‹ Annales littéraires (volume 3)Chapitre 13 sur 24 · DE LA BAUME-LE-BLANC · texte numérisé non relu

DE LA BAUME-LE-BLANC

DUCHESSE DE LA VALLlÈRE.

S[ de grandes, d'éclatantes et scandaleuses foiblesses peuvent èlre excusables, et même devenir uilérci»-

saules, c'est lorsqu'elles sont nées d'une extrême tendi-esse du coeur, et qu'elles ont fini dans les larmes du repentir : <i II lui sera beaucoup pardonné, a dit le « divin législateur des chrétiens, parce qu'elle a beau- « coup aimé. » Un célèbre philosophe de nos jours a dit aussi, avec une âpreté bien opposée à tant de douceur, que la femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un prince; expression sévère de la moi'ale dans toute sa rigidité! les âmes tendres n'en ont pas moins pris sous leur prolection le souvenir de la douce et sensible La Vallière; et le monde, touché de ses égaremens, et de la dure et longue pénitence qui les a expiés , ne s'est pas montré plus inexorable pour elle que l'évangile et que le ciel.

Louise-Françoise de La Baume-le-BIanc naquit dans le courant du mois d'août de l'année i644 : elle avoit par conséquent six ans de moins que Louis XIV. Elle jierdit de bonne heure son père , qui étoit marquis de La Vallière, et gouverneur d'Amboise; sa mère, fille de Jean-le Prévôt, seigneur de La Coutelaie, se remaria : ces secondes noces appelèrent la mère et la fille, encore très- jeune, à la cour de Gaston, duc d'Orléans , à qui M. de Saint-Remi , nouveau mari de ]\1™^ de La Vallière , éloit atlaché en qualité de premier maîlre-d'hotel. M"« de La Vallière passa son enfance chez cejjrince, tantôt à Orléans, tantôt à Rlois.

Elle étoit dans la première fleur de l'adolescence , et n'avoit pas encore dix-sept ans, lorsque ayant été nommée fille d'honneur de Menrielte d'Angleterre, <jue venolt d'épouseï- Monsieur , frère unique de Louis XIV , elle pm-ul en j 661 à la cour de ce nio-

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narque : elle avoit jjlus de grâce que de beaulë, plu.s d'expression dans la physionomie que de régularilé dans les Iraits; rien n'éloit plus louchant que son regard mêlé de modestie et de sensibilité; rien n'éloit plus doux que le son de sa voix : on eût dit que tous ses accens parloient d'un cœur ému. La nalure avoit établi une harmonie charmante entre l'esprit de celle jeune personne et son caractère : l'un éloit plus naif que brillant; l'autre, sans manquer absolument de fermeté, avoit plus de mollesse et d'abandon que de force. Parmi ses compagnes, et à la suite d'une princesse de son âge, elle se distinguoit pai' un air de sagesse dont Monsieur lui-même lui rendit un jour le plus flatteur témoignage : une aimable pudeur donnoit du prix à tout ce qu'elle faisoit, et la délicatesse la plus exquise sembloit diriger toutes ses actions, comme elle présidoit à tous ses senlimens : si on la reraaiquoit , si quelques legards plus attentifs et plus curieux venoientà se fixer sur elle, la rougeur, qui coloroil aussitôt son fionl ingénu , déceloil la simplicité de son cœur, et sa timidité presque enfantine faisoit tremblersa voix. Telle étoil M"^ de La Vallièi-e quand elle vint habiter un séjour rempli de Ions les prestiges de la grandeur, de la politesse, et de la volupté.

Louis XIV", qui depuis peu avoit pris en main les rênes de ses ^a[s , avoil alors vingt- trois ans : paré de tout l'éclat delà jeunesse, et comblé de tous les dons extérieurs de la nalure, il étoit le plus bel homme de son royaume, comme ilalloitêtrele plus grand roi de l'Europe : ilsembloit donner au trône plus de majesté qu il n'enrecevoit; la vigueur desaconslilutions'aimonçoit en lui par la beauté des formes el par la noblesse des

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proportions; la Lan leur de son Ame el la fierté de son caractère se peignoient sans rudesse dans sa pliysionomie toute royale : une grâce polie en adoucissoil l'expression; son coup-d'œil, tou jouis imposant, n'étoit jamais ni menaçant ni fai'ouche; la conscience de sa supériorité, qui lespiioit dans toute sa personne, produisoit dans ce jeune roi, comme dans tous les hommes véritablement supérieurs, une modération pleine de dignité; le respect qu'il avoit pour toutes les convenances metloit un frein à l'impétuosité de ses passions: son cœur étoit enclin à l'amour; mais ses vœux ne commençoient jamaisàsemanifesterque par ces égards délicats qui sont toujours dus aux femmes, et par cette galanterie de bon goût, dont sa cour éloit devenue le plus parfait modèle. Sa pensée parut d'abord se porter vers Madame, dontl'esprit naturel , vif, enjoué, l)rillant orné, exerçoit sur lui une séduction d'autant plus puissante, que, né lui-même avec un esprit distingué que u'avoit pas assez cultivé l'éducation , il senloit mieux tout le prix de cet inestimable avantage; mais son choix, qu'un devoir rigouieux et que de sévères bienséances dévoient écarter de sa belle-sœur, ne tarda pas à s'arrêter sur une des personnes qui, semblables à autant de nymphes, formoient l'aimable et riant cortège de cette jeune princesse : cette personne étoit M"*' de La Val hère. ^

Les deux amans s'entendirent avant de se parler; mais il s'éleva dans le cœur de M"«= de La Valiière un grand combat entre ce penchant et sa modestie : celle que M""^ de Sévigné, dans son style pittoresque, appeioit Vhuinhle "violette^ pouvoit-elle porter si haut ses vues et son espoir? l'ombre el l'obscurité, qu'elle ai-

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moit, lui furent ménagées avec délicatesse par le prince dont elle éloil adorée : le mystère étendit son voile sur leurs amours naissans; pendant près de deux années ils dérobèrent avec soin leur inlelligence aux yeux des courtisans; loin de faire trophée de sa brillante conquête , M'ie de La Vallière trembloit san* cesse d'être devinée; elle jouissoit, avec une sorte d'inquiétude , de ces fêtes magnifiques et de ces di- ■vertissemens pleins de galanterie que prodiguoit Louis XIV, et qui tous, en secret, se rappoitoient à elle; mais rien ne peut toujours demeurer caché,surlout à la cour, et les fruits de cette union aclievèient d'ailleurs d'en trahir l'existence déjà soupçoimée.

Le 27 décembre i665, M"« de La Vallière accoucha d'un fils, qui fut nommé Louis de Bourbon, et qui mourut à deux ans et demi ; à peu près à l'époque de la mort de ce premier enfant, elle eut une fille, appelée Marie-Anne, qui fut M'^« de Blois; le 2 octobi-e 1667, elle mit au monde un second fils, Louis de Bouibon , comte de Vermandois, qui ne vécut que jusqu'à l'i^ge de seizeans. Ces gages de leuramour mutuel ne firent qu'augmenlei" , dans le cœur du roi, la tendresse dont sa douceur, sa sincérité et son dévoiiraent la rendoient si digne. Pendant qu'elle éloit enceinte du duc de Vermandois, Louis XI V érigea pour elle, au mois de mai 1667, la leire de Vaujour en duché-pairie, sous le nom de La Vallière; cette faveur, qu'elle n'avoit point sollicitée, ne la rendit ni plus ambitieuse , ni plus vaine : elle ne demanda jamais rien , ne se mêla jamais de rien ; étrangèie également à toute affaire et à toute intrigue, elle n'éloît occupée que de l'iulérêl de son amour; elle aimoil le

roi pour lui-même; à la cour , et auprès du irône du piemier monarque de l'Euiope, elle étoit tendre avec simplicité, comme elle eut pu l'èlre dans les champs et dans une chaumière. Elle goika , deux ans encoi'e après avoir été revêtue du titre de duchesse, le bonheur si pur d'aimer et d'être aimée. Mais, vers l'aaîiée 1669 , la passion qu'elle avoit inspirée au roi, et qui s'étoit soutenue pendant plus de sept ans , perdit de sa vivacité : une rivale dangereuse vint disputer à M™^ la duchesse de La Vallière un cœur qu'elle avoit possédé si long-temps.

Cette rivale se rencontra dans sa société : elle avoit trois ans de plus que M"*" de La Vallière; elle étoit mariée; elle affecloit, pour couvrir son hut, celte sorte d'élourderie qui n'appartient qu'à la première jeunesse , quoiqu'elle eût alors vingt-huit ans ; sans trop se déceler, elle pi'ovoquoit par mille saillies spirituel les, par mille folies pétulantes, le roi, qui ne tarda pas à s'apercevoir de son dessein , n'entra pas d'abord dans ses vues, témoigna même quelque répugnance, et finit par se laisser subjuguer : il rompit un lien si léger et si doux pour tomber en effet sous un véritable joug; la marquise de Montespan étoit aussi impérieuse , aussi altière, aussi exigeante, aussi intéressée, que M™^ de La Vallière étoit modeste, timide, éloignée de tout calcul comme de toute prétention. Contre une rivale si fière et si oigueilleuse, que pouvoit Vhumble violette? elle fut pendant cinq ans le triste témoin de son insolent triomphe : elle vit naître , on 1670, 1673 et I 67^, les trois premiers des sept enfans que Louis XIV eut de M™^ de Montespan , dans l'espace des onze années que dura leur union : une

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douleur sans éclats, et cotifonne ù son canctère r»--

netra silencieusement son ame; eu public, elle dévoroit

ses larmes , et ne laissoU, voir sur son visaîre que l'empreinte d'une mélancolie muelle et profonde; dans l'ombre, et hors de tous les regards, elle sersoit des pleurs en abondance.

Ceux du repentir se mêlèrent insensiblement à ceux de l'amour: enfin ellecessadepleurersurlapertequ\'Ile avoit faite; elle pleura sur elle-même et sur ses fautes. La religion lui présenta le moyen de les n'pirer : les austérités delà plus sévère pénitence n'effrayèrent pas ce cœur sensible, enivré de toutes les délices de la vie. A peine âgée de trente ans, elle fit le sacrifice du reste de ses jours , et prit une de ces résolutions extiaordinaires qui étonnent les plus mâles courages, et qui ressembleroient au désespoir, si le désespoir pou voit jamais rien produire de grand et de sublime.

Soutenue par les conseils du pieux maréchal de Bellefond, ami de rillu>tre abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, et par l'autorité de Bossuet, elle quitta le monde, se sépara de ses chers enfans, et se rendit, le 20 avril 1674, aux Carmélites, dont M"**^ Gigault de Bellefond, parente du maréchal, fu^ prieure quelque temps après : tant de grâces et d'attraits, tant d'irrésistibles séductions, tant de souvenirs brlllans vinrent s'ensevelir dans ce tombeau; elle y mourut longuement , durant près de trente-six années , sans se rebuter jamais des rigueurs auxquelles elle étoit soumise. Elle voulut, des son entiée, en fliire l'épreuve tout entière; ^ lie trouva même que les mortifications de ce cloîlre ne remplissoient pas tous les vœux et tous les besoins de sou reponhr.

Conclier sur la dure et dans la laine, porter sans linge une robe de serge, marcher pieds nus, avec le frollcment douloureux de la sei'gesurles jambes , vivre d'une nourriture grossière et presque insuffisante, jeûner souvent, se lever au milieu de la nuit pour chanter l'office au chœur, suppoiler le froid, souffrir la chaleur non moins cruelle sous de pareils vêtemens, garder le silence, rester longtemps à genoux au pied des autels, endurer sur la peau, prescjue toujours ulcérée, les pointes d'un cilice, remphr les fonctions qui paroissent les plus viles, laver et étendre le peu de linge d'absolue nécessité, vaquer aux emplois des deinières servantes, n'interrompre le travail que par la prière, être pei-pétuellement sous des yeux surveillans et sévères , s'entendre reprocher comme un crime le moindre signe de distraction, n'exister, ne respirer que pour la pénitence, se créer un enfer passager pour éviter l'enfer éternel, telles sont les peines qu'une jeune femme accoutumée aux délicatesses de la cour parut affi^onter avec joie , et qu'elle regarda comme une expiation trop foible de ses erreurs.

Ce fut des main.sde la reine elle même, envers qui elle avoit été si coupable, qu'elle reçut le voile, en présence de l'archevêque de Paris, le 4 juin 167 5. Le grand Bossuet fit retentir dans cette céi'émonie sa puissante éloquence; la pieuse victime étoit dans une tribune à côté de la reine; et lorsque forateur s'écria d'une voix tonnante : « Descendez: allez à l'autel. . . .1 » tous les assislans versèrent des tori'ens de larmes d'attendrissement et d'admiration. La nouvelle religieuse avoit pris le nom de sœur Louise de la iMiséricorde.C'e.^t ainsi que s'ouvrit pour elle cotte longue canière de

souffrances volonlaiies qu'elle paicoiirul d"u!i pas -.1 ferme. Des princes de l'église, des nonces, des archevêques , des évêciues , Bossnet lui-même , vinrent souvent la visiter; elle reçut aussi la visite de l'austère abh-j

de Rancé. Quand on lui apprit, en i683, la mort piématune de Louis de Douibon , comte de Verniandois,son fils, elle fît celtte réponse devenue si célèbre : « Je dois pleurer sa naissance encore plus que sa « mort. »

Elle ajoutoil sans cesse des moitificalions parlicul.'èles à celles de la règle, et bientôt l,t nature parut seconder ses desseins : elle fut affligée de perpe'luelles douleurs de tête; un rhumatisme alfreux lui déboîta une hanche; une de ses jambes fut entièremcnl exco riée par râprelé mordante de la serge : elle soudi oit sans se plaindre des maux si cuisans; la force de son ânio et la vigueur de sa constitution , robuste sous une apparence de foiblesse, tournèrent contre elle, en prolongeant la durée de son supplice.

Cependant M™* de Monlespan confinuoit do régner sur le cœur du roi: durant les six premières at)nées qui suivirent la retraite de 1\]'°* de La Vallière, elle déploya toute la hauteur et toute la dureté qui lui étoient naturelles, abusant des privilèges de la faveur et des droits de la vicloire, jusqu'à ce ({u'en 1 6oo elle se fût attiié une disgrâce éclatante : Louis XIV la chassa de la cour, et son mari ne voulu! point la recevoir. Elle vécut encore vingt - sept ans , sans cesse troublée par les fantômes d'une imagination malade, sans ce'-se assiégée des terreurs de la mort. L'infeeliou de ses entrailles, après son décès, força, dit -on , do îes livrer à des chiens, et l'on ajoute cpi'à celle occa-

sion quelqu'un de ceux qu'elle avoil jadis hurailic's fit cette question : « Est - ce qu'elle avoit des entrailles?»

Elle avoit vu, avec un dépit amer, lui succéder cette jeune et belle Fontanges , qui passa comme une ombre légère, qui mourut des suites d'une couche , à vingt ans, dès la première année de sa faveur; dont on disoit qu'elle avoit eu le destin des roses , et dont le souvenir fugitif ne s'étoit , pour ainsi dire , fixé que dans les toilettes, par un nœud de rubans auquel elle avoit donné son nom. Du fond de sa retraite, M™* de Montespan avoit également appris les succès plus durables de la froide et prude M/"^ de Ma intenon, qu'elle avoit elle-même introduite à la cour, et dont elle avoit en quelque sorte préparé la fortune; femme habile, qui, mettant la vertu et la religion dans le parti de ses intérêts, parvint, quoiqu'à cinquante ans, quoique plus âgée de trois ans que Louis XIV, quoique veuve deScarron , à se faire épouser par le roi de France.

Depuis long - temps la sœur Louise de la Miséricorde n'étoit plus occupée de ces pensées mondaines : tout entière à des idées d'un ordre bien différent , elle s'avançoit avec lenteur et patience vers les peispectives du ciel, à travers les épines de la pénitence , parmi les infirmités les plus ciuelles et les plus rudes macérations. L'asile de la tombe s'ouvrit enfin pour elle : toute couverte des larmes de son repentir et des empreintes de sa pénitence, elle y descendit le 6 juin 1710, âgée de près de soixante-six ans, conservant toujours, malgré sa vieillesse, malgré ses austérités et ses maladies, quelques -unes de ces grâces tuucl.anles, dons moins heureux encore que funestes.

qui furent la source de ses trompeuses prospérités, et celle de ses larmes intarissables :

Dieu fit du repentir la vertu des mortels !

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