‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 25 sur 39 · XL · texte numérisé non relu

XL

Séance d'ouverture du Ljcée.

Discours cVouvertiire , par M. de Fourcroy. — Poème inédit , de Bernard. — Morceau sur Montesquieu, par M. DE Laharpe. ^ — Epître en vers , par M. Vin-

GÉE.

26 novembre.

Le lycée ressemble à ces climats qui jouissent pendant la moitié de l'année de la présence du soleil , et qui, pendant le reste du tems, demeurent ensevelis dans une obscurité profonde , ou ne sont éclaii'és que par la foible lueur des étoiles : M. de Laharpe est, pour cette société , ce qu'est l'astre du jour pour les peuples qui habitent sous le cercle polaire 5 il la remplit de sa luLuière pendant six mois , et, quand il se retire , elle achève l'année au sein de la nuit la plus épaisse : c'es.t en vain que quelques petits rimeurs , sembl:ibles aiuf insectes phosphoriques , vieuneut y faire briller leuj^

iëlincelles et leurs bluettes : il n'est plus question du lycée, quand M. de Laharpe a cessé d'y paraître; c'est ,à ce professeur célèbre , à ce critique supérieur qu'il doit toute son illustration, toiUesa gloire et tout son éclat.

On devoit s'attendre qu'il prononceroit cette année , comme à l'ordinaire , le discours d'ouverture : c'est un morceau d'apparat qui appartient de di^oit au professeur de belles-lettres : c'est à lui de semer de fleurs l'en-» trée de la carrière; mais M, de Laharpe n'a paiu dans cette séance que comme simple lecteur, entre MM. Fayolle et Yigée ; c'est au style de M. de Fourcroy qu'on a confié le soin et l'honneur de l'inauguration ; et cette espèce d'hommage rendu à la chimie , n'a pas semblé trop déplacé dans un lieu où les regards ne ren-^ contrent de tous côtés que des instrumens de physique, des machines électriques , des récipiens , des creusets , des alambics , et qui , décoré particulièrement d'un immense fourneau , ressemble beaucoup moins au temple des Muses qu'au laboratoire d'un apothicaire : malheureusement pour M. de Fourcroy, il ne s'agissoit point de parler de gaz , à^acides et dépotasse.

Il est impossible de disserter sur tout cela avec plus de grâce , de facilité et d'abondance que M. de Four^ croy : ses cours doivent faire époque dans l'histoire de l'enseignement; peu de démonstrateurs ont paru dans les amphithéâtres avec autant de bonheur et de succès ; nul n'a jamais eu plus de vogue et n'a reçu plus d'applaudissemens ; mais hors de sa science , toute son éloquence l'abandonne ; on ne le reconnoît plus : j'ai vu ce parleur si vanté balbutier péniblement dans nos assemblées politiques, et ce dissertateiu- intarissable dans sa chaire , devenir un vrai Lacédémonieu à la tribune,

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Son discours n'est qu'une espèce de prospectus sec et maigre, écrit d'un style très-incorrect, et qui n'a pas même le mërite d'être fondé sui- des idées bien nettes : il a mal rempli la tâche que lui avoient imposée les directeurs du lycée; ils l'avoient chargé de donner un aperçu du plan qu'ils ont suivi jusqu'à présent, et il a tiMcé un modèle purement idéal qui ne ressemble presqu'en rien à ce qui existe : c'est la manie des pliilosophes de mettre toujours leurs conceptions à la place de la réalité j ils aiment à donner leurs rêves pour des fiiits; où M. de Fourcroy a-t-il pris que le lycée républicain n'a dû qu'à la constance de ses principes et à ' l'iuiiformité de sa méthode d'être resté debout parmi tant d'insiitutions qui ont été renversées? Depuis quand le lycée républicain est-il une institution? Qui est-ce qui l'a jamais considéré comme faisant partie de l'instruction publique? C'est sa nullité même qui Fa sauvé: c'est parce qu'il ne tenoit en rien à tout ce qui a été abattu, qu'il n'a pas été entraîné dans la ruine commune. Ce,s exagérations ont été écoutées comme elles dévoient l'être, sans aucune marque d'approbation; et l'assemblée n'est sortie de l'engourdissement où l'avoit jetée un pareil discours , que pour applaudir une pensée très-juste qui s'est présentée dans cet amas d'hyperboles et d'erreurs : c'est que la littérature est redevable au lycée du meilleur ouvrage de critique que nous ayons; en effet, c'est là toute sa gloire, et elle est encore assez belle : un grand homme suffit pour illusti^er le hameau qui lui a donné naissance.

C'est une bonne fortune aujourd'lmi pour les sociétés littéraires , quand elles peuvent déterrer quelque lambeau posthume d'un poëme inédit : dans une si

grande disette de bons poètes , il est nécessaire que les morts viennent quelquefois aider les vivans; mais il est assez rare que ces découvertes précieuses, dont on fait ordinairement tant de bruit , répondent au zèle des investigateurs , et remplissent l'attente du public ; le morceau de Bernard , lu par M. Fayolle, est un de ces essais que les écrivaiîis doivent garder dans leur porte-feuille, et qu'on ne devroit jamais tirer de leur tombeau j il y a de jolis vers dans ce poéiue, comme on en trouve dans tout ce qu'a écrit l'auteur de V^irt d'aimer ^ on peut y lemarquer, peut-être encore plus que dans ses autres ouvrages , ce mélange du genre erotique et galant et du genre héroïque, qu'il affecta dans presque toutes ses poésies : il s'élève quelquefois ici au ton de l'ode pour i^descendre brusquement au Ion du madrigal; il profite de toute la licence des vers libres et mêlés qu'il emploie, pour rompre à chaque instant la marche des idées et la mesure du jhythme 5 c'est une véritable dithyrambe plutôt qu'un poème régulier. Rousseau, dans ses cantates , a donné le premier exemple de cette variété si favorable aux grands effets ; mais les cantates de Rousseau sont des pièces très-courtes : l'application que Bernard a essayé de faire de celte innovation à un poème de quelque étendue , est absolument fausse et de mauvais goût. Ce morceau auroit peut-être fait plus de plaisir, s'il avoit été mieux secondé par le débit et la déclamation du lecteur : il a semblé long , et d'autant plus long qu'on altendoit M. de Laharpe.

n a paru : j'ai entendu dans le même lycée, il y a cinq ans, la dissertation qu'il a lue dans cette séance; l'auteur y a fait plusieurs changeraens , et Ta enricliie de nouvelles réflexions : son but principal est de prouver

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que Montesquieu ne doit pas être confondu arec ces écrivains ennemis de tout ordie , (jui ont usurpé dans ce siècle le nom depJiilosophes. La fonction du littérateur et du critique sembloit emprunter des ciiconstances actuelles un nouvel éclat et un nouveau caractère de grandeur : il s'est placé , en quelque sorte , en présence des étrangers que la paix rassemble à Paris , et il a sup posé avec raison qu'il leur seroit agréable d'entendi'C parler d'un écrivain , qui , né Français , appartient cependant à toutes les nations par l'autorité de son génie: j'ai trouvé, je dois l'avouer , cet exorde sublime; mais on diroit qu'il est de la destinée du sublime d'être toujours , par quelque endioit , voisin du ridicule : il n'est pas à présumer qu'il y eut déjà beaucoup d'étrangers à la séance ; il faut leur donner le temps de venii", et ne pas apostropher, comme présens , des gens qui sont encore en chemin ; quelques mois plus tard , ce préambule eût été aussi convenable, qu'il est bien imaginé.

Quoi qu'il en soit , M. de Laharpe a jugé Montesquieu comme écrivain et comme pliilosophe , avec cette justesse et cette sagacité qu'on trouve dans les meilleurs morceaux de son Cours de Littérature , et dont on n'ose plus le louer, tant il s'est mis sous ce rapport audessus même de la louange ! il a montré cet esprit sublime qui se jouoit et s'essayoit dans les peintures gracieuses, mais un peu maniérées, du Temple de Gnide, et qui, seinhlahle à un aigle cpii voltige dans un bocage, et s'y trouve trop à l'étroit , se prépare à s'élever jusque dans les cieux , et à ne plus reconnoîlre d'auti-es bornes que celles de l'espace. La pensée, qiii étoit le caractère propre du génie de l'auteui-, se reproduit trop souvent dans cet ouvrage, au préjudice du sentiment:

Montesquieu analyse quelquefois lorsqu'il faut peindre, et montre souvent de la subtilité lorsqu'il faudioit montrer de l'imagination. Les Lettres persannes , autre ouvrage de sa jeimesse, annonçoient déjà les grxindes vues qu'il développa depuis dans V Esprit des Lois; mais ses idées n'a voient point encore acquis toute leur maturité; il ne cherchoit point encore toute sa force dans la force de la raison 5 sous les noms d' Usbeck et de Rica, il Iiasarda quelques paradoxes dangereux, et quelques opinions qui n'étoient qu'un jeu d'esprit; il se montre dans ce rorHan décisif et tranchant ; il étoit jeune. Il se' m.ontre dans ses autres ouvrages e'uxonspect et réservé; il étoit mm'. Le livre intitulé : Des Causes de la grandeur et de la décadence des Romains , est, suivant M. de Laharpe , le clief-d 'œuvre de Montesquieu ; c'estià que la précision de son style répond parfaitement à la justesse et à la profondeur de ses pensées. La Bruyère et La Rochefoucault ( le ci'ilique auroit pu ajouter Saint- Evremout) lui avoient donné le modèle de cette concision vive et piquante qui le caractérise; ratais ils ne ï'avoient appliquée qu'à des idées usuelles et communes , auxquelles elle donne un air de nouveauté. Moniesquietf l'adopta comme le langage propre de ses idées, et l'usage qu'il en fit étoit d'autant plus convenable y-qu'ayant souvent à montrer, dans une seule phrase, les conséquences d'une foule d'observations, il'falloit qu'il égalât, par la rapidité et la brièveté du style, l'étendue et la profondeur de ses vues. Le critique a comparé cet ouvrage avec le livi'e de Tacite «wr les Mœurs des Ger-^ inains. Le sujet qu'a traité Montesquieu est bien auti-ement grand et inàportant : Tacite ne se proposoit que' d'opposer les vertus et les usages d'un peuple simple^

J.iborieiix el piesque sauvage , aux mœurs et aux vices d'un peuple voluptueux, amolli et corrompu; Montesquieu remonte aux sources de cette gi'audeur des Romains , qui étonnèreut et subjuguèrent le monde; et eiï même temps qu'il sondoit les principes de vie qui animoient et développoienl ce vaste corps , il analysoit les poisons rongeurs qui dévoient enfin dissoudre ce colosse effiayant.

M. de Laliaipe a observé que le caractère de perfection qu'on remarque dans l'ouvrage sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Roinains , ne pouvoit pas briller d'im éclat aussi vif dans V Esprit des Lois ^ parce que le sujet, extrêmement compliqué, n'offroit point par lui-même un ensemble aussi net; mais il a renvoyé à l'analyse que M. d'x\lembert a faite de ce dernier ouvrage , ceux qtii prétendent qu'il manque de plan ; il a seulement blâmé le trop grand nombre des divisions et des chapitres souvent morcelés sans raison. Au reste , il a fait voir combien cette politique de Montescjuieu, qui marche toujours à la suite de l'observation, et qui s'appuie toujours sur des faits, est supérieure à celle de ces sophistes , qui ne raisonnent jamais que sur des abstractions ; il a opposé l'ouvrage de IVlontesquieu au Contrat social , plus souvent cité, quoique aussi mal interprété par beaucoup de gens que V Esprit des Lois: Rousseau présente le modèle d'une démocralie, et nous avertit qu'elle n'est faite que pour des anges ; m<ais à quoi bon tracer des plans qui ne peuvent convenir aux hommes pour lesquels on écrit , et qu'il faut renvoyer aux anges, qui n'en ont pas besoin? C'est à ses semblables que ]\Iontesquieu s'adresse , et la mesure du possible est toujours celle de ses vues; Rousseau

24o ANNALES

clierclie à inspirer le fanalisme d'une perfection chimérique , qui porte le trouble dans les esprits et la révolte dans les coeurs j Montesquieu nous appi'end à aimer les lois de notre pays , et c'est là ce qui lui méritera , dans tous les siècles , une place parmi les vrais philosophes.

Il s'en faut beaucoup que tout soit neuf dans ce que M. de Laharpe a dit de Montesquieu; mais il imprime aux idées les plus vulgaii'es le caractère d'une autorité supérieure j parce qu'il s>iit merveilleusement séparer le vrai du faux, qui se mêle toujours plus ou moins aux opinions qui ont le plus de cours , et qui sont le plus généralement adoptées : c'est un grand épurateur d'idées; c'est à lui qu'il appartient de leur donner la marque et le timbre. Je ciierois volontiers à certains littérateurs qui disent quelquefois de fort bonnes choses ', Faites dire celaparM.. de Laharpe !

M. Vigée , qui depuis une vingtaine d'années fait des vers pour les journaux et pour les almanachs, et que je suis toujours tenté de prendre pour un jeune homme , lui a succédé à la tribune; il a lu une Èpître à une daine , le lendemain de sa fête : observez bien que ce n'est pas le jour de sa fête, c'est le lendemain; c'est là le cas de s'écrier : Ses titres ont toujours quelque chose de rare! Cette pièce ressemble aux mille et une bagatelles qu'on lit dans tous les lycées de Pai'is ; le fond des idées est trivial ; la tournure des vers a cette espèce de facilité qu'on n'a pas grand peine , comme dit Rousseau , à donner à des riens : mais M. Vigée débite fort blcir ; chose essentielle .'

LI^TTÉRAIRES. (l8oi.) ail

Tableau des quatre parties du monde.

29 novembre.

La connoissance du globe que nous liabilons , et des peuples qui couvrent et varient sa surface j, est sans contredit une des sciences les plus dignes de tout homme qui rëfléchit ; et c'est un côté par lequel les modernes , si jaloux de la gloire des anciens , l'emportent sur eux sans contestation : les philosophes de la Grèce et de Rome, qui valoient bien les nôtres à beaucoup d'égards, étoient plus ignorans sous ce rapport que le moindre écolier d'aujourd'hui; les sept sages, si vantés parleurs connoissances physiques , connoissolent à peine cette étendue de pays qui forme maintenant la domination du Grand-Turc; le reste de la t^rre étoit pour eux comme s'il n'eût poiiit existé. Les liaisons des Grecs avec les Perses répandirent quelques nourellGS lumières sur les sciences géograpliiques , auxquelles les conquêtes d'Alexandre servirent long-temps de limites 5 les Romains, dans la suite, n'allèrent jamais aussi loin que ce conquérant vers les régions orientales ; et TElbe et l'Irlande furent pour eux , du coté du nord et de l'occident , les bornes du monde : il y a là de quoi inspirer quelque orgueil aux descendans desWelches et des Go.lhs.

Je ne sais cependant si nous avons le droit d'être bien

fiers de ces découvertes , que nous ne devons qu'à im

hasard heureux : à quoi a-t-il teim que le secret de la

boussole ne demeui'ât enseveli pour toujours dans les

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