font pas un roman sur l'éducation, au lieu de faire un traité; et toutefois on les préfère au plus ingénieux des sophistes, au plus séduisant des novateurs! O philoso^jhie , qu'êtes- vous devenue? o perfectibilité, ne seriez-vous qu'im pompeux mensonge?
Long-temps avant RoUin et Fénélon, on avoit tout dit sui" l'esprit des enfans et sur la manière de les conduire : l'auteur des Institutions de V Orateur est le véritable législateur des études modernes; le livre de Quintilien ne laissoit plus que des applications à faire; la matière est épuisée dans cet excellent ouvrage : qu'est-ce donc que Fénélon et Rollin auroient pu inventer de nouveau sur ce sujet? Ils ont eu la sagesse de se renfermer dans le cercle des idées trouvées avant eux : ce qui fut vrai, il y a quinze cents ans, n'a pas cessé de l'être j les modifications peuvent changer; l'essence des choses reste la même : le nombre des vérités fondamentales est très-borné ; ce sont les erreurs que Ton multiplie, en croyant multiplier ces vérités. Après les longues ténèbres de la barbarie , nous n'avons eu rien de mieux à faire que de nous rapprocher des anciens, et de renouer le fil intei'i-ompu de nos communications avec eux : c'est ce qu'(jnt pari'ailcmenl vu les grands écrivains du siècle de Louis XIV; ils ont reproduit dans no-
tre langue , ils ont fait revivre les idées anciennes ense^ velies sous les ruines des arts et des lettres; et ce que nous avons encore de mieux à faire aujourd'hui , c'est <le revenir à ces idées, et de nous rapprocher des grands Jioinraesdu siècle dernier, comme ils se sont rapprochés eux-mêmes des grands hommes de l'antiquité.
Je sais qu'il est encore des gens qui croient avoir le privilège exclusif de la pensée; mais s'ils vouloient bien prendre la peine de définir ce mot, ils verroient qu'ils n'ont en effet que le privilège de l'erreur, de l'extravagance et de l'obscurité : sans cesse guindés dans les hauteurs de la métaphysique, et perdus dans las sombres brouillards de l'abstraction , ces lycophrons modernes n'ont jamais réflécliisur les maximes simples et naturelles, qui sont l'objet de leur dédain ; ils seroient fort étonnés si on leur montroit qu'elles ne sont pour eux que des mots qu'ils ne comprennent pas : ingénieux et féconds, lorsqu'il s'agit d'imaginer et de développer des sophismes, si , par hasard , une lueur de raison les ramène dans le chemin de la vérité, leur marche perd son assurance , ils chancellent, ils ne peuvent avancer; ces écrivains brillans qui couvrent de subtilités des multitudes de pages , ne seroient pas capables d'écrire une page de bon sens; ce qui pix)uve qu'en ce genre ils sont dépourvus d'idées, parce qu'ils n'ont jamais cru devoir méditer sur des principes qu'ils se sont hâtés de mépriser comme indignes de leur génie : ces principes , en effet , sont dans la mémoire et dans la bouche de tout le monde , et bien peu de gens en connoissent la force et en ont approfondi le sens, niulti sciunt^ pauci intelligunt; il y a aujourd'hui beaucoup d'hommes d'esprit qui creusent les abimes de l'idéologie, et qui sont étrangers aux notions du sens 1. li
commun, semblables à ces maUiemaliciens sublimes, moins rares peut-êlre qu'on ne pense, qui calculent les courbes les plus franscendanles de la géométrie, et qui ignorent les règles les plus nécessaires de l'arithmétiqiie. RoUin, que nos philosopbes estiment peu, et auquel pouilant l'ancien gouvernement crut devoir ériger ime statue , est éminemment un homme de bon sens : malgré les reproches de crédulité et de bonhomie qu'on a si souvent répétés, j'ose affirmer que nous avons peu d'écrivains aussi judicieux; Voltaire, qui Voyoit juste, quand ses yeux n'étoient pas troublés par la passion, a reconnu son mérite, et l'a placé dans son Temple du Goût, assez près des plus gi'ands hommes :
Non loin de là Kollin dictoit Quelques leçons à la jeuness'e, Et quoiqu'en robe on l'ecoutoHj Chose assez rare à son espèee.
Le Traité des Etudes est sans contredit un des îneilleurs livres que nous ayons ; c'est le fruit de quarante années d'expéiience; c'est un des monumens des temps modernes. Le petit ouvrage que nous annonçons est beaucoup moins connu; mais il est peut-êti-e encore d'une utilité plus étendue : de nouvelles institutions ont remplacé l'antique université de Paris , et les lois que Rollin lui dicta , ressemblent maintenant à celles de Lycurgue et à celles de Solon; elles appartiennent au passé; mais il y aura toujours des familles , et le Traité des Etudes des enfajis doit être le manuel des pères dans tous les temps : après avoir erré sur les tristes ruines de sa chère république, l'ombre de Rollin vient se consoler au sein des foyers domestiques, où sa voix peut encore se faire entendre.
LITTÉRAIRES. (l8oi.) i^ll
Satire de M. Joseph Despaze.
3 octobre.
Je ne sais trop pourquoi l'on s'est déchaîné si violemmenl , dans ce siècle bizan'e , contre la poésie satirique : ceux de nos écrivains qui proscrîvoient ce genre avec le plus d'emportement , en donnoient euxmêmes l'exemple avec le moins de retenue : Voltaire, qui traitoit la satire de crime et d'attentat, a fait lui seul plus de satires que tous ses contemporains ensemble : en prose , eu vers , dans ses pamphlets , sur le théâtre . il attaquoit sans réserve tout ce qui pouvoit allumer sa l)ile ; h-s trois quarts de l'immense recueil de ses oeuvres ne sont qu'un dictionnaii-e d'injures , qu'une encvclopédie de diati-ibes mille fois plus amères que toutes les satires d'Hoi'ace , de Juvénal , de Régnier et de Boileau. Il est vrai que jDresque toutes ces productions de sa fureur paroiîsoient anonymes, et que dans ce grand nombie d'ouvi'ages infectés du fiel le plus viruhnl . aucun ne porte le titre de satire, discrétion qui mérite assurément d'être remarquée : l'auteur croyoit sans doute faire assez pour ses principes , en rejetant le nom, tandis qu'il se permettoit l'usage et même l'abus de la chose ; car , malgré cette espèce d'hypocrisie si conforme à son caractère, et si indigna de son beau génie , que sont , en effet , tant d'injures grossières, tant de quohbets empruntés aux halles , tant de saixasmes dictés par la rage et pai' le délii-e , tant de pamphlets du style de Diogène ou de VArétin, tant d'accès de fiénéaie confiés aussitôt au
•papier et à la presse? sinon de Yminhles satires ^ en supposant que ce nom ne soit pas encore trop doux pour caractériser les excès auxquels se portoit une humeur violente , sans règle, sans frein , sans ménagement et sans pudeur.
On peut donc affirmer que jamais la licence du génie satirique n'a été poussée plus loin que dans un temps où la bonne compagnie , qui donnoit le ton aux gens du monde, où l'académie qui die toit des lois aux gens de lettres , où les écrivains qui influoient le plus sur l'opinion publique sembloient s'étudier de concert à nous en inspirer l'horreur : chose étrange ! ceux qui prétendoient que Boileau étoit un méchant homme, et qui poursuivoient sa mémoire parce qu'il s'étoit moqué des comédies de Quinault, de V Astrale et de V Anneau royal , ne cessoleiit de lancer les traits les plus empoisonnés contre les écrivains les plus respectables , et contre les objets les plus sacrés; s'ils n'avoient pkis la franchise de nommer les personnages , ils défiguroient leurs noms de manière qu'ils paroissoient plus ridicules , sans être moins reconnoissables : rien ne fut ménagé , tout fut en proie à la rage des cyniques modernes ; on vit même reparoître la comédie i^ Aristophane ; la scène fut déshonorée par des fureurs indignes d'un siècle qui se piquoit de politesse; et la postérité pourra croire qu'il n'y eut jamais moins d'esprit de société qu'à cette époque , où l'on se flattoit d'avoir raffiné sur toutes les vertus sociales , sur le bon ton et le savoir vivre.
Tant de désordres enflammèrent la verve et développèrent le talent d'un satirique, qui ne craignit point de s'avouer pour tel : la voix retentissante de Gilbert s'éleva au-dessus du bruit confus des cabales et des intrigues
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plillosophiqucs 5 mais 011 sait commeiit il expia le tort de nous avoir fait entendre quelques-uns des accens de Juvénal : il fut regardé comme un monstre , parce qu'il aLtaquoitdes auteurs qui ne respectoient rien, et s'élevoit contre des vices qui menaçoieni de lout renverser ; on fuyoit à son aspect j ceux mêmes dont il défendoit les intérêts et dont il plaidoit la cause , entraînés par le torrent , se voyoient forcés à sV^loigner de lui j il descendit jeune dans le tombeau entre la misère et l'opprobre ; tant le talent même et le génie sont quelquefois impuissans contre des préventions affermies par l'orgueil I
Je crois que la révolution qui nous a brouillés avec tant de choses , a dû nous réconcilier un peu avec la satire : elle a banni cette fausse délicatesse qui servoit de voile à la perfidie , et cette hypocrisie d'humanité que nous mettions à la place de toutes les vertus que noiis n'avions point ; elle a renversé ces idoles philosophiques devant lesquelles il falloit plier le genou; elle a fait disparoître presque entièrement les partis qui divisoient la littérature : il n'existe plus aujourd'hui comme autrefois une classe d'écrivains qui veuille se réserver tous les avantages de l'attaque , et interdire aux autres les ressources même de la défense; les abus récens qui sont nés parmi nos troubles , et qui se sont mêlés aux anciens vices , ne sont plus protégés et défendus par cette espèce de religion et de fanatisme d'un nouveau genre , qui consaci'oit autrefois tous les désordres et sanctifioit toutes les 'absurdités. Mais plus ces abus offrent une matière riche et facile à la plume du satirique , pliïs ils semblent exiger de talent dans celui qui veut les signaler et les peindre : ici la grandeur du sujet accuseroit
Irop visiblement l'incapacité de Técrivain; il ne faut point traiter foiblement les choses fortes.
M. Despaze est-il au niveau de son entreprise? Son 1 aient est-il égal à son zèle'i^ C'est une question que le public doit avoir déjà décidée , puisque l'auteur en est à sa cinquième satire. Si cette nouvelle pièce a quelque mérite, c'est pai'ticulièrement celui du plan : le tour qne le poète a pris povu- amener les détails qu'il vouloit fiire entrer dans son ouvrage , est assez heureux , et peut paroître neuf : il se propose de tracer une poétique de la satire, et tourne tous ses préceptes en exemples ; c«s exemples deviennent autant de petits cadres dans lesquels il renferme ses tableaux et ses portraits : on voit assez que cette marche a un double avantage ; le satirique, par ce moyen, fait une nouvelle satire, ce qui est son principal but , et répond à la fois aux objections des ennemis du genre qu'il a embiassé , en fixant ses limites et eu déterminant sa nature. Il me semble qu'on doit lui savoir gré de méditer ainsi ses sujets, d'autant plus qu'il est extrêmement rare de trouver même l'apparence d'un plan dans la plupart des rapsodies poétiques dont nous sommes inondés : nos auteurs, pleins de confiance dans leur génie, et comptant sans doute sui" l'inspiration qu'ils croient avoir toujours à leurs ordi'es , s'abandonnent à je ne sais quelle espèce de délire , qui n'est sûrement pas le délire poétique ; ils vont comme l'instinct les conduit, et comme l'elfervescence du moment les guide ; ils n'ont que des élans et des boutades , et ils appellent cela de la chaleur et du génie , comme si le génie étoit essentiellement déj-égle. M. Despaze est plus sage : tout est lié , suivi , fondu dans sa pièce; tout s'enchaîne natiu'ellemenl , et sans
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cfTort; les transitions, cette partie si difficile de l'art d'écrire, et dont on ne s'embanasse plus guère aujoiu'— d'hui , sont ménagées avec beaucoup d'adi-esse ; il ne lui manque rien que le style , que l'expression poétique , que la verve : sa satire est d'un dissertateur ingénieux ; elle n'est pas d'un véritable poète.
Sa versification est en général assez pure et assez correcte; mais j'aimerois mieux qu'elle eût un peu moins d'exactitude , et un peu plus de mouvement et de nerf; ses couleurs sont ternes et foibles ; il règne dans toute la pièce une monotonie assoupissante ; presque aucun trait qui pique et réveille le lecteur; nul gi-and tableau , nulle peinture qui l'attache et qui l'intéresse ; nulle force, nulle vigueur; tout se traîne et languit; cependant l'énergie est surtout nécessaire au poète satirique: c'est lui surtout qui doit buriner ses pensées ; il faut que tout soit senti dans ses portraits ; il faut qu'il n'oublie p;is un moment l'effet, et qu'il unisse toujours la fermeté des touches à la précision du trait. Qu'est-ce que des vers tels que ceux-ci :
Lemercier, ponr Ophîs, vivement alarmé.
Cria comme un oison qu'un renard a plumé.
Ce n'est pas tout; Dubost voulut punir l'audace D'un U qui dans mes vers d'un A surprit la place.
Je ne pousserai pas plus loin cet examen du style ; je remarquerai seulement que les vers sur M. de Laharpe sont peut-être les meilleurs de la pièce : il y a quelque témérité à traiter xni pareil sujet après Gilbert, mais I\î. Despaze a réussi , et il vlQx\ a que plus de mérite.
Je suis fdclié qu'il ait encadré dans ses hémisliches une foule de noms absolument inconnus : qui esL-ce qui
2l6 ANNALES
a jamais entendu parler de MM. Granié , Jouard , Mussin , Favière, et de je ne sais combien d'autres auteurs de cette espèce? Il ne faut point qu'il se croie autorisé à fouiller tous les bourbiers du Parnasse par l'exemple de Boileau, qui mit aussi quelques noms obscurs dans ses satires : en général , les personnages que Despréaux a poursuivis étoient à la tête de la littérature ; Chapelain , qui se représente si souvent dans ses vers , présidoit l'académie française ; Cotin faisoit les délices des lycées du temps. Il étoit véritablement utile d'attaquer ces fauteurs accrédités du mauvais goût ; mais à quoi sert de se travailler la tête pour faire entrer dans une satire des noms que personne ne connoît , pour ridiculiser des barbouilleurs dont on ne lit point les ouvrages ? Je ne vois en cela qu'un moyen de plus pour M. Despaze de multiplier ses ennemis, sans aucun profit pour les lettres , et sans aucun avantage pour ses vers. Espère-t-il corriger ces incorrigibles écrivailleurs ? Ils ne cesseront point d'écrire à l'insu du public , et avec l'admiration des lycées. Croit - il amuser ses lec-» teurs à leurs dépens ? En ce cas , il n'a qu'à inventer des noms en l'air , cela produira le même elfet j pour moi j rien ne me paroît plus ennuyeux que ces litanies de misérables auteurs , dont je n'ai pas la moindre idée. Un reproche plus grave qu'on peut lui faire , c'est de chercher quelquefois à ranimer les souvenirs des paitis: il a fort bien établi lui-même la différence qui existe enti-e le satirique et le délateur; mais il ne l'a peut-être pas toujours assez bien observée. Qu'im-^ porle que tel poëte ait été à Hambourg dans lel iemps ? Est-ce de cela qu'il faut parler dans une satire? Si ses vers sont mauvais , dites-le j s'il a des prétentions au-^
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dessus de son mérite , s'il court dans toutes les sociétés pour mendier des applaudissemens , rendez-le ridicule , et bornez- vous là.
Je dirai , en terminant , à M. Despaze : Vous paroissez avoir réfléclii avant de rentrer dans la carrière de la satire ; mais vous n'avez point pensé à tout : vous avez oublié d'examiner les titres de votre mission; la mission d'un poète satirique est dans son talent : vous avez fait jusqu'à présent cinq satires extrêmement foibles, JQ vous conseille de ne pas continuer.
XXXYIII.
Pj'ioc de poésie décerné par V Institut.
24 octobre.
Il est, je pense , assez remarquable que l'Institut national n'eût point encore donné de prix de poésie , avant celui qu'il vient d'accorder à M. Masson : les poètes nous manquent - ils ? quand avons -nous eu plus de lycées? quand les sociétés particulières ont-elles retenti de plus de pièces de vers? quand les journaux ont-ils présenté plus {^odes , plus à^épîtres , plus de contes , etc.? On prétend que la révolution a été favorable à la population; mais c'est surtout à celle des rimeurs : l'Institut n'avoit qu'à frapper du pied pour foire sortir de terre des légions de poètes. Comment se fait-il donc qu'il ait négligé si long-temps cette pauvre poésie , tandis que l'éloquence , la métaphysique , et les sciences exactes, étoient encouragées par des récompenses? Étoit-ce paji'
un sentiment de la dégiadalion dans laquelle est tombé parmi nous le premier et le plus brillant des beaux-arts? Je ne puis le cioire : ce n'est pas là Fopinion des gens de lettres de l'Institut; ils seroient plutôt d'un avis dii-ectement contraire ; ils ne sont pas hommes à désespérer si facilement de la république; mais d'ailleurs, quel moyen plus simple et plus sur de faire refleurir un art qui commence à languir, que d'échauffer l'émulation et de provoquer le génie des artistes qui le cultivent? Je ne puis donc voir, dans ce retard, qu'une nouvelle preuve de l'ascendant que la métapliysi({ue et les sciences exactes ont pris dans cette compagnie savante; ascendant qui me paroît aussi naturel que dangereux.
Les sciences philosophiques sont par elles-mêmes plus imposantes que les arts du goût et de l'imagination : qu'est-ce qu'un homme qui s'occupe d'arranger des m.ots , de cadencer de belles phrases , de faire de beaux vers, en comparaison de celui qui prétend sonder tous les secrets de la pensée, tous les mystères de V idéologie? Qu'est-ce qu'un poète ou un orateur, en comparaison d'un chimiste, d'un naturaliste, d'un géomètre, d'un physiologiste, d'un botaniste? Qu'est-ce que la plume et l'écritoire , en comparaison du compas , du quart de cercle, des cornues, des alambics, des loupes, des herbiers, des télescopes? La dispropoition est visible : le nom de savant est bien plus auguste que celui d'homme de lettres j et les hommes de lettres eux-mêmes , quoiqu'ils ne soient peut-être point les plus modestes, par un penchant secret , sont toujours disposés à céder le pas aux philosophes, environnés de tout l'appareil de .Ja science.
Il y a plus : dans l'InsUtut, les savans ont encore Ta-
vantage du nombre, et l'on sait que la fortune est toujours du côté des gros bataillons : il faut un microscope pour apeicevoir dans cette mullilude de classes toutes ilévouées aux sciences, la classe de littératiu'e ; car les liltéra leurs se divisent tout au pins en grammairiens et en rhéteurs ; mais les divisions scientifiques sont presque infinies , depuis l'idéologie jusqu'à la méciuiique, et depuis le calcul différenciol jusqu'à l'anato— mie : dans les séances publiques, combien de rapports de toutes couleurs sur la ininéralogie , sur la géologie , sur V alcali volatil-fluor, suv \esgaz etsur les mophètes , avant qu'on en vienne à la petite pièce de vers, véritable denier de la veuve, et parfait emblème du rôle que la littérature joue dans l'Institut : toiUes les sciences ont entre elles beaucoup plus de rapports qu'elles nen ont avec les belles-lettres; je crois voii' un petit peuple isolé, sans alliés et sans amis , menacé par dix peuples confé— déi'és , prêts à se partager sa dépouille.
Si la classe de littérature pouvoit opposer à ce déluge de savans , des Racine , des Corneille , des Boileau , des Voltaire, la lutte ne seroit peut-être point inégale; mais on ne sain'oit le dissimuler, l'Institut est composé de savans du premier ordre, et de gens de lettres très-médiocres ; c'est le combat des géans contre les pygmées : cette compagnie, sous le rapport des sciences, est la plus illustre et la plus brillante de l'Europe ; sous le rapport des lettres , elle ne s'élève pas beaucoup au-dessus du lycée JVIarhœuf, ou de la société des Rosati. L'espèce à'' ostracisme anticipé par* lequel on en a exclu d'avance quelques anciens membres de l'académie française, est la mesure la plus impolitique que pût dicter l'amour-propre alarmé : cette petite peuplade littéiaire.
jelée dans le vaste pays des sciences , n'est pas la seule nation qu'un sentiment de jalousie contre tout ce qui brille aura exposée aux plus grands dangers.
Au reste , on auroit tort de conclure de tou t ceci , que je veux donner l'avantage aux sciences sur les lettres : s'il faut faire ma profession de foi , j'eslime beaucoup plus un grand poète qu'un grand géomètre; mais j'énonce un fait incontestable , et je tire la conséquence de ce laitj c'est que les savans étant en grande majorité dans l'Institut , s'y présentant avec un appareil plus imposant, y jouissant d'une suj)ériorité de mérite qui n'est que trop évidente , doivent nécessairement y exercer la plus grande influence, comme dans le système du monde les corps les plus gros et les plus puissaus attirent les plus foibles et les plus petits, et les euLi'aînent dans leui- orbite.
Cette influence , en raison directe du nombre et du mérile, se retrouve également marquée dans les instituts et les athénées des départemens : je n'en citerai qu'un seul exemple ; l'atliénée de Lyon , qui d'ailleui-s compte parmi ses membres des littérateurs très-estimables, vient de proposer pour sujet du prix de poésie, la question de savoir quelle est l'mjluence des 71021— veaux romans sur les mœurs; question fort belle, mais qu'il faudroit proposer tout au plus aux orateurs , et qui ne sauroit être bien traitée en vers. N'est-il pas visible que cette question a été inspirée et dictée par l'esprit philosophique qui domine dans la société , et que cette société a ici confondu les genres ; confusion qui doit nécessairement être le résultat du mélange des savans et des philosophes proprement dits avec les gens de lettres, 4iUrlout quand ces derniers forment le plus petit nom-
bre : car enfin, quoique le sujet soit proposé par une classe parliculière , c'est le corps entier qui donne le prix^ et il est impossible que cette idée n'influe pas sur le choix des matières , et même sur la décision des juges du concours : il faut des yers pensés pour les penseurs ^ des vers un peu métaphysiques pour les idéologues j et si Ton peut y faire entrer quek[ue niélaphoi'e tirée de la statique ou de la dinajnique , ou quelque terme de géométrie et d'algèbre, cela n'en sera que mieux; cela plaii'a aux algébrisles ; cela fera sourire les géomètres : c'estainsique nous avons vu , dans les derniers jours de l'académie française, l'éloquence et la poésie se corrompre et s'altérer delà manière la plus sensible par l'ascendant que les sciences avoient pris dans cette illustre compagnie, qui a rendu tant de services à la langue française et aux lettres. N'en doutons point , rien n'est plus redoutable pour l'éloquence et la poésie , que le trop grand ascendant de5 sciences; je voudrois pouvoir développer cette vérité dans un plus gi'and détail : je croh'ois possible de la porter jusqu'à l'évidence; mais il me suffira de dire que lorsque les sciences ont acquis un certain degré de perfection , et sont parvenues à obtenir la première place dans l'estime des hommes, les orateurs et les poètes qui ne veulent point paroître au-dessous de leur siècle , et qui sont surtout avides de gloire , ambitionnent la réputation de savans. Qu'ai'rive-t-il de là? Ce qui arrive : c'est qu'au lieu des oinemens que le goût approuve , et que fournit la nature, ils vont chercher leurs beautés dans une étude superficielle des sciences , et dans le fatras obscm* et barbai-e des nomenclatures scientifiques; plus ils emploient de ces termes que le vulgaire ignore, plus ils se croient profonds ; et jjIus ils corrompent leur
art, plus ils croient le perfectionner : ainsi Thomas hérissoil son style de mots cmpi-untcs à la géométrie, à l'algèbre, à la physique, à la chimie, pom^ plaire aux savans et aux mathématiciens de l'académie française , t?t pour se conformer au goût de son temps. Je n'ignore pas qu'il 3^ a dans la marche de l'esprit humain une impulsion irrésistible; mais quand cette foi-ce progressive peut être nuisible , il faut au moins tâcher de retarder son mouvement; et il me semble que l'organisation actuelle des compagnies savantes est très-pi'opre , au contraire , à l'accélérer.
En eflet, si cette fatale influence des sciences s'est fait sentir, lorsque les chefs de la littérature formoienl un corps à part ; si les barrières élevées entre les différentes académies n'ont pu préserver les lettres de celte espèce de contagion , que sera-ce donc loisque le chaos sera, pour auisi dire, organisé dans le sanctuaire des arts, lors([uetous les genres seront confondus au sein d'une anarchie calculée, lorsque des géomètres, des métaphysiciens, des botanistes pesant, en quelque sorte, sur un petit nombre de gens de letti'es , les forceront à se taire , ou du moins à parler leur langage? On a vu des nations transplantées oublier entièrement la langue de leur patrie, ou n'en plus conserver, après quelques générations, que des sons et des accens à peine reconnoissables. Tel est le sort qui menace la classe de littérature dans le mélange de l'institut : les gens de lettres chercheront nécessaii'ement à se mettre de niveau avec ceux qui sont en plus grand nombre et plus honorés ; ils accorderont la prélélence aux pièces de concours qui seront non les meilleures, mais les plus infectées du jargon scientifique; les roncurrens rivaliseront bientôt à qui sera le plus bar-
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bare; et rinslitiit, avec ses bonnes intentions contrariées par un mauvais plan , finira par perdre entièrement les lettres qu'il ^oudroit régénérer :
Di j talem avertite pestem !
Si donc on a véritablement à cœur de ressusciter et d'encourager parmi nous l'étude delà langue française , la poésie et rélo([uence , le premier moyen qu'on doit employer, c'est de former une institution particulière, uniquement consacrée à la littérature : l'impulsion est donnée aux sciences ; elles fout tous les jours d'ellesmêmes de nouveaux progi'ès, tandis que la littéiature se dégrade tous les jours; c'est elle surtout qui a besoin d'encouragement et d'émulation ; elle est opprimée dans l'Institut j c'est en lui rouvrant un temple particulier, qu'on remettra son culte en honneur. C'est elle qui doit chanter les douceurs de la paix , et immortaliser les exploits de la guerre. Alexandre, élevé par le plus grand philosophe de son siècle , et peut-être de tous les siècles, au milieu de l'appareil des sciences , pleurolt sui' le tomheau d'Achille, et l'appeloit heureux , parce qu'Homèie l'a voit célébré. O larmes à jamais honorables pour les letties ! Ce héros avoit des philosophes à sa suite : il en rencontroit sur tous ses pas , et jusque dans l'hide ; mai.'» il ne trou voit nulle part un Homère.
Lettres de madame de Sévigné ^ par M. l'abbé DE Yauxelles.
II novembre.
On seroit tenté de croire qu'il existe anjourd'liui entre les plus gens de bien et les meilleurs esprits , une espèce d'émulation pour reproduire les ouviages du grand siècle, pour réhabiliter ces écrivains qu'une orgueilleuse philosophie a voulu dégrader , et pour nous apprendre XI mieux sentir leur mérite , à luieux apprécier leur gloire. C'est , en effet , le seul moyen de nous consoler de la stérilité actuelle de notre littérature, et même de la féconder de nouveau , si tous les germes de la vie ne sont pas encore étouffés dans son sein : nous ressemblons à ces imprudens qui se sont ruinés dans les délices , le luxe et la mollesse , et qu'une meilleure réflexion l'amène au champ de leurs pères , pour interroger la source de leurs richesses primitives, et travailler à rétablir leur fortune délabrée ; le trésor de la littérature ne présente plus aujourd'hui qu'un vide affreux; c'est aux ouvi^ages anciens qu'il faut recourir pour le combler, et ce sont ces mêmes ouvrages , remis en honneur et cultivés avec de nouveaux soins , qui pouiTont , dans une génération plus heureuse et plus sage , préparer et faire ëclore de nouveaux fruits. Ce n'est pas assurément qu'il ne paroisse aujourd'hui autant et plus de livres que jamais : dans aucun temps la manie d'écrire et d'imprimer ne fut poussée plus loin ; mais quels livres^ grand Dieu 1 on diroit que leurs auteurs ne les composent que pour mieux
prouver le besoin que nous avons d'une régériéralion totale ; et cette régénéi-ation nécessaire, si elle est possible encore, ne sauroit être que le résultat d'un retour sincère vers l'étude réfléchie des grands modèles : c'est en apprenant à goi\ter , à chérir les ouvrages du siècle de Loui^ XIV, que nous pourrons aspirer encore à la gloire des lettres , tant il est de la nature de cet heureux siècle d'étendre ses bienfaits sUr tous les âges , et d'èli-e utile même aux ingi^ats !
11 faut donc rendre grâces à l'écrivain qui , après nous avoir remis entre les mains un des meilleurs ouvrages de Fénélon , vient encore de nous donner les Lettres de madame de Sévigné , enrichies de réflexions telles qu'une longue expérience pouvoit seule les inspirer , et qu'une gi-ande habitude des anciens usages pouvoit seule en dicter l'expression convenable : il semble qu'd ne restoit plus rien à dire sur ces lettres channantes , si souvent analysées et commentées ; plusieurs littérateurs du goût le plus délicat se sont étudiés à nous faire sentir toute rétendue de ce mérite si rare et si singulier d'une mère qui produit des chefs-d'œuvre , et qui s'immortalise en écrivant à sa fille avec abandon ; à la suite de ces écrivains , M. l'abbé de Vauxelles a su faire encore une ample et brillante récolte dans ce champ qui paroissoit entièrement moissonné; il s'étonne lui-même , avec cette politesse qui fait pardonner les torts de la supériorité, d'avoir encore quelque o|;)servation à placer, après ceux qui l'ont pi'écédé ; mais il remarque que leur but et le sien sont un peu difTérens ; on n'a voulu j usqu'ici que confirmer à madame de Sévigné Féloge d'avoii" excellé dans le style épistolaire : « J'examine de plus, « dit-il, pourquoi il lui fut donné d'y exceller; on a 1. j5
« prouvé un fait très^vrai dont j'essaie de développer « les causes 5 c'est pour cela que j'ai observé sonsièele y « sa position , ses amis , certaines opinions qui ont plus « occupé son esprit : tout cela infliie sur les qualités du « style. )>
Et en effet , tout est apprécié , tout est peint à grands traits dans^ cette excellente piéface : c'est un vaste tableau dont madame de Sévigné n'est que la figure principale ^ et qui présente à l'imagination , je dirois presque aux yeux , tout ce qui entouroit cette femme célèbre , tout ce qui avoit quelque i apport avec son genre de mérite, avec ses goiits, ses inclin:.tions , ses sentimeus , dans le siècle le plus poli et le plus brillant qui fût jamais 5 Balzac et VoitUi'e, d'abord si resplendissans, puis éclipsés ensuite, se cachent dans la bordure, et ne sont jugés qu'en passent; madame de Coulanges , distinguée elle-même dans le genre épistolaire , et cousine de madame de Sé- ■Vigné ; le finneux Bussy-Rabutin , écrivain très— pur et médisant détestable; M. de Coulanges , dont la mémoii e a survécu assez long-temps , non-seulement au siècle de Louis XIV, mais à la régence, et maintenant tout-à-fa It oublié 5 M. de La EocKefoucault, dont la finesse concise eontrastoit avec l'aimable abandon , et les épanehemens intarissables de madame de Sévigné j madame de La Fayette, dont l'élégance réservée ne formoit pas une opposition moins remarquable avec les élans et la liberté de cette imagination si vive , si féconde et si variée. Que dirai- je ? et Corbinelli , et le bon vieux abbé de Coulanges , et ce qui se passoit à l'hôtel de Chaulnes et à l'hôtel de Carnavalet, et dans tous ces lieux qu'on croit avoir habités , quand on a lu les lettres de madame de Sévigné, comme Diderot disoit qu'il connoissoit la mai-
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son des tîarlowe : tout est représenté , caractérisé avec une précision piquante et pittoresque , accompagné d'une richesse de pensées et de réflexions ^ qui étonne et qui cliarme à la fois.
On -pense bien que madame de Grignan n'est pas oubliée dans celte peinture; mais s'il faut dire lîion opi— liiou , je crois qu'elle est un peu trop sacrifiée au désir de £iire valoir et de faire ressortir toutes les vertus de sai mère : c'est peut-être un artifice du peintre; mais cet artifice me paroît nuire à la vérité ; je sais qu'elle étoit itn peu guindée dans les hauteurs de son esprit cartésien ; qu'elle s'étoit faite la fille de Descartes ; qu'elle n'estimoit ni Virgile ni Homère / qu'elle dissertoit à perte de vUe sur l'indéfectibilité de la matière, et les négations non conuersibles ; qu'elle eut moins de tendresse dans te cœur et plus d'orgueil dans l'esprit que sa mère; mais faut-il pour cela mettre sur son compte tous les défauts qu'on peut remarquer daris le caractère de tnadame de Sévigné ? Si celle-ci s'abandonne un peu à la Jriédtsarice , si elle s'égaie sur les passe-pieds bretons dé m.ademoiselIe de Kerkaborgne ; si elle trouve queri Bretagne îe prochain est drôle quelquefois , surtout quand il a dîné : si elle trace des poi'traits plaisans de r insupportable mademoiselle Duplessis , l'auteur fait de tout cela un crime à sa fille : c'est elle qui est essentiellement médisante , et qui inspire ce goût à sa mère ; les haines très-féminines de madame de Grignan pàssoient tout entières dans le cœm- de madame de Sévigné, suivant l'éditeur : d'abord je crois que c'est attaêlier beaucoup trop d'importance à quelques petits ti aits de raillerie qui échapperoient j je pense, aux plus saints , s'ils avoient autant d'esprit , et l'esprit aussi gai que ma-
dame de Sévign^; ensuite, pourquoi vouloir reprocher à madame de Grignan le plaisir que pouvoient lui causer ces saillies ingénieuses ? elle se plaisoit à les lire comme madame de Sévigné à les écriie, sans que cela puisse tirer à conséquence ni contre l'une ni contre l'autre : il faut laisser aux éloges académiques cette subtilité qui" ne veut trouver aucun défaut dans le héros du jour, et qui veut tout interpréter.
11 me semble que les portraits de ces deux dames , gravés avi frontispice de cette nouvelle édition , peuvent donner une idée juste de leurs différens caractères; leur ame rae paroît peinle dans leur physionomie : l'une plus ouverte, plus franche , plus expansive ; l'auti'e plus concentrée, plus réfléchie, plus repliée sur elle-même : la première , plus vive , plus riante , phis gi-acieuse à tous ; l'autre, plus froide, plus sévère, et qvielquefois dédaigneuse; la mère plus facile à condescendre, la fille à s'offenser : belles toutes deux ; mais l'une d'un caractère de beauté qui plaira à tout le monde , l'autre d'une physionomie qui ne plaira qu'à quelques-uns. On voit bien que madame de Sévigné croit devoir aimer sa fille sans restriction, et que madame de Grignan regarde cet amour entier et sans réserve comme une dette ; sans doute , le plus grand tort de madame de Grignan est de n'avoir pas aimé sa mère autant qu'elle en étoit aimée ; mais cela étoit impossible ; et en général , cette idée me paroît avoir marqué de trop de prévention les jugemens de l'éditeur sur madame de Grignan : c'est une tache dans un tableau , d'ailleurs si parfait et si pur.
A ces peintures vainées à l'infini succèdent quelquefois des réflexions neuves et profondes que l'auteur tù^e du contraste qu'offrent à ses regards les opinions dit
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siècle actuel, et celles du dernier siècle : il se demande si madame de Sévigné fut une femme passionnée? Puis, il ajoute : « On fait aujourd'hui beaucoup de bruit <( de ce mot, et l'on répète quelquefois , bien au long , « que les passions poussent merveilleusement les voi- « les de notre esprit. Il est l'are, à mon avis, qu'elles « le fassent bien aborder, et le plus souvent elles cau- (' sent son naufrage. Il en est une surtout dont on re- « cherche curieusement , et quelquefois assez ridicule- « ment, l'influence, surtout dans les écrivains. Boileau , « dit-on , ne fut point agité de celle-là , et on remar- « que , en souriant , qu'il ne fut point sensible. Certes , « il le fut beaucoup aux beautés poétiques , et c'est pour « cela que le sensible Racine le reconnut pour juge : « ainsi , le plus sensible des hommes soumit avec suc— « ces son talent à l'homme qui l'étoit le moins j et il « seroit assez bizarre que la passion lui ayant été si <( nécessaire pour produire ses chefs-d'œuvi'e , son ami « n'en ait eu nul besoin pour indiquer la perfection. « Boileau prononçoit sur cette passion , comme Racine « sur l'ambition d'Agrippine, sans la ressentir, et ce- « lui-ci dut beaucoup plus à Euripide, à Virgile, à « Port-Royal même, et à la Bible, qu'à quelques ai"- « deurs passagères que lui inspirèrent des femmes. « Quelle passion , je vous prie , dominoit La Fontaine? « qui dit si bien de lui-même '.je suis cJiose légère, a Chaque vent, pour foible qu'il fût, l'emmenoit tour « à tour, et il chanta presque aussi bien Psyché que
« Jean Lapin et le saint homme de Chat , . .
« Pourquoi donc, de notice temps, a-t-on loué, recom- « mandé, exagéré les passions avec un si violent enu. tljousiasme? Je le dii-ai avec le calme et avec l'inflcxi-
aOQ ANNALES
4( bilité d''un moraliste : c'éloit pour s'y livrer, et sou- « veut pour les feindre ; tout amant a voulu être le jeune « Tf erther, toute femme effrénée, Héloise, »
De .ce ton ferme et élevé d'une morale sévère et grave , il descend avec grâce et sans effort au plus aimable badinage : il est tantôt éloquent , tantôt fami^ lier, et c'est cette variété, cette ricliesse de nuances, et ce style si ondoyant , coinnie (Jit Montaigne, qui rend la lecture de ce petit ouvrage extrêmemerit agréable. L'auteur se détourne souvent de sa route, et on le suit toujours avec plaisir, parce que sa marche, si changeante et si diverse , n'a jamais rien de brusque , de pénible, ni de fatigant; ce sont quelquefois les plus petites circonstances qui lui font naître les plus grandes idées : madanie de Sévigné étoit de la Bourgogne; Bossuet étoit du même pays ; aussitôt voilà un rapprocherment établi : il compare madame de Sévigné à Bossuet ^ et son style s'élève en parlant de l'éloquence du plus bloquent des hommes : « Qui mieux que l'un, dit-il, « a déployé toute la force et la magnificence qui peut « accompagner la parole? Mais voyez comme l'autre a « donné à son style tous les mouvemens qui peuvent « exprimer la grâce! Je dirai plus, elle est quelquefois « subUme, par exemple, au sujet de la mort de Lou- « vois , et dans les louanges de Turenne , comme Bos- (( suet, en retraçant certains souyenirs de ses héros, est « plein de tendresse et d'une parfaite élégance. Il me « semble que quiconque est sensible à l'éloquence, ne « peut pi'ononcer le nom de Bossuet qu'avec une sorte « d'étoniiement respectueux; mais celui de madame « de Sévigné sera toujours répélé avec charnie. » Bientôt il la compare avec La Fontaine ; « Ils produ isolent
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<( chacun leur fruit comme des arbres: il porta des fa— « blés , et fut appelé un fablier; elle, des lettres, et on « n'a d'elle que des lettres. «
C'est ainsi que M. l'abbé de Vauxelles, à l'imitation du modèle qu'il avoit sous les yeux en écrivant, et comme inspiré par l'esprit même de madame de Sévigné, se joue agréablement de son sujet, toujours aisé, toujours facile, et regagnant du côté de la gri4ce, tout ce qu'il semble perdre du côlé de la méthode et de l'ordre : on peut lui appliquer cette pensée si juste et si vraie de Pascal : Quand on voit le style naturel , on est tout étonné et ravii car on s'attendoit de voir un auteur , et on trouve un homme. Partout il converse avec son lecteur, comme madame de Sévigné conversoit avec sa fille : la familiarité ne Tabandonne pas même dans les endroits où il prend l'essor, et cette familiarité ressemble à celle de Bossuet, quand il s'élève jusque dans les cieux, sans perdre de vue son auditoire. Lorsque l'auteur esquisse des caractères , et lorsqu'il trace des pensées , c'est un mélange heureux et naturel du style de La Rochefoucrailt, et de celui de La Bruyère; lorsqu'il badine, c'est à la manière de La Fontaine et de Montaigne , et quelquefois aussi sans s'en apercevoir, et comme à son insu, il emprunte les formes du style de madame de Sévigné, et sa diction en devient uno copie parfaite et frappante; je n'en citerai qu'un seul
exemple « C'est quand elle écrit à sa fille , c'est
« alors surtout qu'elle a toutes les jouissances , toutes *( les doideurs, toute la prévoyance, tous les souvenii^s, « toutes les familiarités , toute la noblesse, et les douces «< rêveries , et les élévations imprévues , les giands traits « de penaée , et tous les genres d'esprit à pi-opos ; elle
« n'en cherche aucun; ils viennent tous aider sa phirae, « et la hâter sans que jamais elle se fatigue. » On ne peut mieux apprécier les lettres de madame de Séyigné, ni la peindre avec un style plus semblable au sien : c'est son langage que parle toujours l'éditeur, ou celui des hommes , qui vivoient de son temps , et autour d'elle.
J'avoue qu'après avoir lu ces réflexions jusqu'à l'avant-dernière page avec le plus vrai plaisir, Je suis affligé d'une pensée désolante qui les termine : il me semble que l'auteur veut trop faire de l'amour extrêine que madame de Sévigné avoit pour sa fille , une accusation ; elle périt, il est vrai, victime de cet amour de mère qui ne connut jamais de bornes, et qui souvent la rendit malheureuse; mais les exemples d'une affection de ce genre aussi profonde, aussi habituelle, soni-ils si communs qu'on doive nous préniunir contre ses dangers? La pen-? sée de M. l'abbé de VauxeUes est vi'aie : « L'alïéctiou la « plus légitime a besoin de se contenir et de se régler ; « si elle remplit trop le cœur, il n'y suffit pas; il ne « peut porter urie passion tout entière, même l'amour « maternel. » Mais l'application est fausse, et la leçon que l'auteur en tij-e me paroît s'éloigner de sa mesure et de sa justesse ordinaire.
J'ai beaucoup cité ; j'aurois cité davantage, si le cadrç de ce joqrnal me l'avoit permis ; mais je ne puis , en finissant, résistera l'envie .de transcrire encore le trait suivant d'une notice sur la vie de madame de Sévigné, composée par le même écrivain , et l'un des ornemens de cette nouvelle édition : « L'annpe 1795 vit profaner « le tombeau de cette femme à jamais célèbre; il esl su- « perflu de dire par quelle révolution; c'est celle qui « renversa tout , insulta à tout , lacéra toutes les images;
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« toutes celles de cette antique famille furent mises en « pièces. On «'arrêta cependant devant celle de madame c< de Sévigné; mais quand on en vint aux tombeaux, « l'inscription de son nom ne garantit pas son cercueil; « il étoit de plomb , objet irrésistible à la basse avidité « de ces monstres. Ils le brisèrent. Ils furent étonnés de i< trouver son corps parfaitement conservé. Mais ce « corps étoit paré d'une robe de soie et d'une ceinture « d'argent. La ceinture pai'ut un objet de pillage; la « robe fut partagée en lambeaux. On dit que quelques- M. uns des témoins en emportèrent par vénération, »