DE MASCARON
M. Thomas , dans son Essai sur les éloges , d\i que Mascaron annonça Bossuet , comme Rotrou avoit annoncé Corneille. Cette assertion , dans la double idée qu'elle renferme, présente quelque chose d'étrange. Mascaron étoit plus jeune que Bossuet , et Rotrou plus jeune que Corneille ; mais la différence d'uge étoit moindre entre Corneille et Rotrou qu'entre Bossuet et Mascaron. Comment concevoir , pour nous borner à ces derniers , que Bossuet , qui avoit sept ans de plus que Mascaron , ait été annoncé par cet orateur ? Son génie se fit-il attendre long-temps ? ne fut-il pas , au contraire , extrêmement précoce ? et , s'il est question du moment où ces deux orateurs arrivèrent au comble de leur gloire , et produisirent leurs chefs-
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tFœuvre , roralsoti funèbre de la reine d'Angleterre , prononcée par Bossuet en 16G9 , ne précéda-t-elle pas de six années l'oraison lunèbre de Turenne, prononcée par Mascaron , et regardée avec raison comme la meilleure de toutes celles qu'il a composées ? On peut remarquer que Fléchier lui-même éloit plus âgé que Mascaron.
C'est ainsi qu'il y a , en littérature comme dans quelques aulres parlies de nos études , des phrases faites , des espaces de formules , qui passent de bouche en bouche, et d'âge en âge , à l'aide d'une expression brillante , d'une image vive , d'une antithèse ingénieuse , d'un tour sentencieux, d'un lapprochement piquant , et qui , sous le mascpie d'une pensée profonde ou importante , n'offrent qu'une observation supei'ficielle ou fiivole;qvielquefois même, avec toutes les apparences de la vérité , elles ne Ix'ansmetlent que l'erreur; semblables à ces raonnoies Êiusses , qui trompent à la faveur d'un coin bien imité , et d'une cmpieinte habilement contrefaite: celui qui les a frappées, dupe lui-même de sa propre industrie , auroit peine à les distinguer et à les reconnoître , quand , mêlées aux véritables valeurs , elles suivent le torrent commun de la ciiculalion.
Bossuet , Fléchier , Mascaron , parurent en même temps : ils furent , dans toute la précision du terme , contemporains ; ils ne s'annoncèrent pas les uns les autres ; ils fleuriient et brillèrent tous à la fois et comme sur la même tige : la saison des dévoloppemens du génie étoit arrivée ; les germes semés et préparés dans les âges précédens s'empressoient d'éclore. Chacun de ces orateurs se produisit avec tout ce que
son talent étoit de nalure à recueillir des influences du passé j mais on ne .sauioit dire qu'aucun d'eux ait aidé ou annoncé les autres dans la voie de la perfection : de ce que Bossuet s'approcha du but beaucoup plus que Mascaiori , il ne s'ensuit pas que celui-ci le lui en ait montré et lui en ait ouvert le chemin ; de ce qu'il y a quelque rapport entre la manière de Bossuet et celle de Mascaron , faut-il conclure que ce dernier fut le précurseur de l'autre? On devroit donc aussi le regarder comme le précurseur de Fléchier , avec lequel il a pareillement plus d'un trait de ressemblance.
Les méprises des hommes d'esprit et de talent tiennent toujours à quelque illusion plausible : leurs erreurs se rattachent toujours à quelques vérités. Ce qui a pu disposer à considérer Mascaron comme plus ancien, comme antérieur, c'est qu'il est moins pur; il semble appartenir davantage aux temps qui précèdent l'époque de l'entière restauration de la littérature et du goût ; ses ouvrages ont conservé beaucoujD plus de traces de la rouille qui, avant cette époque, infectoit et ternissoit les productions du génie; l'éclat de son talent ne perce que par des intervalles plus ou moins rares cette enveloppe grossière, qui, dans les compositions de ses rivaux, a presque entièrement fait place à la politesse heureuse d'un nouveau siècle; les ornemens de son style, les parures de son éloquence sont d'un choix, ont un caractère qui non - seulement le rabaisse âudessous d'eux, mais paroît le reculer assez loin du moment où ils écrivirent : c'est une sorte de costume suranné, qui le vieillit, qui semble ajouter à son âge tout ce qu'il ote à son mérite. Mascaron fut le con-
temporaîii de Bossuet et de Fléchier ; mais il a l'air d'être né long-temps avant eux.
On voit ici un de ces égaremens où peut jeter la manie des rapprocliemens et des parallèles; mais ce n'est pas uu des plus remarquables. Qui croiroit qu'on ne s'est pas contenté de comparer Bossuet et Fléchier à Corneille et à Racine, ce qui avoit bien son écueil , niais qu'on a poussé l'amour et l'excès de la comparaison jusqu'à vouloir en établir une entre Mascaroii et Crébillon? Certes il faut avoir la vue bien fine pour apercevoir et saisir les rapports qui peuvent exister entre ces doux écrivains. Un certain goiit de symétrie est le seul atlrait qui ait pu conduire à. une imagination si bizarre. On a voulu que le parallèle de nos tragiques avec nos orateurs funèbres ne demeurât pas incomplet; déjà Ton avoit rapproché les deux premiers de ces orateurs des deux premiers maîtres de la scène ; Mascaron devolt-il être le seul qui ne prêtât pas à un jeu d'esprit si séduisant? On s'etforça de le comparera Crébillon, sans réfléchir que les caractères principaux de Bossuet, la force et le sublime, rappellent assez naturellement les qualités les plus éniinentes de Corneille; que la grâce, l'élégance et la délicatesse de Fléchier offrent quelque image du mérite dominant de Eacine, mais querien, dans Mascaron , ne retrace l'idée de ce coloris én<;rgique et sombre , de ces teintes noires et sanglantes, et de ce style empreint de terreur, qui distinguent l'auteur d'Atrée et de Rhadamiste.
En général , les parallèles, toujours agréables quand ils ne sont point trop forcés, mais toujours plus ou moins suspects, même quand ils sont le plus légitanes , ne devroient ftre admis qu'entre les écrivains qui se
sont exercés dans un même genre ; encore peut-on observer que, lors même qu'ils se renferment dans ces liniiles , ils tirent leur justesse plutôt de l'indication des diversistés que de l'appréciation des ressemblances : ils sont plus exacts et plus satisfaisa ns à mesure que , parlant de quelques points communs par où s'unissent les auteurs à comparer, ils suivent avec plus de soin les lignes divergentes par lesquelles ces mêmes auteurs s'écartent et se séparent les uns des autres; mais on conçoit que la difficulté de l'exactitude augmente quand aux dissemblances des talens rais en parallèle viennent se joindre encore celles des genres où ils se sont déployés. Si nous avions eu un quatrième orateur funèbre de la force des trois premiers, peutêtre auroit - on voulu lui chercher et lui trouver des rapports avec Voltaire.
Nul siècle n'a fourni plus de matière , et n'a présenté plus de tentations aux écrivains amis du parallèle , que le siècle de Louis XIV, parce que nul avilie n'a produit plus de grands hommes. C'est un noble et intéressant spectacle que celui de cette foule de génies qui naissoient, croissoierit, se développoient ensemble ; chacun s'agrandissoit par la grandeur même de tous les autres : dans des rivaux qui apparlenoient à la même génération , dans des contemporains du même âge , les mouvemens. d'une généreuse émulation ajouloient aux dons de la nature ; le ciel , dans un petit nombre d'années, avoit accordé à la France Bossuet , Fléchier, Bourdaloue , Mascaron : quels trésors d'éloquence et de gloire !
Ce dernier naquit en i6?)4: , à Marseille , ville antique, ville heureuse, féconde en talens, honorée des éloges