A. V?^ AL ES
le graniHiaiilen. El coiilre quoi pèche- 1- elle donc? reprit la dame. Confe la règle des supins , réponditil en joignant les deux mains. Vous êtes vraiment impitoyable quand il s'agit de supim-, lui dil , en éclatant de rire, un liomrae qui, ne se piquant pas autrement d'être philologue, avoit ce goût et ce tact que donne l'usage du monde joint à la lecture des bons livres , et qu'on ne reçoit jamais des seules études de la philologie : ne voyez-vous pas qu'on peut vous faire sur ce souper la même réponse qu'on vous à déjà faise sur le cabriolet? Vous êtes incorrigible; vous voudriez construire ainsi la phrase : « Elle s'occupa de « nous faire donner à souper; le souper de l'auJîerge « ne valoit rien. » Mais, Monsieur, qui ne sent combien à souper, le souper, ainsi rapprochés, ont peu d'agrément? Ils tombent pesamment et gauchement l'un sur l'autre ; l'emarquez que vous rendez toujours les phrases plus longues et moins rapides , en voulant les rendre plus correctes: remarquez qu'elles deviennent maussades en devenant plus conformes à vos lègles; en tout, il faut oublier un peu la lettre et le matéiiel de la loi pour en consulter Fesprit ; cela est juste et vrai en giammaire comme en morale, eu religion et en politique.
Le champion du supin resta muet, pâlit et secoua la tète : on vit bien qu'il n'éfoit pas converti. Un jeune poêle, qui sûreriient aiu'oit pris part beaucoup plus tôt à la conversation, s'il s'éloit agi d'hémistiches et de vers, eut la cruauté de vouloir pousser encore le pau vie grammairien: «Pensez, monsieur, lui dit-il, à îou<! les sacrifices que la rigidité de la grammaire est obligée de faire à la délicatesse et à la fierté
de l'oreille, appelée par un célèbre rhéleur de l'antiquité le plus orgueilleux et leplus dédaigneux de tous les sens; que n'accorde-t-on pas à l'euphonie? Pour la douceur de la pronoiicialion , l'Académie elle-raèrae iiepeimet-elle pas de dire : entre quatre s-yeuxl Pourquoi seroit-on plus avare de concessions envers le goût, qui parfois exige de petites anomalies , qu'envers l'oreille , dontla tyrannie en commande un si grand nom • bre? Si, quand l'oreille est blessée, rien ne sau roi t plaire à Tespiit, comment des constructions pénibles et maladroites, bien que régulières, auroienl-elles le privilège de lui plaire? Et puis , qui peut s'arroger le droit de poser la limite des irrégularités du langage? Le goût est sage jusque dans ses caprices : la licence ne lui convient pas plus que la contrainte; on ne doit pas craindre que jamais il abuse des libertés qu'il demande ; .s'il ne reçoit ses lois que de lui-même, on ne l'accusera pas du moins de ne connoître aucune loi : il renferme en lui toute une législation; il est, par essence, la lègle même, et la loi.
Je sortis fort édifié de ce discours du jeune poète, qui probablement n'est pis romantique danssesœuvres, puisqu'il semonljesi parfaitement orthodoxe dans ses doctrines; mais ce discours même si plein de sagesse me rejeta dans une de mes pensées habituelles : en effet, je ne réfléchis presque jamais sur la littérature sans regarder comme à peu prè.s perdus les efforts que la critique essaye tous les jours pour ramenei- les esprits dans de certaines bornes : mus par uwq force irrésistible, ils en suivent l'impulsion , pour ainsi dire, à leur insu, et comme en dépit d'eux-mêmes ; ils rcncontient dans la ligne qu'ils parcourent avec une impétuosité si aveu-
o\e le point capkal, le point unique de la perlectioiî ; mais bientôt ils le laissent en arrière, et toutefois ils semblent toujours le clierclier et le poursuivre ; dans les illusions de leur orgueil , la route où ils courent ne cesse pas de leurparoître progressive; ils en viennent même par degrés à mépriser le passé tpii les importune de sa gloire, à préférer un présent qui les flatte par ses chimériques nouveautés, et surtout ù précipiter leurs infatigables espérances vers un avenir dont les ti'ompeuses perspectives les séduisent et les éblouissent par un éclat purement imaginaire; c'est bien vainement qu'on travaille à les désabuser; ce ridicule enchantement résiste à tout; rien ne peut vaincre le prestige ; la raison , qui gémit et qui s'indigne , ^asse pour un pédanlisme qui radote ; la ciitique se voit réduite à de misérables et houleux traités; la satire même se tait , et l'on n'entend qu'un bruit d'applaudissemens aussi absurdes que les objets qui les excitent.
Mais je m'aperçois , Monsieur, que voilà prodigieusement de réflexions , de dissertations, de commentaiies au sujet d'une de ces productions délicates qui veulent être beaucoup plus appréciées par le goût , qu'inventoriées par l'analyse : il est si difficile de seboiner quand on s'enli-etienl de littéral uie avec vousl On éprouve un charme secret à vous parler de ces choses
que vous aimez d'un si véritable et si naïf amour, dont vous avez une connoissancesi profonde et si complète, un sentiment si vif, si fin et si exquis : on se passionne , on s'abandonne comme dans l'expression des plus cliers et des plus tendres intérêts ; on prend le langage diffus des plus dominantes affections ; i! esi ce-
LITTERAIRES. SSn
pendant un plaisir plus séduisant, plus attachant encore : C'est celui de vous entendre vous même dans ce cours d'éloquence qui est une des merveilles de notre temps , dans ces improvisations extraordinaires, où s'épanchent avec une profusion si soudaine et si brillante tous les trésors de votre pensée, dans ces leçons si suivies, et pas encore assez célébrées , selon moi , ni assez honorées.
NOTICE SUR MADEMOISELLE DUMESxNIL,