‹ Annales littéraires (volume 3)Chapitre 10 sur 24 · ACTRICE DE LA COMEDIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ACTRICE DE LA COMEDIE FRANÇAISE

Tous les arts étant liés entre eux par des rapport» intimes et de secrètes analogies, il est tout simple que ceux qui les cultivent présentent le spectacle des ratmos défauts et des mêmes peifections , dans des genres différens : ainsi que l'orateur, ainsi que le poète, le peintre , le musicien , l'acteur montrera , dans l'exercice de son art, plus ou moins de génie, et plus ou moins de goût; il paroîtra devoir plus ou moins à la nature, plus ou moins à l'élude et à la réflexion. Si son jeu plein de chaleur et de vie, plein de traits sublimes et de mouvemens irrésistibles, ne se soutient pas également partout, si la langueur y succède à l'expression la plus vive, si des irrégularités fréquentes en corrompent la pureté , on admirera son génie , en regrettant que le goût n'en ait pas mieux réglé l'usage : si , au contraire, on observe que le développement de ses moyens naturels est toujours dirigé, toujours surveillé par cette sagesse qui prévient et les chutes, et les écarts, et les vertiges du génie, qui rarrêle sur le bord du préci- 5. 24

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pice , ou qui aide sa marclrc quand elle n'esl point , quand elle ne sauroit être animée par l'inspiration , alors on goûtera ce pur et doux plaisir que procuie aux esprits bien faits l'heureux accord de l'art et de la nature; cet accord qui seul constitue la perfection véritable des productions humaines , et qui s'y trouve si rarement. Mais telle est la difficulté du succès absolu , dans tous les arts , que cette jouissance et ce bonheur sans mélange , dus en partie à la méditation , au travail, aux efforts soutenus d'un artiste, né d'ailleurs avec du talent, peuvent s'altérer parles soins mêmes destinés à y concourir : en effet, du moment que fart paroît , il manque son but ; il ne peut l'atteindre qu'en se cachant 5 il est , si l'on peut s'exprimer ainsi , tout négatif; c'est l'appui du génie, mais un appui qui doit , en quelque sorte , demeurer invisible : dès qu'il se montre à découvert, dès qu'il devient sensible et palpable, alors le charme tombe, l'illusion est perdue : c'est l'acteur que je vois, et non le personnage. Ce serolt donc une question assez curieuse peut-être à examiner et à résoudre, que celle de savoir si, l'égalité de génie supposée , il vaut mieux manquer d'art que d'en laisser trop apercevoir; et delà solution de cette espèce de problème pourroit résulter l'éclaircissement de celui que présentent les renommées rivales de M"" Clairon et Dumesnil ; car, avec des talens qui parurent égaux , avec une gloire qui semble la même, C's deux illustres artistes furent accusées, l'une d'avoir trop laissé percer, à coté de ses brillantes inspiralions , l'empreinte du travail et de l'étude; l'autre, d'avoii- mêlé aux siennes tiop d'inégalité , de négligence et d'abandon.

LITTÉRAIRES. yr ^

Elles se signalèrent toutes Jeux sur le premier théâtre de la tiagédie et de la comédie nationales, appelé par excellence le Théâtre Français : M^'^^ Dumesnil y monta en J757 , six ans avant M"« Clairon ; elle éloit née à Paris, en 17 i3 ; elle avoil par consé- (juent dix ans de plus que celle en qui elle devoit rencontrer sa plus digne émule de gloire. Elle débuta par le rôle de Clytemnestre à' Ipliigéjiie en yluUde : c'étoit entrer par le centre même de sou talent, dont la supériorité se fit toujours principalement remarquer dans l'expression de la sensibilité maternelle. Sa taille éloit médiocie, quoique bien prise, et son extérieur n'avoit rien d'imposant ; il paroît même qu'elle ne s'étudia jamais à dissimuler ce que la nature lui avoit refusé sous ce rapport : tout en elle ëloit inspiration ; tout étoit instinct ; elle ne valoit que par son âme ; elle sembloit dédaigner tout artifice j elle ne connut point celte magie qui métamorphose, pour ainsi dire, l'acleur sur la scène ; qui supplée , en lui , aux dons naturels, el qui- par une heureuse transforma I ion , lui donne, au théâtre, des traits , un air, une physionomie, une stature qu'il n'a plus en quittant le brodequin ou le cothaj-ne.

M"« Clairon nous apprend qu'elle éviloit de se montrer à la ville, afin qu'on ne vînt pas trop à s'apercevoir qu'elle étoit petite : au théâtre, par la combinaison savante de ses attitudes pleines de noblesse, de hauteur et de dignité, par le prestige d'un maintien profondément calculé, elle s'élançoil en quelque sorte hors du cercle des proportions où la nature l'avoitrenfermée : elleparoissoit grande; elce n'est point» parmi les illusions avi'elle avoit coutume de produire ,

celle dont elle s'applaudit le moins dans ses Mémoires, Le Kain étoit laid, d'une de ces laideurs ignobles et grossières que rien ne rachète; et tel étoit le prodige de son art , telle étoit la merveille de son talent cultivé et perlèclionné par la plus laborieuse étude , qu'à la scène, dans certains rôles, les femmes, dupes de sa magie et sous le charme de son jeu , s^écriolent en le voyant : Qu'il est beau \ ]\I'i^ Duniesnil étoit toujours elle-même, ni plus soignée, ni plus négligée sur le théâtre qu'à la ville; elle ne cessoit pas d'être M"^ Duraesnil. Il est vraisemblable qu'en descendant (\es trônes de la Grèce ou de l'Asie , en déposant les sceptres que lui confioit Melpomène , et en rentrant dans son humble et bourgeoise demeure, si elle avoit à exprimer, pour son propre compte, quelques-uns des senti mens de ses rùles et de ses personnages, elle les rendoit avec le même accent, la même force et la même énergie qu'au ihédlre.

Une anecdote , qui n'est pas indigne d'être recueillie, servira peut-êlre à prouver jusqu'à quel point elle porloit l'oubli de ces accessoires , choses très-principales et très-nécessaires , dont le talent , quel qu'il soit , n'essaya jamais impunément de se passer , qui sont pour le génie ce qu'une parure de bon goût est pour la beauté , et qui, en complétant le triomphe de l'art , achèvent la gloire de l'artiste : un jour qu'elle •étoit appelée à une répétition où il assistoit beaucoup de monde , elle y vint dans un habit du matin fort peu convenable, et très-digne des dédains supeibes de la muse tragique ; cet accoutrement auquel s'assortissoit as e/, bien le reste de la toilette , cette hgui-e vérilablemeal un peu. grotesque excita le rire malin des acteurs^

LITTEUAIHES. f)'-^

«et surtout des actiices , qui n'élolent pas [rop fâchées de voir sa supériorité comme ensevelie sous ce ridicule costume ; mais elle prit bientôt sa revanche y lorsque , portant sur la scène ce feu dont son âme i'toit embrasée , elle le fit passer rapidement dans l'àme des spectateurs , répandit partout la chaleur et l'intérêt, et, malgré les "burlesques chiffons dont elle éloit affublée , força le suffi-age et l'admiration de ceux mêmes à qui elle venoit de faire hausser les épaules.

Ce n'étoit pas seulement à ce qui regarde le costume proprement dit que M"« Dumesnil flùsoit trop peu d'attention 5 elleétoit presque toujours hors des règles danscesmomens mêmes qui ne lui permettoient pas de s'élever au-dessus d'elles. Chaque art a ses lois fondamentales puisées dans les convenances qui le constituent : l'artiste dont tout le mérite se borneroit à l'exacte et froide observation de ces lois premières , obtiendroit sans doute une louange médiocre ; mais celui qui les néglige trop, quelques droits qu'il puisse avoir d'ailleurs d'en secouer quelquefois le joug , compromet son génie , dont les élans mêmes les plus éclatans ne sont presque plus alors que de brillantes excuses : et il n'est pas ici question de ces finesses de l'art qui vont au-delà du devoir^ et qu'il faut mettre au rang des perfections plutôt qu'au nombi-e des préceptes ; il s'agit de ces règles grossières , et en quelque sorte matérielles, telles que celles de la gramman-e et de la construction élémentaire de la langue dans l'éloquence et dans la poésie , des procédés les plus simples du dessin dans la peinture , du solfège dans la musique. M"" Dumesnil ne pouvoit sûrement pas ignorer les élémens de son art ; mais souvent elle pa-

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roissoit ne pas les conuoÎLre , tant elle y porloit de brusques atteintes : presque nulle régularité dans le geste , piesque aucun soin des attitudes , presque aucune méthode dans la déclamation ; quelquefois ua affaissement total où Fou eût dit qu'elle oublioit et son personnage , et la scène , et le public , et elle-même ; aux plus nobles inspirations succédoient les trivialités les plus choquantes ; aux plus ravissantes beautés les fautes les plus capables de provoquer le dégoût ; à la plus satisfaisante plénilude les lacunes les plus affligeantes ; d'une sphère étincelante de lumière , elle sembloit retomber tout à coup dans les lénebres delà plus profonde ignorance.

Peut-être ne pouvoit-elle pas faire auliement : il est des génies d'une indépendance si jalouse , qu'ils ont besoin de ne rien devoir qu'à eux-mêmes ; sans mépriser positivement les doctrines , les traditions , les conseils de l'expérience et de l'art , ils ne sauroient se résoiidre à les interroger et à les suivre ; ils ne connoissent pas de milieu enti'e la création et le néant. On a prétendu que M"« Dumesnil cherchoit des contrastes , qu'elle s'étudioit à faire valoir par des ombres fortement prononcées l'éclat de ses beaux momens , qu'elle médiloit ses fautes pour relever ses avantages ; c'est comme si l'on disoit que Corneille se permettoit de très- mauvais vers exprès pour cju'on sentît mieux le prix des vers excellens qu'enfantoit sa verve inégale et sublime. Si de plus il est vrai , comme on le raconte , queM"^ Dumesnil ne craignit pas d'appeler une ivresse réelle au secours de celle que la présence de l'inspiiation fait toujours éprouver aux grands talens ; si , pour élever ses moyens au dernier degré d'énergie , elle

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invoquoit une divinité moins noble et plus fougueuse que Melpomène , il est difficile de croire qu'elle pût demeurer assez maîtresse d'elle-même pour ne pas se laisser emporter hors de tout calcul et de toute prévoyance. Sans doute , ces oppositions si tranchantes , quoique sans combinaison , ne furent pas sans utilité : plus égale et plus correcte , l'actrice eût paru moins sublime ; ses beautés profitoient en quelque façon de ses fautes; un mélange si singulier produisoitun étonneraent plus favorable aux unes que redoutable aux autres : c'étoit une sorte de phénomène qu'on se plaisoit à observer ; et ce que cette observation avoit de piquant rendoit la patience moins pénible , l'indulgence plus facile et l'admiration plus vive; Tame du spectateur , préparée par des attentes plus ou moins longues , auxquelles rien ne fuisoit diversion , et qui n'étoient jamais trompées , saisissoit avec avidité le moment de l'enthousiasme , et s'y llvroil avec d'autant moins de réserve , que l'émotion qu'elle éprouvoit , bien que prévue et comme appelée de loin , avoit toujours , jusqu'à un certain point , le caractère séduisant de la surprise. Mais si les fautes de M"^ Dumesuil ont pu contribuer à rehausser son talent , qui voudroit toutefois en prendre la défense ? Qui voudroit essayer même de les excuser ?

Malgré ses inexcusables défauts, elle étoit'en pleine possession du théâtre; elle y régnoit, lorsqu'on vit successivement paroîlre à côté d'elle deux émules faits pour lui disputer sa couronne, pour balancer sa renommée, et tenir en suspens les suffrages du public enchanté d'une si douce incertitude.

Elle fut assurément très-heureuse , celte époque du

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Théâtre Français , où la réunion des Dumesnil, des Clairon, des Le Kain répandoil tant d'éclat sur cette scène, qu'un grand poète remplissoil en même temps des chefs-d'œuvre et des splendeurs de son génie! Nul doute que le ton, l'esprit, le caractère propre des ouvrages dramatiques de Voltaire n'aient exercé une très-puissante influence sur le talent des acteurs destinés à y remplir les principaux rôles , et ne l'aient , pour ainsi dire , teint d'une couleur parliculièi'e : le coloris saillant de cet écrivain supérieur , original encore après trois prédécesseurs du premier ordre , qui sembloient avoir épuisé toutes les sources de la tragédie, se reproduisit dans les interprèles de sa muse; nne veisification élégante , mais d'une élégance moins curieuse, moins artistement trav'aillée que celle de Racine ; des senlimens moins vrais peut-être, mais plus approfondis en apparence et plus concentrés ; des caractères d'une empreinte neuve, des physionomies hors de comparaison, des situations extraordinaires, des plans dont l'intérêt nouveau couvroit l'audacieuse irrégularité, des tirades pleines des pensées les plus hautes et les plus hardies de l'esprit philosophique, ou des résumés les plus brillans de l'histoire ; quelque chose du goût anglais habilement mêlé à notre goût, aux conve^ nances de notre théâtre, et aux habitudes de notre littérature; enfin, partout l'aii- d'im premier jet extrêmement heureux, plutôt que celui d'un art laborieux et d'une étude réfléchie , introduisirent dans la déclamation théâtrale plus de liberté, d'audace, de mouvement et d'abandon ; la fougue du nouveau poète passa dans le jeu de ses acteurs , et , comme il avoijouvert une nouvelle loute à la tragédie, il en ouvrit

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une aussi à la déclama lion tragique : on n'a dit d'aucun comédien qu'il éloit l'acteur de (Corneille, ou de Racine, ou de Crébillon ; Le Kain fut proprement celui de Voltaire; M''^ Clairon reçut de ce génie dominateur une impression profonde; M^'^ Dumesnil paroît avoir été moins soumise à cet empire, et moins modifiée par celte influence , ?oit que la nature de son talent, plus indépendante et plus franche, opposât plus de résistance à toute action étrangère, soit que sa manière fût d'avance et par elle même plus d'accord avec les innovations qui ti-iomphoient , soit enfin que les rôles où elle excellolt prélassent moins au développement et à l'effet du nouveau système : ainsi que nous l'avons dit , toutes les traditions s'accordent à rcconnoîlre que son talent ëclaloit particulièrement dans l'imitation d'un des seutimens les plus forts et les plus doux de la nature , de celte tendresse des mères pour leurs enfans , si féconde en alarmes, en douleurs, en dévouemens, en sacrifices, si foible et si courageuse à la fois ; dont l'accent, tiré du fond des entrailles, est moins susceptible de nuances , de variété et d'arbitraire, que celui de l'amour même et doit par conséquent se sentir moins des révolutions qui peuvent survenir dans la déclamation lragi(|ue : l'amour , en effet , s'exprime avec plus ou moins de réserve, de retenue, de délicatesse; il admet dans ses tendres aveux la finesse et même la ruse; et , jusque dans ses fureurs, il est toujours plus ou moins esclave de certaines bieiiséances; la tendresse maternelle n'a qu'un langage, ou plutôt qu'un cri; et c'est ce langage que M"'' Dumesnil savoit éminemment parler; c'est ce cri qu'elle savoit rendre.

Zn'd ANNALES

Si Voltaire fît Le Kain , il trouva donc , qu'on nous passerexpression,M"« Dumesnil toute faite pour un des plus beaux rolesque son génie, dans sa force , ait e'tak's sur la scène : elle joua d'oiigiual celui deMérope,le20 février 1745, l'année même que M"^ Clairon fut reçue à la Comédie FVançaise, et six ans avant que Le Kain , beaucoup plus jeune que l'une et que l'autre, vînt s'y placer en Ire elles. Qui n'adraireroit le bonheur de ce poète privilégié rencontrant, pour faire le rôle de Zaïre, M"^ Gaussin; pour jouer Mérope , M''^ Dumesnil; pour représenter Orosraane, nn Le Kain? M"^ Dumesnil parut se surpasser elle-même : son succès fut piodigieux: elle se perfectionnoit plutôt par l'habitude que par la réflexion , et sembloit être arrivée à la maturité de son talent : elle avoil trente ans alors , et six ans s'étoient écoulés depuis que , pour son début, elle avoit joué Clytemnestre de la manière la plus brillante; toutes les voix de ses contempoiains, frappés de la supériorité nouvelle qu'elle déploya dans IMérope , la proclamèrent la plus grande actrice qu'eût jamais eue le Théâtre Français; on attribue même à Fontenelle un mot piquant et malicieux , par lequel il auroit voulu relever le triomphe de l'actrice, en rabaissant celui du poète : « Les représentations de Mé- « rope , lui fait-on dire , ont fait beaucoup d'honneur « à M. de Voltaire, et l'impression cà M'^« Dumesnil. « Nous ignorons si véritablement le réservé Fontenelle a tenu ce discours, qui, dans tous les cas, ne prouve rien , ou qui ne prouveroit qu'une chose , c'est que l'ingénieux auteur des jMo/zffcs, alors plus qu'octogénaire , n'avoit point perdu , dans ses vieux jours , l'habitude qu'il avoit contractée dans sa jeunesse de

lancer contre les plus hautes réputations et les plus nobles chefs d'œuvi'e des littératures ancieinie et moderne , des épigrammes difficiles à concilier avec sa renommée de prudence et de discrétion. Quoi qu'il o}i soit , il est certain que le rôle de Mérope éleva la gloire de M"^ Dumesnil à son dernier période, et forme une des principales époques de la vie dramatique de celte célèbre actrice, qui manjua presque tous les pas de sa longue carrière par les plus étonnantes créations. On retrouve encore dans les souvenirs de quelques vieillards les traces vives de l'admiration dont elle pénélio t les spectateurs, et de l'enlhousiasme qu'elle itispii'oit aux connoisseurs les plus délicats, lorsqu'elle représentoit, outre Clytemnestre et Mérope, Cléopâtre dans Rodogune , Athalie, Agrippine , Marguerite d'Anjou , Jocaste; quelques-uns même se plaisent à raconter un de ces traits qui ne sont pas toujours bien authentiques, mais dont l'imagination, suppléant parfois à la vérité, aime à orner l'histoire des grands artistes, qu'ils rendent plus intéressante en la rendantplus merveilleuse: on dit donc qu'un jour, au cinquième acte de Rodogune, W^ Dumesnil , après avoir prononcé, avec son énergie ordinaire, les affreuses imprécations de Cléopâtre , se sentit frappée par derrière d'un coup violent; elle se retourne, et voit, dans la coulisse, un vieil oiFicier, qui s'étoit laissé entraîner à cet excès , et qui, Toeil en feu , les traits bouleversés , l'indignation peinte sur le visage, et le bras encore levé, lui crioil : « Va- l'en , chienne, va-l'en à tous les diables I » A ces témoignages plus ou moins fugilifs et hasardes de la tradition orale viennent se joindre les témoignages plus imposans et plus durables des vrais juges de Tari,

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de ceux qui en ont écril avec aiUorilé, après l'avoir jDi'aliqué avec succès.

M. de Larive , dans son Cours de Déclamation y

s'exprime ainsi : « Tel est Pempire du talent , telle est

« la force de ses impressions, que, malgré le nombre

« d'amiées écoulées depuis l'époque où M"^ Dume.snil

« remplissoit ce rôle ( celui de Jocaste ) , je trouve

« facilement dans ma mémoire toutes ses inflexions,

« tous ses beaux élans , toute sa manière de dire; on

« n'a pas oublié non plus le succès qu'elle éloit lou-

<( jours sûre d'obtenir dans les rôles d'Athalie, de

IVIarguerile dWnjou, d'Agrippine, etc. » L'homme

de lettres à qui la Biographie universelle doit l'article

sur M"^ Dumesnil a consigné dans ce morceau plein

d'intérêt quelques lignes d'une dissertation sur Tart

théâtral, que Grandménil lui avoit adressée; voici

comment ce comédien si regrettable, qui unissoit toutes

les lumières d'une théorie savante à la chaleur d'un

jeu rempli de force, d'expression et de vérité, trace

le portrait de Al^'^ Dumesnil : « Cet(e actrice, dit-il,

« fctoit d'une taille moyenne: jamais tragédienne n'eut

« plus de flamme ni plus de sensibilité; aucime n'a

« su ni ne saura mieux qu'elle inspirer la terreur et

« la pitié; elle négligeoit beaucoup de choses dans

« ses rôles; mais de cesonii)ies, qu'elle dislribuoit

« peut-être avec trop de profusion . partoient (.les

« éclairs et des tonnerres qui fra])poient et enibra-

« soient toutes les âmes. » OnpeutconsidererM.de

La Harpe comme une espèce d'acteur, comme un

demi-comédien , puisqu'il fut un des coryphées de

la troupe et du théâtre de Ferney : jugée par lui ,

M"^ Dumesnil semble donc l'être encore par un de ses

LITTÉRAIRES. 5|.ii

pairs. Dans sa correspondance littéraire avec le grand duc de Russie, en annonçant la retraite de celte actrice il fait les réflexions suivanles : « M"*' Duinesnil vient K enûii de quitter le théâtre , douze ans trop tard; « elle avoit survécu à son talent, mais non pas à sa « réputation , qui ne mourra pas : le dernier rôle où « elle ait fait briller encore des étincelles de ce talent, « qui s'éteignoil, a été celui de Marguerite, dans la « tragédie de M- arwick , en 1763 5 depuis ce temps, « on pouvoit le plus souvent dire d'elle ; Séinlrainls « n^ est plus que Vomhre d'elle-même. Celle actrice « a fait voir ce que peut le pathétique, et combien il « peut excuser de défauts et suppléer de qualilés : « elle n'a jamais eu ni voix, m figin-e, ni noblesse; « elle laissoit tomber de très-beaux détails dans tous « ses rôles; mais dans les mouvemens de l'àme, elle « avoit une énergie et une vérité qui enlevoient les « suffrages. Beaucoup de gens la préféroienl même à u la célèbre Clairon, qui a monfré le talent le plus « parfait qui ait jamais illustré la scène. » II faut maintenant entendi-e M"''*C!airon, dont le jugement, sans doute un peu suspect dans la critique, est ici d'un grand poids dans la louange : « M"*^ Dumesnil n'éloit « ni belle , ni jolie , dit-elle ; sa ph3'sionomie , sa taille , « son ensemble , quoique sans aucune défectuosité de « la nature, n'offroient aux yeux qu'une bourgeoise, « sans grâces, sans élégance, et souvent au niveau de « la dernière classe du peuple; cependant sa léle étoit <( bien placée, son oeil étoit expressif, imposant, et « terrible même, quand elle le vouloil. Sa voix, sans <( flexibilité, n'étoit jamais louchante , mais elle étoit « forte, sonore, suiïisanle aux plus giands éclats de

Soi ANNALES

« l'emportement. Sa prononciation éloit pure; jicn « n'aiiêtoit la volubilité de .son débit; se^ge.sles étoieut « trop forts pour une femme ; ils n'avoient ni rondeur, u ni moelleux, mais ils ctoient au rrioins peu fiéquens. « Pleine de chaleur et de palbélique, rien ne fut « jamais plus entraînant, plus touchant qli'elh; dans « le désordre et le désespoir d'une mère : le sentiment « de la nature la rendoit presque toujours sublime; « l'amour, la politique, le simple intérêt de grandeur « ne trou voient en elle qu'une inlelligence médiocre... <( Des criailleries , des transitions singulières , un débit « comique, des gestes bas, prenoient souvent la place (k de ces beautés terribles et touchantes dont elle <( avoit donné l'exemple.... Cette artrice, qui pouvoit

« être ime des meilleures qu'on eût vues! La

<( plume me tombe des mainsi .... »

Les qualités et les défauts de M"'' Dumesnil paroissent appréciés avec beaucoup de justesse et d'équité dans ce morceau; toutefois, il y a , ce nous semble, Irop peu de mesure dans l'exclamation qui le termine : si M"^ Dumesnil n'a pas été une des meilleures actrices qu'on eût vues , tous ses contemporains , excepté M"*^ Clairon , se sont évidemment trompés; nous n'attiibuerons pas à un sentiment trop vif d'émulation celte erreiu' d'une artiste qui, d'ailleurs, reconnoît si bien les peifections de sa rivale; il vaut mieux V voir un regret : M"*^ Clairon estimoit peut-être trop l'art, qui est en effet très-estimable , et que M"* Dumesnil négligeoit tro}); on peut croire qu'il y avoit excès de part et d'autre : il semble, au premier coupd'œil, qu'un artiste ne sauroit se livrer à des études trop multipliées, trnp constantes, trop scrupuleuses;

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cependant il est dos efforts et des reclieiclies qui , en passant le but, le manquent nécessairement, et qui ])euvent allérer la nature, en se proposant de la perl'ectionner : ne voit-on pas des peintres, des poètes, qui, à force de méditations et de travaux, lourmenleut leurs talens et leurs productions plulôt qu'ils ne les complètent? Il n'y a pas de désir plus noble, sans doute, que celui de la perfection, mais il n'y en a guère de plus périlleux : Quintilien reprochoit à un jeune orateur de vouloir fjire mieux qu'il ne pouvoit ; on blaraoit \in grand peintre de l'antiquité de ce qu'il ne savoit pas quitter le pinceau; tous les arts ont leurs bornes, comme le génie de ceux qui les cultivent : chaque art a ses moyens, dont il ne faut pas exiger plus qu'ils ne peuvent donner; un zèle outré, en voulant renverser leurs limites, détruiroit leur puissance; il trahiroit leur foiblesse, en clierchant à pousser trop loin leur empire. Le bon sens mai-que un point jusqu'où l'on doit s'élever, et devant lequel il faut s'arrêter.

M"^ Dumesnil resta beaucoup en-deç;\ de ce point fixe; M"'= Clairon prétendit trop peut-être aller audelà : on est effrayé , en parcourant les réflexions qu'elle a jointes à ses Mémoires , de l'attirail scientifique dont elle s'environne, et de tout ce qu'elle a fait, et de tout ce qu'elle enseigne , et de tout ce qu'elle prescrit; la connoissance approfondie de la danse et de la cboréographie, une teinture du dessin, l'étude de la langue , de la géographie, de l'histoire, de la table, de la littéialure , voilà ce qu'elle impose au comédien : cela rappelle un peu l'anecdote de Fontenelle, à qui une dame de condition demandoit un pré-

Jû± ANNALES

cepteur pour son fils : elle exigeoil qu'il siit tant de choses, et les langues, et les antiquités, et les mathématiques , et la physique, et la philosophie, et la théologie, que le malin Fonlenelle, après avoir eu l'air d'y rêver séiieusement pendant quelques minutes, lui répondit en souriant : « Ma foi , madame, « plus j'y pense, et plus je crois m'apercevoir qu'il « n'y a que ]\1. le chancelier d'Aguesseau qui soit ca- « pable d'être le précepteur de monsieur votre fils. » M"*^ Clairon alloit jusqu'à l'anatomie ; elle s Y étoit elle-même appliquée; elle nous apprend qu'elle avoit particulièrement étudié celle de la tète, pour connoî- Ire le jeu des muscles, et les ressorts qui font mouvoir la physionomie; elle lisoit, dans les vues de son art, et recommande de lire la description de l'âge viril de riiorame, si savamment et si éloquemment tracée par BufFon. ^1"*= Dumesnil établit sa l'éputalion à moins de frais; elle acheta sa gloire moins cher : Tune de ces actrices paroissoit avoir liop de confiance dans son génie; l'autre, ne pas comprendre assez combien le génie renferme en lui-même de lumières , combien de choses il devine, et quelle est la secrète puissance de son mystérieux instinct.

Les efforts d'un artiste qui se sent un vrai talent , et qui peut aspirer à des succès , sont ordinairement proportionnés aux obstacles qu'il rencontre d'abord dans la carrière : quelquefois le génie se fraye laborieusement sa route ; quelquefois il prend tout de suite un essor que rien n'arrête; tel fut le bonheur de M"« Dumesnil : ses premiers pas ne rencontrèrent aucune difficulté ; ses coramencemens furent heureux et faciles; en se montrant, elle linompha sans avoir de luttes

à soutenir, ni de victoires à remporter; il n'en fut pas aiuii de M""^ Clairon et de Le Kain : combien leur3 débuts ne furent-ils pas incertains et pénibles! ceux de Le Kain , surtout , eurent quelque chose de désespéj-ant , mille dégoûts assiégèrent ses premiers essais; ses épreuves durèrent long-temps, et l'inflexible sévérité des juges, qui tenoient su destinée entre leurs mains, ne fut amollie que par les larmes qu'il sut arracher à un roi qui ne pleurait guère ; on l'appeloit le cyclope , le serrurier, le coin>ulsionnaire , pour exprimer la sorte de violence qu'il sembloit exercer sur lui-même, et conlie une nature opiniâtre et l'ebelle. M"^ Clairon convient que sans art, ce sont ses propres paroles , il ri'eùt jamais rien été. Elle même , quoique beaucoup mieux accueillie que Le Kain , pendant combien d'années ne clierclia-t-elle pas le chemin qui devoit la conduire au but? Que de tentatives I que d'expériences! que de lâtonnemens! l'un et l'autre paroissent avoir senti qu'ils ne pouvoient surpasser, égaler même M"^ Dumesnil, qu'à force de combinaisons , d'études, et de travaux infatigables; cette rivalité fut, sans doute, une des causes principales de la constance étonnante avec laquelle on les vit ne rien épargner de ce qui pouvoit concourir au perfectionnement de leurs moyens naturels.

Qu'onse représente, en effet, cesdeux artistes, pleins de toutes les espérances du succès et de tous les désirs de la gloire , rencontrant sur la scène où ils viennent de monter M"'' Dumesnil qui la remplit de son éclat : ils observent les qualités éminentes qui fondent sa supériorité, et les défauts qui mêlent li^ur oml)ie à ces qualités ; ils découvrent aisément qu'elle duit tout aux 5. ^^

inspirations de la nature, et qu'il est plus facile d'éviter ses imperfections que d'atteindre à ses beautés ; ils invoquent toutes les ressources de l'élude, toutes les puissances de l'art j ils attaquent , pour ainsi dire , cette redoutable rivale par le cùlé foible , et opposent à ses négligences , à ses oublis , le contraste bien marqué des soins les plus attentifs, du travail le plus soutenu : ils mettent dans l'acquis et dans la méthode toute leur confiance, et c'est par-U surtout qu'ils espèrent pouvoir se mesurer avantageusement avec un génie si fort de ses seules forces.

Une autre raison de tant de travaux, laquelle n'exista pas pour M"" Dumesnil, c'est que Le Kain et M"^ Clairon eurent à lutter , avant tout , contre quelques-unes de ces disgrâces physiques qui, au théâtre , entravent toujours la marche du talent, et retardent infailliblement son triomphe : la petite taille de M"'= Clairon , sa voix glapissante , étourdissante ; l'organe naturellement sourd , dur et rauque de Le Kain , sa figure repoussante , sa pesante et gauche tournure, forraoient comme autant de points d'arrêt qu'il falloit vaincre d'abord , et qui ne pouvoient céder qu'à la plus courageuse contention d'esprit.

C'est une chose remarquable quela nalureait quelquefois paru fermer l'entrée de l'art à des lalens qu'elle appeloit à y exceller : le plus grand des orateurs de l'antiquité étoit né bègue; on sait ce qu'il lui en coûta pour corriger le vice de son organe ; on sait avec quel air ridicule et emprunté il se présenta la première fois dans la tribune, et peut-être faut-il attribuer aux difficultéjj qu'il eut à surmonter sous ce rapport une partie de l'importance qu'il attachoit à l'action. Un des plus fu-

LITTERAIRES. og-

meux comédiens du ihéâtredeRomoétoit louche, et ce ne fut sûrement qu'à force d'artifice qu'il parvint à faire oublier celte difformité. Le talent de M"e Dumesnil n'eut pas à se faire jour à travers de telles contrariétés : il fut affranchi de ces incouvéniens , qui provoquent rtflbrl en éloignantle succès: suivant M^e Clairon elle-même, comme nous l'avons vu, « la physiott nomie , la taille , l'ensemble de cette actrice , qui « n'éloit ni belle ni jolie , n'offroient aucune défec- « tuosité de la nature; sa tête étoil bien placée, son « œil étoit expressif, imposant, terrible même quand « elle le vouloit ; sa voix étoit forte , sonore; sa pro- « nonciation pure; rien n'arrètoitla volubilité de sou « débit. » La loi du travail ne lui fut donc pas imposée aussi impérieusement qu'aux deux artistes dont les noms sont inséparablement unis au sien dans la postérité : plus aidée par la nature, elle éprouva moins la nécessité d'avoir recouis à l'art.

Ce n'est pas à l'occation de M"" Dumesnil qu'on se sent conduit a reconnoîlre combien la carrière du théâtre e-.t rude et pénible; mais assez d'autres exemples ne le prouvent que trop : au premier aspect , elle paroît toute semée de fleurs ; c'est un champ de roses; il semble que les illusions les plus douces , que les enchanlemens les plus séducteui^s, que les jeux, les ris, les plaisirs , accompagnent sans cesse les personnes dévouées au culle deThalieetdeMelpomène; l'imagination toute remplie des prestiges de la scène en prolonge laduiée, ellesétend au-delà de leur domaine; elle poursuit les acteurs et les actrices hors de leurs fondions et de leurs rôles , pou\les placer elles voir dans un monde idéal , où tout respire une félicité magique. Quel mécompte présente la

388 AXNALES

réalité! que d'épines, que de ronces, que de travaux et de peines I on souffre à la lecture des Mémoires de M"*= Clairon ; ils nous l'offrent toujours entre la vie et la mort; la pâleur de son visage annonce les tourmens de son esprit; de combien de veilles ne lui fallut-il pas acheter sa gloire! les lauriers de Le Kain ne furent pas arrosés de moins de sueurs. Il suffit de réfléchir un moment sur ce qu'exige l'ait du théâtre pour se convaincre que le développement et l'exercice du talent y sont à plus haut prix que partout ailleurs, et que si , du coté des agrémens de la vie et des plaisirs, la profession des artistes dramatiques paroît avoir plus de licence comme plus de ressources , du côté des travaux , des exigences, et des fatigues du métier, elle a véritablement plus de rigueur. Et toutefois avec cet appareil d'études , et à si grands frais, il est douteux que, dans nos temps modernes, les acteurs les plus distingués aient obtenu des résultats égaux aux effets que produisirent, si l'on en croit l'histoire, quelquesuns des plu.5 célèbres comédiens des temps antiques.

Quelles merveilles, par exemple , ne raconte-t-on pas des pantomimes? Cassiodore les représente comme des hommes dont les mains éloquentes avoient, pour ainsi dire, une langue au bout de chaque doigt, qui parloienten gardant le silence , et qui savoient faire un récit sans ouviir la bouche; en un mot, des hommes que Polyranie elle-même avoit formés, afin de montrer qu'il n'éloitpas besoin d'articuler des paroles pour faire entendre des pensées. Lucien dit que, mieux encore que les autres comédiens, ils avoient le secret d'arracher des larmes; onsaitquellefut la passion des Romains pour ce gem-e de spectacle, et les noms des Bathylle et des

Pylade ne sont pas moins historiques que ceux des Auguste et des Mécènes. Il paroît cependant que parmi ces pantomimes, dont le jeu causoit une espèce d'ivresse, il y en avoit un qui ne possédoit pas aussi bien que M"« Clairon l'art d'agi-andir sa taille sur la scène, sans effort visible et sans affectation: cai-, comme il avoit à ixjprésenter la majesté d'Agameranon , et que, pour arriver à cebut, il se dressoit tant qu'il pouvoit sur la pointe des pieds , on lui cria « : Tu ne le « fais pas grand , tu le fîiis long. » Nous ne rapportons cette anecdote que pour nous consoler un peu de la supériorité des acteurs du théâtre antique sur les nôtres, et nous nous hâtons de revenir à M"^ Dumesnil.

On a dû conclure déjà de tout ce que nous avons dit , qu'un talent si vrai , si naturel , si indépendant de l'art, devoit pouvoir, surtout dans la partie où il dominoit, s'écarter de la sphère principale de ses triomphes , sans cesseï' d'être semblable à lui-même: en efl'et , M"^ Dumesnil n'avoit pas besoin d'être soutenue par la pompe de la tragédie et par les magnificences du style héroïque pour maîtriser les cœuis par l'expression des sentimens , qu'elle excelloit à peindre ; la simplicité du drame, la familiarité de la comédie n'ôtoient rien à la puissance de ses moyens; elle déchiroit les âmes et faisoit couler les pleurs dans Esope à la cour comme dans Mérope , dans le rôle de la mère de Rodolphe comme dans celui de la mère d'Iphigénie ; c'étoit toujours ce même accent de la vérité, auquel rien ne résiste quand il se fait entendre dans toute la justesse de ses propres et spéciales intonations.

Toutes les passions , toutes les affections de ràmo ne

peuvent pas être lieureusement transportées diï domaine de la tragédie sur une .scène moins poétique et moins noble ; les seiitimens maternels sont du nombie de ceux qui se pi'ètenl le plus facilement à ce passage liasardeux; mais il est peu d'actrices capables de les rendre également bien dans l'un et l'autre genre : chacun des deux a ses nuances particulières ; on ne déclamera pas , pour ainsi diie, sur la même note, dans le drame et dans la tragédie , ce vers qui pourroit appartenir à l'un comme à l'autre :

Je ne l'ai point encore embrasse' d'aujourd'hui.

La veuve d'Hector ne le prononcera pas précisément du même ton que la femme d'un simple particulier : le sentiment sera le même , sans doute, de part et d'autre, parce qu'il est de la nature qui ne varie point 5 mais l'expression sera différente, parce qu'elle tient aux habitudes de la vie sociale, à la distinction des rangs , au caractère des conditions. Rien ne prouve mieux combien éloit forte l'empreinte du talent de M"^ Dumesnil, que le bonheur avec lequel il conservoit sa supériorité hors des limites mêmes qui sembloient lui être prescrites.

Ce bonheur, qui l'accompagnoit toujours, n'alloit pas toutefois jusqu'à faire valoir de mauvais rûles : il falloit que le génie de l'auteur préparât à celui de l'actrice des occasions légitimes de se montrer : des situations fausser, des personnages mal dessinés, des mouvemens sans précision , des discours sans convenance, ne recevoient d'elle aucun appui ni aucun lustre, quelque désir qu'elle eût de les soutenir et d'en con-

LITTÉRAIRES. 5qi

Tenir les défauts en beautés; et c'est peul-êire une nouvelle preuve de la vérité de son talent , qui , toujours d'accoi-d avec la nature , et toujours ou sublime ou toucbant comme elle, paroissoit abandonner en quelque sorte , malgré lui , tout ce qui s'écartoit de ce grand modèle.

Grirara , dans sa correspondance fait à ce sujet quelques réflexions que nous croyons devoir transcrire : « Ou a trouvé, dit -il, que M''^ Dumesnil « avoit très -mal joué le rôle d'Hécube (dam les « Troyennes de Chateaubrun ), qu'elle l'avoit ex- « cessivement outré, elc. J'avoue que je ne connois « pas le seci'et de bien jouer un mauvais rôle : plus « une actrice est tragique et admirable, plus elle doit « pai'oître ridicule dans un rôle où elle ne dit presque « jamais ce qu'il convient de dire. On lui a reproché <( d'avoir trop outré son jeu dans la première scène : « jugez si la femme de Priam , sortant de la ville de « Troie qui brûle depuis trois jours, jugez si cette « femme peut être trop violente , et si elle ne doit pas « être dans un état qui approche du délire. On trou- « ve, en général , que M"'' Dumesnil , qui joue su- « périeuremenl , et souvent d'une manière sublime , « les rôles de Phèdre, d'Athalie, d'Hermione, de Cléo- « paire dans Rodogune, de Mérope, et tous les grands « jôIes qui sont au ihédlre, joue ordinairement fort « mal les rôles dont elle est chargée dans les pièces is. nouvelles. Je ne sais si c'est faire la critique de l'ac-

« trice ou des pièces )^ le baron de Grimm éloit un

des admirateurs les plus passionnés de M"^ Dumesnil ; mais les observations qu'on vient de lire ne sont que justes et picjuanles : elles ne respirent pas cet cnlhoii-

siasme qui iemble quelquef lis l'eni porter trop loin , et dotil le morceau suivaut, écrit en i-'oS, offre un exemple frappant. M"*? Duniesnil venoit d'obtenir un congé; M^''= Clairon la lemplaçoit; voici comment s'exprime le censturallemanddans cette circonstance: « M"^ Clairon semble précisément faite pour perdre « une seconde fois le goût de la véritable déclamation, « rétabli par Baron et par M"^ Lecouvreur : l'affectai( tion et la monotonie de sa déclamation et de son « jeu ne sont remarquées que pai- les connoisseurs; la « force de ses poumons , une articulation très-heu- « reuse , et la véhémence et l'emportement qu'elle « met souvent dans les scènes les plus tranquilles, ne « manquent pas d'éblouir les sots qui ont toujours A leurs larges mains toutes prêtes pour applaudir la « charge et le jeu outre, qui sont incompatibles avec « le vrai talent, le vrai sublime: la finesse et le ta- « lent d'apercevoir et de rendre les nuances les plus « délicates d'un r<51e sont ordinairement des choses « perdues pour le grand nombre des spectatenrs : « ceux qui savent les apprécier ont va avec chagrin « jouer les rôles de Phèdre, de Cléopâtre dans Rodo- « gune , et plusieurs autres de celte importance, « par ]\1"« Clairon. L'actrice par excellence, M"'^ Du- « mesnil, si sublime, si surprenante dans la tragé- « die , a eu la permission d'aller passer trois ttiois en « province. » Les mémoires du temps nous apprennent que M"* Clairon avoit aussi ses enthousiastes , qui prétendoient qu'on n'avoit vu , qu'on ne verroit jamais rien de pareil; qu'elle éloit l'ouvrage le plus fini de l'ai t : ceux-ci ne manquoient pas de rabaisser J\I"^ DumeËuil; car il y a toujoni'i dans l'admiration

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quelque chose d'exclusif, et par conséquent d'injuste, qui semble ne pouvoir admelLre aucun partage duna la louange , ni aucune association dans la gloire.

La retraite prématurée de M"^ Clairon mit fin à ces débats , et laissa M"'' Dumesnil sans rivale : maîtresse du champ de bataille , où depuis près de trente ans elle avoit recueilli tant d'éloges , elle continua pendant plusieurs années encore de s'y montrer avec honneur; et la constance de ses succès fit même croire à quelquesuns que le désespoir de jamais la vaincre avoit pu coutiibuer , dans l'âme aidente et fière de sa concurrente, à une résolution qui leur paroissoit plus étrange encore que vigoureuse.

Cependant M. de La Harpe , comme on l'a sans doute remarqué , avance que , dans les douze dernières années de sa carrière théâtrale , elle avoit suivécu à son talent , et n'étoit plus que l'ombre d'elle-même : il fixe à l'année 176." , époque des premières représentations de PP'arwick , le terme des succès de cette actrice ; mais son témoignage unique ne sauroit ici balancer celui d'une foule d'autres contemporains , qui tous s'accordent à prolonger beaucoup plus la durée du taleijt de M^''^ Dumesnil. Ce témoignage de l'auteur de TVarwich peut même s'expliquer : ne signifieroitil pas que la naissance d'un nouveau chef-d'œuvre tut marqué par les derniers soupirs d'un beau génie ? Le rapprochement de deux circonstances de cette nature leur donne à l'une et à l'autre plus d'elfet et de saillie. L'amour-propre de M. d(; La Harpe pouvoir y trouver son compte : il falloit bien que quelque événement d'une certaine importance accompagnât l'apjKtrition de ff'^anvicl' ; les grandes choses, les gr.inds

^c/t ANNALES

phénomène marclient presque toujours de fi'ont. Le poëte, il est vrai , félicite M"^ Dumesnil d'avoir Iriomplié du temps , dans des veis datés de cette même année 1763 ; nous ignorons s'ils fui'ent composés avant ou après les premières représentations de T'Varwick ; au reste, des vers ne tirent jamais à conséquence , et nous ne rapportons ceux-ci que parce qu'ils nous semblent peindre de couleurs assez fidèles la célèbre actrice à laquelle ils sont adressés. Le poète s'écrie :

Et bien î de ses talens le triomphe est durable ,

Et le temps n'a point effacé

Ce carartère inaltérable

Qu'en loi la nature a place'.

L'art ne t'a poini prèle son secours et ses charmes j A ses heureux efforts souvent on applaudit;

Souvent il satisfait Tesprit ; Mais avec toi l'on pleure, avec toi l'on frémit : Ton désordre effrayant, tes fureurs, tes alarmes, Et tes jeux répandant de véritables larmes, Ces jeux qui de ton âme expriment les combats, L'involontaire oubli de l'art et de toi-même;

Voilà ta science suprême , Que tu n'as point acquise , et qu'on n'imite pas.

L'auteur ne manque pas d'opposer indirectement à ce portrait celui de M"« Clairon , lequel paroît également exact et vrai ; il ajoute :

D'un organe imposant la noblesse orgueilleuse, Avec précision des jjestes mesures , D'un débit cadencé la pompe harmonieuse , Des silences frappans , des repos préparés, Sans doute , avec raison, peuvent être admirés*

J'estime une adroite imposture; J'en vois avec plaisir le charme ingénieux,

El j'admets ajirês la nature ,

L'art qui la remplace le mieux ; Mais je ne vois qu'en toi disparoitre l'actrice s Je le crois Clvteninestre, et je déteste Uljssej

Tu me fais partaj^er la profonde douleur ; Tu fais gc'niir mon àme , et palpiler mon rœur. Poursuis , et régne encor sur la scène ennoblie ; Elle assure a ton nom un ëclal ëterm-l ; Il n'est rien de sublime, il n'»st rien d'immortel, Que la natnre et le génie.

Les premiers vers de celle pièce ont quelque cliose de trop brusque et de trop peu flalteur; ils reinellent trop . ce semble, sous les yeux de l'actrice pour qui ils éloient faits l'âge auquel elle étoit parvenue : M"^ Dumesnil avoit , en effet , alors cinquante ans , et il y en avoit vingt-six qu'elle éfoit entrée à la Comédie Française j elle y resta encore douze années , et ne se relira qu'en 1770,3 l'âge de soixante-deux ans. Il paroîl certain que , si son talent ne s'éteignit pas aussi tôt que le dit M. de La Harpe, du moins il ne jeta plus guère, dans les derniers temps surtout , que de foibles et pales éclairs: Grimm en convient lui-même : « La retraite de M^'*' Dumesnil , dit-il, a l'ait peu de « sensation ; on ne l'a point regrettée , parce qu'on la « regreltoit depuis long- temps, même en la voyant « tous les jours ; le souvenir de celte actrice vivra ce- « pendant autant que la scène française : on ne verra « jamais IMérope , Agrippine, Sémiramis, sans se rap- « peler combien elle fut admirable dans les rôles de « ce genre. Elle a fort peu contribué aux progrès de « l'art , mais elle l'a cullivé avec un caractère ori- « ginal. »

C'est en terminant cette notice qu'il seroit peut-être convenable d'examiner jusqu'à quel point l'ait est en effet redevable à M"'^ Dumesnil : eUe a laissé , comme tous les génies rares , des exemples difficiles à suivre j

D(j6 ANNALES

comme eux , clans le développement de ses perfeclious , elle a alleint le comble de l'art; ainsi que tous les lalens transcendant , mais in-éguliers , elle a pu donner lieu à de mauvaises imitations 5 toutefois il semble que ses lauLes , choquantes de leur nature et grossières , dévoient avoir peu de séduction et d'attrait, tandis que ses beautés provoquoient le plus irrésistible enthousiasme; le de'sir de l'égaler dans ce qu'elle avoit d'excellent , fruit naturel de cet enthousiasme même, fut sans doute plus profitable à l'art que ses imperfections ne lui furent nuisibles; s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que dans quelques parties elle se soit montrée supérieuie à tout ce qui l'a suivie comme à tout ce qui l'avoit précédée, elle a donc offert de grands modèles, qui étoient des progrès de l'art, ainsi qu'ils sont le désespoir des artistes; si ridée de la perfection dans un certain nombre de rôles est inséparable de son nom, elle a donc reculé les limites de ces rôles ; elle en a donc posé la borne ; et, en cela , qu'a-t-elle fait que d'avancer l'art , et que de le porter même, en quelques points, jusqu'où il pouvoit aller? Dira-t-on qu'elle a peu contribué à ses progrès , ^arce qu'elle est demeurée inimitable? mais c'est précisément cela qui prouve qu'à quelques égards elle en a louché le but le plus élevé.

Sous plusieurs rapports on peut concouriraux progrès d'un art par de savantes recherches , par des observations attentives , par des études suivies et courageuses, dont les résultats s'enseignent et se transmettent plus aisément; mais faut-il donc compter pour rien les inspirations et les exemples du génie? n'est-ce pas même sur ces exemples, sur ces procédés naturels

LITTÉRAIRES. ^gr;

des grands talens que l'art établit ses leçons et fonde ses théories, toujours d'autant plus sûres, d'autant plus solides, qu'elles s'appuient davantage sur les traditions des modèles supérieurs? Il est, à la vérité, des détails plus ou moins importans qui appartiennent plus particulièrement à la réflexion , et au perfectionnement desquels contribuent peu les mouvemens inspirés du génie; mais doit-on resserrer tout l'art dans le cercle de ces détails précieux sans doute en euxmêmes, nécessaii-es, essentiels, et dont on ne pourroit exagérer le mérite qu'en les assimilant trop aux grands traits du talent? On conclura donc, contre l'avis de Grimm, que si M"'= Dumesnil a poussé jusqu'à un excès très-condamnable la négligence de certaines conditions de l'art, et que si , en ce sens , elle est loin d'avoir aidé ses progrès, elle ne doit pas moins être considérée comme les ayatit puissamment favorisés par l'éclat de sa réputation, par l'autorité de ses exemples , par cette flamme d'émulation qu'elle alluma, et parl'influencedes souvenirs ineffaçables qu'elle à légués à la scène française , encore toute remplie de sa mémoire.

Quelque peu regrettée qu'elle fut, au moment de sa retraite, par un public toujours plus ou moins ingrat, jamais elle n'a été remplacée. M"" Saint-Val l'aînée lui succéda; mais cette actrice, qui n'éloit pas dépourvue de moyens, ne recueillit pas fliéritage de M"^ Dumesnil : elle sentit tout le poids d'une succession si redoutable , sans pouvoir se flatter de le porter jamais avec grâce; et ses talens ne servirent qu'à faire mieux apprécier encore la perte que le théâtre avoit » déplorer. Dans l'espace de dix ans M"^ Clairon cl

M^'« Dumesnil disparurent , comme deux flambeaux qui s'éclipsenl à la fois; Le Kuiu, assez jeune encore, restoit seul pour consoler les amis de l'art tragique; mais lui-même ne devoit pas rester long-lemps : trois ans après il n'éloit plus.

Une pension de 2600 fr. fut , pour M"^ Dumesnil , la modique récompense de trente-huit années de travaux , de fatigues et d'éclalans succès. M"« Clairon, à la fin d'une carrière beaucoup moins longue, qu'elle avoit elle-même abrégée, se retira beaucoup plus riche. Mais la différence de leurs fortunes lenoit sans doute à la différence de leurs caractères, et à des circonstances indépendantes de leurs travaux. Une représentation de l^ancrède, qui fut donnée au bénéfice de M"^ Dumesnil , un an après sa retraite , et à laquelle on courut en foule, étendit un peu les bornes de son étroite rétribution , en même temps qu'elle lui offiit, dans l'empressement et dans le nombre des spectateurs, une consolation flatteuse, dernière et fugitive image de son ancienne gloire. Destinée à passer do beaucoup le terme ordinaire de la vie humaine, et à vieillir encore plus que M"': Clairon, elle termina ses jours à Boulognesur-Mer, le 20 février i8o3 , âgée de près de quatrevingt-dix ans j et la même année vit mourir , dans l'intervalle d'un mois, ces illustres rivales , les deux plus sublimes tragédiennes, dont les fastes de notre théâtre aient conservé le souvenir. Il paroi t que les Mémoires de M^^' Clairon , après tant d'années de retraite et de silence, troublèrent la tranquille vieillesse et vinrent affliger la caducité de M"* Dumesnil : elle y ) épondit du fond de la province dans laquelle les restes de son existence oubliée étoient comme ensevelis ,

LITTillAIRES. Zg^

OU plutôt elle remit le soin de sa défense à une plume confidente de ses senlimens et organe de ses pensées ; et cette réponse, publiée sous le titre de Mémoires de jy^iie Ournes7iil ^ peu de temps après ceux de M^'*^ Claij-on, ne se renferme pas tellement dans renceinte des considérations personnelles et particulières , qu'elle ne puisse encore servir l'art par des documens généraux et par des vues d'une utilité universelle: ainsi des bords de leurs tombeaux ces deux iminortelles actrices, ranimant les querelles de leur ancienne émulation, dictoient encore les leçons du passé, et répandoient sur l'avenir les lumières de leur expérience.

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