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core ignorées de lui-même, une de ces analogies se-» crêtes par lesquelles les talens semblables se rappi'ochenLeiit)-ecnx,s\iverlissenL miitnellemerit, et influent les nus sur les aulres. Ces lettres firent vraisemblablement la même impression sur le talent non encore développé de Flécliier que les tragédies de Corneille sur le génie naissant de Bosbuet : son oreille se remplit avidement de ces tours arrondis et liarmonieux , de ces cadences sonores, et de celte mélodie périodique, qu'il devoit un jour épurer encore, et porler à sa perfection : notre langue en étoit alors à ce point où les idiomes, long-temps barbares, entrevoyant enfin le but où ils doivent parvenir, n'attendent plus que quelques hommes de génie qui aident leurs derniers pas, et qui achèvent , chacun pour sa part, de les faire entrer en possession de toutes les lichesses et de toutes les beautés dont la conquête peut leur appartenir.
On ne voil pasFléchier, poussé, comme Bossuef,pir le vent d'une inspirationprécoce, se précipiter comme son rival, dès l'âge de seize ans, dans la carrière de l'éloquence, et s'y faire admirer; on ne le voit pas s'annoncer, presque dès l'enfance , par les merveilles de l'improvisation : les lenteurs de la méditation et les combinaisons de l'art étoient plus nécessaiies à ce génie moins ardent et moins vif, plus appelé à perfectionner qu'à créer : il eut cependant fini de très-bonne heure ses premières éludes, qui furent ses premiers triomphes, et que l)i('nlol il approfondit dans la congrégation de la Doctrine chrétienne, sous les auspicr^s «et sous la direction particulière de son oncle maler- )jel j le célèbre pèie AudiflTret, qui en étoit le supé-
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rieur : pendant les onze années qu'il pas.sa dans celle sociélé religieuse et savante, depuis i64û jusqu'à 1669 , c'est-à-dire depuis lYige de seize ans jusqu'à celui de vingt-sept , il se livra tout entier à la lecture des grands modèles de l'antiquité , et à celle du petit nombre de bons écrivains que lui présentoil notre littérature : il nous apprend lui-même qu'il lisoit aussi quelquefois les sermonnaires italiens et espagnols , pour s'amuser des traits burlesques qu'il rencoutroit dans leurs compositions , et pour apprendre à les éviter. Celte circonstance des études de Fléchier n'est pas du tout indifférente : elle appartient à la trempe de sou esprit, et la caractérise: l'attention qu'il donimit aux ridicules des mauvais orateurs présageoit le talent judicieux et sage qui devoit rétablir parmi nous l'éloquence dans toute sa pureté, et substituer aux élans grossiers et aux recherches grotesques d'une imagination aveugle et déréglée ces beautés vraies, régulières et polies, qui naissent du sentiment éclairé de toutes les convenances.
Quelques années plus tard, il publia une lelatiou des grands jours tenus à Riom , où il avoit accompagné M. de Caumarlin , qui lui avoit confié l'éducation de son fils , et , dans cette )-elation , qu'égayé un ton de galanterie , il relève avec finesse et malice tous les endroits risibles des harangues qui furent prononcées : on retrouve ici l'homme supérieur au goiit de son époque , qui appeloit les piédicateurs de rEspagne et de l'Italie ses bouffons , et qui , en se moquant des ovateui's des grafids Jours , préparoit une révolution piochaine dans l'exercice de l'art de la parole; il enseigna lui-même cet art à Narbonne , où sa congrégation le
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chaigea de piofesser la rélhurique : ce fut dans ce t inps qu'il composa un poëme latin sur la latinié niodenie , une tragi-comédie intitulée : Isaac ou le sacrifice non sanglant , et un plaidoyer latin pour Varaignée , pro araneâ ^ véritables ouvrages d'un jeune professeur, qui se permet, sans conséquence, quelques jeux d'esprit, et à qui l'on pardonne aisément de ne pas donner toujours l'exemple avec le précepte : ce n'est pas (ju'on ne pût observer , dans ces compositions de collège , cette comioissance de la langue des Romains, et surtout ce talent pour la versification lutine qu'il fit éclater, plusieurs années après, dans une pièce digne de toute la célébrité qu'elle obtint , et qu'elle a conservée; mais ces premiers essais se aentoient trop de la puérilité des classes : Fléchier ne parut s'élever alors au-dessus de ces badinages scolastiques que dans une oraison funèbre, augure naturel de sa gloire future, (ju'il prononça devant les états de Languedoc , en 1669 , avec beaucoup de succès , et qui cependant ne nous est point parvenue, celle de rarchevèque de Narbonne; il avoit vingl-sept ansj c'est l'âge ou Cicéron et Démoslhènes entrèrent dans la carrière oratoire. Le jeune orateur ne tarda pas à quitter la congrégation de la Doctrine chrétienne, et vint à Paris attendre le moment de la renommée.
Quand on compare les premières années de Fléchier avec celles de Bossuet, les premiers travaux de l'un avec ceux de l'autre, on sent tcut à coup la différence de ces deux génies et de ces deux caractères ; on s'explique en quelque sorte, d'avance, la diversité de leurs destinées : à l'âge où Fléchier ne signaloit encore que soîi goût natuiel pour riiarnioiiie, en assor-
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tissant, avec quelque grâce , des dactyles el des .spondées , Bossuet se prëseiiloit dans la Ijce des discussions ihéologiques, et rcfutoit victorieusement le fameux Paul Ferry; tandis que le premier comraençoit sa réputation, dans la capitale, par quelques essais de poésie fiançaise, et par une belle description en vers latins du carrousel de 1662 , le second publioit sa Lettre aux religieuses de Port-Royal , et sembloit déjà mettre le comble à sa gloire par son admii-able exposition de la doctrine de V église catholique : tout ce que la science de la religion a de plus sérieux et de plus profond occupoit la jeunesse de l'un , loi'stjue celle de l'aulie ne connoissoit encore, pour ainsi dire, que les jeux du bel esprit, et les bochefs de la littérature.
Arrivé à Paris , Fléchier , d'abord simple catéchiste dans une paroisse , ensuite précepteur du fils de M. de Caumartin , prêcha quelques sermons, qui contribuèrent à le faire counoîlre , et dirigea de nouveau son esprit et ses études vers les théories de l'éloquence : un certain Richesource tenoit alors une école de rhétorique; c'étoit un de ces hommes qui s'engouent d'un art qu'ils ne sont pas capables de coimoîlre , et qui veulent enseigner aux autres ce qu'ils ne pourroient eux-mêmes apprendre; Richesource avoit pris le titre pompeux de modérateur de Vacadéniie des philosophes orateurs. A l'exemple de Cicéron, qui, après son premier plaidoyer, se rendit à Rhodes pour achever de se former sous le rhéteur Molon , Fléchier fréquenta l'école de Richesource, qui se croyoit Fimilateur des rhéteurs grecs, dont il n'étoit que le parodiste : là cet orateur, qui devoit un jour célébrer si dignement les Turenne, les Lamoiguon , les ûlontausiei-, risquoil de
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corrompre son talent dans des composilions vaines et affectées, dans des exercices pejfides et illusoires, et dans des spéculations pleines d'une subtilité ridicule et dangereuse.
11 est dans l'étude de la partie purement leclmique des arts un point au-delà duquel on ne s'engage pas sans péril : il semble que la nature relire ses inspirations à ceux ([ui, ne mesurant pas sur ses faveurs leur confiance en elle, vont au loin clieiclier leurs ressources, et veulent, avec une sorte d'ingratitude, substituer à l'usage de ses bienfliits le frviit de leurs propres efforts; les productions mêmes les plus heui'euses de Flécliier , dans le genre où il s'est distingué , se sentent toujours de ce goût trop vif et de celte curiosité insatiable avec laquelle il se plut à sonder tous les secrets de la science des rhéteurs : on y reconnoît toujours , sinon précisément le disciple de Richesource , du moins l'amateur trop prévenu de la rhétorique, et l'investigateur trop opiniâtre de ses mystères : si Bossuet paroît manquer un peu d'art , Fléchicr paroît en avoir trop.
On peut observer que ces deux grands orateurs , paiiis de commencemens si différens , n'atteignirent l'un et l'autre que vers leui- quarantième année à toute la gloire qui les attendoit dans le genre où ils excellèrent diversement : Bossuet avoit quaianle-deux ans lorsqu'il prononça , en 1669 , sa première oraison funèbre , celle de la reine d'Angleterre ; Flécliier en avoit quarante moins quelques mois quand il prononça, en 1672, celle de M"" de Montausier , par laquelle il débuta ; Mascaron aussi ne s'éleva au-dessus de lui-même , dans son oraison funèbre de Tu-
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renne, qu'à Tàge de quarante ans passés. Déjà Bos.^>net , plus âgé que Fléchler , avoit dc'ployé louL son génie dans les éloges de Henrielie de Fiance et de Heniielte u'Angleten-e , quand il vil paroîlre un rival digne de lui. Le début de Flécliier fut amené p ir une circonstance très-nafureile.Dans la maison deM.de Caumartjn , il s éloil lié avec plusieurs personnes de la coni- , et pfuliculièrement avec IVI. le duc de Montausier; l'homme le plus franc et le plus naturel de son temps devint l'ami et le Mécène de Toraleur qui eut le plus d'art , et l'ennemi déclaré de tout mensonge fut le protecteur de celui qui ne devoit s'illustrer que parla louange si souvent mensongèie , et toujours plus ou moins suspecte. M""^ de IVlontausier étant venue à mourir, le duc voulut que l'éloge de sa femme fût prononcé par son ami et son protégé , qui devoil lui payer à lui-même , dix-huit ans après , un pareil tribut de louangeset de regrets ; ici, la véracité du panégyriste étoit soumise à une épreuve d'autant plus forte et d'autant plus unposante qu'il avoit pour juge un époux encore plus attaché aux intérêts de la vérité que , daui ce cas , il devoit si bien connoître , qu'à la mémoire même d'une épouse dont il déploroit la perte; le talent de Fléchier sut tout concilier , et son discours obtint le suffrage de Montau^iei', l'applaudissement des connoisseurs . et l'admiration du public. La France compta nn maître de plus dans l'art de la parole , et Bossuct eut un concurrent: il y avoit loin, toutefois , de cette oraison funèbre de M""" de Montausier à celles de la leine d'Angleterre et de Henriette de France.
C'étoitla fortune de Bossuet d'avoir rencontré d'abord deux sujets aussi magnifiques, et son génie éloil
digne de celte forlune. Flécliier n'eut pas un lel bonheur : les deux premiers sujets qu'il traita étoient foibles et pauvres 5 mais à côté des traits fiers , énergiques et sublimes d'une nature vigoureuse , aidée et soutenue par le fonds le plus solide et le plus riclie , on voyoit avec un étonnement presque égal, mais plus doux , se déployer les miracles nouveaux d'un art savant , ingénieux et délicat , luttant contre les sujets les plus rebelles , et triomphant des matières les plus ingrates : on jouissoit de ces conli'astes heureux , et de cette variété charmante que présentoit la brillante aurore de notre littérature ; en critiquant les couleurs , quelquefois un peu heurtées, du pinceau de Bossuet , les touches quelquefois un peu maniérées des tableaux de Fléchier , on rendoit une justice éclatante au génie de l'un , à l'habileté de l'autre , à la supériorité de tous les deux. C'est ainsi que la savante antiquité reprenant , dans Cicéron , le luxe et le faste de son harmonie périodique, la profusion et la surabondance de ses développemens oratoires ; dans Démosthènes , l'austérité parfois un peu sèche de sa logique irrésistible, et la tristesse un peu monotone de son imperturbable et renversante argumentation , rendoit à ces deux grands orateurs un culte légitime , et , les plaçant , pour ainsi dire , dans l'Olympe , les honoroit comme les dieux mêmes de l'éloquence.
Chargé, en 1670 , de l'éducation du Dauphin , Bossuet , qui n'avoit encore piononcé que ses deux premiers éloges , descendit de la tribune funèbre pour n'y remonter que treize ans après. C'est dans cet intervalle , et pendant ce silence , que Fléchier fit entendre ses premiers accens : du commencement de
Faunée 167 2 jusqu'à celui de 16-9, il pivcha ses quatre oraisons funèbres , de IM""" de Monlausicr , de M™^ d'Aiguillon, du maréchal de Turenne , et du président de Lamoignon. L'Académie française n'attendit pas qu'il eût rendu tant de services à notre langue , et qu'il eût donné tous ces gages de son talent , pour l'appeler à elle : l'éloge de M™'' de Montausier ouvrit à Fléchier les portes du sanctuaii-e des lettres , où Bossuet a volt été admis deux ans auparavant; Fléchier succéda , le 12 de janvier i6j3 , au célèbre Godeau , évêque de Vence , l'un des fondateurs de l'Académie, qui commençoit à se remplir d'autant de génies supérieurs qu'elle avoit compté jusque-là d'écrivains médiocres.
Le jour de la réception du nouvel orateur ne fut pas seulement pour lui une occasion de plus de faire brillerson éloquence, il fut un véritable jour detriomphe , dans toute la force matérielle et littérale de l'acception, et le triomphe étoit d'aulant plus glorieux que le vaincu possédoit à la fois les deux talens si rarement unis d'écrire supérieurement en vers et en prose, et, paré des titres les plus capables d'imposer, se présentoit , en quelque sorte, chargé de couronnes : le caprice de la fortune, qui se joue souvent des succès littéraires comme des succès guerriei's, avoit réseï"- ■vé cette défaite àceluiqui, trois ans auparavant, dans le plus solennel des concours, et dans la plus noI)le des luîtes, aux prises, corps à corps, avec le grand Corneille, étoit demeuré vainqueur de ce redoutable rival et de ce vieil athlète. L'auteur d'Andromaque, des Plaideurs, de Brilannicus, de Bajazet , et de Bérénice, ygé alors de trente-quatre ans, étoit reçu le mémo
jour, et dans la même séance que Flécliier; celui-ci p.Tila le premier ; son discours fut couvert d'applaudissemens , et ce bruit flatteui' redoubla surtout et se prolongea Ion g- temps à un endroit où le mérile d'un à-propos bien saisi lelevoit encore celui d'une diction pleine de fleurs , et d'un style orné de toutes les giàres de l'élégance et de l'harmonie.
Racine, que ces témoignages d'une approbation si vive et d'une admiration si peu équivoque avoient d'abord inquiété , finit par se déconcerter lout-à-fait quand il entendit et le morceau dont nous venons de parler, et le fracas extraordinaire des nouveaux baltemens de mains qu'il excitoit à plusieurs reprises : il pâlit, il rougitj il s'agitoit péniblement surson siège, il reconnoissoit sans doute avec douleur, il s'exagéroit même avec dépit, dans un pareil moment, l'infériorité de sa composition, et dése.spéroil de balancer un lelsucces, et de partager tant de gloire; enfin, à son tour, il se leva pour prononcer sa harangue; mais cet homme dont l'organe étoit si enchanteur, et à qui l'art de la lecture et de la déclamation étoit si connu et si familier, lut son discours d'une voix tremblante et sourde, dérobant à l'oi-eille le plus qu'il pouvoil de sons, de syllabes et de mots, et se hâtant d'airiver à la fin avec une rapidité qui, loin de permettre de juger, ne permelloit pas même d'entendie: jamais on ne se tint plus franchement pour battu ; et ce qui compléta la victoije de Fléchier, c'est que Racine n'osa pas même en appeler à l'impression , ressource derjiière , mais souvent infidèle, du talent qui se croit méconnu.
Il est impossible qu'avec quelque penchant pour
les lettres, et quelque goût pour l'histoire littéraire, on ne soit pas curieux de comioître, sinon le discours tout entier qui valut à Fléchier une palme si belle , du moins la pai-tie de ce di.^-eours qui semble plus particulièrement avoir fait rendre les armes à son rival. Louis XIV venoit d'accorder à l'Académie une salle, et aux académiciens des logemens dans son palais du Louvre; Flécliier profila meiveilleusement de cette circonstance, que, probablement, Racine avoit oubliée.
« Quel heureux changement, dit-il, dans la foi- « tune des gens de lettres! Autrefois ils révéroient de « loin la grandeur et la majeslé des j-ois, qu'ils ne (( connoissoient que sur la foi de la renommée : à « peine le son de leur voix arrivoit - il jusqu'aux «. oreilles de ceux dont ils chanloient les victoires ; (( ils entroient quelquefois dans le cabinet de quel- « ques Mécènes, mais ils n'approchoient presque ja- « mais du palais d'Auguste; et soit par un mépris « généreux des vaines grandeurs , soit par une juste « indignation contre l'ignorance de leur siècle, ils « vivoient dans leurs solitudes , enveloppés dans leur (( propre vertu , et s'éloignoieiit de la cour des rois « où le faste l'emportoit sur la modestie, et où la for- « tune étoit presque toujours plus honorée que la sa- « gesse. 11 étoit réservé au plus grand des rois de ré- « lablir l'honneur des lettres en votre faveur, de vous « ouvrir son propre palais , de vous faire trouver dans « le Louvre même toutes les douceurs de la retraite, « de vous donner un noble lepos à l'ombre de son « trône, de se faire au milieu de celle cour superbe « et tumultueuse comme une cour paisible et modeste
« OÙ règne une liounète émulation, et où des âmes « tranquilles et déslnféressées travaillent à s'enrichir <( des biens de l'espril , et cherchent une gloire plus « pure que celle des âmes vulgaires; que si vous trou- « vez tant de gloire dans la grâce qivil vous a faite, « vous n'en trouverez pas moins dans votre propi e « reconnoissance , puisqu'en louant votre auguste « protecteur, vous pouvez mériter vous-mêmes des « louanges immortelles : il n'est rien de si commun (( que de faire l'éloge des princes , mais il n'est rien <( aussi de si difficile 5 comme on ne trouve pas tou- <( jours en ce qu'ils font ce qu'ils doivent faire, on est « souvent réduit à louer en eux , non pas ce qu'on y « voit , mais ce qu'on y souhaite , et à laisser la vérité « pour la bienséance : il faut se jeter adroitement sur « leur naissance, et sur la gloire de leurs ancêtres; « et , pour trouver en eux quelque chose de grand , il (( faut souvent le chercher hors d'eux-mêmes : mais « ici, le prince est au-dessus de sa dignité: sa vie « fournit assez pour son éloge, sans s'arrêter à sa for- « tune; comme sa naissance l'a rendu le plus grand « des rois, ses sentimens et ses actions le rendent le « plus grand des hommes. »
En possession des honneurs de la littérature, dès son entrée dans la carrière de l'éloquence, Fléchier ne s'éleva pas aussi rapidement aux honneurs de l'église: il n'obtint l'épiscopat qu'en i6<j5, à l'âge de cinquante-trois ans ; il y avoit alors seize ans que Bossuet avoit été fait évêque ; mais les récompenses dues à son mérite, et provoquées par sa réputation , ne lui manquèrent pas entièrement: le roi lui donna successivement la charge de lecteur du Dauphin, celle d'aumô-
nier de M™' la Dauphiue,et l'abbaye deSaiiil-Seveiin dans le diocèse de Poitiers.
Si ses deux premièi-es oraisons funèbres et son discours à l'Académie avoient montré toutes les richcs-ies desonarl dans les sujets médiocres et dans les occasions où son talent devoit tirer presque tout de lui- mr-me, l'éloge du maréchal de Turenne ne tarda pas à prouver que cet art pouvoil ressembler au génie, et que, dans les giands sujets, le rhéleui- liabile devenoit un grand orateur : l'exorde de l'oraison funèbre de M™^ de Montausier n'éloit qu'un jeu d'esprit fondé sur un jeu de mots; il se seul oit de l'école de Riche- Aourceet de cet hôtel de Rambouillet que fréquentoit Fléchier; il sembloit avoir une malheureuse convenance avec cette espèce d'académie particulière, vouée à Taffectalion et à la subtilité, dans le sein de laquelle éloil née , et à laquelle avoit présidé la personne que célébroit Torateur; celui de l'oraison funèbre du Turenne, au niveau de la circonstance et de tous les sentimens qu'elle inspiroit, étoil un des plus élevés, des plus nobles, des plus sublimes et des plus brillans morceaux de notre langue et de toutes les langues; il répand .son éclat sur tout le reste du discours, qui ne ledément point, et c'est la gloire de l'orateur d'avoir pu se soutenir, clans toutes les parties de sa composition , non -seulement à la hauteur de son sujet , mais à celle d'un tel exorde, et d'avoir répondu complètement à l'attente que cet admirable début avoit fait naître.
On peut regretter que le portrait de Turenne
n'ait pas aussi été tracé par la puissante main qui
peignit le grand Coudé; mais on pont doulej- que
Bossuet lui - même eut éclipsé Fléchier. L'év^-que de
Tulles, Mascaron, plus jeune que Fléchier de deux ans, mais qui n'avoit ni suivi, ni aidé comme lui les progrès du goût, orateur admiré de son temps, et cité encore dans le notre , qui ne manquoit ni d'art ni de génie, mais qui ne possédoit ni le génie ni l'art dans lin assez haut degré pour balancer aux yeux de l'avenir la renomjnée de Fléchier et celle de Bossuet , se surpassa lui-même dans l'oraison funèbre de Turenne, et resta fort au-dessous de son rival : les discours de Mascaron , qui ravirent ses contemporains , ne servent phis aujourd'hui qu'à faire mieux apprécier et sentir le prodigieux mérite de ces deux giands orateurs, dont il se regardoit, et dont il éloit regardé comme l'émule : il s'en falloit de beaucoup qu'il eût égalé l'un par le bonheur et la force des inspirations , l'autre par la noblesse du style , la sagesse des pensées, la pureté du dessin, et qu'il fût arrivé à ce choix éclairé d'idées et d'expressions qui sépare entièrement la véritable et brillante époque de la civilisation littéraire, des temps mitoyens où la barbarie expirante couvre encore le berceau des lettres de quelques nuages.
L'oraison funèbre de Mascaron fut prononcée et publiée la première, et l'admiration publique crut qu'il étoit impossible d'aller au-delà ; mais quand on entendit , quand on lut celle de Fléchier , on reconnut que le talent et le génie peuvent reculer encore les bornes que l'admiration elle-même semble avoir posées ; et le triomphe de Fléchier s'acciut de tout l'enthousiasme qu'a voit excité Mascaron.
Fléchier n'eut pas , comme Bossuet , l'avantage de mettre fin à tous ces discours par son chef-d'œuvre : comme il étoit moins favorisé de la nature , il fut aussi
moins bien servi par le Jiasard ; le sort , qui tient tout dans sa dépendance , olend ses droits jusque sur les produclions du talent : le panégyriste de Turenne , après avoir rencontré le plus heureux de tous ses sujets , el rempoi té la plus belle de loules ses couionne.s , monla cin(| fois encore dans la chaire funèbre , et termina sa mission oratoiie en ce genre , à Fû^e de cinquante-huit ans , par l'éloge de son protecteur, de son noble ami, le duc de Monlausier : le caractèie de cet homme viai , qui poussoit jusqu'à la rudesse et jusqu'à la brusquerie la haine de toute fausseté , semble respirer et vivre dans ce discouis : on y remarque un ton plus ferme que dans les autres composilioni du même orateur, des mouvemens moins étudiés et plus Vifs , un choix d'ornemens plus mâles , ini style plus exempt de flu-d et plus dégagé de toute affectation.
On reproche à Fléchier de la monotonie , el sans doute les mêmes tours, les mêmes formules , les mêmes figures se leproduisent trop uniformément dans ses différentes oraisons funèbres; inais il ne faut pas cro.re qu'il n'ait pas su varier son coloris et diversifier ses teintes suivant la nature des objets qu'il avoil à caractériser el à peindre : il n'a pas loué Turenne comme Laraoignon , ni Le Telliei- ou Lamoignon comme Monlausier ; il a répandu une plus grande magnificence de style dans l'éloge de la reine , fenmie de Louis XIV , que dans ceux de M"^ de Monl.usier et de JSr" d'Aiguillon , ou dans celui de M"" la Dauphine. A travers tous ces artifices de la rhétorique , donl il s'environne, dont il s'appuie sans cesse , et qu'il semble toujours invoquer , toujours appeler à son aide , on aperçoit que son sujet fins-
pire, jamais, à la vérité, jusqu'au point que l'insptration paroisse dominer entièrement lu réflexion et Fart ; mais assez pour que les convenances du ton et du style avec le sujet soient observées et marquées d' une manière plus ou moins sensible. Les matières qui lui échurent présentoient en elles-mêmes moins de variété que celles dont Bossuet eut à s'occuper ; et il est fâcheux , sous plus d'un rapport , que ces deux illustres émules ne se soient pas mesurés plus souvent l'un avec l'autre ; ils ne se trouvèrent que deux fois dans une concurrence directe , encore les occasions furent-elles peu dignes d'une pareille rivalité.
La vie de la reine Marie-Thérèse d'Autriche, presque entièrement consacrée à des pratiques de dévotion j celle de Le Tellier , qui fut la créature du cardinal Mazarin, et qui porta dans les affaires plus de souplesse et d'exactitude que d'élévation et de génie , n'offroient pas de très-heureuses ressources à l'éloquence : c'est toutefois un intéressant et utile spectacle, un bel objet d'étude, de voir Bossuet et Fléchier luttant corps à corps , même dans une lice trop étroite pour qu'ils pussent y déployer tous leurs moyens et toutes leurs forces ; c'est un piquant et instructif examen que celui des détails particuliers où ils se rapprochent le plus l'un de l'autre; c'est une comparaison bien supérievu-e à tous les parallèles généraux , que celle qui s'établit sur des bases si positives , entre deux compositions de deux orateurs s'exerçant en même temps sur le même sujet 5 rien n'est plus propre à faire sentir en quoi ils diffèrent, en quoi ils se ressemblent.
On pourroit dire qu'il n'y a pas de petits sujets pour Bossuet , ni de matières stériles pour Fléchier ;
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l'un agrandit tout par ses vues; l'outre ferlilise tout par ses combinaisons; la conception de l'un est plus haute; il place les choses dans un plus grand ensemble dans un plus vaste cadre; il les rattache à des couiidérations plus élevées, plus étendues ; l'autre circonscrit sa pensée , et la restreint dans les bornes d'un plan vulgaire , sans lui permettre d'aller , par d'heureuses excursions , s'enrichir hors des limites qu'il lui a tracées; sûr de son art , il semble ne vouloir puiser que dans cette source qu'il trouve toujours abondante, et n'ambitionner d'autre succès que d'en montrer l'intarissable fécondité. Le style du premier est plus naturel , plus pittoresque, plus animé, plus plein, phis rapide, et plus profond; le style du second est plus pur, plus régulier , plus soigné, plus fleuri, plus égal. Bossuet parle souvent un langage qui n'est qu'à lui ; il dompte et fait fléchir sous sa puissance l'idiome national qu'il traite , pour ainsi dire , en esclave ; Fléchier ne s'étudie qu'à polir et perfectionner la langue commune , qu'il semble avoir prise sous sa tutelle , et qu'il a dotée de tous les trésors de l'harmonie périodique. Une circonstance digne de remarque , relativement à l'une des deux oraisons funèbres qui ont amené ces reflexions , c'est qu'elle fut prononcée devant lîossuv-t lui-même, qui , malgré la conscience de sa supériorité habituelle , dut prêter une oreille bien attentive à ce discours , où son concmrent , après avoir déjà combattu directement contre lui dans l'oraison funèbre précédente , venoit de nouveau présenter , en quoique sorte , le défi de l'éloquence à un rival qu'il rcncontroit parmi ses auditeurs mêmes et ses juges. L'élégance soutenue qui distinguo la diction de Fie-
ciller, el qui se compose de tant d'attentions délicates et de tant d'intentions ingénieuses, tous ces rapports de })ensées et de mots , toutes ces symétries de sylla- Lés et de plnases, toutes ces oppositions d'idées et d'expressions , font naturellement croire qu'il poursuivoit long-temps , et qu'il n'atteignoit que par un travail lent et pénible des résultats si détournés; cependant il nous apprend lui-même que ses ouvrages lui coûtoient peu d'application, et qu'il les produisoit presque sans efl'ort : « On croit, dit - il, que je compose « avec peine et avec contention; mais il n'en n'est rien: « j'écris au contraire avec une extrême facilité (i). » C'est celle facilité, sans doute, qui lui permit déplier sa manière avec quelque grâce , et de l'adapter avec
(i) Il existe une lettre de Flechier, transcrite par tous ses biographes, dans laquelle il se peint lui-même; elle est fort longue, très -maniérée, et pleine d'une sorte de vanité quf déplaît; en voici quelques traits rilatifs à son talent; Flechier parle de lui à la
troisième personne: « Il a un caractère d'esprit net, aisé,
<c capable de tout ce qu'il entreprend; il a fait des vers fort heu- (t reusement; il a re'iissi dans la prose; les savans ont été conc tens de son latin ; la cour a loue sa politesse ; il a écrit avec sucer ces; il a parlé même en public avec applaudissement.... ; il est « naturellement p:!resscux; mais quand il veut, il trouve en lui
c des ressources dont il a été étonné lui-même Pour son stjle
s et pour ses ouvrage s , il y a de la ^lettelé , de la douceur et de « l'élégance; la nature j approche de l'art , et l'art y ressemble à « la nature; on croit d'abord qu'on ne peut ni penser ni dire ai>- « trement; mais après qu'on y a fait réflexion , on voit bien qu'il <!■ n'est pas facile de penser ou de dire ainsi; il a de la droiture « dans le sens , de l'ordre dans le discours ou dans les choses , de « l'arrangement dans les paroles, et une heureuse facilité qui est Œ le i'ruit d'une longue étude ; on ne peut rien ajouter à ce qu'il a écrit sans y mettre du superflu , ot l'on n'en peut rien ôter sans. « y retrancher quelque chose du nécessaire..... etc. a
quelque succès aux divers genres qu'il essaya. Rien ne ressemble moins au style de l'histoire que celui qui convient à Foraisou funèbre; Fléchier n'est pas le même dans l'éloge de Turenne et dans la vie de Théodose : à la pompe oratoire il paroît substituer avec aisance la simplicité historique. L'histoire de Théodo.se, composée à la sollicitation de Montausier et de Bossuet, pour l'éducation duDaupliin, fut publiée eu i67() , la même année que Fléchier prononça l'oraison funèbre de Lamoignon : elle obtint un succès mérité ; les faits y sont recueillis avec exactitude , appréciés avec sagesse, et disposés dans cet ordre lumineux où ils s'éclairent mutuellement ; l'historien n'emprunte à l'orateiu' que la sorte et la mesure d'élégance dont la narration est susceptible , et l'orateur disparoît dans l'historien. Cette espèce de métamorphose étonne d'autant plus qu'on se représente plus dilïïcilement Fléchier se dépouillant de toutes les parures de la rhétorique et de tout le luxe oratoii-e.
Quatorze ans après avoir publié l'histoire de Théodose, il donna celle du cardinal Xiraenès, écrite avec la même justesse de goût et le même sentiment des convenances du genre, mais inférieure à la première , parce que l'auteur n'envisagea presque son sujet que sous les points de vue relatifs à la religion , et que ces rapports n'étoient pas ici , comme dans la vie de Theodose, le point principal sur lequel il dvit insister. Los compositions historiques eurent toujours de l'attrait pour cet éciivain, qui ne parol.ssoit appelé qu'a un genre très- différent, et l'on eût dit que sa plume aimoit à se délasser, dans la simplicité nuiveet paisible de l'histoire, des magnificences, de l'apprêt et du
fracas de la haute éloquence^ comme on voit la grandeur aimer quelquefois à s'oublier elle-même loin des pompes qui l'assiègent : dès 1669, il avoit traduit du lalin de Gratiani celle du cardinal Commendon, un des plus grands ministres et des plus habiles négociateurs qu'ait eus la cour de Rome , et dans cette traduction , qu'il mit au jour, on ne sait pourquoi, sous le nom bizarre de Roger Akakia, on remarquoit déjà cette éU'gancesans faste, ces grâces modestes, et ce style orné de sa seule correction, brillant de sa seule pureté, qui l'ecom mandent les h istoires de Théodose et de Ximenès. Les Sermons de Flécbier, ses Panégyriques des saints, ses Discours synodaux, ses Lettres pastorales, difféient aussi beaucoup, par la diction, de ses Oraisons funèbres : l'art du rhéteur s'y déploie avec beaucoup moins d'oslentation ; il s'y lient plus caché; mais cette sage réserve , inspirée par les convenances mêmes , n'éloit pas un mérite suffisant pour élever à la hauteur des oraisons funèbres les autres monumens du talent de Flécbier : ses sermons sont médiocres ', malgré l'affinité, plus apparente peut-être que réelle, des deux espèces de panégyriques dans lesquels il s'exerça , il ne sut pas louer les saints comme il sut louer Turenne , Lamoignon et Montausier; ses discours synodaux sont pleins d'une éloquence douce, affectueuse, persuavive, qui déguise, sans trop l'énerver , la sévérité des avis et des leçons , l'austérité des remontrances , et la rigueur des censures; quelquesunes des lettres pastorales offrent l'expression franche d'un zèle pur et tout paternel, qui s'épanche avec tendresse et candeur, qui mslruit avec autorite et reprend avec indulgence; elles semblent appartenir
encore plus à l'évêque qu'à IValeur et à l'écrivain.
Ce fut deux ans après la révocation de l'édit de Nantes que Louis XIV nomma Fléchier à l'évêché de Nîmes : tout étoil en feu dans ces contrées dont on lui confioit en partie l'administration ecclésiastique; et sans don le il dut l'honneur de ce choix à la manière dont il s'éloit conduit à l'égarc^^es religion naires en i683 , à l'époque même de la révocation. Une mission avoit eu lieu cette année dans le Poitou et dans la Bretasne; Fénélon, beaucoup plus jeune que Fléchier, la présida : ce derniei- , malgré la supériorité de son âgp, et cette espèce de droit qui s'attache au nombre des années, se fit gloire de marcher sous im tel chef à de saintes conquêtes; il rivalisa de dévouement, de douceur et d'humanité avec Fénélon , comme il avoit rivalisé d'éloquence avec Bossuet. On ne rencontre que de grands noms, que des émulations sublimos, dans ces temps si fertiles en talens et en vertus, il fut ensuite promu à l'épiscopat; il eut d'abord le siège de Lavaur, et bientôt celui de Nîmes. Quand il reçut sa nomination à cet évêchéj théâtre de tant de troubles et de fureurs, son zèle et son courage reculèrent devant cette espèce de mission perpétuelle dont on le chargeoit j il écrivit au roi, qui n'agréa pas son refus.
Tandis que Bossuet alloit se reposer dans son tranquille évêché de Meaux, et jouir en paix, dans un agréable et champêtre asile , des anciens triomphes de sa plume, et de ceux qu'elle remporloit encore tous les jours , Fléchier étoit lancé sur un véritable champ de bataille, et précipité, pour ainsi dire, au mdieu d'une mêlée terrible et sanglante , où .vans cesse il falloit combattre parmi les cris de guerre, parmi les
' massacresj ëtàlalueiircles incendies; il nes'agissoit plus là de raisonnemens , de coni reverses et de dicussions : apaiser des cœurs irrite's , consoler des âmes affligées , sécher des larmes trop légitimes, gagner des esprits prévenus , désarmer des mains forcenées , employer tous Jes charmes de la persuasion contre tous les délires du désespoir, tels étoient les défoirs difficiles que le nouvel évêquede Nîmes avoit à remplir, et dont il s'aquit-
. ta. Le doux et pacifique souvenir de ses vertus pastorales vit encore et se perpétue dans ces lieux où semble toujours gronder sourdement la tempête des discordes religieuses 5 et la mémoire de Fléchier est honorée à Nîmes , comme celle de Bossuet à Meaux , et celle de Fénélon à Cambrai.
II survécut de quatre ans au premier , et mourut cinq ans avant le second , en 1710, dans la soixantedix-huitième année de son âge ; il avoil été frappé d'un juste pressentiment de sa mort prochaine , et , dans l'attente assurée de sa fin , il commanda lui-même le dessin modeste de son tombeau.
«Fléchier, dit M. Villemain dans son admirable Essai « sur l'oraison funèbre, Fléchier n'est pas assez goûté « de nos jours; on s'est trop accoutumé à ne voir en « lui qu'un adi'oit artisan de paroles. Par une injustice « assez commune , la qualité dominante de son talent « a passé pour la seule; et , par une fausse doctrine, « cette qualité, précieuse en elle-même, n'a paru u mériter qu'une médiocre estime : on a pensé que si « l'art de choisir les mots , l'emploi des tours heureux, « des constructions savantes , enfin tous les secrets et « tous les détails de l'élégance et de l'harmonie , for- « moient un titre de gloire aux commencemens de
« notre littéra lu re et de notre langue, ce mérite, d'abord « personnel à l'ccrivain , devoit s'afl'oibllr et se perdre « à mesure que la langue elle-même se perfeclionnoit, « cultivée par des mains habiles et soigneuses ; mais « on auroit dû se souvenir combien la décadence est « près de la perfection. Ces écrivains, long- temps « admirés comme créateurs de notre langue , en sont « aujourd'hui les conservateurs : leur usage a changé « d'objet , mais il n'a rien perdu de son prix ; ils ser- « virent autrefois à dégrossir, à former im idiome « inculte tt barbare j seuls aujourd'hui ils peuvent « maintenir el défendre ce même idiome, si souvent « attaqué par l'affectation et la bizarrerie. Ce qui dé- « prave la langue, dit Voltaire, déprave bientôt le « goût. A.insi, dans la lillérature, les idées tiennent « au style , et l'art de peuser n'existe qu'avec l'arl d'é- « crire : c'est indiquer le mérite de Fléchier , et l'uli- « lito que présente l'étude attentive do ses ouvrages, « où des pense'es ingénieuses et nobles se produisent « toujours sous les véritables formes de la langue fran- « çoise, qui sont la grâce et la dignité. »
Ses oraisons funèbres ont seules établi sa réputation littéraire : elles sont comptées parmi les principaux monumens de notre langue; elles sont un des plus riches ornemens de notre littérature. L'auteur du Discours sur l'histoire universelle se présente à la postérité environné de plus de titres que Fléchier; mais les oraisons funèbres de cet orateur vivront autant qne celles de Bossael : elles sont , comme ces dernières , de véritables créations; elles ont fixé parmi nous un des types originaux du style et un dos modèles invariables de l'élocution oratoire. Fléchier eut le mérité d'easeï-
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gtier à ses successeurs , avec le flambeau de l'art , une des routes qu'ils dévoient suivre dans le vaste champ de l'éloquence, et de leur révéler des ressources inconnues jusqu'à lui; il leur montra, comme dit un ancien , T^erba quihus deheretit loqiii ; il fut un des plus habiles ouvriers du langage; quand il mourut , Fénélon s'écria : Nous avons perdu notre maître 1
Quelle oraison funèbre dans ce peu de mots prononcés par un si grand liomrae , et par un si bon juge! C'étoit sans doute la plus belle dont piit être honorée la mémoire du panégyriste de Turenne.