‹ Annales littéraires (volume 2)Chapitre 26 sur 39 · iG · texte numérisé non relu

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ténèbres, d'où la fortune plutôt que le génie l'a fait soitii'? C'est inême un miracle, qu'il n'y ait pas été replongé avant qu'on en sût faire usage 5 l'ignorance et la baibaiie en retai'dèrent long-temps l'application naturelle ;niais enfin nous étions destinés à parcourir et à reconnoître dans tous les sens cette planète sublunaire où la nature nous à jetés. Quel fruit en avons-nous tiré ?

Il seml)le que la philosophie moderne auroit du profiter beaucoup du nouveau spectacle et des nouvelles vues qui s'ouvi'oient devant elle : une connoissance plus approfondie de la nature de l'homme étoit un des résul-*.. tats qu'on devoit le plus naturellement attendre des dé-couvertes modernes ; mais, au lieu de donner naissance à de nouvelles vérités , elles n'ont engendré que de nouvellés erreurs.

On a voulu tout expliquer par le principe de Vin-', Jluence des cVunats : on a cherché à réduire en système cette variété iiifir.ie d-'S lois , des coutumes , des mœurs , des Tisages : <>}i s'est piqué de rendre raison de tout par Tin seul axiriue ; le.i interprétations ont obscurci les choses qu'on lAchoit d'é lau'cir , et les faits même ont ^té dénaturés ridiculement, ou légèrement adoptés par des écrivains moins jaloux de les bien connoilre , ou de les bien exposer , que de les expliquer ingénieusement.

On est même allé plus loin : on a prétendu que l'état sauvage dans lequel on avoit trouvé les Cannibales et les Missourjs étoit la condition qui convenoit le mieux à Hiorame : on a regardé tous les peuples qui goùtoient les douceurs de la société comme des peuples dénaturés j les barbares et les sauvages n'étoient plus, aux 3^eux du philosophe , dans les forêts du Nouveau-Monde , maisdans ces régions fortunées de l'Eui-ope où les arts , les

sciences , la saine morale , foiment entre les hommes des nœuds lont à la fois si brilluns et si doux^

Mais si les idées des plillosoplies doivent inspirer quelque défiance, les relations des voyageurs ne sont pas beaucoup plus propres à rassui'er les esprits; ils se contredisent les uns les attires : il est même rare qu'ils soient d'accoi^d avec eux-mêmes ; chacun a si rrianièi-e de voir pai-ticulière, et les préjugés, lés opinions, \eé système^ , altèrent plus ou moins les faits auxquels les auteurs ne craignent pas quelquefois de mêler du mei- Teilleux pour donner plus d'attraits à leurs narrations : tout concourut donc à décrier un genre d'ouvrages où le mensonge prenoit trop aisément la place de la vérité 5 et la multitude même des rêlaf ions capable d'effrayer les lecteurs les plus intrépides , et d'encombrer les plus vastes bibliothèques, porta le dégoût à son comble: comment lire , en effet , tant de volumes, qui suffiroient pour occuper la vie entière d'un homme ; et surtout comment y démêler le vrai , toujours confondu avec l'erreur ou la fiction? L'abbé Prévost, qu'aucune entrepi'ise litléraire, quelque hardie ou quelque effrayante qu'elle fût,' ne pouvoit rebuter, essaya de porter la lumière dans ce fatras indigeste, et de resserrer dans de justes limites , les verbeuses divagations des voyageurs. M. çle Laharpea depuis abrégé encore l'ouvi'age de l'abbé Prévost.

Le tableau que nous arinonçons peut être considéré comme un abrégé de l'abrégé fait pai' M. de Laharpe : jl est très-court; mais l'auteur paroit n'avoir rien oublié d'essentiel : il a discuté les faits avec soin, et comparé les autorités avec exactitude ; il a porté l'œil de la cri-

tique dans cette rauUilurle de volumes dont il présente

un extrait fuit bien rédigé.

Il est impossible que cet ou^Tage ait le charme qu'ont naturellement les relations des voyageui's : leurs aventures, les péiils qu'ils ont courus, l'accueil qu'ils ont reçu chez les d.fféreiis peuples; enfin , tout ce qu'on peut appeler la partie lomanesque de leurs récits ne se trouve point dans ce livre ; mais si le plaisir y perd quelque chose, l'instruction y gagne beaucoup : des faits nets et précis , dt^gagés de toutes ces ciiconstances qui appartiennent orduiairement à l'imagination de ceux qui les racontent, une narration claire , des caractèies bien tracés , des peintiu'es sages et vraies , peuvent dédommager amplement des fictions des faiseurs de voyages : en analysant leurs relations avec une judicieuse sévérité, l'auteur a fait de leurs romans diffus une histoire égilement rapide, intéressante et instructive.

La J^ie des Saints y édition de 1801.

29 novembre.

La Vie des Saints ! Annoncer la Vie des Saints! Vous allez vous déshonorer I — Messieurs, vos jugemens sont vifs et tranchans : permettez-nous de n'y plus souscrire qu'à bon escient 5 vous vous êtes trompés quelquefois : si vos erreurs n'ont point toiu'ué au profit de votre pliilosophie, souffrez du moins qu'elles soient utiles à notre instruction 5 continuez, si cela vous convient, à être

LITTÉRAIRES. (luOl.) 245

tlécisifs; mais ne vous attendez plus à nous trouver si dédales.

Eh I pourquoi n'annoncerions-nous pas la T^ie des Saints? C'est le livre des enfuns, s'écrient-ils, c'est le manuel des bonnes femmes, c'est le veni mecum des imbéciles, des sots et des fanatiques. Raisonneurs sublimes, soyons un peu moins prodigues d'épithètes injm-ieuses et de sarcasmes ontrageans : je vous dis , moi, que la Vie des Saints est aussi le livre des philosophes. Etrange assertion ! venons à la preuve.

Si la philosophie conslstoit à se renfermer dans les bornes étroites du moment fugitif où nous existons, si elle ne différoit point de cette humeur chagiine qui porte des esprits durs et hautains à critiquer amèi'Cment tout ce qui les entome, ou s'il falloitla confondre avec cet orgueil qui nous fait prendre le faste de nos pensées pour la mesure de la perfection , elle seroit indigne du beau nom qui la décore. Mais sa destinée e^t plus relevée , ses vues sont plus nobles , et sa tache moins circonscrite : le vrai pMlosophe est celui qui apprend à connoîti'e les hommes , en suivant leur histoire dans tous les siècles ; supérieur aux préjugés du sien , il ne se laisse dominer ni par les railleries des uns , ni par l'enthousiasme des autres; il examine, il pèse, il apprécie ce qu'ils exaltent ou ce qu'ils méprisent , et ne cherche que dans l'autorité de la raison la règle de ses jugemens.

Ainsi, tandis qu'un étourdi, qui se croit un espi-it fort, la tête pleine des prétendus bons mots de Voltaire et des déclamations délirantes de Diderot , invective avec aulant d'ignorance que de passion , contre ce qu'il a[>pelle superstition, erreurs, fanatisme; le vrai sage remonLe dans les siècles , observe les événemens , intenoge

les faits , et suivant la religion chrétienne , depuis sa source jusqu'à nos jours , la considère , au moins , comme le trait le plus mar()unnt de toute l'histoire moderne, si même il ne la regarde pas comme la plus grande merveille que présentent les fastes du genre humain.

Et quel spectacle , en effet , n'offre point à ses yeux la révolution causée dms le monde par l'élahlissement du christianisme ? du sein de l'ignorance, de l'abjection et de la pauvreté sort et s'élève une doctrine nouvelle , qui , malgré les fureurs de la persécution , finit par triompher de l'oi'gneil des philosophes et de l'autorité des princes. L'Evangile, d'abord objet de risée, remporte bientôt sur les éci-its vénérés des Plalon et des Aristote , et la croix, instrument duplus infâme supplice , orne la tête auguste des empereurs; les nations que le nord vomit par torrens, écrasent les Romains qui avoient tout sul)jagué ; des barbares font la loi aux maîtres du monde , et recomposent, pour ainsi dire, rEui'ope dont ils se disputoient les ruines ; la morale chrétienne qui avo t triomphé de la politesse dédaigneuse des peuples les plus savans et les mieux civilisés , triomphe encore de la férocité sauvage de ces enfans de la nature : elle adoucit levn- humeur dure et farouche, amollit ^i fléchit ces caractèree de fer, coin bf^ sous son joug li tête superbe du Sicambre intraitable , forme le lien commun de tant de peuples, qvii n'en étoient pas moins divers, quoique nous nous pi lisions à les confondre sous la même dénomination, et devient le vériLible fondement de eette grande lépublique eiiropéenne, qui, g<mver— née par des rois dans .chacune de ses parties, ma's lomv nant uutoui du même centre, reconnut enfin pour son

clief un foible prêtre , armé du seul nom de Dieu. Il me semble que de pareils événemens , envisages seulement sous le rapport philosoplilque , ne sont pas indignes des méditations de tout homme qui veut réfléchir sur les destinées de ses semblables.

Poursuivons : pendant qu'une morale supérieure à celle de FAcadémie et du Portique s'établit, un nouvel ordre de vertus se développe. Qu'Athènes vante son Codrus , qui se dévoue noblement pour le salut de ses sujets; que Eome soit fière de son Scévola, de sa délie, de son Décius ; je consens à admirer ces miracles du patriotisme ; je sais qu'il y a eu dans tous les temps des mortels généreux qui ont honoré l'humanité ; mais voudra-t-on comparer quelques exemples d'un dévouement rare et sublime avec cette vie perpétuellement dévouée et sacrifiée des premiers chrétiens, toujours placés entre les avanies et les tortures, entre l'outrage et les douleurs , entre le mépris des peuples, et les fouets des bourreaux? Les Héraclides menacent l'Attique, le roi d'Athènes s'élance dans les bataillons ennemis, et péril ; un gouffre s'ouvre au milieu de Rome , Décius s'y précipite; que la postérité leur applaudisse dans tous les siècles; mais à quels yeux féroces le martyre des Machabées n'a-t-il pas arraché des larmes? Quel trait aussi pénétrant dans toute l'histoire des païens? Qui ne remarque ici un caractère de supériorité? Non, le patriotisme ne se inontra jamais si touchant et si noble.

Dites le fanatisme, s'écriera quelqu'un I Sophiste orgueilleux, appelez donc aussi fanatisme tout ce que vous admirez le plus chez les peuples anciens : appelez fanatisme la constance de ces femmes de Sparte, dont Pousseau a fait un si grand éloge , parce qu'elles se ré-

jouissoient de la mort de leurs fils tués au cliamp de bataille, et voyolent, d'un œil sec, leurs enfaus expirer sous les verges en l'honneur de Diane; taxez de fanatisme les plus grands hommes de la Grèce et de l'Italie qui savoient souffrir sans se plaindre et l'exil et la mort; accusez aussi de fanalisme ces illustres victimes de l'honneur, un Eustache de Saint-Pierre, un Bayard, mi chevalier d'Assas. Mais que dis-je! c'est au conti-aire le christianisme qui a détruit le fanatisme en possession d'ensanglanter la terre, de tout temps, depuis Agamemnon, qui sacrifioltsa fille en Aulide, jusqu'aux prêtres carthaginois et aux druides qui unmoloient des hommes à leurs barbares divinités. Non , les grands hommes que le chrétien honore , n'étoient point des fanatiques : ne cherchons pas cà d('grader leur vertu sublime par de flétrissantes dénominations; gens sensés, de quelque opinion que vous soyez d'ailleurs, je vous en atteste: vous ne voyez en eux que les premiers et les plus grands de tous les philosophes.

Certes, j'aiine bien autant lire la F^ie des Saints que l'histoire des sophistes de l'antiquité; et l'ouvrage de Ruinard est au moins aussi précieux pour moi que celui de Diogène Laëice : qu'Arislippe , Zenon , Epicure , avec leuj's inintelligibles systèmes et leurs interminables discours, me paroissent petits en comparaison de ces hommes, qui, tous traçant une marche uniforme et prêchant un dogme invariable, savoient donner à la fois le précepte et l'exemple, et qui montroient en eux les vertus qu'ils conseilloient aux autres I Je sais que quelques-uns ont porté, humainement parlant, le zèle de la religion et l'amour de la perfection jusqu'à des excès qui effarouchent l'esprit; mais encore est-il vrai

que la pliilosopliie ancienne est tombée dans des excès non moins étranges : philosophe à la mode, tu te moques de Siméon Slillte sur sa colonne j mais, dis-moi, lui préférerois-tu Diogène dans son tonneau ?

S'il est une histoire humiliante pour la raison humaine, et qu'on doive véritablement renvoyer aux foibles et aux unbéciles, c'est celle des philosophes anciens; on y ajoutera peut-être un jour celle des philosophes modei'nes : quel délh-e perpétuel! que de folies accumulées les unes sm* les autres! quelle insuj)portable affectation ! quelles prétentions ridicules ! quelle morgue puérile! quel charlatanisme révoltant! L'un se jette d:ms l'Etna pour s'immortaliser , et laisse ses pantoufles au pied de la montagne; l'autre veut nous persuader que la goutte ne lui fait pas de mal; un troisième, qui vivoit trois ou quatre siècles après Priam, nous assure qu'il a assisté au siège de Troie; enfin, le plus sage de tous prétend qu'il a un génie qui Ipi parle à l'oreille, et qui lui donne certains conseils : je crois que ce sont bien là des contes d'enfans ou de vieilles femmes, de véritables balivernes indignes de l'attention de tout homme raisonnable.

Mais les miracles de saints? Eh bien! messieurs, les mh'acles? Il en est sans doute qu'une pieuse crédulité a imaginés; mais que s'ensuit— il? Lisez- vous moins Plu— tarque, paixe qu'il vous fait souvent des contes ridicules? Ne trouvez-vous point des miracles dans Tite- Live, dans Tacite? Les fables absurdes d'Hérodote vous empèchent-elles de profiter de ce qu'il y a d'intéressant et de vrai dans ses liistoires? Vous avez lu et relu cent fois la T^ie de Pythagore , et pourtant vous y voyez qu'il a ressuscité un mort; assurément , c'est là un mi-

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racle; les moines du moyen âge. qui ont quelquefois corrompu k vérité de l'histoire par de pieuses impostures, étoient sans doute assez crédules; mais c'est un défaut qu'ils partagent avec les plus grands écrivains de l'antiquilé : la philosophie du jour crie sans cesse à l'illusion , à l'erreur, au fanatisme; elle auroit eu plus beau jeu il y a deux ou trois mille ans.

Des miracles au moins qu'on ne contestera pas, et qui n'exciteront point la risée, ce sont les vertus de ces héros du christianisme , et les services qu'ils ont rendus à l'humanité : l'esclavage domestique détruit, les lettres conservées , les moeurs adoucies et formées , la vraie morale prêchée à toute la terre , à travers les fatigues et les périls, la civilisation étendue et perfectionnée, les plus beaux exemples à côté des plus belles leçons, la vertu proclamée et pratiquée, les secoui-s de l'inslraction allant au-devant de l'ignorance, les asiles de charité ouverts à la pauvreté, l'inlirmité guérie, l'enfnice allaitée, voilà ce que nous leur devons : au nom des Louis IX, des Charles Borromée, des François-de- Sales, des Vincent-de-Paulc;, quel est le cœur qui ne se sent point ému? quelle est famé qui n'est point pénétrée d'attendrissement et de respect? qui ne seroit curieux de connoître la vie de ces bienfaiteurs du genre humain?

Mais , si tant de gi-andes qualités du coeur me permettoient de songer aux talens de Fesprit, je dirois à ceux qui dédaignent cette histoire : Où trouvez-vous un orateur plus éloquent que saint Jean Chrysostome, un philosophe plus profond que saint Augustin ? Quoi ! vous voulez connoître les détails de la vie de Sociate , et vous négligez l'histoire de l'évêque d'Hyppone 5 vous

suivez Cicéron et D(^mosthènes dans leurs études ; a^ous désirez savoir par quels degiés ils se sont élevés si haut ,* et réloquence d'un saint Chrysostome , d'un saint Basile, d'un saint Grégoire de Nazianze, d'un saint Am- Ibro'ise, ne vous engageroit pas à rechercher les circons^tances et les détails de leur vie ? Quel est donc ce préjugé qui dénature ainsi les choses , et qui vous les rend agréahles ou indifférentes , suivant qu'il s'agit des païens on des chi'étiens? est-ce là ce qu'on appelle philosophie ?

J'avoue que tout n'est pas également saillant dans ces récits ; mais il y a partout un certain charme qui arrête l'esprit : il y règne une variété singulière qui prévient le dégoût , et si j'ose me servir de ce terme , ils offrent une lecture non moins amusante qu'instructive. Qu'un autre rougisse donc, s'il veut, de lire la F7e des Saints , pour moi , je suis au-dessus d'une telle pudeur : je saisis tout ce qui m'intéresse, et lorsque l'utile se trouve joint à l'agi-éahle , le titre du livre , quelque ridiculisé qu'il soit, ne sauroit m'empêcher de le lire et même de le relire. Mais je dois faire observer que ce livre acquiert un nouveau degré d'intérêt, quand on songe au temps dont nous soilons, et aux circonstances où nous sommes placés : tandis que le philosophe poursuivi , comme le chrétien , par ceux qui confondoient tout dans leurs hiconcevables fureurs , cherchoit ses consolations el. ses vertus dans les écrits des Sénèque et des Épiçtète , c'étoit dans les exemples des héros du christianisme que vous puisiez toute votre force , prêtres infortunés , qui portez encore les marques de la persécution ; c'est là que vous trouviez des modèles de courage, de patience, de dévouement, de toutes les dispo-

sitions sublimes qu'exige le malheur ; et c'est encore là t]ue vous apprenez à bénir aujourcriiui la miin puissante qui vous a retirés des terres de l'exil et des horleurs de la mort.

Oui , sans doute , l'époque où nous vivons est une des plus grandes de l'histoire du genre humain : elle doit être à jamais illustre dans les siècles ; mais c'est encore moins par ce continuel enchaînement de victoires toutes plus brillantes les unes que les autres, et par cette paix rendue presque miraculeusement k l'Europe étonnée, au moment où l'on cessoit de l'espérer , que par le rétablissement d'une religion, dont la ruine totale a voit été jurée par ces autres Baltazards et par ces modernes Héliodores. Quel est donc cet édifice qu'un nouveau Cyrus relève aujourd'hui contre tout espoir ? Quels sont ces deux conquérans qui semblent agir de concert , à vingt siècles l'un de l'autre? Puis-je dédaigner un culte que je vois lié à de si grandes choses ? Puis-je mépriser ces héros de la religion et de la vertu , dont les premiers héros du siècle et de la gloire s'honorent d'être les défenseurs et les appuis ?

Séance du Lycée du 9 décembre.

Cours de M. de Laliarpe. — Fontenelle et Lamothe.

12 décembre.

Ce titre a de quoi surprendre : M. de Laharpe a déjà parlé de Lamothe et de Fontenelle en cent endroits de son Cours de Littérature: ou trouve 7 dans les volume*

litt:éraires. (i8oj.) 25.1

qu'il a publiés, des articles ex-professo sur ces deux auteurs. Comment se fait-il qu'il revienne ainsi sur ses pas? C'est qu'il n'y a aucun ordre dans son ouvrage: souvent il entame une matière, et Tabandonne sans l'avoir traitée à fond ; il 1 1 reprend ensuite, pour la traitei- sin- de nouveaux frais. En vain répondroit-il qu'il envisage ici Lamotlie et Fou lenelle comme auteurs d'une nouvelle doctrine littéraire; qu'il ne les avoit considérés jusqu'à présent que sous le rapport des divers génies dans les(|uels ils se so;it exercés; qu'il est ici question de Tapprcat-on qu'ils ont faite les premiers de Tespi it pliilosophique aux principes de Li littérature : outre qu'il étoit impossible qu'en parlant de leurs oavjages il ne dît rien de leur systrnie , pourquoi nous présenle-l-il cette année des observations qui trouvoient leur place naturelle dans le cours de l'année dernière, où il a traité des abus de l'esprit pliilosophique.^ Je conviens que c'est lia un moyen inf àllible pour multiplier sans fin les volumes, et pour faire durei* éternellement un couis qui, de cette manière, ne peut jamais tarir; mais rien n'est aussi plus propre à jeter des nuages dans l'esprit des disciples : moi-même qui redouble ma classe cette année, et qui suis vétéran , jVi d'; la peiiïe à suivre le professeur dans ses divagations : il est vrai qu'il y a au lycée des écoliers encore plus anciens que moi, qui ne me paroissent pas s'apercevoir de ce défaut de méthode; ils drvorent courageusement \^s redites et les répétitions ; quelque changement dans la forme leur en impose aisément sur le fond : ils ressemblent à ces gens à qui l'on avoit servi le même mets à dillérentes sauces, êl qui se flattoient d'avoir assisté au festin le plus varié qu'ils eussent jamais vu.

254 Annales

C'est un des avantages les plus précieux de ces sortes de cours, que l'on n'avance jamais, et qu'on reste toujours au même point : ces lectures rapides entrent par une oreille et sortent par l'autre j l'année <remuite on ne se souvient plus de ce qu'on a entendu l'année précédente ; le professeur peut presque sans inconvénient répéter ce qu'il a déjà dit ; il est assuré de trouver des auditeurs tout neii£s , parmi ceux mêmes qui l'ont suivi le plus constamment : je m'amuse quelquefois à considérer certaines figures que i'ai vues au lycée de temps immémorial ; c'est toujours le même mouvement d'admii'ation lorsque le professeur paroît; la même attention lorsqu'il ouvre la boiiclie ; la même expression d'extase lorsqu'il élève le Ion ; le même regard fixe et immobile; la même crainte de perdre une t>eule parole; je me dis alors : Ces personnes-là , qui peut-êtie depuis dix ans n'ont pas manqué une seule leçon de M. de Laliarpe , sont sans doute terriblement fortes sur les principes de la littérature! Mais je suis bien sur pourtant de les retrouver encore l'année qui vient dans la même attitude : ce sont des hommes qui passent leur vie à faire leurs classes, et qui les recommencent toujours, pour ne les- finir jamais. Vraiment, je ne vois puS poui-quoi M. de Laliaipe se feroit un scrupule, non-seulement de leur répéter ce qu'il a déjà dil , mais de leur lire encore ce qu'il a déjà imprimé.

L'amour excessif de la littérature est ordinairement joint à l'excessive mollesse : plus les livres sont communs et plus les lecteurs deviennent rares ; la plupart de ces hommes épris de la passion des letti'es , n'ont pas la force de lire : il iaut qu«- Li voix d'un profe:jseur porte

LITTÉRAIRES. (l8oi.) 2S^\

doucement à leur oreille l'instruction ou même le plaisiv qu'ils ne peuvent plus chercher dans la lecliu'e :

Currilvr ad vocem jucunclam et Carmen amicce Thebaïdos^ lœtamJecU cùm Stacius urbem ^ Promisilejue diem.

Les grands seigneurs avoient autrefois des lecteurs en litre, qui les dispensoient de la peine d^ouvrir un livre lorsque l'ennui les forçoit de recourir à cette ressource ; aujouid'hui nous avons tous des lecteurs dans les lycées; si le nombre de ces merveilleux étaWissemens s'accroît encore, je ne sais trop ce que deviendra l'imprimerie. On a remarqué quelque paît que l'augmentation du nombre des traiteurs, à Paris, annonçoit un relâchement dans les mœurs , les progrès du célibat , et la corruption des familles 5 je crois qu'on peut observer quelque chose de semblable dans la multiplication de ces auberges littéraires qui s'ouvrent de tous cotés : elles an-*n noncentle relâchement des études particulières , l'anéantissement de toute instruction véritable, et couvrent, sous des dehors pompeux et brdlans , les honteux progrès de la barbarie.

L'établissement de ces académies nouvelles tient à l'histoire de nos mœurs : le lycée est un chapitre du tableau de Paris; il n'est pas inutile de le faire connoitre: il y a des gens qui , je crois , y passent leur vie ; on les y trouve à toutes les heures du jour, tantôt dormant auprès du feu dans le grand salon , tantôt parcourant les journaux dans le cabinet de lecture ; car le local de ce temple des Muses est li^ès- vaste, el je n'ai pas besoin de dire que toutes les pièces de l'appartement sont plus ou moins décorées de meubles scientifiques : entrez - vous dans le saloa ? une machine que vous apercevez au pla-

fond, TOUS indique la direction du vent ; c'est une girouette intérieure; et j'ai vu quelquefois tel habitué avoir les yeux fixés sur cette précieuse machine pendant plus d'un quart d'heure. Je ne parle point des coquillages et des métaux sous verre, ni d'une belle tortue parfaitement conservée, qui se présente aux regards des admirateurs. Dans le cabinet de lecture, Tappareil est encore plus imposant : les yeux sont frappés, en entrant, d'une riche batterie d'itistrumens de physique , etsurtout d'un énorme télescope braqué sur son affût j tous ustensiles dont on ne iait jamais usage , et qui ne sont là que pour terrasser d'élonnement le souscripteur éperdu. Tout à coup, un des g.irçons de service parcourt les différentes salles , et crie d'une voix forte : M. de Fourcroy est

arrivé l La leçon de M. de Laharpe commence /...

On se pousse , on se presse dans la chambre où se font les cours, laquelle est encore plus scientifiquement décorée que toutes les autres : bientôt on voit sortir le professeur d'une pièce interdite aux profanes, à peu près comme le prêtre de la sacristie. L'oifice littéraire commence ; et quand on s'est bien rempli d'ijistruction , on revient la digérer à son aise dans les appartemens , où l'on trouve d'ailleurs toutes les commodités possibles , et même tous lés ustensiles qui peuvent servir à autre chose qu'à des expériences de physique; car il ne manque rien au lycée que des lits.

Mais pendant que je m'amuse à faire l'éloge de la classe, je m'aperçois que j'oublie la leçoii du professeur; il est vrai qu'elle n'a rien de bien lemarquable : M. de Laharpe a débuté par un tableau de l'esprit qui régnoit dans la littérature à l'époque de la régence; tableau qu'il a déjà tracé dans son ou^Tage, je ne sais combien-dc fois,

LITTÉRAIRES. (iSoi.) ^bf

et qui d'ailleurs est depuis long-temps un lieu commuii de critique : il a peint cette conspiration de quelques écriyains , qui , désespérant d'atteindre à la gloire des gi^ands poètes du siècle précédent, se liguèrent contre la poésie : il a développé les progrès de cette conspiration , qui s'étendit de proche en proche J ce qui lui a donné lieu de répéter ce qu'il atoit dit précisément dan? la dernière séance sur Montesquieu y qui traitoit de fous tous les poètes , excepté les poètes dramatiques j et ce qu'il a déjà imprimé sur Buffon, qui critiquoit les vers de Racine ; et sur Duclos , qui disoit ^ en parlant des beaux vers : Cela est beau comme de la prose ! et sur Con— dillac , qui analysa si ridiculement quelques vers de Boileau : j'attache sans doute beaucoup de prix aux paroles de M. de Laliarpe ; mais ce qui est dit est dit , et je n'aime point à l'entendre répéter.

Le reste delà leçon est un véritable plaidoyer en forme pour la poésie contre son plus grand déliacteur , La— mothe : l'avocat des Muses a pulvérisé les sophismes de son adversaire avec celte logique vigoureuse qui le distingue , et qu'il aime à déployer : car il n'est point de ces hommes dont parle Horace, qui quelquefois ne montrent leur force qu'à demi j et qui se jouent de ce qu'ils pourroient écraser :

Interdian parcentis viribus atque

E xtenuantis eas consulta.

H ne sait sacrifier aucun de ses avantages : il tombe avec roideui- sur tout ce qui lui résiste. Au reste, nous n'avons eu aujourd'hui que la moitié de la plaidoù^ie J Foutenelle a obtenu l'ajournement à huitaine.

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