DE MASSILLON
C'est sous l'heureux ciel de la Provence, dans ce doux climat si favorable au génie et si lécond en t liens, dans ce midi de la France, qui nous a donné tous nos grands orateurs, que Jean-Baptiste Massillon vit aussi le jour : les rayons du même soleil bi'illèrent sur son berceau et sur celui de Mascaron.
Il naquit à Hîères, en i665. Son père, François Massillon, étoit notaire dans celte ville. Il fut d'abord destiné à la même profession , et peu s'en fallut que Ic^ talens du plus aimable et du plus tendre de nos orateurs ne s'éteignissent dans la sécheresse du notariat; son père, qui ne pouvoif soupçonner des dons si rares . l'empêcha même d'achever ses humanités , et se Iiàla de le retirer du collège pour l'appliquer plus promptement aux affaires. On tremble quand on voit cet em pressejiient de l'arracher à des éludes qui dévoient compléter en lui l'ouvrage de la nature; on murmuif
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contiece père qui, cependanl,ne pou voit guère prévoir la gloire future de sou fils, et qu'on auroit bien élonué, sans doute , si on luieùt prédit cettestatueérigéedepuis peu par la ville d'Hières. Un penchant secret, un attiait irrésistible ramenoiL toutefois le jeune Massillon vers ses anciens maîtres : il quittoit volontiers la coutume et le digeste pour Cicéron et Virgile; et dès que ses occupations lui laissoient un moment de loisir, il couroit au collège. La sévérité paternelle en gronda; mais elle se vit bientôt obligée de céder aux pressantes instances de ces maîtres, qui n'avoient abandonné leur disciple qu'avec regret , et qui le jessaisissoient comme une conquête.
Ce n'est pas que rien les eût encore avertis de la vraie destination de ce précieux élève; son avenir ne se trahissoit par aucun indice bien précis : seulement on avoit remarqué qu'il se plaisoit, parmi les jeux de son enfance , à déclamer, avec un certain art , devant ,ses camarades rangés autour de lui , les morceaux qui l'avoient le plus frappé dans les sermons qu'il venoit d'entendre : le petit auditoire l'écouloit avec un degré d'attention et une expression d'étonneraent qui éloient de véritables présages , quoiqu'on ne les prît pas pour tels; et lui, en jouant ainsi au prédicateur, tout fier des triomphes qu'assuroient les grâces naissantes de son débit à une éloquence empruntée , préludoit , innocemment et sans le savoir, à ceux que la sienne propre devoit obtenir un jour. Il est bien rare que les dispositions très-prononcées ne se manifestent pas par quelque trait dès le premier âge ; mais il est si facile de s'y méprendre, les signes équivoques et trompenis sont mêlés si souvent aux augures fidèles, qu'on ei.1
bien pardonnable de ne pas s'allaclier à ces premières lueurs qui presque toujours égarent.
L'Oratoire acheva dele conquérir en iGui : carcVloiL dans celte congrégation célèbre qu'il avoit commencé ses études; il n'étoit âgé que de dix-huit ans lorsqu'il y fut associé. Les caractères de son talent sembloient s'annoncer alors et se peindre d'avance dans une physionomie ouverte, pleine de douceur et de finesse, dans des regards à la fois sévères et rians, dans un organe enchanteur , dont les accens mélodieux et suaves formoient comme les accords d'une musique naturelle, dans des attitudes habituelles où lespiroit une sagesse naïve et noble. En ce temps, la congrégation, qui ne savoit pas, à beaucoup près encore, quel germe de gloire reposoit dans son sein , s'enorgueillissoit d'un prédicateur qu'on appeloit son missionnaire : lise nommoit le P. Le Jeune. Massillon lut ses discours et les goûta : il falloit bien qu'ils ne fussent pas sans mérite. Cette lecture, en flattant son goût, encouragea son génie ; il fit quelques essais auxquels on applaudit, mais dont il ne fut pas content. Il ne crut pas avoir rencontré sa vocation; il écrivit même au général de l'ordre qu'il ne se croyoit pas né pour la chaire, et le pria de l'agréer pour d'autres fonctions auxquelles il se senloit, disoit-il, plus propre. Mais de nouveaux essais dessillèrent tout à tout les yeux de ses supérieuis et de ses juges : on combattit ses incertitudes , on leva ses scrupules; le bruit de la louange qui retentissoit de tous cotés autour de lui fit taire enfin ses doutes. Mais cette imagination tendre fut comme blessée de ce fiacas et de ce retentissement d'eli)ges; le jeune prédicateur entendit au fond de son ûine
Ja voix de l'araour-propre qui se mêloit à lanl de vois llalleuses; il en fut effrayé; il vit les pièges de la vanité, il s'en exagéra les périls; une espèce de délire le saisit : dans sa terreur il veut prendre la fuite; il fuit en effet; il court se cacher dans la solitude du monastère de Sept-Fonts, émule de la Trappe; il y prend l'iiabit, et, pour se dérober aux douces séductions de la gloire et à l'éclat des succès , il se voue , dans les ténèbres d'un cloître, aux rigueurs de la vie la plus austère et la plus mortifiée.
Une cause tout opposée produisit dans la suite un effet semblable : le célèbre Houdart de La Motte , d^s son premier pas la cariière des lettres, se hâta de la quitter pour aller aussi s'ensevelir dans un désert; il se rendit droit à la Trappe : mais ce ne fut pas devant les tentations deîa renommée qu'il recula ; le mauvais succès de son début au théâtre fut le motif de sa retraite. Un sentiment plus vertueux, plus délicat, et plus noble auimoit JVlassillon ; et l'on retrouve ce sentiment dans une réponse qu'il fit , quelques années après , à une personne qui venoit de l'entendre, et qui le féliciloit sur la beauté de son discours : « Eh ! lais - « sez, s'écria -t -il; le diable m'a déjà dit tout cela (( plus éloquemraent que vous. »
La durée du séjour de La Motte à la Trappe ne fut pas longue; Massillon ne tarda pas non plus à être rendu au monde, que son éloquence devoil instruire et charmer : ce fut elle qui l'y ramena. 11 fut chargé par l'abbé de Sept-Fonts de répondre à un mandement que cet abbé avoit reçu du cardinal de Noailles; le cardinal , frappé des grâces particulières, de l'élégance naturelle, de la clarté, du bon goût, répandus dans
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lin écrit sorti du fond d'un cloître, ne soulTrit pas que l'auteui-, par un pieux mais indiscret larcin, enlevât plus long - temps à la religion et à l'Eglise des talens qui leur promettoient tant d'heureux fruits.
Le jeune cénobite quitte, non sans- quelques soupii's,les cruelles délices de sa solitude; il revient à l'Oratoire; il cède à sa destinée; ses supérieurs, cnclianlés de son i-elour, l'envoient d'abord en divers lieux remplir les fonctions de l'enseignement; il professe successivement la ihétorique et la tliéoloaie à Montbrison, à Vienne, à Pesenas; à ces exei'cices il mêle quelques discours: il se rengage insensiblement dans les voies où l'appeloit son génie; sa réputation se soutient et s'augmente; déjà même son nom est connu dans la capitale : ce nom y étoit devenu une autorité; Arnauld le cite dans une lettre à Boiloau sur Atlialie : la lettre est datée de 1 69 1 ; Massilion n'avoit alors que vingt-huit ans. La sévérité de ses doctrines touchant le théâtre avoit pu contribuer à le faire remarquer par des liommes tels (jue Despréaux et i^nloine Arnauld. Il poussoit à cet égard la rigidité si loin, qu'il ne permettoit pas même la lecture des pièces dramati(|ues. Arnauld, qui venoit de lire Alhalie et de reliie Esther, à laquelle, chose remarquable, il donnoit la préférence, ne setnble point partager les principes et les scrupules du nouveau casuiste.
Ils s'accordent mînne diincilemont avec, l'idée ((u'ou s'est généralement formée des études de MasMllon : on croit queRacine a été un de ses modèles , |)arcc (pi"ou trouve dans la prose de l'orateui- la mémo douceur et la même tendresse que dans les vers du poète; ce dernier paroît même avoir fourni quelque;» pensées à ce-
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lui qu'on regarde comme son imitateur; mais l'analogie des esprits seroit peut-èlre une explication suffisante de ces ressemblances. Au reste, Massillon étoit jeune quand il étoit si sévère : il a peut-être changé d'avis avec les années ; peut-être ne s'est il pas toujours refusé la lecture de Racine, qui devoit avoir pour lui tant d'attrait : la sévérité est d'ordinaire le partage de la jeunesse, comme Tindulgonce est celui delà maturité, qui connoît mieux les choses de la vie.
Massillon , à travers ces incertitudes de la première époque de sa vie, étoit parvenu à l'âge de trente-trois ans, lorsqu'il se rendit à Paris, en 1696. Ses talens y demeurèrent encore quelque temps dans une sorte d'obscurité. Chargé de gouverner un séminaire célèbre , celui de Saint-Magloire , il parut se renfermer volontiers dans cet emploi modeste. Son éloquence toutefois y trouva place : il traçoit à ses jeunes lévites , dans des discours simples, les devoirs de la cléricature, ainsi qu'il devoit un jour les rappeler, dans de semblables allocutions , aux prêtres et aux pasteurs; il commençoit, comme il devoit finir, par des conférences ecclésiastiques. Cependant il alloit entendre les prédicateui s qui se distinguoient dans les temples de la capitale et dans la chapelle de Versailles. Confondu dans la foule des fidèles, il écoutoit attentivement ces orateuis , qui ne sa voient pas devant quel juge et quel rival ils parloient. C'est alois qu'interrogé sur leur mérite et sur leur manière, il fit cette réponse fameuse: <( Je leur tiouve bien de l'esprit et bien du talent; « mais si je prêche , je ne prêcherai pas comme eux. >»
Quels étoient donc ces orateurs dont Massillon craignoit ou dédaignoit de suivre les exemples? Etoient-
ce Bossuet, Mascaron , Flécliier, Bourdalouo? Le plus jeune d'entre eux avoit près de trente ans de plus que lui; en 1696, ils éloient tous plus que sexagénaires. Il y avoit trois ans que Bourduloue avoit cessé de se faire entendre à la cour : à l'extrémité d'une carrièie qui ne devoit plus durer que huit années, il ne montoit que rarement et presque à regret dans la cliaire. Ses illustres émules , tout entiers aux soins de l'épiscopat, retirés dans leurs évéchés, se faisoient une loi de ne pas étendre plus loin leurs travaux et leur zèle : ils consacroient leurs derniers jours à leurs plus saints devoirs, à leurs obligations les plus saciées.
On n'a pas fait jusqu'ici, ce nous semble , assez d'attention au temps où Massillon prononça ces paroles si souvent répétées : elles pourroient être accusées d'un peu de présomption si elles se rapportoient aux grands hommes que nous venons d'indiquer , et surtout à Bourdaloue. Il est vrai qu'on les cite toujours avec une sorte d'applaudissement , comme l'expression noble et franche d'une supériorité véritable, qui s'avoue et se décèle sans détour, comme le cri de la conscience du génie qui se rend touthautjusticeà luimême; mais on ne réfléchit pas qu'interprétées ainsi, elles ne paroissent guère appartenir à cette modestie dont Massillon avoit donné tant de preuves.
Si, d'ailleurs, il a prêché autrement que Bourdaloue, on ne sauroit affirmer qu'il ait prêché mieux : la quesl ion est encore indécise ; chacun peut la résoudre selfni son goût , personne ne peut la décider d'ime manière absolue. Massillon et Bourdaloue sont les deux premiers de nos sermonnaires; mais il scroit trop dlflici'o de dire lequel des deux fcmpoi te sur l'autre : IV^iui-
table poslérité partage entre eux son admiration, sans adjuger la couronne. 11 est donc possible que Massillon , en disant ce mol qui retentit encore , n'ait eu en vue que qu€lques-uns de ces prédicateurs qui, sans se placer dans les premiers rangs , et sans avoir laissé un grand souvenir , jouissoient pourtant , vers la fin du dix -septième siècle, d'une réputation que le siècle suivant n'a pas confirmée.
La dernière année de cet heureux âge auquel s'attachent , au-dessous du nom d'un grand roi , tant de noms immortels, vit enfin Massillon prendreson essor. 11 prêcha , en 1699 , le carême dans l'église de l'Oratoire de Paris ; il avoit alors trente-six ans. 11 enleva son auditoire par la beauté de son génie , et suitout par la nouveauté de sa manière : quelques-uns pleuroient de tendresse en voyant que l'éloquence française alloit refleurir , avec un éclat nouveau , sur le tombeau de tant de grands hommes. 11 excita le même enthousiasme , quelque temps après , à Notre-Dame , où le P. Bourdaloue , dans la soixante-septième année de son âge, et déjà couvert de cheveux blancs, voulut l'entendre. En sortant , ce patriarche de la chaire dit , avec un accent profond , à ceux qui l'envirornioient etquiinterrogeoientson autorité: Oportet illum crescere , meauteui ininui. C'est une chose merveilleuse que la candeur , la naïveté avec laquelle les génies supérieurs de cette illustre époque se rendoient justice les uns aux autres. Bossuet, en parlant de Bourdaloue , disoit : // est notre maître en tout ; Fénélon , déplorant la mort de Fléchier, s'écrioit : N^ou s avons perdu notre maître ; Bourdaloue , cà l'aspect de Massillon (]ui s'élève , s'applique ces paroles du précurseur sur le
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Cliiisl : « II faut que celui-là croisse, et q„e je diminue. )) La réputation du jeuue prédicateur s'accrut en efTet chaque jour, mais elle ne répaudit jamais aucune ombre sur la gloire de Bourdaloue : ce dernier ne descendit pas du haut degré d'honneur où il étoit monté par tant d'années de travaux et par tant de chefsd'œuvre. Il avoit éclipsé , dans le sermon , tous ses devanciers ; il ne fut pas effacé par son successeur. Celui-ci marcha par une route différente à l'immoi-talité : il n'a ni surpassé ni même égalé Bourdalono dans les qualités où ce réformateur de la pi-édicalioii excelle; il les a balancées par d'admirables compensations. Plus doux , plus élégant , plus fendre , et parlant au cœur de plus près ; mais bien moins fécond dans ses plans, bien moins serré dans ses déduclions , bien moins rapide dans sa marche , abusant quelquefois des richesses de son style et des grâces même de son éloquence , s'il dispute à bon titre la palme à son rival , il ne parvient pas du moins à la lui arracher ; et , dans cette lutte de deux supériorités diverses , la victoire demeui'e indécise.
Voyons-le paroître maintenant devant ce roi dont l'oreille , accoutumée en tout genre aux plus heureux concei'tsdes arts et de l'es prit humain, a voit en tendu les Mascaron, lesFlécliier, les Bossuet, les Bourdalouv% en même temps que les Corneille, les Racine, et les Despréaux , aux pieds duquel la civilisation consonnnée déposoit , comme des tributs, tous les gages de sa perfection, et que la nature et la fortune sembloient avoir à l'envi comblé de leurs plus beaux présens. La politesse étoitalorsà son plus haut période : la langue, travaillée, maniée par les plus habiles écrivains, avoit reçu tojtes
les formes dont son génie la rendoil susceptible j le goût, entièrement épure, n'avoit plus qu'à se garder dos excès de la délicatesse. La cour la plus brillante de l'univers en étoit aussi la plus spirituelle et là plus aimable ; un tact exquis des convenances y régloil toutes les relations de la vie sociale ; la flatterie elle-même craignoit de n'être pas noble et fine ; et le monarque le plus puissant que la France ait eu donnoit , le premier , l'exemple de la soumission la plus parfaite à toutes les lois de la bienséance.
C'est dans un tel état de choses que IMassilloii fut appelé à Versailles , pour y prêcher l'avent, à la fin de cette même année 1699, ^'-^ ilavoit commencé de se montrer à Paris. Son début devant Louis XJV est célèbre : c'est un coup de maître. Le temps approchoit, mais n'étoit pas encore venu , où d'humiliantes adversités dévoient succéder à soixanteannées de triomphes et de gloire. Le trône de France , désormais affermi sur l'abaissement d'une noblesse altièi^e, qui ne devoit plus lui servir que de décoration et de parure, et la personne du prince rendue plus auguste par la longueur de son règne et parla majesté même de la vieillesse, étoient encore environnés de tous les prestiges de la puissance, de la fortune, et de la grandem-. Au milieu de cet enchantement des plus brillantes prospérités et des joies les plus flatteuses dont puisse s'éblouir et s'enivrer l'orgueil humain , le nouvel orateur se présente avec un front où se peint la tristesse évangélique, et laisse tomber ces sévères et lugubi'es paroles , qui sembloient si peu d'accord avec le présent, et qu'on a pu regarder dans la suite comme une prophétie de lavenir : Bienheureux ceux qui pleurent! Puis il les
reprend elles développe en ces termes, d'une manière tout-à-fait inattendue : « Siie, si le monde, parloit « ici à la place de Jésus-Christ, il ne tiendroit pas « à votre majesté le même langage. Heureux le prin- « ce , vous diroit-il , qui n'a jamais combattu que pour « vaincre; qui n'a vu tant de puissances armées con- « tre lui que pour leur donner une paix plus glorieu- « se, et qui a toujours été plus grand ou que le péril « ou que la victoire! heureux le prince qui , durant « le cours d'un règne long et florissant , jouit à loisir « des fruits de sa gloire , de l'amour de ses peuples, « de l'estime de ses ennemis, de l'admiration de l'uni- « vers, de l'avantage de ses conquêtes, de la magni- « ficence de ses ouvrages, de la sagesse de ses lois, de « l'espérance auguste d'une nombi-euse postérité , et « qui n'a plus rien à désirer que de conserver long- « temps ce qu'il possède! ainsi parleroit le monde. « Mais , sire , Jésus-Christ ne parle pas comme le mou- « de. Heureux, vous dit-il , non celui qui fait l'admi- « ration de son siècle, mais celui qui fait sa principale « occupation du siècle à venii'! heureux non celui « dont l'histoire va immortaliser le l'ègne et les actions <( dans le souvenir des hommes, mais celui dont les « larmes am'onl effacé l'histoire de ses péchés du sou- « venir de Dieu même ! etc. » Si , en lisant ce morceau , on est saisi d'admiration ; si l'on est frappé de l'ingénieuse adresse de ces louanges qui viennent se placer sans effort et sans détour à côté des plus graves enseignemens, et qui forment avec eux un contraste si imprévu , quel effet ce même morceau n'a-t-il pas dû produire, lorsqu'il fut prononcé devant Louis XIV et sa cour par un orateur qui, pour la première fois,
s'adressoil a un lel aiidiloirc, lorsqu'il fut entendu par le monarque lui-même , et par tous ces personnages appuis et ornemens do sa grandeur ! Qui sait si ce jour-là Despréaux, Bourdaloue, Fléchiei-, Bossuet , Fénélon, n'étoieut pas assis dans la chapelle à coté de CCS héros delà guene , qui n'éloient étrangers à aucun des arts de la paix; à côlé de ces femmes si spirituelles, d'un goût si délicat, dont l'éloquence et la poésie embitionnoient les suffrages , comme celui des plus habiles connoisseurs? Quoi (ju'il en soit, toutes les traditions s'accordent : il paroîl certain qu'un murmure d'approbation et d'applaudissement involontaire circula de rang en rang dans l'assemblée , et devint si sensible, malgré la majesté du lieu et la présence du roi , que l'orateur en fut interrompu et presque déconcerté.
C'éloit le triomphe de l'esprit et du goût encore plus que celui de l'éloquence : elle triomphoit , quand Démosthène traçoit leur défaite sur le fiont pâlissant de ses adversaires, en jurant parles mânes des héros de Marathon ; quand Bourdaloue arrachoit de la bouche d'un de seti auditeurs cette exclamation glorieuse : // a raison I quand Cicéron faisoit tomber des mains de César attendri l'arrêt qui condamnoit Ligarius ; quand Bossuet consternoit de leireur tout son auditoire, en s'écriant : O nuit désastreuse I 6 nuit effroyable ! Ses victoires véritables , lorsqu'elles se manifestent par l'éclat soudain de quelque signe extérieur , sont toujouis dues à la violence , soit qu'elle terrasse les esprits par l'ascendant du sublime, soit qu'elle les subjugue par l'empire de la i-ai^on , soit même qu'elle force doucement les volontés, et mène
à son gré les cœurs, par le lyrannique allrail des grâces les plus persuasives.
Massillon devoit enrichir aussi les fastes de la parole d'un de ces traits à jamais niémoiables qui marquent et caractérisent toute la puissince de Ihomme à qui la nature a dit : « Tu domineras sur les autres « hommes par l'exercice de la plus noble des facultés « humaines. » Ce que nous venons de citer n'est au fond qu'un compliment plein d'art, la merveille du goût le plus exquis , le chef-d'œuvre de la délicalesso. Un succès d'une nature plus imposante étoil réservé à Massillon : qui n'a pas entendu parler de l'impression extraordinaire que fit un endroit de son sermon sur le petit nombre des élus ? Ce sermon fut d'ahofJ Prêché à Saint-Eustache; le passage dont il est question fit lever d'effroi l'auditoire tout entier; le bruit de cet événement se répandit partout, et accrut à la cour le désir d'entendre un orateur qui savoit remuer à co point les imaginations : on l'entendit, et, quand il en vint à ce fameux sermon dn petit nombre des élus, on éfoit bien préparé; et cependant ce discours réussit , comme si l'épreuve en avoit été nouvelle : la foule éloit immense dans la chapelle; on attendoitavec empressement le morceau célèbre ; il faut le transcrire
ici, quoiqu'il ait élé très-souvent cité « Je vous le
<( demande , mes frères, et je vous le demande frappé « de terreur, ne séparant pas, en ce point, mon sort « du votre, et me mettant dans la même disposition « où je souhaite que vous entriez ; je vous demande « donc : Si Jésus-Christ paroissoit dans ce temple, au (( milieu de cette assemblée , la plus auguste de l'uni- « vers, pour nous juger, pour faire le terrible dis-
a cernement des boucs et des brebis , croyez- vous « que le plus grand nombre de tout ce que nous (( som)nes ici fût placé à lu droite? croyez-vous que « les cboses du moins fussent égales? croyez vous « qu'il s'y tiouvAt seulement dix justes, que le Sei- « gneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout
« entières? Je vous le demande, vous l'ignorez, je
« l'ignore moi-même : vous seul^ ô mon Dieu , con- « noissez ceux qui vous appartiennent. Mais si nous « ne connoissons pas ceux qui lui appartiennent, « nous savons du moins que les pécheurs ne lui ap- « parliennent pas. Or qui sont les fidèles ici assem- « blés? les titres et les dignités ne doivent être corap- <* tés jo^^ l'icn , vous en serez dépouillés devant
« Jésus-Christ qui sont-ils? beaucoup de pécheurs
« qui ne veulent pas se convertir : encore plus qui le « voudroient, mais qui diffèrent leur conversion; « plusieurs autres qui ne se conveitissenl jamais que « pour retomber; enfin, un grand nombre qui croit
« n'avoir pas besoin de correction Voilà le parti
« des réprouvés : retranchez ces quatre sortes de pé- « cheurs de cette assemblée sainte; car ils en seront
« retranchés au grand jour Paroissez maintenant,
« justes! où êtes -vous? Restes d'Israël, passez à
« la droite! froment de Jésus-Christ, démêlez- vous « de cette paille destinée au feu !.... O Dieu , où sont « vos élus? et que reste- t-il pour votre partage?.... » Massillon , avant d'entrer dans ce mouvement, jeta ses regards sur le roi, et parut hésiter un moment, comme par respect pour la m:ijesté royale; puis, s'abandonnant à toute la véhémence oratoire, il ne s^arrêla plus qu'à l'instant où l'émotion, portée au
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comble et visiblement paitagée par Louis XIV, l'obligea de s'interrompre : il pallt alors , demeura muet , et posa, pendant quelques minutes, ses mains sur ses yeux, laissant ainsi à l'assemblée le temps de revenir de sa frayeur, et prenant celui de se remcltre luimême, La vérité et la btaulé de l'action achevèrent l'effet du morceau.
En général , Massillon possédoit , dans un degré Irès-érainent , cette qualité de l'orateur qui consiste à mettre parfaitement d'accord le geste, l'accent, l'expression do la physionomie avec les paroles. On sait que l'acteur Baron , après l'avoir entendu , dit en sortant à un de ses camarades : « Mon ami, voilà un « oiateur; et nous, nous ne sommes ({ue des comé- « diens. » Baron étoit excellent juge de celle pnrlie de l'art. Eschine, vaincu par Déraoslhène, s'écrioit, en récitant aux Bhodiens , dans sa retraite, l'admirable discours de son antagoniste : « Qu'eût-ce été si « vous l'aviez entendu lui-même?» Le passage qui vient d'être rappelé nous éjneut, nous agite, nous transporte dans une simple lecture : qu'eùtce donc été si nous avions entendu parlé Massillon? « C'est , « dit Voltaire dans l'article éloquence de VEncjclu- (i pédie , la figuré la plus hardie , et un des plus beaux « traits d'éloquence que l'on puisse lire chez les an- « ciens et chez les modernes. »
Louis XIV, dont les mots avoient toujours tant de noblesse, d'à -propos, de grâce et de charme, fit à Massillon ce compliment, en présence de toute sa cour, après l'avent de 1699 : « ïMon père, j'ai entendu pinte sieurs grands orateurs dans ma chapelle , j'en ai élc u. très-content; pour vous , toutes les fois (|ue je vuu-j
« entends, je suis toujours très- mécontent de moi- (( même. » Après le carême qu'il prêcha pour la seconde fois à Versailles, en 1704, le roi lui dit : u Je « veux vous entendre tous les deux ans. » Cependant on ne le vit point reparoître sui- le plusbi-illant théâtre de sa gloii-e; il est dilFicile de juger quelle raison l'en éloigna : quelques-uns prétendent que l'envie, irritée par sa supériorité , calomnia ses mœurs et réussit à noircir sa vie. Il ne parvint aux honneurs de l'épiscopalque sous le régent, en 1717 : il fut nommé évêque de Cleimont.
C'est à cette époque qu'il prononça , devant Louis XV , qui n'avoit alors que sept ans , les discours dont se compose la partie de ses œuvres oratoires qu'on appelle son petit Carême. Ils sont plus remarquables par l'exliême élégance du style , et par toutes les perfections du goût , que par les caractères qui appartiennent à la haute éloquence ; c'est même un des mérites de l'orateur que d'en avoir écarté tout à la fois et l'énergie de ces traits , et la longueur des développemens : il parloit devant un roi enfant ; il composa exprès des instructions proportionnées , autant que cela étoit possible , à l'âge tendre du Joas de la France ; et cette observation délicate d'une convenance si intéressante fait plus d'honneur à son tact et à sa finesse , que la magnificence des discours les plus forts et les plus sublimes n'en auroit pu fiiire à son lal(-nl. « Il semble , lui dit avec grâce l'abbé Fleury, « en le recevant à l'Académie française, il semble que « vous ayez voulu imiter le prophète qui , pour reste susciter le fils de la Sunamite , se rapetissa , pour (( ainsi dire , en mettant sa bouche sur la bouche ,
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« ses yeux sin* les yeux , el ses mains sur les mains « de Tenfant, et qui , après l'avoir ainsi récliaiiiR^, le « rendit à sa raère plein de vie. » Le slyle de Massillon , partout d'un bonheur inexprimable , partout enchanteur, semble avoir , dans ces petits chefsd'œuvre , plus de douceur encore et plus de charme, plus de tendresse el de grâce. Jl pouvoil aisément, dans une pareille circonstance et suivant un tel dessein , dégénérer en afféterie et en mignardise ; mais aucune affectation , aucune trace de manière n'en corrompt jamais l'aimable simplicité : toujours du plus heureux natui'el , coulant , facile , paré de ses négligences mêmes , vivifié par une chaleur douce, qui toujoui-s anime sa marche sans la précipiler j.iniais , brillant d'un coloris sage et vrai , il est iuszénieux sans ralîinement , agt^éable sans recherche , fin sans subtilité , délicat avec abandon. On dit que tant de beautés ne coùlolenl presque rien à l'auteur, etnaissoient d'ellesmêmes sous sa plume rapide et féconde , comme les fleurs dans un sol heureux. Retiré dans une maison de campagne de l'Oratoire, il écrivit en six semaines . suivant la tradition , ces dix sermons du petit Carême , qui seront à jamais , dans notre langue , des modèles de goût , de stj^le , et d'éloquence.
Admis à l'Académie française en 1719 , à !'%& <'<' cinquante-six ans , il y prononça un de ces discours de remercîment qui , le plus ordinairement , no laissent ni ne méritent un long souvenu-, et qui expirent en quelque sorte sur les lèvres mêmes du récipiendaire : celui de Massillon étoit digne de survivie à la cil-constance pour laquelle il fut composé: on y retrouve toutes les grâces du talent de cet orateur. 11 h'i
appaileilOît bien de parler du goût, de celte qnalllé inestimable, dont la pure et suave délicatesse semble s'exhalercomme un paifum délicieux de toutes ses com positions; voici comment il s'exprime à ce sujet devant les arbitres mêmes de la langue et de la littérature: «...La « politesse du langage nous amena celle des mœurs: « le goiit qui régnoit dans les ouvrages d'esprit entra « dans les bienséances de la vie civile ; et nos manières, « comme nos ouvrages, servirent de modèle aux « étrangers. Le goiit est l'arbitre et la règle des bien- « séances et des moeurs comme de l'éloquence : c'est « un dépôt public qui vous est confié , à la garde du- « quel on ne peut trop veiller : dès que le faux , le « mauvais et l'indécent sont applaudis dans les ou- « vrages d'esprit , ils le sont bientôt dans les mœurs « publiques; tout change et se corrompt aveclegoût : « les bienséances de l'éloquence et celles des mœurs « se donnent pour ainsi dire la main. Rome elle- « même vit bientôt ses mœurs reprendre leur pre- « mière barbarie , et se corrompre sous les empereurs, « où la pureté du langage et le goiàt du bon siècle « commencèrent à s'altérer; et la France auroit sans « doute la même destinée , si l'Académie , dépositaire « des bienséances et de la pureté du goût , ne nous ré- « pondoit aussi de celles des mœurs pour nos neveux. (( Votre gloire est donc devenue la gloire et l'intérêt « public de la nation : le destin de la France paroît tt attaché au vôtre. » Hélas I si ces .principes dévoient servir dérègle à nos jugemens, et si nous voulions apprécier les mœurs de notre siècle d'après l'état actuel du goût, quelle opinion pourrions-nous en avoir? Bien que la diction souple et liante de Massillon
semble devoir aisémeiil se plier à tous les genres, et dans chacun oblenir d'éminens succès, toutefois ce grand écrivain , en passant du sermon à l'oraison funèbre, paroît descendre beaucoup au-dessous de luiraéme : très-supérieuj-, ainsi que Bourdaloue , à liossuet et à Flécliier dans l'un de ces genres, de même que Bourdaloue il est loin de s'élever à leur niveau dans l'autre. « Massillon, dit M. de Chateaubriand, « a fail quelques oraisons funèbi-cs : elles sont in- « férieures à ses autres discours ; son ëloge de « Louis XIV n'est remarquable que par la première « phrase : Dieu seul est grand , ?ncs frères 1 C'est « un beau mot que celui-là, prononcé en regardant « le cercueil de Louis- le -Grand. « Le trait cité par l'éloquent auteur du Génie du Christianisme est haut et sublime; il s'en faut que le reste réponde à ce début, qu'il étoit, après tout, bien diilicile de soutenir. Nous ne pouvons rien ajouter au jugement porté sur ce di.icours par le jeune et célèbre académicien dont nous avons déjà plus d'une fois transcrit les spirituelles et judicieuses observations : «On y trouve en général, « dit M. Villemain , plus d'élocution que d'éloquence; « l'orateur tâche de transporter dans son slyle la « majesté extérieure et la décoration éclatante qui « entouroient le trône de Louis XIV ; cette pompe de « style, n'empêchant pas la rigueur des censures, « paroît dictée par une sorte de bienséance plutôt
« qu'inspirée par l'enthousiasme Uès-lors tout cet
« appareil oratoire étonne, impose, éblouit, mais ne « parle point à l'âme. On a félicité Massillon du cou- « rage qu'il a montré en adros-ant de dures vénlés à « la cendre d'un grand monarque \ pvut-ctie, s il
« eûlélé moins sëvère, s'il eût oublié quelques faules <( et quelques malheurs , pour ne regarder que la « gloire el n'écouter que l'admiration , il se seroit H montré plus éloquent, sans être moins utile: car, « si l'éloge des grands liommes a pour objet d'exciter « l'éraulalion en honorant la vertti, il ne faut pas « craindre d'agrandir ce qui est déjà grand, et d'em- « bellir le modèle pour imposer plus de devoirs aux « imitateurs. »
Quelque levain d'aigreur avoît-il corrompu, dans l'âme si douce de Massillon, la pui-elé naturelle de ses sentimens? Quelque plaie secrète du cœurauroit-elle, à l'insu même de l'orateur, envenimé son éloquence Le prince qu'il célébroil avoit souffert que , pendant onze années, il ne fût point rappelé dans la chapelle royale; ce prince avoit peut-être ouvert une oreille trop facile à de perfides insinuations ; les récompenses méritées n'arri voient pas. Louis XIV n'aimoit point le parti auquel Massillon éfoit attaché comme oralorien , et à l'exemple de tant de grands hommes ; la hardiesse un peu séditieuse des maximes que professoit ce parti honoré pai' tant de beaux noms éclate parfois d'une manière assez vive dans les pages du Petit Carême.
Ce n'est sûrement pas parce que Massillon avoit sacré le cardinal Dtibois, ni parce que Fénélonavoit embrassé lequiétisme, que la philosophie nouvelle les combla l'un et l'autre d'éloges affectés et suspects. Il y avoit plus d'un rapport entre ces denx belles âmes, qui euj-ent quelques foiblesses; entre ces deux intelligences supérieures, que purent égarer quelquefois l'élévation de leurs vues et la générosité même de leurs pensées
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philanlropiques. Massilloii fui, comme Fénélon , un excellent évêque : on chérit encore sa mémoire à Clerrnont, comme celle de Fénélon à Cambrai ; ils déployèrent les mêmes vertus dans l'exercice des mêmes fonctions. Toutes leurs actions, toutes leurs démarches curent particulièrement l'attendrissant caraclèrede celte charité véritablement évangéliqxie, que l'on croit louer mieux en l'appelant humanité; ils mirent dans leur conduite pastorale la niiême angélique douceur que dans leurs écrits, et firent honneur à l'épiscopat autant par l'ardeur de leur zèle que par l'éclat de leur génie.
Massillon ne laissa pas i-eposer le sien parmi les soins de son ministère : ses discours synodaux fui-ent de nouveaux monumens de son éloquence; le goût pour la solitude religieuse qui , dans sa jeunesse , et avec toutes les espérances de la gloiie , l'avoit conduit dans le désert de Sept-Fonls , si éloigné des voies du monde, respire encore dans ses paraphrases des psaumes, méditées aussi au milieu des occupations de sOn diocèse. Si l'on en croit M. d'Alemberf,sec et malin panégyriste de Torateur le plus rempli do tendresse et d'onction, il crayonna même, dans quelques momens de distraction el de plein loisir, une Vie du Corrège. En général, les ouvrages de cet académicien, comme presque tous ceux de sa secte, fourmillent de mensonges sur les faits, ainsi que de sophismes sur les questions : celte circonslance n'est pas prouvée; peutêtre même n'est -elle qu'une fiction imaginée pour amener un rappiochement. Il est vrai (pie 1(! Coriègc et Massillon se i-esscmblent en quclcjues points : le peintre et l'oralcur appartiennent tous deux à l école des grâces et coinposenl sous leur dictée; la plume d<'
Tun a la même suavité et la même mollesse que le pinceau de l'autre. Mais leCorrège ne vécut pas beaucoup plus long - temps que Raphaël, et Massillon mom-ut plein de jours. Après plus de vingt années de résidence parmi ses ouailles chéries , ce pasleur adoré y termina sa carrière , en 17 i2 , à l'âge de soixante - dixneuf ans , regretté de toute la France , qui perdoit en lui le dernier de ses grands orateurs, et l'un des plus beaux génies.
Marraontel décrit ainsi , dans ses Mémoires , l'impression que fit sur lui, dans sa jeunesse, l'aspect de l'éloquent et respectable évéque de Clermont : « . . . . « Dans l'une de nos promenades à Beauregard , mai- « son de plaisance de l'évêché , nous eûmes le bonheur « de voir le vénérable Massillon : l'accueil plein de « bonté que nous fit ce vieillard illustre, la vive et « tendre impression que firent sur moi sa vue et l'ac- « cent de sa voix , est mi des plus doux souvenirs qui « me restent de mon jeune âge. Dans cet âge , où les (( affections de l'esprit et celles de l'àme ont une com- <( municalion réciproquement si soudaine, où la pen- « sée et le sentiment agissent et réagissent l'un sur « l'autre avec tant de rapidité , il n'est personne à « qui quelquefois il ne soit arrivé , en voyant un grand « homme , d'imprimer sur son front les traits du ca- « raclère de son àme ou de .son génie : c'étoit ainsi « que, parmi les rides de son visage déjà lletri , et « dans ces yeux qui alloient s'éteindre , je croyois dé- « mêler encore l'expression de cette éloquence si senn sible, si tendre, si haute quelquefois, si profondéw ment pénétrante, dont je venois d'être enchanté à « la lecture de ses sermons : il nous permit de lui en
« parler; et de lui faire hommage des religieuses lui- « mes qu'elle nous avoit fait répandie. «
Nous avons nous-m^-mes entendu diie, en i^Sg, à M. de Marmontel, qui auroil aujouid'iini pvvs deceut ans, qu'après un demi-siècle, ce souvenir t'ioil tout nouveau pour lui, et que son oieille retentissoit encore des sons de celte voix harmonieuse et imposante, qui avoit instruit , ému , et charmé le grand roi.