‹ Annales littéraires (volume 3)Chapitre 11 sur 24 · LETTRE A M · texte numérisé non relu

LETTRE A M

Monsieur ,

La proposition que M m'a faite de votre part

est une nouvelle preuve de celte bienveillance dont TOUS m'avez déjà donné tant de témoignages ; et je ne balancerois pas à entrer dans vos vues, et à mettre surle-cbampla main à l'œuvre, si je n'entrevoyois des difficultés dont je vous fais juge.

Comment léduire en un seul volume, sans courir le risque d'une extrême sécheresse, cette immense quantité de faits que présentent les trois dynasties des F lanlagenets, des Tudors , et des Sluards; car je ne parlenider//e/?/rt7-c///e, ni des rois successeurs à'Eg- Z>e/-/, jusqu'à la conquête par Guillaume , duc de Normandie, époque à laquelle d conviendroit de commencer, et qu'il serolt encore nécessaire de préparei- poi-

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uu exposé succinct des faits antérieurs ? 11 faudroit avoir le style deBossuet pour renfermer tant de choses dans un si petit espace j et même avec son style on ne réussiroil à faire que ce qu'il a fait lui-même pour la première partie de l'Histoire universelle , c'est-à-dire, une chronologie éloquente.

Vous demandez plus, Monsieur, vous voulez une liistoire propre à inspirer la haine des Anglais , ce sont vos propres expressions ; et quoiqu'en mon particulier je ne me sois jamais senti un goiit bien \if pour ce peuple, dont les institutions et le caractère ont fait tant d'enthousiastes, souvent très-ridicules, je ne puis vous dissimuler qu'une histoire écrite dans cette vue ne seroilplus, à mon sens, une histoire, mais un faetum, un pamphlet, une déclamation.

Je sais comme un autre tout ce qu'on peut dire conlre les Anglais : je n'ignore point que sous les Plantagenets ils profitèrent odieusement de nos divisions pour s'emparer de la plus grande partie du royaume j que sous le règne si malheureux de Charles VI, et dans les commencemens non moins malheureux de Charles VII , ils déchirèrent le sein de notre patrie, et qu'il fallut toute la politique de Louis XI pour guérir des plaies qu'ils menaçoient de rouvrir à chaque Instant.

Je vois sous les Tiidors ce peuple désormais renfermé dans son île , devenir le jouet des tyrans que produisit cette fameuse dynastie : il se montra alors aussi servile , aussi plat, aussi volage, qu'on se le représente aujourd'hui ferme , constant et fier : il caresse la tyrannie , il se plie à tous les jougs , il rampe sous toutes les dominations, il change de lois et de religion

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avec une légèreté méprisable, au gré de Henri VIII, de Marie , d'Elisabeth.

Quels horribles spectacles n'olFre point le règne de la famille infortunée des Stuarts? Quelle superstition! quel fanatisme! Où est ce peuple mainicnant si vanté pour son grand sens, son esprit de réflexion, sa philosophie ? Quelle funeste facilité à imaginer, à créer des dogmes, à multiplier des sectes qui se dévorent toutes les unes les autres, sous les noms de Quakers, de Treinbleurs , de Primitifs , d'yJnglicans , de Presbytériens, etc. ! Tout le monde sait quel fut le dénoiiment de cette afiFreuse tragédie, et comment Cromwel se rendit maître des esprits agités pour s'emparer du Irône, après avoir fait périr son roi sur un échafaud.

La révolution de 1688, qui mit la couronne d'Angleterre sur la tête du prince d'Orange , spolialcur de son beau-père , ne fait guère plus d'honneur à cette nation; et la maison de Hanovre, qui règne aujourd'hui , est, si je puis m'exprimer ainsi, un monument toujours subsistant de l'injustice barbare des Anglais à l'égard de leurs princes. Et c'est là le peuple que nous nous sommes proposé pour modèle ! Peut-être n'avonsnous que trop bien suivi son exemple.

Au reste, l'éclat dont l'Angleterre a brillé depuis la guerre de sept ans, c'est-à dire, depuis quarante années, ne doit pas éblouir les hommes qui savent réfléchir : qu'on fiasse attention à la conduite des Anglais dans l'Inde ; qu'on se rappelle le sort de l'infortuné Tipno- Saïb, du raya de Carnale , etc. , et l'on verra clairement que toutes ces passions qui ont jadis déchiré l'Angleterre , et rempli celle île de crimes et de malheurs, so r, 26

sont confondues dans une seule qui raalnlenanl dirige toules ses vues , la soif de l'or , etc. , etc.

Cet exposé suflira peut-être , Monsieur, pour vous prouver que je ne suis pas plus partisan qu'un autre de la nation anglaise; mais, quelque bon Français que je sois , je pense que lorsqu'on écrit l'histoire d'un peuple , même rival et ennemi , il faut être impartial, présenter le bien comme le mal, mettre sous les yeux du lecteur tous les faits qui peuvent éclairer son jugement, et se tenir en garde soi-même contre ses propres préventions ; et combien celte conduite ne devient- elle pas plus nécessaire lorsqu'on écrit pour la jeunesse, que rien ne défend contre l'erreur ?

Mais, dans cette circonstance, dira-t-on, l'erreur même est une bonne chose, puisqu'elle tend à inspiler à la jeunesse française la haine d'un peuple ennemi. Je crois pouvoh- répondre à cette objection , i " que l'erreur est toujours mauvaise par elle-même, et que pervertir et corrompre le jugement de la jeunesse est un moyen indigne de tout bon gouvernement, quel que soit d'ailleurs le but qu'il se propose , la raison et la vérité étant les instrumens les plus sûrs comme les plus nobles d'une sage administration j 2" qu'un récit exact et fidèle , dégagé de tout ce qu'y raêleroit nécessairement l'intention de rendre le peuple anglais o^iewXjpourroit suffire pour atteindi'e ce but, les faits, dont j'ai ci-dessus exposé le sommaire , étant de la plus grande force.

Si l'on n'exigeoit que cela, Monsieur, malgré la foi-r blesse de mes talens, et au défaut d'une meilleure plume, j'entreprendrois l'ouvrage d'aulant plus volontiers que je travaillerois sous vos auspices , et m'ai-

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derois de vos conseils. Il reste pourtant loujours la difficulté de lenfermei- dans un cadre si étroit une liistoire si abondante en événemens iniportans , et en révolutions de tout genre : l'abrégé de ral)bé Millot a paru sec et décharné j quoiqu'il ail trois volumes ; et en effet, que sont trois volumes, et, à plus forte raison , que paroîlra un petit volume, tel que celui qu'on demande, auprès des collections immenses de Rapin- Thoiras et de David Hume? Je suis, etc.

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