‹ Annales littéraires (volume 3)Chapitre 3 sur 24 · XXIX · texte numérisé non relu

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Les Aphorismes d'Hippocrate , latins -français ; traduction nouvelle par E. Pariset , docteur-mé- i decin de la Faculté de Paris. ]

Je me suis hasardé quelquefois à parler d'ouvrages i de médecine : j'ai disserté savamment sur le Traité \

de V Apoplexie de M. le docteur Portai; j'ai osé rendre compte de la seconde édition du bel et important ouvrage que M. le docteur Corvisart a composé sur les maladies du cœur ; et voici que je me mêle encore de dire mon avis sur les Apliorismes d! Hippocraie , traduits par M. le docteur Pariset : j'avoue que tout cela suppose une grande témérité} car, je ne saurois le dissimuler, je ne suis guère plus médecin que Sganarelle.

Je ne le suis cependant pas malgré moi : je n'éprouve aucune peine à ra'occuper d'un livre de médecine quand il me tombe entre les mains ; j'aime même beaucoup ces sortes de livres lorsque j'y trouve la pbllosophie réunie à l'érudition, la logique et l'expérience appuyées réciproquement l'une sur l'autre, des faits bien constatés, des conséquences bien déduites, une science solide et un l'aisonnement sûr, plus de candeur que d'imagination , et plus de sagesse que d'éclat : il ne faut qu'un peu de bon sens pour reconnoître ces caractères ; etla science qui a pour objet le physique de l'homme est par elle - même d'un si grand intérêt ! Malheur à qui s'imagine que tout le savoir humain est concentré dans des phrases sonores et dans des lignes rimées !

Je réprouve en tout , et particulièrement en médecine, l'esprit de système : il est, de sa nature, l'ennemi du vrai ; mais le véritable esprit philosophique ne se montre nulle part avec un avantage plus réel , avec une utilité plus frappante , que dans ses applications à ce grand art , qu'on peut regarder comme un des premiers besoins des sociétés liumaines : plus il est conjectural, c'est-à-dire plus il offre de ces problèmes

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dont loulesles données ne sont pas également définies, éaalement précises, dont les conditions sont même d'une variabilité incalculable , plus il exige dans ceux qui en exercent la pratique ou qui en développent les théories celte supériorité de raison et celte force de lélequi dominent toute une science et qui en mar(]uent toutes les bornes. Félicitons-nous de ce que les hommes qui sont aujourd'hui à la tête de la médecine parmi nous, les Corvisart, les Halle, etc., ont raltaché l'art qu'ils cultivent au domaine delà philosophie: leurs doctrines et leurs méthodes font sans cesse de nouveaux progrès; et l'esprit qui les dirige , se communiquant de proche en proche, resserre chaque jour dans des limites plus étroites le double empire du pédant is?7ie , qui s'asservit aveuglément à ses vieilles routines, et du charlatanisme , qui ne multiplie ses secrets que pour multiplier ses prestiges.

Hippocrate , dont le nom imposant fait taire même la raillerie, fut un des premiers philosophes de l'antiquité, en même temps qu'il fut le père de la jnédecine : c'est lui qui le premier dans cet art fonda sur les principes du bon sens et de la saine logique l'union nécessaire de l'expérience et du raisonnement; ce fut un homme de génie : c'est l'oracle de la science; du premier pas , il la porta si loin , qu'il parut avoir atteint les bornes de la carrière; son caractère moral inspira autant de respect que ses écrits ohtinrent d'autorité : sa vie est pleine des traits les plus honorables ; ses ouvrages présentent l'empreinte d'un esprit émint'innient philosophique : on croit entendre la sagesse même qui parle à travers les siècles , et qui les instruit.

Je laisse au nouveau traducteur le soin de caraclc-

viser le style des Apliorismes. « Malheur, s'écrîe-t-il , « à l'esprit superficiel ou jaloux qui n'a des yeux <( que pour les petits défauts d'Hippocrate, et nen a

« point pour ce qu'il a de sublime et d'inimitable î « Quelle antre main que la sienne eût été digne d'é- « crire le livre des yipliorisineu? Non que ce livre « soit absolument parfliit : l'oi'dre y manque dans « quelques parties : on y rencontre des répétitions « inutiles et des propositions erronées; mais, pris « dans son ensemble , est-il en médecine un ouvrage « où brille plus d'originalité, de finesse, de vérité, « de profondeur? Quel autre livre ouvre, d'un mot , « à la pensée un horizon plus vaste et plus clair? Le « propre de ce grand homme est de féconder l'enten- «( dément de ses lecteurs; il leur communique quel- « que chose de sa force ; il semble leur attacher des « ailes pour les élever jusqu'à lui. Mille écrivains, du « reste , ont été frappés , dans Hippocrate , de ce style « nerveux , concis , pittoresque , qui donne de la vie^ « aux objets les plus inanimés. » Je crois qu'il est impossible de donner une idée plus juste de la manière d'Hippocrate.

Si le talent du nouveau traducteur n'étoit pas connu, si l'on ne savoit pas déjà que M. Pariset est non-seulement un de nos médecins les plus distingués, mais un de nos meilleurs écrivains , le style de ce morceau suffiroit pour former un préjugé bien favorable à sa traduction. Du reste , elle ne le dément pas ; elle est écrite d'un bout à l'autre avec beaucoup de pureté , avec une correction très - remarquable , et l'espèce d'élégance convenable au genre. Il est pourtant quelques expressions sur lesquelles j'oserai manifester des

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doutes, avec louLe la défiance d'un homme à qui la langue de la médecine n'est pas très-connue. Je prie M. Pai iset de me pardonner si je me tiompe , je suis déjà très - coupable de m'ingérer de parler d'un livre de médecine; cette première faute doit nécessairement en entraîner d'autres.

Voici la traduction du quatrième apJiorisme de la première section : « Un régime ténu et trop exact est « périlleux dans les maladies longues , et même dans les « maladies aiguës, où il ne convient pas; cette ténuité « de régime, poussée à l'excès, est difficile à supporter : « il en est de même d'une excessive réplétion. » Est-il bien nécessaire de traduire tenais inclus par un régime ténu? Le mot diète, avec lequel on est généralement plus familiarisé, ne vaudroit-il pas mieux, et d'autant plus qu'il rend par un seul mot les deux mots latins? Ainsi, pour tenais et exquisitus victus que porte le texte, je mettrois tout simplement une diète trop sévère ; le mot de réplétion est- il parfaitement clair? 11 n'est pas ici question dt pléthore ^ et je crois que réplétion en est à peu près le synonyme.

Ce qui est dit du régime, par rapport aux maladies aiguës, ne me semble pas exprimé assez nettement : il auroit mieux valu, je crois , rendre ubi non conpenit. par quand il ne conviejit pas ,• car on pourroit conclure des expressions du traducteur que le régime, que le tennis victus ne convient dans aucune maladie aiguë, ce qui n'est pas ,■ je pense , conforme à la vérité. Voilà bien des remarques sur un seul aphorisme ; mais il n'en est pas- deux: dans toute la traduction sur lesquels on pût faire autant de chicanes : j'appelle ainsi mes obs.'iViUions, parce qu'étranger à la langue

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c!e b science, je ne saniois être parfaitement sûr de leur justesse: par exemple, le mot répletion , pour signifier ce que le traducteur veut faire entendre, c'est - à - dire , l'action de soutenir ou de réparer les forces d'un malade par la nourriture, ce mot, dis-je, est peut-être consacré, et alors on ne peut faire à M. Pariset un reproche fondé de l'avoir employé dans ce sens ; mais il est toujours fâcheux pour la langue de la médecine qu'un même mot puisse se prendre dans cette acceptation et signifie en même temps tout autre chose : car je suis assuré de l'avoir souvent entendu et vu employer par des gens de l'art dans le sens trèsdifférent de plénitude ou de pléthore.

Quoi qu'il en soit, il me semble qu'il eût été plus nécessaire encore d'éclaiicir, par des notes , les Aphorismes d'Hippocrate , que d'en donner une nouvelle traduction; et personne n'étoit plus capable que M. le docleur Pariset d'exécuter avec succès une pareille entreprise. Il y a sans doute beaucoup de choses dans ces Apliorismes qui demanderoient des explications et des développemens ; il y en a d'autres qui paroissent entièrement fausses ; il y en a qui sont louches : on a souvent prodigué très-inulilement les commentaires, les annotations, les scholies : et les Aphorismes d'Hippocrate , cet évangile de la médecine, ce veni meciirn des étudians , lequel ne sauroit être envii'onné de trop de lumières, n'ont pas encore , je cro s, trouvé un commentateur; et je ne veux point parler ici d'un de ces énormes commentaires qui noient quelques pages de texte dans un in-folio de niaiseries ërudites; mais d'un petit nombre de notes rapides et succinctes, d'une brièveté lumineuse. Pour-

quoi M. le docteur Pariset n'a-t-il pas fait ce travail? Ou dira que je suis exigeant : sans doute; mais euvei-s nui le sera-t- on , si ce n'est envers les hommes qui fout supérieurement tout ce qu'il veulent faire? Quelques notes de M. Pariset n'auroient pas augmenté de beaucoup l'épaisseur du volume; mais combien n^en eussent-elles pas augmenté la valeur!

Plusieurs savans prétendent que les ^Iphorismes (THippocrate ne sont pas de ce grand homme, en ce sens qu'il ne les a pas rédigés dans la forme sous laquelle nous les couuoissons'; Suivant eux, ce livre n'est qu'un recueil où des mains étrangères ont rassemblé les principales maximes répandues dans les divers écrits d'Hippocrate; et, en effet , ces maximes se retrouvent éparses dans les différens traités qui sont sortis de la plume de ce père de la médecine ; l'opinion de ces savans expliqueroit le défaut presque absolu de méthode qu'on remarque dans les Aphorisrnes ; elle présenteroit les erreurs plus ou moins graves qu'ils renferment, comme des intercalations. M. le docteur Pariset n'ignore point cette opinion : elle ne lui paroît sûrement pas d'une vraisemblance médiocre. Pourquoi donc n^Qn a-t-il point parlé ? Pourquoi donc s'écrie-t-il même tout simplement et sans aucune observation accessoire : « Quelle autre main que celle « d'Hippocrate eût élé digne d'écrire le livre des « ylpliorismes ? » Pourquoi n'a-t-il pas énoncé quelque doute touchant la rédaction de ce recueil ?

Tes pourquoi j dit le Dieu , oe finiront jamais.

Il faut que M. le docteur Pariset ait eu de bonnes raisons pour se borner au mérite d'avoir fait une ex-

cellente traduction; on ne l'accusera sûrement pas de négligence et de peu de zèle : quel homme montre plus d'ardeur pour son art? Outre les dissertations extrêmement distinguées dont il enrichit cette feuille , où nous nous honorons de le compter au nombre de nos collaborateurs; outre les éditions qu'il vient de publier des ouvrages de Celse, de Re Medicd , et d'Hippocrate , de Morbis vulgfiribus , avec des préfaces latines pleines d'élégance et de goût, les livraisons du Dictionnaire de Médecine qui ont paru jusqu'à présent offrent un grand nombre d'articles rédigés par M. Pariset : c'est un des savans qui travaillent avec le plus de dévouement à cette belle et noble entreprise , conçue par un jeune négociant, M. Pankoucke, qui fait revivre dans la haute librairie un des plus beaux noms dont ce genre de commerce, si intimement lié avec la littérature, puisse s'enorgueillir. Mais, pour en revenir aux^phorismes d'Hippocrate, la traduction que j'annonce est un véritable service rendu aux études et à la science : elle ne pouvoit paroître sous de meilleurs auspices : elle est dédiée à M. Bourdois de la Motte , un de nos plus célèbres médecins. L'exécution typographique en est très -pure et très-élégante : elle sort des presses de M. Crapelet.

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