IL
19 décembrp.
Dar.s la dernière séance, M. de Laharpe a convaincu Lamollie du crime de lèse-poésie au premier chef; dan& celle-ci, il a repondu à un plaidoyer de Fontenelle, en fjiveur de son ami : l'esprit du défenseur officieux n'a- Voit pas besoin d'être aveuglé par l'amitié pour tomber dans le sophisme et le paradoxe ; il fut lui-même, et de son propie fonds, très-fécond en eiTCurs littéraires; il a beaucoup dogmatisé sur les matières de goût , et presque tout ses piincipes sont des hérésies ; il s'étoit uni avec Lamothe pour saper les fondemens de la saine doctrine : en plaidant la cause de son complice, c'est la sienne propi'e qu'il défend.
On peutregarder cësdeux écrivains comme deuxchefs de sectes : ils voulurent faire , dans la littérature , à peu près la même révolution que Luther et Calvin firent dans un ordre de choses infiniment plus sérieux ; ils essayèrent de secouer le joug de toute autorité; ils prétendirent que chacun, selon ses lumières, pouvoit se forger une doctiine à sa mode , et peser, au poids de sa raison , les réputations les plus vénérées et les traditions les plus anciennes. Ils ne faisoient guère en cela que réchauffer les paradoxes de l'auteur de Peau-d'Ane y déjà réfutés par Boileau ; mais ils sembloient en avoir acquis la propriété par les idées nouvelles qu'ils y mêloienl, et surtout par les giAces piquantes et par la politesse aimable dont ils scivoient les embellir; car Fontenelle et Lamothe furent toujours également éloignés, et du ton bav;.sem'.'nt plaisant de ce PérauU auquel Despréaux fit beaucoi'p trop d'honneur, et de l'einportement fougueux et grossier de ces énergumènes, qui
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Voulurent , de nos jours , parler de litlérature en prophètes et en inspirées : leurs dissertations , généralement si vicieuses pour le fond , sont des modèles pour la forme. Une gravité trop sévèi'e ne convient point aux discussions de litlérature, qui ne peuvent jamais avoir qu'urt degré d'importance fort médiocre : ces deux écrivains savent y répandre une plaisanterie fine et légère, qui adoucit les traits de la dialectique; la véhémence n'est point à sa place dans des sujets si frivoles; ils s'adi-essent toujoui's à l'esprit (ju'ils veulent séduire, et jamais à la passion qu'ils semblent craindre d'émouvoir. Ce fut pourtant dans une circonstance assez gi^ave que Fonteiielle essaya de justifier solennellement la doctrine de son ami et ses propres systèmes : il étoit directeur de lAcadéraie françjiise ; Lamothe venoit de mourir, et il s'agissoit de faire son éloge en repondant au discoui-s de son successeur : l'amitié connue qui lioit Fontenelle à Lamothe, le lieu, le moment, tout sembloit répandre sur l'orateur et sur sa harangue un nouvel intérêt; mai* il entassa tant de sophismes puériles, et tant de subtilités ridicules^ que ces jeux de l'imagination forment un contraste tout-à-fait singulier avec le pathétique de la circonstance. On a de la peine à se figurer que le coeur de Fontenelle soit véritablement ému lorsqu'on voit son esprit s'escrimer avec tant d'agilité en faveur de la plus mauvaise cause : il s'amuse à faire des tours de force sur le tombeau de son ami ; il est plus occupé de soutenir sa gageure que de déplorer la perte qu'il vient de faire.
Ce n'est pas la seule oraison funèbre qui puisse faire rii'e ; mais c'est au moins une des plus gaies.
M. de Laharpe ne l'a pas envisagée sous ce point de Vwe : il s'en est bien gardé; il s'est armé de tout son se-
lieux, et je dois répéter aussi tiès-sérieusement qu'en cela il ne me paroît pas ménager assez ses foi'ces : quel Ion, en effet, prendra-t-il avec Diderot et les hommesde son école , puisqu'il argumente avec tant de fougue contre Fonlenelle et Lamotlie? Je sais que tout ce qui attaque la poésie doit blesser au cœur un poète tel que M. de Laliarpe; mais je crois que les erreurs polie-s et courtoises de ces deux écrivains ne doivent pas être traitées aussi brusquement que les sopbismes arrogans de nos impérieux divimaturges. L'aménité de Fontenelle et de Lamotlie , la gaîté douce qu'ils portent dans îa dispute, semblent exiger le même ton dansleur adversaire : je me repiésente ces deux hommes aimables aux prises avec M. de Laharpe dans une société; il rougit , il pâlit; ses yeux étincellent ; ses cris perçans se font entendre au loin, tandis que ses antagonistes calmes et sereins, et le sourire sur les lèvres, se moquent intérieurement de sa fureur , et finissent pai' céder le champ de bataille à l'ascendant de ses poumons beaucoup plus qu'à la force de ses raisonnemens. C'est conti'e le pathos et les déclamations de nos littérateurs éneigumènes qu'il faut tonner; c'est contre eux qu'il faut déployer cette fou- «Iroyante éloquence; on est alors à deux de jeu r il faut hurler avec les loups.
Le véhément professeur a suivi phrase par phrase le discours de Fontenelle: je tâcherai de rendre le fond de ses réfutations ; je ne me chai'ge pas de traduire son éloquence. J'ai le discoiu's sous les yeux , et je copie :
« M. de Lamotlie n'étoit pas poète , ont dit quelques- « uns, et mille échos l'ont répété. Ce n'étoit pwnt un ((. enthousiasme involontaire qui le saisît , une force di- « vine qui l'agitât , c'éloit seulement une volonté de faire
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« des vers qu'il exécutoit parce qu'il avoit beaucoup d'oii- « prit.» M. de Laharpe a très-bien observé queFontenelle pour déguiser son mauvais raisonnement , commence par s'envelopper dans des métaphores et dans des hyperboles. Ces mots: entlwusiasme inpolontaire , fureur divine , ne sont que des figures qui n'expriment rien de rëel, ou qui du moins exagèrent beaucoup la vérité: on s'est plu à caractériser ainsi l'espèce de chaleur interne qui anime le poète lorsqu'il ti'availle , et qui se répand dans ses productions ; mais on n'a jamais prétendu • sérieusement que cette chaleur, que cette verve suspendit l'usage de la volonté ; elle naît ordinairement dans le poëte, delà profonde méditation d'un sujet qu'il a choisi ti'ès-volontairement et très-librement , qu'il a disposé à loisir et qu'il traite avec force , parce qu'il s^en est rendu le maître. Tous les vrais poètes ont , comme Lamotlie , une volonté défaire des vers, qu'ils exécutent comme lui , mais beaucoup mieux que lui ; la différence consiste en ce qu'ils peuvent ce qu'ils veulent , au lieu que Laraothe veut ce qu'il ne peut pas. // exécutoit sa volonté en ce sens , qu'il arrangeoit des syllabes dans un certain ordre, et suivant un certain rhythmej il faisoit, en ce genre, des ouvrages qui supposoient beaucoup d'esprit, mais qui décéloient en même temps la privation totale du talent poétique; ce n'est point par l'effet d'une inspiration divine et surnaturelle qu'on a l'oreille organisée de manière qu'on ne se contente que des sons les plus doux et les plus mélodieux ; cette heui^euse organisation est un présent de la nature comme toutes les autres facultés qui forment le poète.
Fontenelle continue : « Quoi ! ce qu'il y aura de plus «estimable en nous, sera-ce donc ce qui dépendra le
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<( moins de nous, ce qui agira le plus en nous sans nouss( mêmes , ce qui aura le plus de conformité avec l'ins— i< tinct des animaux? car cet enthousiasme, cette fureur « bien expliqués se réduiront à de véritables instincts. « Les abeilles font un ouvrage bien entendu , à la vérité , « mais admirable seulement en ce qu'elles le font sans « l'avoir médité et sans le connoître. Est-ce là le modèle « que nous devons nous proposer , et serons-nous d'aube tant plus parfaits que nous en approcherons davan- « tage? » 11 faut convenir qu'd y a dans de tels raisonnemens de quoi justifier un peu la gi-andecolèredeM, de Laharpe , suitout quand on songe que c'éloit en pleine académie que l'orateur débiloit de pareilles sornettes. On voit que Fontenelle argumente toujours sur ces mots : enthousiasTne involontaire , fureur divine'^ mais il outre encore dans les conséquences un principe, déjà si faux en lui-même, et qu'il n'a pas pris soin d'cclaircir j en quatre lignes il arrive à comparer le génie qui compose de bonnes odes ou de bonnes ti^agédies, à l'instinct des abeilles qui construisent leurs alvéoles avec une régularité également convenable et constante. Mais , d'abord , la différence essentielle et palpable qui distingue le génie de l'instinct , c'est que l'instinct est toujours uniforme dans ses productions, et le génie toujours varié dans ses oeuvres : les hirondelles font toujours leur nid de la même manière 5 les castors , les abeilles construisent leurs ouvrages sur des plans toujours exactement les mêmes. Peut-on comparer à cela les Fables de Lafontaine ^ par exemple, où l'auteur souvent , dans la mêm(i pièce, a su prendre tous les tons, et qui nf se ressemblent en gé-r néial entre elles que par la conformité nécessaire qui résulte de la nature du genre , et qui doit absolument se
trouver entre les productions d'un même esprit? Peuton dii'e que Corneille, qui a fait des tragédies en si grand nombre et si diverses, avoit un instinct pareil à celui des abeilles qui font cent mille alvéoles très-régulières , il est vrai, mais toutes exactement pareilles? Ce nom de fahlier^ donné à La Fontaine, n'est qu'une plaisanterie ingénieuse : il suffit de lire ses préfaces pour voir qu'il ne faisoit point ses fables comme un figuier produit des figues : il les travailloit beaucoup ; mais il mettoit tout son art, comme ont fiiit les grands écrivains en tout genre, à dérober l'impression du travail; et c'est cet air naturel, et ces gi'dces naïves et faciles, qui ont fait croire qu'elles ne lui coûtoient rien; mais la nature toute seule ne produit jamais des choses si parfliites : le plus heureux génie a besoin des secours de l'élude et de la réflexion.
« Vous ne le croyez pas , messieurs , s'écrie Fonte- « nelle, en répondant toujours à son idée, vous savez « trop qu'il faut du talent naturel pour tout, de l'en- « thousiasme pour la poésie 5 mais qu'il faut en même « temps luie raison qui préside à tout l'omTage, assez « éclairée pour savoir jusqu'où il faut lâcher la main à « l'entliousiasme , et assez ferme pour le retenir quand « il va s'emporter. » Eh ! vraiment oui ; mais qui est-ce qui a jamais dit le contraire ? Où Fontenelle en veut-il venir? 11 semble s'écai'ter de sou sujet. Vous allez voir comment il y rentre.
« Voilà, d!t-il, ce qui rend un grand po'éte si rare; il <( se forme de deux contraû'es heureusement unis dans « un certain point, non pas tout-à-fait indivisible , mais « assez juste. 11 reste un petit espace libre où la diffé- « rencedes goi\ts aura quelque jeu. (Comparaison em- K pruntée à la géométrie pour éclaircir la chose.) On peut
« désirer un peu plus ou un peu moins; mais ceux qui i< n'ont pas le dessein de chicaner le mérite, et qui veu- « lent juger sainement , n'insistent guère sur ce plus ou « sur ce moins qu'ils désireroient, et l'abandonnent, ne « fut-ce qu'à cause de l'impossibilité de l'expliquer. » Ah ! que ce petit raisonnement est précieux et entor^ tillél Essayons de retrouver les idées de M. de Laharpe dans ce labyiinLhe : d'abord il est faux que le génie et la j'aison soient deux contraires; Fontenelle ne doit pas ^'attendre que nous lui accorderons cela : le génie et la raison sont seulement deux qualités différentes; elles sont si peu contraires , qu'il n'y a point de génie là ovi. il n'y a point de raison. L'imagination , par exemple , et le jugement pourroient être appelés des qualités contraires, si l'on vouloit entrer dans ces distinctions métaphysiques, parce que l'une subsiste souvent sans l'autre, et qu'elles semblent se servir mutuellement de contre-poids ; maie- si la raison peut exister sans le génie, le génie est tellement lié avec la raison qu'on ne sauroit les séparer. Au fond, que veut prouver Fontenelle? que Lamothe est un grand poète ; mais voyez l'enchaînement de ses idées ; il commence par avancer qu'un grand poète est très-rare, et il finit par dire implicite^ ment qu'uii graiid poète est très-co?nj7iun ; car c'est la conséquence naturelle qui résulte de l'indulgence qu'il veut qu'on ait sur ce plus ou ce moins , négligé par ceux; qui ne veulent pas chicaner le mérite. A ce compte, et si les grands poètes sont si communs , rien n'empêche qu'on ne mette Fontenelle et Lamotîie du nombre. Ce sera ce plus ou ce moins sur lequel on ne doit pas chicaner, qui fera la différence entre eux et J.-B. Rousseau , et Corneille et Racine. Mais quittons ce plus ou c&
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moins , qui ressemble au charmant quoi qu'on die des Femmes Savantes.
« Je sais que ce qui a le plus nui à M. de Lamotlie, « ajoute Fontenelle, c'est qu'il prenoit souvent ses idées « dans des sources très-éloignées de celle de l'Hypocrène, « dans un fonds peu commun de réflexions fines et déli- « cates, quoique solides; en un mot, car je ne yeux « rien dissimuler, dans la métipliysique même et dans « la philosophie. » Ce n'est pas précisément cela : Lamothe n'a guère traité que des matières de morale, qui sont très-susceptibles d'être embellies par la poésie ; Rousseau a fait quelques odes très-belles sur des sTijets du même genre; Pope a parlé de la nature de l'homme en vers admirables , et Voltaire a imité son exemple avec succès.
« Il a mis beaucoup de raison dans ses ouvrages, j'en « conviens, mais il n'y a pas mis moins de feu , d'élé- « vation, d'agrément, que ceux qui ont le plus brillé « par l'avantage d'avoir mis dans les leurs moins de rai- « son. )) Ne diroit-on pas , à entendre Fontenelle , que ks poètes supérieurs à Lamothe ne l'emportent sur lui que par l'avantage d'avoir rais moins déraison dans leurs vers ? Cela est plaisant ; mais où Fontenelle avoit-il pris qu'il y a moins de raison dans les tragédies de Racine que dans celles de Lamothe , dans les fables de La Fontaine que dans celles de son ami , dans les belles odes de Rousseau que dans les stances dures et froides de l'écrivain , en faveur duquel il accumule tant de sophismes?
11 faut finir, et je suis obligé d'abréger beaucoup cette discussion. Je ne citerai plus qu'une phrase de Fontenelle : « Tout ce qui étoit du ressort de la raison , dit- {( il , éloit du sien; il s'en emparoit avec force, et s'en « rendoit bientôt maître. Combien ces talens particu-
« liers, qui sont des espèces de prisons souvent fort « étroites, d'où le génie ne peut sortir, seroient-ils infé- <( rieurs à celte raison universelle qui contiendroit tous « les talens, et ne seroit assujétie par aucun; qui d'elle- « même ne seroit déterminée à rien , et se porteroit éga- « lement à tout 1 » Cette raison uniperselle qui contiendroit tous les talens , etc. , n'est qu'un mot vide de sens. Quant aux prisons où le génie est renfermé, ce sont des prisons fort belles et fort liouorables : lequel vaut le mieux , s'est écrié M. de Laharpc , de posséder une seule maison , mais agréable et inagnifique , dans laquelle on peut jouir à son aise de toutes les délices de la vie, et dont on peut faire les honneurs à tout le monde; ou d'avoir une douzaine de logemens, tous plus mesquins les uns que les autres, qui ne peuvent procurer que le plaisir d'une variété assez peu piquante , et dont le nombre ne prouve que l'impuissance de se fixer? Cette comparaison , dont je ne puis rendre ici que le fond, a été très-applaudie : en général, je me suis aperçu que cette leçon a été fort goûtée j elle méi'ite , sous beaucoup de rapports , le succès qu'elle a obtenu.
Séance du Lycée du 00 décembre 1801, Fontenelle et Lamothe,