XXX DISCOURS
elles éloient communément remplies. Ses conseils el ses criliqiies soutinrent pendant quelque temps les lettres sur le penchant de leur ruine, et le siècle suivant, qui lut celui de Trajan , produisit encore plusicjirs écrivains illustres; mais après le règ^ne des Antonins , on vit expirer, du moins chez les Latins, la poésie et l'éloquence ; et, ce qui n'a point encore été remarqué, la jihilosophie, accréditée par Marc-Aurèle , fut une des principales causes qui amenèrent la barbarie. En vain un nouveau Socrate , moins vertueux, mais plus plaisant et plus enjoué que rAlhénien, couvrit de ridicule ces prétendus philosophes dont Pkome étoit alors inondée : en vain il dévoila leur ignorance grossière, leur orgTjeil , leur bassesse, leurs fourberies, et tous les vices qu'ils cachoient sous le manteau philosophique. Les railleries ing-énieuses de Lucien ne purent désabuser cette partie du public faite pour être trompée dans tous les temps. Les philosophes démasqués n'en furent pas moins en vogue , surtout auprès des femmes , qui ont toujours été d'un puissant secours à toutes les sectes. Ce fut pour amuser l'impératrice Julie que Philostrate rédigea les miracles et les forfanteries d'Apollonius de Thiane. Des platoniciens faisoient alors tourner toutes les têtes; on n'é~ toit occupé que des énigmes de Plotin , des mystères de Jamblique, des dogmes de Porphyre; on ne parloit que de génies et d'opérations magiques; ces rêveries et ces absurdités dont tous les esprits étoient uniquement occupés, étouffèrent bientôt jusqu'aux moindres étincelles du goût, et répandirent sur la littérature les plus épaisses ténèbres. Dans ces temps déplorables, on trouve cependant encore parmi les Grecs un
SUR LA CRITIQUE. XXX j
critique excellent et digne d'un meilleur siècle : Long-ai mérite surtout d'être distingué, parce qu'il est le seul critique de sa nation, depuis Aristote, qui ait su développer et faire sentir les beautés réelles et soiides des poètes et des orateurs , sans s'appesantir sur des minuties grammaticales, et sur quelques ornemens frivoles de la diction. Ses remarques judicieuses sur le sublime ne servirent qu'à faire regreller* ces temps heureux où le génie enfantoit de grandes choses; il le sei^toit lui-même, et sur la fin de son ouvrage, il déplore en vain la décadence des lettres , et ce honteux avilissement des esprits qui ne pouvoient plus concevoir d'idées nobles et sublimes. Il est inutile de parler de la bibliothèque de l^hotius; il a le défaut des critiques grecs; il juge le stjle beaucoup plus que les choses. Il faut cependant observer que c'est peut-être dans l'ouvrage du patriarche de Constanlinople que les critiques modernes ont pris l'idée et la forme des extraits.
A la renaissance des lettres , les critiques s'occupèrent presque uniquement du soin de commenter et d'interpréter les anciens incormus et oubliés depuis si long-temps, et dont tout le monde étoit alors avide ; ils employèrent toute leur sagacité à déchiffrer de vieux manuscrits, à remplir des lacunes , à restituer des passages; leurs immenses travaux , qui effraient notre paresse , sont aujourd'hui fobjet de nos mépris; nous les regardons comme les manœuvres de la littérature, et, nous ne songeons pas que ces manœuvres ont fouillé pour nous des mines précieuses, et que c'est à leur persévérance opiniâtre que nous sommes i^edevables des trésors que nous possédons, ou plutôt que nous négli-
XXxij DISCOURS
geons, et que nous foulons aux pieds. Cepen^ liant l'étude des grands modèles de Tanliquité, qui l'aisoit éclore des chels-d'œuvres en Italie, ne produisit pas d'abord en France des efl'ets aussi heureux; elle dissipa l'ignorance sans ramener le goût. Nos auteurs admiroient les anciens sans les imiter, ou les imitoient d'une manière extravagante et monstrueuse. L'éloquence étoit hérissée de pointes triviales et de citations grecques et latines; la poésie n'étoit qu'un tissu de jeu de mots, de métaphores et d'hvperboles outrées , de pensées fausses exprimées dans de^ vers gothiques. Le créateur du théâtre français fut aussi le premier des critiques pour la partie du théâtre. Quoi(|ue le grand Corneille n'eut pas, à beaucoup près, autant de goût que de génie, cependant les examens de ses tragédies peuvent être regardés comme une poétique excellente et supérieure à celle de l'abbé d'Aubignac, pour ce qui concerne la marche et le plan des ouvrages dramatiques; mais en donnant à la scène une forme plus régulière, il: n'en corrigea point entièrement le langage. Lia mélange grossier de tragique et de comique, un style obscur et guindé, un fade jargon de galanterie, tels étoient alors les défauts ordinaires, non-seulement aux auteurs tragiques ^ mais encore à tous les poètes. Racine lui-même en fut infecté dans sa jeunesse, et les stances qu'il composoit dans les bois de Port-Rojal sont aussi ridicules que les madrigaux de l'abbé Cotin.
Il étoit réservé à Boilean de bannir des ouvrages d'esprit cette afi'ectation puérile , et de rappeler les écrivains au ton de la nature et de [a vérité. Ceux qui ne regardent liuileau que
SUR LA CRITIQUE. "* XXxiij
romme un salirique qui se pîaisoit à remplir
ses hémistiches des noms infortunés de quelques
mauvais poètes , n'ont pas une idée juste des im-
portans services qu'il a rendus à la littérature
iVancaise ; ja plupart des auteurs, bernés dans
ses satires , jouissoient avant lui d une réputation
brillante ; c'est lui qui nous a dégoûtés du stjle précieux et affecté de l'abbé Cotin , qui étoit de ]'x\cadémie française , du pompeux galimatias de Scudéry , qui étoit de l'Académie française; des vers durs et martelés de Chapelain , qui éroit de l'Académie française; c'est lui qui a guéri la nation de ce goût romanesque dont elle étoit infectée; c'est lui qui nous a appris à distinguer la noblesse de l'enflure , la simplicité de la bassesse; en un mot , c'est lui qui a perfectionné la Jangue et la poésie française. Un homme capable d'opérer une pareille révolution étoit-il donc un critique suJjalterne, commeM. Marmontel(*) l'avance courageusement, quoique bien sûr d'être contredit par le bas peuple des critiques. Selon lui, le crili<|ue supérieur est celui qui se forme un modèle intellectuel du beau dans les différens genres , qui rassemble toutes les qualités possibles pour en composer un tout idéal beaucoup plus parfait que toutes les productions existantes , et le critique subalterne est celui qui , n'ajantpas de quoi se former ces modèles transcendans , rapporte tout dans ses jugemens aux productions existantes. Ces idées, quisont justes et vraies n'appartiennent point à M. Marmontel , il n'a eu que la peine de les traduire de l'orateur de Cicéron; mais ce qui lui est propre, ce qui
A oyez dans rEncjclopt'Jie fariicle Criticjne.