III
I" janvier 1802.
« Quand aura t-il fini? Quand Fontenelle et Laraotlie » feronl-iL> place à d'autres ? » Tel étoit le cri général après cette séance : la diffusion, l'extrême disproportion des différentes parties entre elles , les réfutations minutieuses ou inutiles , sont les défauts qu'on a déjà reprochés souvent au Cours de Léittèraiure , à cet ouvrage si estimable d'ailleurs sous beaucoup de rapports. Le style de M. de Laliarpe est essentiellement prolixe; et celte prolixité naturelle semble croître encore , lorsque l'auteur entreprend de réfuter quelque sophisme : alors il ne fait grâce de rien à son lecteur ou à son auditeur ; les moindres détails ont à ses yeux de l'importance; il pousse le scrupule de la dialectique jusqu'à la superstition , et c'est peut-être l'amour-propre autant que le zèle de la vérité , qui l'enti-aîne au delà des bornes; car la discussion est son triomphe, la controvex^se est son génie : il eût sans doute excellé dans les disputes du barreau , si , comme un critique un peu malin le lui couseilloit jadis , il avoit quitté la profession de poetô
pour celle d'avocat. De celle humeui' belliqueuse , il résulte que quelques articles de son Cours sont beaucoup trop resserrés , et que d'autres s'étendent et se prolongent à l'infini : maigre , sec et décharné dans quelques endroits , il est , dans quelques autres , enflé et bouffi j il glisse légèrement sur des auteui's célèbres : et s'appesantil longuement sur des brochures oubliées, on peut remarquer qu'un demi-volume du Cours de Iji tté rature , qui n'est que ti'op volumineux, est destiné à prouver, contre je ne sais quel fou obscur, que Boileau n^ était pas un scélérat. C'était ce foible de ]M. de Laharpe pour l'argumenlalion , que le rusé Linguet avoit parfaitement saisi : il le tourmentoit jDar des sophismes grotesques, auxquels l'intrépide argumentateur répondoil toujours avec autant de méthode et de gravité, que d'humeur et de dépit : le public , qui s'embarrassoit fort peu du fond de Ja question , s'amusoit de ce spectacle comme d'une véritable scène de comédie ; et M. de Laharpe , toujours monté sur ses argumens , toujours plein de confiance dans la force de sa logique et dans les droits de la vérité , rendoit tout à la fois et sa personne, et sa logique, et la vérité même , ridicules. On a dit qu'il n'y avoit que la raison qui ne fût bonne à rien au thé^ltre ; mais je crois qvie si l'excès de la vertu a pu fournir à Molière le sujet de sa meilleure comédie, il auroit trouvé peut-être, s'il y avoit pensé , la matière d'un autre chef-d'œuvre dans l'excès de la raison même.
Il me semble qu'il fjut prendre son siècle au point où il est parvenu : il faut supposer quelque chose, quand on parle à ses contemporains; autrement on se met dans le cas de rebattre encore ce qui a déjà été rebatluj
LITTÉltAlRES. (lo02.) 26y
c'est le défaut de quelques vieillaids , qui , s'hnaginaiit peut-être que le monde est d'autant plus jeune qu'ils sont plus vieux , tombent et retombent sans cesse dans des discours aussi surannés qu'insipides. Les erreurs de Fontenelle et de Lamolhe , leurs vers, leur prose et leurs sopliismes ont été mis à leur place , depuis plus de soixante années; il aiuoit donc suffi de réduire leur doctrine à quelques points principaux, et d'y opposer avec précision et rapidité les grands principes de l'art: cette méthode expéditive eût abrégé de beaucoup la discussion de ces subtilités qui sont ensevelies et oubliées dans des livres qu'on ne lit plus j car quelque élégante que soit la prose de Lamothe , quelque agi'ément que Fontenelle ait répandu dans ses dissertations littéraii'es, la postérité a lliit justice de leurs systèmes en négligeant leurs ouvrages ^ on peut donc regaider leurs erreurs comme non avenues; et quoique chaque siècle, et même chaque époque ait les siennes, toutefois le temps, qui épure toujours les opinions, assiire infailliblement le triomphe et la gloire de la vérité : le public n'a voit pas attendu les argaunens de M. de Laharpe , pour se moquer des sophismes de Fontenelle; c'étoit de cette donnée qu'il falloit partir; mais le professeur du Lycée a repris la chose ab ovo ; il nous a replacé au temps de la régence; trois séances lui ont à peine suffi pour discuter quelques phrases de ses deux adversaires; sa réfutation est en elle-même très-bonne, c'est-à-dire qu'il a fait crouler avec facilité un édffice vermoulu de vieux paradoxes et de sophismes usés; il a fait jouer toutes ses batteries pom- s'emparer d'une place qui tomboit en ruines, et son triomphe a trop dm'é. Il ne s'est pas montié comme il Fauroit du , supérieur à sa vie-
toiie : il a fait beaucoup trop d'honneur à quelques mauvais raisonnement; et il me paruît avoii- plus dégradé qu'anobli son talent polémique, dans cette lutte inégale et trop prolongée.
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Il faut donc nous résoudre à le retrouver encore dans cette séance, acharné sur quelques lambeaux de Fontenelle j je continuerai à suivre , le livre à la main , la mai'che de ses raisonnemens , dont je ne puis rendre que le fond; car pour ies figurer de rhétoiique dont il les aXorlifiés, je ne me sen.s pas de force à les ti"adu ire.
«Le plus souvent, dit Fontenelle, on est étrange- « ment borné par la nature j on ne sera qu'un bon « poète, c'est déjà être assez réduit; » pas tant, a répondu M. de Laharpe : le lot d'un bo!i poète n'est |xis si méprisable; la nature ne prodigue point le génie poétique; c'est une faveur qu'elle n'accorde qu'à ses élus, et ses élus sont en petit nombre. Qui est-ce jui s'est jamais avisé de plaindre de leur purlage ixn Homère , un Vii'gile , un Racine , un Corneille , un La Fontaine? Ils seroient cent fois plulôt des objets d'envie que de pitié. 11 est vrai que Malherbe disoit qu'il n'es-* timoit pas plus un bon poète qu'un bon jotieur de' quilles; mais celle plaisanterie de Malherbe dvvoii-eile devenir un raisonnement sous la plume d'un grave philosophe ?
« Mais de plus on ne le sera que dans un certauï « genre; li cîianson même en est un où l'on peut se' « trouver i-enfermé. Plndire, dans ses od^s, est luo- « jouis Pindare 5 Ai:aacou toujours Anacréon, et il^
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 27 I
« sont tous deux très-opposts. M. de Lamotlie , après « avoir commencé pai' être Pindare , sut devenir Ana-* « créon, » Ce n'est pas sans raison que Fontenelle met ici en avant la chanson comme un genre dans lequel on peut être circonscrit ; il sait quelle idée nous attachons à ce gem-e , et il n'a pas tenu à lui qu'il ne nommât le genre des Ponts-Neufs au lieu du genre de la chanson. Mais , d'un trait de plume , il place tout à coup Lamolhe au-dessus de Pindare et d'x\nacréon ; le zèle de TamiLié , ou plutôt la haine des anciens, ne pouvoit guère aller plus loin; jusque-là Horace étoit le seul poète qu'on regardât comme ayant réuni et perfectionné la double manière d'Anacréon et de Pindare; il fàlloit que Fontenelle eût bien envie d'exalter Lamotlie , pour lui donner la supériorité sur ces deux poètes , et pour le constituer en état de l'ivalité avec Horace. Entièrement dépourvu de la sensibilité poétique, Lamolhe a réussi dans quelques strophes légères et galantes qui ne s'élèvent guère au-dessus du madrigal; mais outre qu'il a fait très-peu de bonnes strophes, même en ce genre, il n'a jamais eu cette élévation, ce feu, cette verve qui caractérisent proprement l'ode pindarique : ses élans ont toujours un air contraint, parce qu'ils sont le résultat d'un calcul; c'est toujours l'espi^it qui lui dicte ses vers, et jamais l'ame: aussi l'esprit peut quelquefois être assez content de ses combinaisons , mais jamais le cœur ne s'y intéresse : il glace son lecteur, quand il ne Tendort pas; mais comment peut-on comparer aux poètes les plus harmonieux de l'antiquité, un éci'ivain qui sembloit avoir conspné contre le plaisir de l'oreille, qui ne tii-e de son mauvais instrument que les sons les plus durs et les plus décbirans, et dont les
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vers sont composés de syllabes si ennemies les unes des autres, qu'il est presque impossible au lecteur le plus habile d'en prononcer de éuite une douzaine sans hésiter plusieurs fois , et sans éprouver la plus grande fatigue dans les organes de la parole?
(( Il passa au théâtre tragique, et il y fut universel- « lement applaudi dans trois pièces de caractères difFé- « rens : l'histoire du théâtie n'a point d'exemple d'un « succès pareil à celui d'I/iès. » Ce fait est faux : plusieurs pièces avoient eu avant Inès un succès encore plus marqué; V(Edipe de Voltaire avoit été jouée quaranle-cinq fois de suite; Andromaque n'avoit pas été moins bien accueillie du jDublic; mais d'ailleurs que prouve en faveur d'une pièce le nombre des représentations? S'il ne s'agissoit que de les compter, le TunO" cva/e, de Thomas Corneille, seroit la première tragédie du Théâtre Français : Inès est en effet un ouvrage intéressant ; mais il semble que le bonheur même du sujet, et Fart ingénieux avec lequel Lamolhe a su le disposer, n'aient servi qu'à mieux prouver combien il étoit peu poêle; s'il avoit eu quelque étincelle de génie pour les vers , im tel sujet si heureux par lui-même et si bien coml)iné , n'auroit pas manqué de le faire éclater; il falloit être aussi dénué du talent poétique qu^iî l'étolt, pour n'avoir pu tirer de ce fonds un seul couplet passablement versifié; c'est précisément dans cette pièce que son style se montre dans toute sa sécheresse et dans toute sa dureté; Inès est la plus forte pieuye qu'on puisse alléguer contre la thèse de Fontenelle.
<( Un autre théâtre a encore plus souvent occupé le '< même auteur; c'est celui où la musique s'unissant à <i la poésie, la pare quelquefois, et la Lient toujours
LITTÉRAIRES. (i8o2.) 2;;"^
(( dans un rigoureux esclavage. De grands poètes ont « fièrement méprisé ce genre, dont lear génie, trop « roide et trop inflexible, les excluoit j et quand ils ont « voulu prouver que leur mépris ne venoit pas d'inca- « pacité , ils n'ont fait que prouver , par des efforts raal- « lieureux, que c'est un genre ti'ès-difficile : M. de La- « mothe eût été aussi en droit de le mépriser ; mais il a « fait mieuxj il y a beaucoup réussi. » 11 est vrai que Lamotlie a réussi dans ce genre j mais ne remarque-t-on pas ici que Fontenelle est presque disposé à metti'e l'opéra au-dessus de tovisles autres genres? Ceux qui n'ont pu y réussir étoient des génies foicles et inflexibles; il exalte avec une espèce d'erapLase la difficulté de faire un opéra , et l'intérêt personnel entre bien ici pour quelque chose; car c'est la seule partie où, comme poète, il ait obtenu lui-même quelque succès. « Dans d'autres « genres que M. de Lamotlie a embi'assés aussi, il « n'a pas reçu les mêmes applaudissemens : il fit une « Iliade, en suivant seulement le plan général d'Ho- (i mère; et l'on trouva mauvais qu'il touchât au divin « Homère sans l'adorer. » Ce ne sont point les gens sensé^ qui ont pu trouver mauvais qu'il touchât au divin Homère sans l'adorer; mais tous les gens de bon sens et de goût ont trouvé, et ont dû trouver V Iliade de Lamotlie détestable : s'il étoit parvenu à composer un poème plus intéressant que celui d'Homère, il y auroit eu de la folie à ne pas en convenir. Ce n'est pas parce qu'Homère est ancien qu'il est admirable, c'est parce que ses vers portent le sceau d'un grand génie; mais Lamolhe, en voulant corriger V Iliade , n'a réussi qu'à faire du poème le plus liche , le plus varié, le plus majestueux et le plus sublime , l'ouvrage le plus mes- 1, la
tij-^i ANNALES
quin , le plus froid , le plus raisonnablement monotone qu'il y ail peut-être dans aucune langue. Voilà ce qu'on trouva fort mauvais : ceux dont la poésie d'Homère' cliarmoit l'oreille et l'imagination, ne purent se défendre peut-être d'an |)eu d'humeur contre un bel esprit qui osoit censurer leurs plaisirs , et qui, en leur promettant de nouvelles jouissances, vouloit les transporter d'un pays riant et fécond , toujours favorisé des plus douces influences du ciel , et des dons les plus brillans de la nature, sur une plage aride et froide, éternellement couverte de neiges et de frimats , et perpétuellement troublée par le sifflement le plus aigu des vents du nord , et par le rauque fracas des glaçons qui s'entre-lieurtent. Homère demeura vainqueur de ce foible ennemi , de ce Zoïle nouveau , plus perfide et plus adroit que l'ancien ; car le Zoïle de Thrace se contentoit d'attaquer les vers d'Homère ; mais le Zoïle français voulut lui faire parler son langage. Le premier des poètes, malgré les efforts et les ruses de ses ennemis anciens et modei'nes, est toujours resté au sommet du Parnasse , tel que l'a peint notre grand lyrique :
A la source d'IIypocrène,
Homère ouvrant ses raraeanx,
S'ëlève rorame un vieux cliène
Entre de jeunes ormeaux :
Les savantes immortelles,
Tous les jours de fleurs nouvelles
Ont soin do parer son front ;
Et par leur commun suffrage.
Avec elles il partaj^e
Le sceptre du double raont.
' Je supprime quelques détails dans lesquels M. de Laharpe est encore entré, toujours en poussant Fontenelle
Littéraires. (1802.) 575
l'épée dans les reiiis : ces détails ne sont guère que des développemens des principales idées exposées ci-dessu^i Mais lorsque Foulenelle lui a manqué, il s'est jeté sur Tabbé Trublet : on sait que ce pauvre Trublet n'éloit que le singe de LamoLlie et de Fontenelle; le professeur n'a pas eu grande peine à pulvériser les sopliisnies de l'écolier, après avou' anéanti ceux du maître; Trublet n'a guère lait que subtiliser sur les subtilités de ses deux patrons ; Voltaire Ta peint dans ces veis du pauvre diable :
L'abbé Trublel avoit alors la rage
D'être à Paris un petit personnage;
Au peu d'esprit que le bonliomme avoit,
L'esprit d'autrui par supplément servoit;
Il entassoit adage sur adage j
Il oompiloit, Compiloit, cOmpiloit:
On le voyoit sans cesse écrire, écrire,
Ce qu'il avoit jadis entendu direj
n. nous lussoit sans jamais se lasser.
Il me choisit pour l'aider à penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes,
Lûmes beaucoup, et rien n'imaginâmes.
M. de Laliarpe auroit dû mépriser un pareil adversaire; mais il ne s'arrête pas si aisément dans le cours de ses réfutations; il doit nous entretcnii' dans la procliaine séance, des Odes def Lamothe. Puisse-t-il avoii' quelque chose de nouveau à dire sur ce sujet, après tout ce qu'il a dit 1
g. iv,
8 janvier.
M. de Laharpe est à Quintilien et à Boileau ce que- Rolliu et Crëvier sont à Montesquieu et à Tacite : le
rhéteur lallii a fail , en quatre pages , la revue de tous les écrivains de l'antifjuité j il a peint les auteurs comme riiistorien des empeieurs a peint les politiques ; ses portraits sont d'une touche rapide et vigoureuse 5 ils laissent dans l'esprit une impression profonde et durable. Dans les quatre chants d'un poëme très-court , le législateur du Painasse français a embrassé toutes les parties de la littérature : non -seulement il a exposé tous les principes de l'art d'écrire , mais il a défini tous les genres ^ crayonné l'historique de quelques-uns-, caractérisé un assez grand nombre de poètes anciens et modernes, esquissé le tableau des révolutions du goût depuis François; l®"" jusqu'à Louis XIV, et tracé aux auteurs des règles de conduite. On a peine à concevoir comment il a pu lenfermer tant de choses dans un cadre si étroit : et cependant cette extrême brièveté ne dérobe rien à la grâce et à l'agrément : l'auteur de VArt poétlqne est précis sans être sec 5 il a su trouver encore, dans un espace si plein et si resserré, de la place pour les ornemens; voyez, par exemple , le début du quatrième chant : combien l'histoire du médecin Pérault ne donne-t-elle pas de sel et de force à ce précepte, qu'il faut considter son talent avant de s'engager dans la carrière des lelti-es ? Boileau auroit pu énoncer tout simplement cette vérité; et s'il n'avoit pas été supéiieur à la précision même dont il s'étoit fait une loi, iî 'auroit craint de prodiguer tant de vers pour établir une pensée qui ne sembloit pas en exiger plus de (Jtiux ; mais par un artifice merveilleux , cette histoire d'un médecin devenu tout à coup architecte, amène le vers le plus précis peut-être, et le plus fort de tout VArt poétique : ,
So^ez plutôt maçon j- si c'est votre talent.
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 2;
Cet liéinisliche si rapide , si énergique , et qui est resté si proioudénient gravé dans la mémoire de tout le monde : Soyez plutôt jndçon^ auroit paru trop dur et trop grossier, s'il n'avoit été habilement préparé par le récit qui le précède :
Et désormais la rôgle et l'equerre à la main, Laissant de Gallien la science suspecte, De racchant médecin devint bon architecte. Son exemple est pour nous un pre'cepte excellent : Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent, Ouvrier estimé dans un art nécessaire, Qu'écrivain du commun et poète vulgaire.
Je prie qu'on me pardonne cette petite digression siu* un de nos écrivains les plus précis , qui a renfermé dans soixante pages plus d'idées qu'on n^mx trouve dans les vingt volumes du Cours de Littérature : c'est un dédommagement de l'ennui que me cause quelquefois , au lycée , la prolixité de M. de Laliarpe. Je sais qu'on ne pouvoit pas exiger de lui la même plénitude et la même précision : il a travaillé sur un plan qui demandoit plus de détails ; il ne pouvoit offrir à ses disciples une nourriture aussi solide et aussi substantielle. Quiconque se charge d'enseigner en chaire , prend, en quelque sorte , l'engagement d'être un peu long j mais tout a sa mesiu'e et ses bornes.
Il étoit évident qu'après avoir réfuté si longuement les paradoxes de Fontenelleenfavenr de Lamotlie, le professeur devoitse trouver réduit à la nécessité de se répéter, lorsqu'il en viendroit à examiner les ouvrages de ce dernier : pendant trois séances il s'est occupé à prouver que Lamothe n'étoit pas poète \ que pouvoit-il ajouter à cela ,
en parlant de ses odes ? 11 eût étë plus naturel et plu» simple d'opposer à Fonlenelle les poésies mêmes de son ami , et de critiquer les unes en réfutant l'autre , d'autant plus que LamoLhe n'a guère fait que soutenir dans ses vers les mêmes thèses que Fontenelle établit dans sa prose : en effet, dansles trois odesqueM.dcLaliarpevient d'examinei", l'auteui- reproduit les pai'adoxes et les er^ reurs auxquels on a précédemment répondu : l'une tend à montrer que les modernes peuvent l'emporter sur les anciens; l'autre est une satire contre la poésie, et la troisième est une critique d'Homère , à qui elle est ^dressée,
Lamolhe ne faisoit de la prose que pour df'fendre ses vers, eL des vers que pour répéter ce qu'il avoit dit en pi'ose : c'est un Prothée qui semble se jouer de son adversaire; quand il est vaincu sous une forme, il reparoît sous une autre ; quand M. de Lahaipe a mis ie prosateur liors de combat, le poêle se piésente ; mais l'infat'gable professeur ne s'étonne point de toutes ces métamorphoses :
Sed, quanlo ille magis formas se vertet in omnes^ Tanlbf nate, inagis coHten(fe tenacia vincla.
La première ode qui a pour titre : De VEinula-r t/'on , et pour but de déprimer l'antiquité , commence ainsi :
Dépouillons ces respects serviles Que l'on rend aux sièrles passes:
Les Homi'res et les Vir?;iles Peuvent encore être effaces.
Dût l'audace sembler plus vaine Que celle du fils deCliuiène,
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On de l'amoureux Ixion , Il faut, au mépris du vulgaire, Secouer, sage téméraire, Le joug de l'admiration.
Si l'iliforluné i-imeur, qui montre tant d'audace dès son début , s'étoit proposé de prouver que dans quelques geru-es les modernes l'ont emporté sui' les anciens , on n'auroit pu qu'applaudii* à son projet : Boileau a tait im art poélique supérieur à celui d'Horace 5 Racine s'est placé au-dessus d'Euripide dans la tragédie ; l'antiquité ne peut rien opposer à Molière, et La Fontaine n'a point de rivai chez les Grecs et chez les Romains; mais, au lieu de se lenirsagement dans les bornes de la raison et de la vérité, Lamothe commence par se jeter hors de toute mesure: non-seulement il espère que nous surpasserons Homère et Virgile, mais il ne veut pas même qu'on les admire. Le reste de l'ode est digne de ce commencement ; les idées en sont aussi fausses , et les vers encore plus durs 5 en voici quelques exemples :
Fontenelle, par qui l'églogue, Etale de nouveaux appas, Toi que dans le fin dialogue Lucien même n'atteint pas.
Tout le firmament se décèle
A nos regards ambitieux,
Et mieux que l'art des Zoroastres
Nous semblons contraindre les astres
A venir jusques sous nos jeux.
L'ode sur Venthousiasme n'est guère qu'une espèce de parodie de cet heureux délire et de ce beau désordre
28o ANNALES
qui, dans les chants des vrais poêles, est un effet de l'art; on avoit reproché à Lamothe de garder dans ses vers une méthode troja symétrique ; il a voulu prouver qu'il pouvoit contrefaire l'inspiration :
L'exemple n'a pu me séduire;
J'ai craint de me laisser conduire
Au f^rë d'un transport indiscret; '
La raison me servoit de phare ;
Msis puisqu'on veut rjue je m'égare,
Viens m'en apprendre le secret.
Rien n'est plaisant comme ce vers :
Mais puisqu'on veut que je m'égare.
11 s'égare^ en effet, dans toute la pièce, de la manière la plus comique ; mais , immédiatement après cette réflexion sur la nécessité de s'égarer^ il s'écrie :
Je sens qu'une ivresse soudaine Me fi-appe, me saisit, m'entraîne :
Qu'elle m'offre d'objets divers!
Ah, quelle ivresse! on ne peut guère comparer à cela qu'un endroit de Fléchier, où l'orateur, après civotr accumulé une vingtaine d'antithèses fort brillantes et fort bien compassées sur la mort de Turenne , s'écrie à peu près du même ton que Lamothe ; Je me trouble, Messieurs ^ Turenne meurt, etc. En général , Lamothe qui se moquoit de ce qu'on appelle l'enthousiasme poétique est plus prodigue qu'aucun autre de ces formules : Que vois-je? Quel transport me saisit? Que sens-je? et il est évident qu'il ne sent jamais rien. 11 est
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 281
vrai qu'il a toujours soin , à la fin de chacune de ses odes , de demander excuse pour l'emportement auquel il s'est livré, ce qui a fait dire à J.-B. Rousseau:
Nous avons vu presque durant deux lustres, Le Pinde en proie à do petits illustres, Qui traduisant Senèque en madrii^aux.
Et rebattant des sons toujours égaux, Fous de sang-froid , s'ecrioicnl : Je mèa^ai-e! Pardon, fuessieurs. J'imite trop Pindare ; Et supplicient le lecteur morfondu.
De pardonner à leur feu prétendu.
Lamollie ne s'est point contenté de mettre a la tête de sa traduction de V Iliade, une préface où il veut prouver qu'Homère n'a pas le sens commun j il a encore adressé à ce père de la poésie une ode dans laquelle il l'introduit lui-même dictant à son traducteur les changemens qu'il faut faire à son ouvrage. Voici comment Homère parle à Lamothe :
Homme, j'eus l'tiumaine foiblesse :
Un encens superstitieux, Au lieu de m'honorer me blesse; Clioisis, tout n'est pas précieux.
Prends mes liardiesses sensées; Et du fond vif de mes pensées, Songe toujours à t'appuyer :
Du reste je te rends le maître ; A quelque prix que ce puisse être, Sauve-moi l'afiVont d'ennuyer.
Homère critique ensuite son Iliade , et supplie Lamothe de vouloir bien le réhabiliter aux yeux des modernes, en corrigeant ce poème. Cette ode est une véritable scène de comédie , en vers de la dureté la plus parfaite :
Ne borne pas la ressemblance 'A (les traits stériles et sets :
Rends ce nombre, cette cadence Dont jadis je charmai les Grecs.
Ces quatre lignes , si agréables à l'oreille , prouvent qu'Homère ne pouvoit mieux s'adresser qu'à Laraolhe pour faire rendre en français l'haimonie dont jadis il clianna les Grecs.
Le professeur continuera , dans la prochaine séance, l'examen des odes de Lamotlie : il faut espérer pourtant qu'il nous fera grâce de quelques-miesj car elles sont au nombre de plus de quatre-vingts , soit pindariques , «oit anacréon tiques.
L'Art de perfectionner les hommes au moral et au phjsujite , par M. Millot.
9 janvier.
Le premier fou qui parvient à entasser des rêveries €t des absurdités dans vm volume qu'il appelle un livre , peut donc les mettre sans ol)stacle sous la protection des autorités les plus respectables ! telle es^la réflexion qui s'est présentée à mon esprit, lorsque j'ai vu recevoir l'hommage et oi-donner la mention honorable de i'ouvrage de M. Millot sur V Art de perfectionner les
LITTÉRAIRES. (l8o2.) 285
hommes au moral et au physique. En effet , ce livre , qui a été précédé de celui sur VArt de procréer les sexes à volonté , n'est pas indigne de son aîné : on a pu voir pai* le compte qui en a été rendu dans ce journal, jusqu'où l'auteur pousse le délire de l'imagination. S'il avoit eu pour but de ridiculiser la doctrine d'Helvétius en exagérant ses principes , il faudroit applaudir à son ouvrage, comme à une caricatui-e très-piquante, comme à une véritable parodie du système imaginé par l'auteur du livi-e De l'Esprit^ mais c'est très-sérieusement que M. Millot nous révèle le précieux secret de faire pencher à notre gré la balance de la nature en faveur de l'un des deux sex.es , et c'est avec la même gravité qu'il nous fournit une méthode sûre pour multiplier les grands hommes.
Nous nous moquons de ces temps d'ignorance et de barbarie où le grand et le petit Albert publioient , avec l'admiration générale , leurs spéculations profondes sur les influences de la lune , sur les conjonctions des planètes , sur les jours où l'on doit se purger ou se faire saigner , sur ceux où il est bon de se couper les ongles ou les cheveux , enfin sur mille autres secrets , quipiquoient la curiosité des jeunes filles, et qui étoient gravement réservés aux gens mariés ; mais sommes-nous en droit de rire de nos pères , nous qui avons cru aux oracles de Cagliostro , qui avons couru au baquet de Mesmer , qui admirons encore aujourd'hui les voyages de long cours de M. Garnerin, muni de passe-ports en règle, et qui voyons une de nos premières autorités recevoir solennellement, et proclamer devant toute l'Europe l'ou-» vrage de M. Millot, sur VArt de multiplier les grands hommes ? Quel est donc ce progrès des lumières dont
Î10U.S nous vantons , et à quel degré sorames-noiis par- Venus dans l'échelle de cette perfectibilité indéfinie siu' laquelle nous fondons tant d'espérances? Nos médecins , il est vrai, ne portent plus le rabat, la robe et le grand chapeau , mais nous n'en sommes pas moins encore les dupes des charlatans ; les influences de la lune ont perdu de leur crédit, mais le magnétisme animal les a remplacées ; nous avons maintenant l'esprit assez fort jjour nous couper les ongles sans consulter l'almaHach , mais combien de femmes et même combien d'hommes ont déjà lu avec quelque confiance VArt de procréer les sexes à polo?iLé !
Il faut, dit-on , encourager les découvertes : soit; mais faut-il sanctionner les erreurs nuisibles ? Laissons M. Garnerin amuser un public enfant avec ce joujou des balons ; c'est du moins un spectacle innocent ; et si ses essais sont périlleux, le danger est ici personnel; mais lorsque M. Millot appelle tout un peuple à l'exécution de ses théories sur la procréation des sexes, lorsqu'il provoque toute.s les imaginations foibles ou déréglées à des expériences dont Thonnêteté publique s'alarme et rougit , est-ce parmi les savans qu'il faut le ranger ou parmi les corrupteurs ? Faut il le regarder comme un élève d'Hypocrate, ou comme un disciple de l'Arétin?
En effet, quand les livres de ce genre n'auroient que l'inconvénient de répandre et d'accréditer des erreurs de physique , ils seroient encore en contradiction avec l'esprit et les prétentions d'im siècle qui cherche à éclairer le peuple par tous les moyens possibles , qui se sert delà fantasmagorie de M. Robertson pour lui expliquer les apparitions et certains miracles , et qui semble même compter sur les découvertes du gah>anisnie pour ré-
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panclre le plus grand jour sur quelques faits qui paroîssent embarrassans j mais ils ont, je crois, des inconvéniens plus graves, et ce n'ëtoit pas sans raison que nos bons aïeux écartoient avec tant de soin des maius de la jeunesse les fameux traités des Albert : ils savoient que ces ouvrages, d'autant plus dangereux qu'ils le paroissent moins , pouvoient nuire beaucoup aux mœurs. Sous la ti'onipeuse a})parence du savoir et de l'instruction , la coi-ruption y dresse des pièges inévitables : l'intention de l'auteur peut être droite et pure , mais l'effet du livre est toujours pernicieux ; chacun y puise ce qu<il y cherche, et les imaginations licencieuses savent bien faire leur profit de ce qui leur convient; c'est ce que M. de Bufïbn a parfaitement senti ; voyez coinme il invoque la décence et la pudeur , lorsqu'il soulève le voile sacré qui couvre les mystères de la nature ; ce n'est point un Actéon qui porte des regards indiscrets et téméraires sur des nudités mystérieuses et dangereuses ; c'est un pontife qui révèle avec retenue et gravité les secrets qu'il lui a été donné de connoîlre. Son exemple est la leçon de tous ceux qui veulent écrù*e sur ces matières : j'en atteste les personnes qui ont pu observer les ravages causés par quelques livres de médecine, tels que le Tableau de V ylmour conjugal , deVenetle; l'ouvrage intitulé: De VHoinme et de la Femme , et même les traités de Tissot, composés d'ailleurs dans de si bonnes vues; je ne crains pas d'avancer que les Contes de La Fontaine et de Grécourty que la Pucelle de Voltaire , n'ont pas fait plus de mal.
Annoncez un livre qui ait quelque rapport à l'union des sexes , et vous êtes assuré d'en avoir x\n grand débit: d'où vient cela? Ciwez-vous que ce soit l'amour pur
de la science qui fasse courir après cet otiTrage ? Non ; c'est une cuxùosité libertine qui sait bien qu'elle y trou-' vera un aliment : peu importe que le fond soit faux ou vrai, solide ou chimérique, on suppose que les accessoires seront piquans , quelcs détails offriront des tableaux propres à piquer et à réveiller l'inirigination. Ces jeunes époux qui lisent VArt de procréer les sexes , peuvent bien se moquer du maître qui les endoctrine ; mais le» sens profitent de ce que la raison rejette ; et les charlatans qui veulent spéculer sur cette disposition trop naturelle, n'ignorent point cela, et font un calcul tout simple : ils se mettent derrière la science à l'abri du reproche de corruption. Qui oseroit soupçonner un grave médecin qui écrit sur des matières relatives à sa profession, de chercher à gagner de l'argent en flattant le libertinage? Il n'a eu d'autre objet que de rendre service à l'espèce humaine ; il y a tant de femmes qui vou— droient avoir ou un garçon ou une fille I Béni soit le' docteur qui leur enseigne l'art heureux de satisfaù'e leiu^s caprices. Que le vœu de ses aimables disciples soiErempli ou non , que sa docte méthode soit infaillible ou trompeuse , qu'importe ? il a toujours atteint son but : l'ouvi'age se débite avec rapidité.
Je ne crois pas , il est vrai , que VArt de perfection-^ ner les hommes au moral et au physique ait autatit de succès que celui de procréer les sexes ; ce dernier est bien autrement intéressant; mais, quoiqu'il en soit ^ les autorités devroient bien faire lire, au moins par leurs secrétaires, les livres qu'on leur présente, avant d'accorder la mention honorable : à quoi ne s'exposent-elles point en donnant aveuglément leur appi'obation à tous les ouvrages qui leur sont olï'erts ? Les charlatans des
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rues et les vendeurs d'orviétan pourront donc se flaller d'obtenir la mention honorable , dès qu'ils auj-ont rédigé leurs visions et leurs mensonges ? On verra donc , dans un siècle si fier de ses connoissances , les absurdités les plus grossières et les erreurs les plus ridicules , revêtues de l'autorité de nos législateurs? Un livre absurde ou immoral obtiendra donc , sans difficulté , les honneurs de la bibliothèque? Ah î qu'il aille s'ensevelir dans cet immense dépôt, où sont confondus pêle-méle les monuraens du génie et ceux de la sottise ! Les bibliothèques particulièi"es des autorités ne doivent admettre que des livres de choix.
Je sais que nos autorités ne sont pas des académies , que leur fonction n'est point de juger les systèmes des auteurs ; mais il y va de leur honneur de ne pas proclamer des ouvi-ages évidemment absurdes. Que doit on dire enEmope, lorsque, sur la foi delà mention honorable, on accueille un hvre tel que Y Art de multiplier les grands hommes ? Et que dirions-noifs nous-mêmes si nous voyions venir d'Angleterre une production si ridicule avec l'attache et le sceau des deux chambres?
Suite du Cours de M. de Laharpe.
a5 janvier,,
Italiaml Ilaliaml Voici donc la quatrième, eE
j'espère la dernière leçon de M. de Laharpe sur Lamotlie! Si l'on vouloit rassembler tout ce que le profes-seur du lycée a écrit sur cet auteui', on en formeroit un immense volume : car dans ces quatre leçons , il n'a
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examiné que la doclrine de Laraotlie eL quelques-unes de ses odesj il n'a parlé ni de ses opéras, ni de ses tra- Il gédies, ni de ses comédies, ni de ses fables, ni de ses idylles, ni de sa IraducLion d'Homère : il a reporté ces différens sujets dans différens endroits de son cours. Ce n'est donc , pour ainsi dire , qu'une des faces de son auteur qu'il vient d'envisager; s'il a eu besoin pour cela de quatrelongues et mortelles séances, peut-on m'accuser d'injustice, quand je lui reproche d'être diftVis?
On l'écoute toujours avec plaisir, disent ses défenseurs : soit, je ne veux pas tirer avantage ici des murmures que j'ai quelquefois entendus ; m;u*s à quoi tient ce plaisir même, qui est l)ien sans doute la plus brillante des excuses ? au talent de M. de Laharpe pour la lecture, beaucoup plus qu'au mérite de ce qu'il nous lit; à un attrait de cui-iosité pour la personne , beaucoup plus qu'à un goût décidé pour la doctrine ; à une espèce de convention tacite que les habitués du lycée paroissent avoir faite entre eux , d'oublier toujom-s ce que le professeur a dit huit jours auparavant , pour regarder comme neuf ce qu'il leur dit dans la séance actuelle.
11 est impossible d'avoir un débit plus attachant, avec des moyens moins heureux : un sentiment juste de ce qu'il prononce, un accent net et précis, des inflexions variées avec un art qui paroit à peine , un degré de chaleur toujours approprié au sujet, voilà ce qui dérobe le vice d'un organe naturellement rauque et dur; voilà ce qui fait illusion à l'auditoire; voilà ce qui fait pardonner si aisément au professeur ses répétitions éternelles et ses interminables longueurs : si M. de Laharpe chargeoit quelque lecteui- moins habile de nous débiter ce fatras ,
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OU je me trompe beaucoup , ou le lycée seroit bien lût désert.
Je suis même persuadé que , pour la plupart des habitués , ces leçons ne sont qu'un spectacle : la Tue d'un liomme illustre est le charme qui les captive; ils sont enchantés de pouvoir contempler de plus près cette gloire qui leur impose ; ils croient en quelque sorte participer à la renommée de M. de Laharpe , en s'approchant de sa personne. La passion même n'est pas étrangère ici : le plaisir que le professeur goûte en critiquant, se communique à ses auditeiu*s ; on voit qu'il jouit , et l'on partage sa jouissance ; plus il s'acharne sur un pauvre auteur, et plus son auditoire entre dans ses sentimens ; on s'associe à sa victoire; on triomphe avec lui. Il seroit cent fois plus diffus et plus prolixe , que je ci'ois qu'il réussiroit encore avec tant de moyens de succès.
D'ailleiu's, il a le bonheur d'avoir affaire à des disciples très-oublieux de leur nature : combien y en a-t-il qui se souviennent au bout de dix jours de ce qu'il a dit dans la séance précédente? Comme ils n'y sont venus chercher que des sensations , ils n'en ont point remporté d'idées : quelques traces superficielles et vagues restent à peine dans leur cerveau; il leur faudi'oit trop de travail et d'efforts poui' les approfbndu' et les fixer davantage. Mais cela peut-il excuser le professeur ? Puis-je croire même qu'il ait compté là-dessus? Ce seroit un Calcul indigne d'un homme de lettres comme lui : il doit se proposer, non pas d'étendre et de multiplier les leçons; non pas de s'asservir à la frivolité d'un auditoire qui oublie, en sortant, ce qu'il vient d'entendre , mais de donner à son cours toute la perfection dont il est susceptible; sans se reposer même sur les moyens pai- 1. 39
ticulievs qu'il peut avoir de faiie goûter des choses insipides. Je sais qu'il y a un vice attaché à tous les cours publics, si vantés depuis quelque temps 5 mais le vice de l'institution doit-il couvrir les fautes du littérateur? On m'accuse de critiquer M. de Laharpe avec une sévérité affectée : eh quel seroit mon but? Je respecte ses lumières, j'honore ses talens : il y a dans son cours de littérature un grand nombre de morceaux qui sont des chefs-d'œuvre de raison, de goût et de critique, et qui feront vivre cet ouvrage. Je l'ai dit cent fois, et j'aime encore à le répéter : M. de Laharpe est un littérateur du premier ordre : son cours sera toujours regardé comme un des monumens du dix-huitième siècle; mais c'est la justice même que je lui rends sous ce rapport, qui m'autorise à dire qu'il y a aussi de giands défauts dans son ouvrage : ces défauts sont palpables, et ses amis les plus dévoués ne sauroient les nier; il est sec, maigre, affamé dans quelques endroits; lâche, diffus, prolixe dans beaucoup d'autres; et loi'sque j'avance que ses quatre leçons sur Lamothe sont assommantes, je ne dis rien de trop: le fait est là; et je ne suis pas le seul qui en ai jugé ainsi.
Que veut donc dire l'auteur d'un journal que probablement M. de Laharpe n'a pas choisi pour son avoué ou pour son défenseur officieux? Il a l'aii* de supposer que c'est un instinct de vanité qui porte à relever les défauts des hommes supérieurs; mais, vraiment, on peut critiquer M. de Laharpe sans se croire le maître de M. de Laharpe; et lui-même n'a-t-il pas critiqué des écrivains dont certainement il n'auroit pas été le maître? Je ne pense pas que ni Fontenelle ni Lamothe eussent voulu reconnoilre , en ce sens , les di-oits et Tauto-
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rîté de sa férule ; et ceux qui sifflent aujourd'hui la Grande Ville ^ croient-ils qu'ils ont plus d'esprit que M. Picard? Le clerc qui^ pour quinze sols , peut siffler Attila, s'imagine-t-il qu'il a plus de génie que Corneille? Je n'ai pas l'araour-propre de penser que j aurois dit sur Lamothe de meilleures choses que M. de Laharpe, ni même d'aussi bonnes; mais ce qu'il y a du moins de très-certain , c'est que j'aurois taché de faire la leçon moins longue.
Je me serois, par exemple , borné pour l'examen des odes, à ce qui a voit été dit dans la dernière séance; et je n'aurois pas voulu revenir, comme il l'a fait dans celle-ci , sur de misérables hémistiches , pour avoir le plaisii' de répéter : Ceci est impropre ^ ceci est dur y cela est prosaïque y jusqu'à satiété; encore une fois, M. de Laharpe , on ne lit plus les odes de Lamothe : on n'y va pas même chercher quelques strophes heureuses , que vous avez bien fait de citer, mais qui sont perdues dans la multitude des mauvais vers ; il y a long-temps que ces odes sont oubliées aiïssi— bien que les vôtres; personne ne commet plus le crime de les admirer; c'est un péché qui a passé de mode , et vos sermons qui eussent été excellens, il y a quelque soixante ans, manquent aujourd'hui d'application et d'à-propos : vous parlez toujours du ton d'un homme qui veut convertir des mécréans; mais nous sommes tout convertis, et vous faites retomber ti'op durement sur nos têtes la îliute de nos pères. Si parmi le^ douairières qui viennent vous écouter , il en est quelqu'une qui ait conservé , par une antique habitude, un levain des opinions littéraires de la régence, ne pourriez-vous pas l'argumenter en particulier? Vous épargneriez ainsi bien des longueui^s
à tant tle jeunes et aimables disciples , qui font Pornement de vos séances, et dont le cœur est absolument innocent de ces vieilles admirations que vous censurez. Heureux M. de Laharpe , laissez dii^e la critique , votre auditoire est toujours et plein et nombreux; et je remarque siu" plus d'un charmant visage, une attention à toutes vos paroles , qui me feroit presque aimer les vieilles choses que vous nous débitez.