‹ Annales littéraires (volume 3)Chapitre 4 sur 24 · RÉCEPTION DE M. DUVAL · texte numérisé non relu

RÉCEPTION DE M. DUVAL

Beaucoup de monde, el surtout beaucoup de dames, malgré le beau temps et malgré Longcharap; les plus brillantes toilettes, des buissons de fleurs et des forèls de plumes. Les femmes aiment la littératui-e plus qu'on ne pense: elles ne veulent pas abandonner aux hommes tout le domaine des arts et de l'esprit j c'est bien assez qu'elles soient exclues des académies j elles usent au moins du droit de s'y montrer comme spectatrices et comme juges : si pourtant elles avoient un peu de bonne foi , elles conviendroient que le maintien de ce droit leur coûte souvent assez cher: elles ont beau faire bonne contenance sur les bancs des tribunes et des amphithéâtres, je suis persuadé qu'en général les séances académiques les ennuient beaucoup; ces séances sont tristes : encore , s'il y avoit un peu de musique; mais, pour tout divertissement, un rapport littéraire sur les prix, un discours du récipiendaire quand il y a réception , une léponse à ce discours, quelques pièces de vers^, ordinairement si mal lécitées qu'il est impossible de n'en pas perdre la moitié, ce qui , du reste , n'est pas communément une grande pei le ; pour tout spectacle , une assemblée de savans el de gens de lettres dans un assez modeste uniforme, cl lu plupart avec cet air peu attrayant que donne les

Iravaux et les habitudes du cabinet , dans lesquelles ils ont vieilli. 11 faul donc avouer que nos jolies femmes chérissent les lettres avec courage; il faut reconnoître que l'empressement avec lequel on les voit accourir dans le temple des Muses , qui n'est pas celui des Grâces, est une espèce de dévouement , d'autant plus méritoire qu'il se cache sous les apparences d'uiie partie de plaisir.

Un attirait paiticulier pouvoit les amener à cette dernière séance : on devoit y célébrer la mémoire du poète qui a chanté leur mérite ; c'est à M. Legouvé que succède M. Du val ; le récipiendaire a donné à son discours une espèce de forme historique, qui n'en a cependant pas banni l'exagération, et qui même l'a fait sentir davantage; mais il est reçu que tout membre de l'Académie est un grand poëte , un. grand écrivain dans le discours de son successeur; ce n'est ici ni le lieu ni le moment de réduire toutes ces hyperboles de convention a la pure et simple expression de la vérité : la mort récente de M. Legouvé, et les malheurs qui ont conduit cet homme de lettres au tombeau, ne permettent point encorede substituer le langage de la ciitique exacte et impartiale à celui de l'éloge académique. Avant d'en venir à ce qui regarde ce poète, son successeur a fait les remercîmens d'usage et les actes ordinaires d'humilité ; et il les a faits d'une voix si basse, et d'un ton si modeste et si piteux , qu'il étoit assez difficile de l'entendre; cependant les premières phrases de son discours n'ont point paru conformes au sentiment qu'il vouloit exprimer : il n'est point nécessaire de se comparer à Térence pour dire qu'on s'est toujours proposé, comme ce comique latin, de plaire au public;

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la cornparai.soa n'«'loil convenable ici ^oii.s aucun raptK.if: ks honimos les plus médiocres peuvent se rapprocher des grands hommes par des sentiraens qui sont communs aux uns et aux autres; mais il est peu séant et tout-à-fait inutile d'indiquer ce rapprochem( nt surtout quand on parle de soi-même , et quand il s'aditd'ime de ces dispositions qui n'ont rien de trèsdistinciil". Térence, il est vrai , n'a pas élevé l'art de la comédie à toute la hauteur où cet art pouvoit atteindre* mais il brille pai'mi les poètes du premier ordre, par l'élégante pureté de son style et par les grâces naïves de sa diction ; ce genre de mérite devoit, ce me semble, écarter de l'esprit de M. Duval l'espèce de petit parallèle qu'il s'étoit permis; on a commencé à l'entendre avec plus d'intérêt lorsqu'il a fait l'aveu d'une de ces fautes de jeunesse qui décident souvent de la destinée des hommes de talent , et qui sont presque toujours un indice de leur vocation. Si l'orateur a voit eu alors un air moins contrit et moins pénitent , cet endroit de son discours eût produit peutêtre encore plus d'effet : plusieurs autres morceaux où le récipiendaire a exprimé , avec l'accent de la vérité , lessentimens d'un bon frère, d'un ami sensible et d'un rival généreux, ont été fort applaudis. Le public assemblé aime le pathétique, et M. Duval ne le lui a pas épargné 5 mais bientôt il s'est jeté, comme c'est à présent la coutume , dans une question de littérature : il a fait valoir les avantages de la comédie historique ; mais ses préventions en faveur d'un genre dans lequel il s'est exercé avec succès n'ont point paru s'accorder avec les principes de la saine critique : il voit, dans la comédie historique, la réunion de la comédie d'iniri-

gue, de la comédie de mœurs , de la comédie de caractère , et même un moyen précieux de nous apprendre l'histoire ; c'est y voir beaucoup de choses à la fois ; et cela rappelle l'enthousiasme du danseur Marcel , qui voyoit tout dans un menuet ; ce genre de comédie dont Collé a donné un des premiers l'exemple, et un exemple très-heureux , dans la Partie de Chasse d^ Henri IJ^y pièce qui a éveillé le génie de M. Duval , comme il nous l'a fuit entendre , n'a point encore reçu cette sanction du goût qui doit consacrer toutes les innovations littéraires : ce qu'on aperçoit au premier coup -d'oeil, c'est qu'il ne peut guère obtenir les efiFets de Vimbroglio sans altérer la vérité de l'histoire , et sans dénaturer les faits qu'il se propose de reproduire : avancer qu'il peint les mœurs et cai'aclères, n'est-ce pas abuser des mots et faire un vrai sophisme ? Ce sont les mœurs de leur temps que doivent peindre les auteurs comiques, et non pas celles des siècles antérieurs ; ce ne sont point les caractères de tels ou tels personnages fameux dans l'histoire qu'ils doivent présenter sur lascène,mais ceux où les travers et les vices généraux de l'humanité , fortement empreints, se montrent par des traits frappans ; ce n'est point dans l'étude de l'histoire que le peintre comique doit aller chercher ses couleurs, mais dans celle du cœur humain : l'historien fournit au poète tragique les matériaux de sa composition ; l'observation seule doit enrichir le génie de l'auteur comique : l'un est d'autant plus parfait qu'il sait mieux amalgamer ses créations avec la vérité historique 5 l'autre ne doit interroger que la vérité morale. Je ne vois qu'un coté par où ce qu'on appelle la comédie historique l'emporte sur

la comédie proprement dite, sur la vraie comédie : c'est par les facilités qu'elle offre au poëte ; elle le dispense à peu près d'invention. M. Duval pouvoit sans doute se permettre de relever le genre que son talent a choisi; mais je crois qu'il auroit dû prendre, pour arriver à ce but, le ton de l'apologie plutôt que celui du panégyrique; les raisons sur lesquelles il a établi son système me semblent manquer absolument de solidité : il seroit trop long d'essayer ici de les réfuter en détail; le public, toujours avide d'allusions, a paru vouloir en chercher et en trouver dans cette dissertation littéraire : on a pu penser, en effet , qu'en essayant de prouver contre la vérité, et même contre l'expérience, qu'il n'y a plus aujourd'hui de ressources pour la comédie proprement dite, l'orateur avoit écouté certaines passions dont je me garderai bien de l'accuser : éloignons ici toute idée de ce que les rivalités des hommes de talent peuvent quelquefois présenter de bas et d'odieux , et ne voyons dans les fausses théories de M. Duval que les erreurs de son esprit, ou , si l'on veut , celles de son amour - propre , et non les inspirations d'un sentiment qui ne devroit appartenir qu'à la dernière médiocrité. Il a rencontré , dans le cours de ses paradoxes, une pensée très-juste qu'il a attaquée franchement, en rappelantqu'ellea été bien développée dans le discours de réception d'un de ses confrères. Il ne sauroit admettre que Phistoire de la comédie soit en même temps celle des mœurs : rien n'est pourtant plus vrai; et l'on ne peut reprocher à l'académicien qui a expose cette vérité d'une manière si ingénieuse et si brillante, que d'en avoir un peu exagéré les applications , et forcé les développemens : au reste, on a beau-

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coup applaudi une peinture très-piquante, que M. Daval a tracéeavec précision, des changeraens qu'ont subis nos mœurs et nos manières depuis près d'un demisiècle; c'est le passage le plus saillant de son discours, dans lequel il seroit peut-être minutieux de reprendre le défaut total de construction oratoire et de transilions : l'auteur ne paroîtpas prétendre à la gloire d'être un habile rhéteur ; il est pourtant bon de l'être dans l'occasion.

En opposant quelques idées au système de M. Duval sur la comédie historique , j'ai presque analysé la belle réponse que M. le comte Regnault de Saint-Jeand'Angely a faite au récipiendaire : cette réponse est en partie une réfutation de la théorie de M. Duval. On sait quelle supériorité M. le comte Regnault développe dans les luttes du raisonnement , et avec quel art victorieux il fait triompher la raison ; on sait avec quelle grâce et quelle force il s'exprime, et combien son organe et son action donnent de relief à toutes les autres parties de son éloquence: jamais, je crois , son talent oratoire ne s'est déployé, dans l'Académie , avec plus d'éclat et de succès qu'à cette dernière séance. Il a commencé par mêler aux regrets qu'excite la perte de M. Legouvé les regrets plus récens encore causés par la mort d'un homme de génie, ài^nn grand homme ^ que les sciences pleurent en ce moment, l'illustre M. de Lagrange ; il a combattu ensuite les argumens di^récipiendaire, en tempérant l'âpreté de la contradiction par les formes les plus douces de la politesse, et en joignant à l'expression ferme du zèle qui attaque l'erreur ces tributs d'éloges qui encouragent le talent : on a surtout remarqué dans cet endroit du discours

c ANNALES

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de M. RegnauU nu fableau de l'état actuel de nos mœurs, envisagé dans ses rapports avec la comédie: ce morceau , trùs- développé, est à la fois d'un observateur profond et d'un écrivain très -distingué, dans le style duquel on ne trouveroit presque rien à censurer, s'il vouloit effacei- (quelques teintes de néologisme qui viennent parfois altérer la pureté habituelle de sa manière. L'orateur, après avoir rétabli la véritable doctrine dans tous ses droits, a donné plus d'étendue à ce fju'il avoit d'abord e'bauché dans les premières phrases de son discours. Il s'est livré à toute sa sensibilité , en déplorant la fin prématurée de M. Legouvé; il a retracé, avec une vivacité très - éloquente , les titres de cet écrivain à l'estime publique, et les afflictions morales et physiques qui l'ont conduit au tombeau ; enfin , l'attendrissement croissant par degrés , l'orateur n'a pu retenir ses sanglots et ses larmes, lorsqu'il a parlé du tendre intérêt que le fils de M. Legouvé a rencontré dans le cœur de tous les amis des lettres , et particulièrement dans celui du grand littérateur qui gouverne l'Université : ses pleurs ont étouffe sa voix , et son émotion a passé dans toutes les âmes; c'est un des exemples de ce que les anciens appeloient Incendia luctûs.

J'allois oublier le rapport de M. le secrétaire et les prix : l'Académie n'a pas cru devoir donner de coujonnes ; elle avoit demandé wn fragment épique ^ les raisons qui l'ont déterminée à pioposer un essai de ce genre, et les idées accessoires dont M. le secrétaire a environné ces motifs dans son rapport, n'ont rien d assez remarquable pour mériter d'être analysées. La première mention honorable a été accordée à M. DeJavigne , élève du lycée Napoléon : ce jeune

poète , de la plus grande espérance , déjà connu par quelques productions aussi distinguées que précoces , avoit choisi la bataille de Narva. On a nommé, après lui, M. Soumet : il avoit traité le sujet des autels expiatoires , belle matière qui a fourni à M. de Treneuil une des plus magnifiques tirades de son poëme des Tombeaux de Saint -Denis, et qui, dit -on, a inspiré le talent trop discret d'un de nos premiers écrivains. Je n'ai point entendu le nom du troisième poêle mentionné, et le titre de son sujet m'a également échappé. Le quatrième est M. Chevalier, professeur au lycée de Versailles : son sujet étoit V Ambassade envoyée par Soliman à Villiers de risle-Adamau commencement du siège de Rhodes ; on n'a lu aucune des pièces. MM. Lemercier et Parceval-Grandraaison ont terminé la séance en donnant lecture, le premier d'une épître sur le bonheur de la vertu , le second d'un fragment d'un poëme sur les beaux-arts. C'est un abus que ces lectures de la fin : la plupart des auditeurs n'écoutent plus , et empêchent les autres d'entendre ; il m'a paru qu'il y avoit des vers très-remarquables et très-brillans dans la pièce de M. Parceval, la seule dont quelques hénlistiches soient arrivés distinctement jusqu'à mon oreille : j'aime à juger du reste par le peu que j'en ai entendu.

2iS ANNALES .

Traduction de Salluste , par M. Mollevaut , 5'' édition.

Si toutes les fois que j'ai à rendre compte d'une i traduction , je me piquois de rappeler et de développer j de nouveau mes principes et ma doctrine sur les pré- i tentions des traducteurs , je finirois par faire croire i que je suis moins dirigé par le zèle de la vérité qu'emporté par le fanatisme de mes opinions : on sait main- i tenant assez ce que je pense de Vimpossiblliiè de repro- • duire , dans une langue moderne , le caractère , le style , les beautés des grands modèles de l'antiquité; jj il ne faut pas vouloir pousser trop loin la victoire et le triomphe de la raison ; un de nos poètes les plus ! ingénieux a fort bien dit dans un très-joli poème sur \ les disputes :

Oui, c'est un très-grand tort que d'avoir trop raison;

Cette maxime me paroît excellente , et je veux la i

pratiquer : je ne serai pas assez inhumain pour oppo- .;

ser sans cesse à chaque traducteur qui se présentera i

cette doctrine inflexible , ce mur d'airain qui l'arrè-

tcroit tout court , cette tête de Méduse qui le pétri- i

fierait. Puisque je nesaurois suspendre le cours de ce i

torrent de traductions , qui va continuellement se I

perdre dans les abîmes de l'oubli; puisque la race des I

traducteurs est indestructible , le plus sage est de se

familiariser avec un abus auquel on ne peut point re- I

medier , et de vivre poliment avec des gens dont il est (

impossible de se débarrasser : irai-je, en effet, semblable à l'Alceste de Molière, qui veut fuir le genrehumain , m'ensevelir avec dépit dans les bois et dans les déserts, pour écbapper aux traducteurs ? Non , non ; je resterai à mon poste; je verrai d'un regard fixe, et même d'un œil assez doux , les traductions venir fondre chez moi et sur moi , et s'accumuler sur mon bureau : je les feuilleterai, je les lirai, j'en rendrai compte, non pas suivant la hauteur de mes principes , mais en homme qui sait compatir aux foiblesses de ses semblables :

Homo suni , humani uihil à me alienum puto.

La première occasion que je rencontre de mettre en pratique une morale si douce et si méritoire est , je pense , assez belle ; car , au lieu d'une seule traduction de Salluste , il m'en tombe deux à la fois en ce moment : l'une est , comme on le voit par le titre de cetarlicle, de M.Mollevaut , qui s'est déjà fait connoître par différens ouvrages en prose et en vers , et particulièrement par cette même traduction de Salluste dont il donne aujourd'hui la troisième édition; l'autre est d'un écrivain qui paroît , je crois , pour la première fois sur l'horizon littéraire , et qui se nomme M. Charles : ce dernier n'a'traduit queZa Conjuration de Cat'dina ; c'est un jeune homme qui fait son coup d'essai , et qui se propose de traduire le reste de Salluste , s'il y est encouragé : je ne puis rien dire de sa traduction , ciue je n'ai point encore lue ; mais sa préface annonce des connoissances , de l'étude , de la littérature et du style : elle prévient en faveur de la traduction.

Celle de M. Mollevaut date de quatre ou cinq ans : elle ftjt jugée très-favorablemeiU , lors de la pi-emière édition, par un critique trèa-éclairé, M. Hoftraan, dont l'appiobafionéloit d'un grand poids ; et je ne puis aujourd'hui que joindre mon suffrage au sien , avec d'autant plus de raison et de j ust ice, que Touvrage de M. Mollevaut n'a pu que s'épurer et se perfectionner dans les deux éditions qui ont suivi la première : en tolalilé , sa traduction me semble ce qu'on appelle un bon travail , un travail estimable, où l'auteur laborieux a employé tous ses moyens , où il a développé toutes les foi-ces de son application et de son talent , où il a mis tout ce qu'il pouvoit y mettre : la négligence ne se fait sentir nulle part , et le talent se montre souvent; le style de M. Mollevaut ne manque ni de cbaleur,ni d'énergie; il est toujours soigné , quoiqu'il ne soit pas toujours correct el pur 5 la facilité , l'aisance, le naturel n^en sont pas, à beaucoup près, le caractère : il est même généralement peiné, et quelquefois martelé , mais il a de la précision, de la rapidité, une certaine tournure concise , un certain nerf, une certaine roideur même , qui ne le rend que plus propreàune traduction de Salluste. M. Mollevaut a trop de lumières pour s'imaginer que sa diction représente bien celle d'un si grand écrivain, el pour croire que sa copie approche de l'original; mais je la regarde , malgré ses défauts , comme la moins défectueuse et comme la plus satisfaisante de toutes celles qu'on a essayées et qu'on nous adonnées jusqu'à pré-,enl : parmi les principales, celles de Dolteville est grammaticalement correcte, mais plate: et quel tort que la platitude, surtout quand on traduit un auteur dont la manièic a autant de vigueur, de saillie et de

relief que celle de SaUustel Celle de M. Billecocq est pure, nelle , élégante, mais languissante et fi-oide; celle de M. Dureau, plus nei'veuse et plus vive, mais bien moins française, est totalement défigurée par de malheureux efforts de diction, et, si je puism'exprimer ainsi, par des caricatures de style, par des contorsions et des grimaces d'élocution à la fois ridicules et affligeantes : la traduction de M. MoUevaut afflige aussi un peu le lecteur par l'empreinte trop sensible des sueurs qu'elle a coûté 5 elle est un peu pénible à lire : on voudroit que, dans beaucoup d'endroits , la manière du traducteur fut moins fatiguée, moins tourmentée, et que la plume de M. MoUevaut eiit coulé avec plus de mollesse, sans rien perdre de son énergie; mais, dans beaucoup d'autres, cette énergie frappe seule, et, dégagée de tout ce qui l'altère et la gâte, produit tout son effet, et force le suffrage : dans ces morceaux , écrits sous une inspiration plus heureuse , le style n'a plus rien de maussade, de difficile et d'anguleux ; il agit avec tous sesavanlages , et je pense que M. Mollevaul est allé là aussi loin à peu près qu'il est possible d'aller dans une traduction de Salluste.

Je m'empresse d'indiquer ces endroits, en suivant l'ordre de l'original et de la traduction : le préambule <le la Conjuration de Catilina n'est pas un des morceaux où le traducteur me paroît avoir le mieux réussi ; il y a beaucoup de fautes , surtout dans les deux premières pages : la diction est souvent incorrecte et louche; la traduction du portrait de Catilina, un peu meilleure , n'est pas exempte de reproches ; mais dans celle du tableau des anciennes mœurs comparées aux nouvelles, qui précède immédiatement l'histoire de

la conjuration, on trouve des passages excellens ; celuici ; par exemple « D'abord , s'accrut la soif

« de l'or , ensuite celle du pouvoir , source de tant de « malheurs: l'avariceanéantitla bonne foi, la probité, « toutes les vertus ; elle enseigna l'orgueil , la cruauté, « le mépris des dieux et la vénalité : l'ambition rendit « faux presque tous les hommes , mit une pensée dans « le cœur , une autre sur les lèvres, calcula la haine et (( l'amitié d'après l'intérêt seul , et préféra le masque « de la vertu à la vertu même : d'abord ces vices s'é- « tendirent peu à peu j on les réprima quelquefois , {( mais dès que leur contagion se répandit comme « une peste , Rome changea : ce gouvernement si juste « devint cruel et intolérable. » Il me semble que cet endroit est très-bien écrit : le style a de l'élégance et du ton, sans aucune trace d'effort, sans aucune apparence deroideur.

Voici un autre morceau qui me paroît avoir le même caractère; il s'agit delà manière dont Catilina avoit depuis long-temps préparé sa conjuration : <( Que si « un citoyen honnête tomboit dans les pièges de son « amitié , les charmes perfides de sa société habituelle « le corrompoient aussi facilement que les autres; « mais ilrecherchoitsurtoutl'intimitédes jeunes gens: « leur âme tendre et flexible se prenoit sans peine à « ses ruses ; car, selon que l'âge enflammoit leurs « passions, aux uns il fournissoit des courtisanes , aux « autres il achetoit des chiens et des chevaux ; enfin , {( il ne ménageoit ni l'or ni la décence pour se les « attacher par des nœuds criminels. »

Catilina fut accusé d'avoir tué son propre fils pour épouser Aurélia Orestel la, à qui cefils faisoit ombrage.

« Ce forfait, selon moi, précipita surtout son entre- « prise; car son âme impure, exécrée des dieux et (( des hommes , ne trouvoit de calme ni dans les « veilles ni dans le repos , tant le remords ravageoit « son cœur déchiré! Aussi son visage pâle , ses yeux « hagards , sa démarche tantôt lente, tantôt prompte, « tout son extérieur respiroit la démence. » Ce dernier mot est peut - être trop fort : Catilina n'étoit pas précisément fou : Salluste dit seulement que son extérieur annonçoit le trouble de son esprit : du reste , tout cet endroit est rendu par le traducteur avec beaucoup d'énergie.

Il coupe quelquefois admirablement bien ses phrases. « Dans un gouvernement , ceux qui n'ont rien « envient les bons , exaltent les méchans , détestent « les anciennes institutions, en désirent de nouvelles, « s'efforcent, par haine de leur état , de tout boule- « verser, et se repaissent sans crainte de troubles et « de séditions : des misérables n'ont rien à perdre. »

Le traducteur saisit aussi quelquefois , avec beaucoup de goût , le sentiment et le mouvement de l'original. « Non , jamais la puissance romaine ne me pa- « rut plus déplorable : du couchant à l'aurore , nos « armes avoient tout dompté ; les plaisirs et les ri- « chesses , tant estimés des hommes , affluoient dans « Rome, et cependant ses propres citoyens s'obsti- « noient à se perdre eux et la république ; car, dans « une si grande multitude , malgré deux décrets du <( sénat , malgré l'appât de l'or, personne ne révéla le « complot , personne ne déserta l'armée de Catilina ; « tant la force du mal, comme une peste universelle, « avoit envahi presque tous les cœuis ! »

22<i ANNALES •

Je ne dois pas dissimuler que je me suis permis de faire quelques changemens infiniment légers dans le texte des morceaux que je viens de citer; j'en pourrois citer d'autres encore, qui acheveroient de prou- j ver que la traduction de M. Mollevaut est un ouvrage î d'un mérite très-remarquable; j'avoue pourtant que, j dans la balance, la critique l'emporteroitsur la louange, , si l'on mettoit d'un côté ce que je trouve à reprendre i dans ce travail, et de l'autre ce que j'y trouve à louer : i les discours sont médiocrement rendus , et même i celui que Catilina adresse aux conjurés est manqué de i tout point; le style de M. Mollevaut v^esi nulle part i plus forcé que dans cette harangue. Le traducteur n'a \ pas été beaucoup plus heureux dans les portraits, cette i pai'tie si importante des histoires de Salluste : le bean i parallèle de Caton et de César, une des masses les • plus brillantes de l'admirable tableau tracé par ce grand peintre, est cependant reproduit dans la tra- : duction d'une manière presque irrépréhensible; mais i l'absence des fautes ne supplée pas à l'absence des < beautés; le tissu général de la narration est plausible : 5 on voit que je ne parle ici que de la traduction du ] Catilina. J'examinerai celle de la Jugurthine dans i un second article, que je ne puis promettre de don- « ner très - prochainement , parce que d'autres ouvrages m'appellent. Celui de M. Mollevaut me paroît très - digne du succès qu'il a obtenu , et qui est le I gage du nouveau succès qu'obtiendra cette nouvelle j édition.

La carte et le dictionnaire géographiques dont elle i a été enrichie par les soins d'un de nos plus célèbres ' géographes , M. "Barbie du Bocage, ajoutent encore à

tous les avantages qu'elle a nécessairement sur les éditions précédentes.

Portrait (V Attila ,-par W^" la baronne de Slaël-HoLstein; suivi d'une épître à M. de Suint-Victor , sur les sujets que le règne de Buonaparle offje à la poésie, par Louis-Aimé Martin, auteur des Lettres à Sophie.

Les moraens de crise politique sont des temps d'indulgence littéraire : aussi beaucoup de gens s'empressent-'ils d'en profiter; quelques-uns même en abusent; c'est à qui composei-a son ode, écrira son épître , modulera sa romance , lancera son pamphlet, publiera sa dissertation, affichera son placard : la fureur de faire des vers et des phrases n'a plus de frein; chacun , avec sécuxnté, donne un libre cours au désir qu'il éprouve de se voir imprimé : la critique se tait; l'intention est réputée pour le failj il ne s'agit plus du talent, le zèle est tout; pourvu qu'on paroisse ou bien indigné ou bien attendri , qu'importe la manière dont on exprime son attendrissement ou son indignation , ses souvenirs ou ses e'^pérances, sa haine ou son amour , ses douleurs ou sa joie? Le bonheur des inspirations tient, il est vrai , à la vivacité dessentimens , mais les sentimensles plus vifs, les plus vrais , les plus pénéirans , les plus profonds ne dictèrent jamais de bons vers et de bonne prose qu'aux bons poêles , qu'aux bons écriviiins , comme les intentions les plus pures et les plus droiles 5. j5

ne lout naître des pensées Tiaimenl salutaires , vraiment lumineuses que daus les esprits les mieux faits : quelque pt'iîétré que vous soyez du sujet de vos chants, si votre voix est fausse , ou votre instrument discord , vous ne rendrez que des sons malheureux : quelque louable que soit le but vers lequel vous dirigez votre vue et votre attention , si votre œil €st troublé , vous veiTez mal les objets ; rien ne supplée à la netteté naturelle des idées, ù la lumière du discernement; rien ne peut remplacer le talent, le génie; les plus grands changomens politiques ne feront jamais un bon écrivain d'un mauvais : c'est une métamorphose qui ji'est pas au pouvoir de la fortune.

On pense bien que ces l'éflexions, qui peut-être ne sont pas inutiles en ce moment, ne s'appliquent ni à jM""*^ de Staël , ni à M. Martin , dont les noms se trouvent réunis ici par un de ces rapprochemens que produisent quelquefois des circonstances extraordinaires ; car, d'ailleurs, ce sont des lalens entre lesquels on ne trouveroit piesque rien de commun, si l'on pouvoit même, sans inconvenance, les comparer ensemble; la réputation naissante et timide encore du jeune auteur des Lettres à Sophie n'aura pas été fâchée de se produire , dans ce premier renouvellement de toutes choses, à côté et sous fabri d'une renommée étendue et affermie. C'est moins sans doute une associalioii qu'elle affecte, qu'une protection qu'elle ambitionne , et un hommage qu'elle rend à une gloire assurée ; M. Martin pouvoit craihdre pour ses vers le voisinage de la prose deM""^ de Staël. Les traits d'un burin mdle et nerveux ne sont que trop capables d'éclipser les couleurs d'un pinceau qui u'a pas encore allf inl

toute son énergie; mais personne ne sera tenté d'abuser d'un parallèle qui se présente de lui-même, et que sûrement la conscience du modeste auteur des Lettres à Sophie n'a pas voulu provoquer.

Les encouragemens qu'il a reçus jusqu'ici, le succès du principal de ses ouvrages , le rôle qu'il joue dans la littérature, où sa jeunesse dicte déjà des préceptes , et s'est élevé un tribunal, ne permettent plus de le traiter avec toutes les réserves et tous les égards d'une molle indulgence : il est mûr pour la critique ; el M. Martin n'est sans doute point du nombre de ces écrivains dont l'amour - propre spécule maintenant sur les événeraens actuels, et se promet d'obtemr quelques louanges à la faveur des circonstances; on peut, on doit lui dire que son épîlre est très-foible : les pensées en sont vagues et vaguement exprimées ; la liaison ne s'en fait pas &entir suffisamment ; la pièce , dans sa totalité, semble marcher au hasard; la versification n'en est pas moins négligée que la composition ; le litre même a quelquf» chose d'obscur : Sur les sujet» que le règne de Buonaparte offre à la poésie ; il faut lire la pièce pour enlendre ce titre, et quand on l'a lue, on ne sait trop s'il est rempli ; l'auteur a voulu montrer que le règne de Buonaparte anéantissoit toute poésie, que les Muses netrouvoientrien dans ce règne qui pût leur inspirer des chants dignes d'elles ; ses deux premiers vers expliquent son intention beaucoup mieux que ne le fait cette longue ligne de prose qu'il a mise en tête de son ouvrage :

Les Muses nous ont fui : tristes el délaissées y

Rien de grand ^ de nos jours ^ n'éveille leurs pensées.

Ces deux vers sont clairs, quoiqu'ils ne soient pas

bons : 61 les Muses nous ont fui , nous ne les avons donc pas délaissées; au contraire, en effet , nous courions après elles, comme le prouvent tant de pièces de vers sur la naissance du Roi de Rome, et sur tant d'autres sujets. Le jjreraier hémistiche du second vers est sautillant et dur; mais je pécherois contre les bienséances du moment si je suivois ainsi pied à pied tous les vers de M. Martin. Encore une fois, il n'est plus question à présent de critique littéraire; j'aime mieux me borner à faire observer que la pièce dont je m'occupe fat composée il y a trois ans, et que l'auteur n'est pas de ceux dont l'indignation subite n'est aujou)d'hui qu'une misérable palinodie: il a le droit de déplorer hautement des maux qu'aucun genre d'illusion ne lui déguisa jamais, d'invectiver contre ce qu'il n'a jamais loué. Félicitons sa jeunesse d'avoir été pourvue d'assez de philosophie pour n'être jamais séduite par tant de brillans prestiges : l'éclat même de la gloire militaire et des conquêtes ne l'a point ébloui:

Moi , pour des conquërans j'ëlèvcrois la voix! Je noircirois mes vers de leurs affreux exploits ! Ah! dusse'-je irriter leur funeste puissance , Dussë-je voir punir ma haine et mon silence , Ma Muse, en s'indignant de leurs noirs attentats, Même pour les flétrir ne les nommera pas. L'art de verser le sang est-il donc si sublime ? etc.

Toutes celte tirade sur les conquérans a quelque mou- ■ vement et quelque force; c'est ce qu'il y a de mieux dans cette épitre : mais ce n'est après tout qu'un lieu co?nmw« très-ancien , assez heureusement rajeuni. Le nom de M. deSaint-Victor ,à qui cette pièce est adre- ■ tee j n en eel pas le moindre ornement : la persécution

LITTÉRAIRES. 22g

qu'a subie cet écrivain dans ces derniers temps ajoute à tous les titres d'honneur que lui assuroienl déjà son talent et son caractère; il a souvent prêté le secours de ses lumières au talent de M. Martin, et le tribut que ce talent lui paye est le gage de l'estime générale > en même temps qu'il est celui d'une affection particulière.

Quoique j'aie commencé ipàrVEpttre de M. Martin , cette pièce est cependant précédée dans la brochure par le Portrait d'Attila : la galanterie prescrivoit du moins cet ordre, quand la modestie ne l'eût pas commandé : ce portrait est tiré d'un grand ouvrage que M™^ de Staël vouloit publier il y a quelques années, et que le gouvernement fii supprimer au moment où il alloit paroître j nous avons déjà annoncé que le public jouira incessamment de cette nouvelle production d'une plume qui rachète toujours ses défauts par des beautés du premier ordre ; on la retrouve dans le morceau que présente cette brochure, telle qu'elle s'est toujours montrée, mêlant de profondes et fortes idées à des expressions souvent originales , et quelquefois bizai'res , plus animée par le feu de la verve que dirigée par la sagesse du goût, plus spirituelle et plus piquante que régulière et correcte ; mais toujours énergique, toujours frappante, toujours attachante , même dans ses singularités les plus répréliensibles; je ferai d'un seul mot l'éloge du Portrait d'ylllila : il ne renferme pas une phrase qui ne soit un trait remarquable sous le rapport de la pensée \ aussi regretté-je de ne pouvoir le citer ici tout entier; en voici le début: «Enfin il paroît , ce terrible Attila, « au milieu des flammes qui ont consumé la ville

23o ANNALES

« d'Aquilée : il s'assied sur les ruines des palais qu'il « vieiil de renverser, et semble, à lui seul , chargé « d'accomplir en un jour l'œuvre des siècles ; il a « comme une sorte de superstition envers lui-même; « il est l'objet de son culte ; il croit en lui ; il se re- « gaide comme l'instrument des décrets du ciel ; et (( celte conviction mêle un certain système d'équité « à ses crimes ; il reproche à ses ennemis leurs fautes, (( comme s'il n'en avoit pas commis plus qu'eux tous; « il est féroce, mais c'est un barbare qui veut paroître « généreux ; il est despote , mais sa fermeté n'est « que dans le crime; enfin , au milieu des richesses a du monde, il vit comme un soldat, et ne demande « à la terre que la jouissance de la conquérir. » Il se peut que tous ces traits ne soient pas également vrais, mais ils sont tous également forts; il se peut qu'il y ait dans quelques-uns de ces coups de pinceau plus d'imagination que de vérité , plus d'esprit que d'exactitude ; il se peut enfin que toutes ces pensées SU)- Attila ne sortent pas, comme des conséquences rigoureuses, du fond de l'histoire et des faits ; mais il est toujours vrai de dire que, si ce n'est point là précisément Attila, c'est du moins quelque chose qui lui ressemble beaucoup; il faut en convenir , il y a je ne sais quoi de fantastique dans ces grandes figures des temps barbares : elles apparoissent, comme les héros de la Calédonie, à travers les nuages orageux, et parmi le fracas des tempêtes ; la sévérité d'une exacts et froide érudition n'est propre qu'à les dépouiller de leur physionomie , c'est-à-dire de la forme et des couleurs sous lesquelles l'imagination, qui travaille toujours sur les souvenirs , est accoutumée à se les pcin-

LITTÉRAIRES. 25i

dre : ce sont ces couleurs que M'^^ de Staël me paroît avoir saisies avec son talent ordinaire, et employées avec celte vigueur de pinceau qu'on admire dans tous ses ouvrages; veut-on un exemple particulier de cette force d'expression qui caractérise en général son style? « L'histoire de ce fléau de Dieu, dit-elle, ne présente « qu'un trait, la destruction; un seul homme, mul- « tiplié par ceux qui lui obéissent, remplit d'épou- « vante l'Asie et l'Europe. « Ce terme emprunté à la science des nombres, multiplié , est ici d'un grand effet : vous voyez Attila dans chacun de ses innombrables soldats ; toute cette multitude d'hommes avides de carnage, c'est Attila; toutes ces armées qui couvrent et ravagent les campagnes, devant lesquelles tout se disperse et fuit, qui marchent précédées de l'épouvante, et environnées de la flamme, et dont les pas retentissent au loin sur la terre; tous ces bras qui frappent de loin avec la flèche , et de près avec la hache 5 toute cette cavalerie, à qui rien n'échappe, c'est Attila, et toujours Attila : aussi M"*^ de Staël s'écrie-t-elle : <( Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce « spectacle n'offre-t-il pas !» Et tout ce spectacle, elle l'a présenté d'un seul mot à la pensée : c'est la manière des plus grands écrivains ; je n'ai pas besoin de faire valoir toutes les allusions dont ce portrait est remph : elles en sont le moindre mérite ; et qui ne les saisira pas?

.j52 annales ^

Galerie de Riibens , décrite en vers lalins par M. CnARBOisrKET , ancien professeur de rhétorique au collège Mazarin , et ancien recteur de l'Utiiversité de Paris. Avec celte épigraphe :

jEe/uales aminis y œquales laudibus amho , Jj^xripit Henricum Lodoix : Henricus in illo ■ f^ît'it ; adest càdciii , mutalo nomme, virtus.

La poésie et la peinture sont deux soeurs qui, dans la jouissance de leurcomniun héritage , font entre elles à l'envi de mutuels échanges : la peinture inspira quelquefois la poésie ; la poésie fournit souvent des sujets à la peinture et lui communiqua sa flamme. Le vrai poëte estun peintre 5 le vrai peintre est un poète : nul , je crois , ne le fut plus que Rubens ; et nulle part il ne fit plus éclater le feu poétique dont il étoit embrasé que dans ses tableaux de la galerie du Luxembourg. Rien n'est plus capable d'animer la verve d'un poêle et de lui suggérer des pensées et des expressions que cette suite de compositions magnifiques , pleines de chaleur et de mouvement, où les richesses de la poésie se joignent , par un heureux accord , à celles de lu peinture.

L'idée de décrire en vers ces tableaux inspirés et inspirateurs eût été très-naturelle dans tous les temps ; mais elle s'udaple , elle s'approprie d'une manière plus particulière aux circonstances actuelles : partout Henri IV respire dans cette galeiie de Rubens ; tout y parle de lui ; parloul l'image d'un bon roi . du raeil-

LITTliRAIRES. 2Ô0

leur des lois^ vit et se présente aux yeux qui se plaisent à la contempler, aux cœurs qui la chérissent , dans celte histoire allégorique de la reine Marie de Médicis , tracée sur la toile par le pinceau d'un grand maître.

C'est là ce qui paroît surtout avoir engagé M. Charbonnet à la traduire en vers latins : sa Muse octogénaire s'est réveillée au bruit des événemens à jamais mémorables qui nous ont rendu nos rois. Parée tout à coup d'une nouvelle jeunesse , elle n'a pas voulu rester froide et muette au* milieu de ce concert de bénédictions qui retentissoit de tous côtés; et, dans son ardeurdes'uniraux transports de l'allégresse générale, elle a cru que des vers embellis, consacrés par le souvenir de Henri IV, seroientle plus convenable hommage qu'elle put déposer au pied du trône, enfin rétabli, du descendant de ce bon prince.

L'ouvrage est dédié au Roi , et M. Charbonnet le lui a présenté lui-même. On ne lit pas sans intérêt , à la fm de la dédicace, écrite aussi en vers latins , ces mots : Offerebat Charbonnet , antlqiius Xlniversiialis parisiensis rector, anniun œtatis agens octogesimum secunduni ; « offert par Charbonnet, dans sa « quatre-vingt-deuxième année. » Il semble que l'ancienne Université de Paris, que cette fille aînée des rois de France , se soit émue dans son tombeau , et soit sortie de ses cendres pour venir présenter aussi son tribut au monarque légitime par les mains d'un vieillard respectable qu'elle éleva jadis au comble de ses modestes honneurs, et, qui disparut presque avec elle.

Ellen'auroil pu choisir un plus digne interprète de

,^4 ANNALES i

ses senlimens : elle coniploit M. Cliarbonnet parmi ses |

orateurs et ses poètes latins les plas habiles , comme i

parmi sçs professeurs les plus distingués; et , dans ces ,i

occasions délicates où il u'étoit pas indifférent pour |

elle de plaire aux gens du monde , et même à la cour , :

elle eut plus d'une fois à s'applaudir d'être représentée \

par un recteur fait pour obtenir plus d'un genre de j

suffrages. Les belles manières et les grâces du bon ton |

n'éloient pas alors communes dans l'instruction pu- i blique.

L'Université de Paris ne désavoueroit pas aujourd'hui les nouveaux vers que vient de composer son ' ancien recteur : elle y reconnoîtroit toute la verve , \ tout le talent et tout l'esprit que l'auteur déployoit i dans un âge moins avancé. La manière de M. Char- \ bonnet eut toujours beaucoup d'éclat , non pas précisé- \ ment de celui qui peut naître d'une latinité très-forte, > mais de celui que produit une imagination très-mo- i bile et très- vive, qui se joue quelquefois de la pureté ■ du langage : elle est encore maintenant fort brillante ; ^ elle n'a rien perdu de la facilité qui la ca}-actérisoit. ; La Muse du Nestor de nos professeurs et du doyen de i nos poètes latins se couronne aujourd'hui des mêmes i fleurs qu'elle cueilloit dans son printemps.

Un auteur très -célèbre a fait à peu près pour les |

peintures du Val-de-Grâce ce que M. Cliarbonnet vient i

de faire pour la galerie de Rubens : il a développé en i vers français les beautés vraies ou prétendues des

fresques de Mignard ; et ce n'est pas , il faut en con- i

venir, un de ses meilleurs ouvrages. La Gloire du \

Val-de- Grâce , tel est le litre de ce poëme, n'étoit j pas propre à augmenter la gloire du poète qui l'a eé-

LITTÉRAIRES. j?35

k'brée, et fjui du resLe n'a voit pas besoin de ce nouveau litre : on y trouve des vers qui , dans tous les temps, ont dû paroilre mauvais, et que maintenant on ne passeroit pas même aux rlmeurs les plus ridicules ; telles sont les lignes suivantes , où le poêle apostrophe Mignard :

Quel est donc ce pouvoir qu'au bout des doigts tu portes , •• Qui sait faire , à nos jeux, vivre des choses mortes , Et , d'un peu de mélange et de bruns et de clairs , Rendre esprit la couleur, et des pierres des chairs?

ou bien celles-ci , dans lesquelles Fauteur peint le niomenl où Fartiste se met à l'œuvre :

La voilà cette main qui se met en chaleur. Elle prend les pinceaux , trace, élend la couleur. Empâte , adoucit , louche , et ne fait nulle pause ; Voilii qu'elle a fini : Toiivraj^e aux yeux s'expose, Et nous y découvrons aux yeux des j^ran'ls experts Trois miracles de l'art, en trois tableaux divers.

Ces vers sont de Molière, qui , d'ailleurs , au lieu de décrire ces trois tableaux divers , s'est embarqué dans une longue et sèche dissertation versifiée , sur les trois parties fondamentales de la peinture , Vinventlon , la co7fiposition et le dessin. Il est évident qu'il s'est proposé une difficulté à vaincre; mais il ne Fa pas surmonU'e. Le po'éte latin a suivi un autre plan : il s'arrête tout simplement devant chacun des tableaux de Rubens ; et parcourant successivement tous les morcoaiîx de la galerie , il exprime en vers ce que le peintre a rendu avec ses couleurs. Fixons-nous sur une do ces descriplions , que nous ne pouvons examiner toutes : il y a vingt- trois tableaux.

256 ANxVALES

Rubens a imaginé une Apothéose de Henri IV : le héros , brillant de gloire , s'élève vers l'Olympe sur los ailes du temps. Jupiter se penche vers lui avec un doux sourire , et toute l'assemblée des dieux se réjouit à raspect de ce nouvel habitant des célestes demeures :

Evectus rapidâfamulantis temporis alâ, Assurgil super as fulgens Henricus ad arces : Jupiter hune blaride arridens y hune omnis Oljmpî Curiaj concilio superorum admitlere gaudent.

Sur la terre , Bellone , les cheveux en désordre , le bouclier et le ti'ophée d'armes du roi dans les main-, gémit et pleure amèrement la perte qu'elle vient de faire ; et, suivant de ses regards, désespérés le prince guerrier qui lui échappe , elle paroît le redemander au Destin :

liiferiàs lacerata comam ^ Begisque tropœum Cuvi scuto Bellona gerens , lacvymabile fatum Principis amissi gemitu déplorât amaro , Respiciensque suum, prope desperata ^ reposcit.

La Victoire partage sa douleur ; assise sur un amas d'armes , et levant au ciel ses yeux baignés de pleurs, elle semble appeler la Vengeance par ses larmes , et quereller les dieux :

Ipsa , qzioqnèy in parlem luctûs Victoria tanti Desolata venit j congestis insidet armis, Cœlocjue attollens ardentia lumina ^ Jletu Vindictam peter e, ac cœluni incusare videtur.

L'Hydre indomptable , enfant de la Rébellion , quoique percé de flèches , siffle et dresse encore sa fête hideuse :

Hydraferox , Cjuam tu, îuelesuada Rehellio , turpi Fudisii gremio , (juaticjuàin coiijîxa sagiilis , Sibilat y ac teirum cœlo capul iinpiu tollit.

La leine occupe l'ijutre culé du tableau : elle est sur son liune ; ses yeux sont rougis des larmes qui les rempiisseiil ; ses babils annoucetit sou veuvage. Minerve essaye de la consoler en lui oftranL son égide ; la Prudence leçoille bouclier divin au nom de la reine éplorée j elle se charge des soins de la régence , emploi disputé; et la France à genoux lui présente , ea lui expriinanl ses vœux pour la reine , un globe orné de fleurs de lis :

Occupât opposîtam partent regîna , thronoqne Consedii j lacrymis oculos suffusa rubentes y Hanc j prn innre , ttgii veslis pullata , doloris Indicium ; blando , vindex augusta , f'uvore Erigit afflictam , consolaiunjue Mineri>a , Mgidos auxilium spotidens ; Prudentiajorùs Stat cornes f atcjue , ipso reginœ no mine Jle mis , Accipit oblalum munus , curatncjue regendl , Grande ministerium , nali , qnod jura reposcunt , Liligeruniijue 'globum ,flexo , (juem Gallia iupplex , Popliie procuntbens j voLis ardentibus , offert.

Ces citations peuvent , je crois , suffire pour donner au petit nombre des amateurs de la poésie latine une idée de la manière élégante , aisée et spirituelle dont l'ouvrage de M. Charbonnet est versifié. Je n'ai pas transciit la fin du morceau , parce que l'allégorie de Rubens me paroît un peu chargée. 11 est rare que ce grand peintre renferme ses riches inventions dans de justes bornes : il ne sait pas , en général , maîtriser sa fécondité 5 il verse , pour ainsi dire , avec profusion

sur la (oile tous les liv.sois de son intarissable imagination : c'est un des iej3)oches qu'on peut lui faire : il n'eut pas la sagesse et le goût des Raphaël et desPousfeiii • mais celte sagesse , qui dans de tels liommes n'est que la régulatrice du génie , peut aussi quclijuefois n'être que le voile de la stérilité. Tel blâme avec hauteur les excès de Kubens , et s'en moque avec suftlsance, dont le pinceau n'a pas beaucoup d'efforts à faire pour s'en préserver. On est choqué de son dessin ; et sans doute il néglige^ trop le beau choix des formes; mais quel mouvement , quelle vie dans ses figures ! Quel ensemble dans ses compositions 1 Quel feu et quel effet dans son coloris ! Quelle véiilé , quelle énergie , et même quelquefois quelle finesse d'expression ! On vante avec raison ce délicat artifice par lequel il a su mêler le sentiment de la joie de l'âme à celui de la douleur physique sur le visage de Marie de Médicis, immédiatement après le travail de l'enfantement. Voici comment la poésie a lutté dans cet endroit avec la peinture :

Il'ic seJet injesso <(emonstrans ore dolarem , Lœliliamcjue simul geiiitrix augusla, dolorem Passa puerperio y gêner ato gaudia nalo , Fieiumcjue ex oculis risumtfue ernitlit ibidem.

Si ces vers n'étoienl pas d'un poète latin si exercé et si renommé, je serois tenté de n'en pas trouver la construction assez nette, et de critiquer cet ibideTnqm^ en terminant la période avec un peu de sécheresse, ne meparoîtpasmême avoir le mérite d'une parfaite exactitude grammaticale; mais l'autorité de M. Cliarbon- i net m impose : et qui suis- je donc pour oser juger s

ainsi mes maîtres? Tant de beaux vers d'ailleurs permelleut-ils d'en remarquer quelques-uns qui semblent

f un peu moins heureux? Un grand poêle de la Grèce, à peu près au même âge que notre respectable recteur, se vengea de quelques injustes mépris par un nouveau chef-d'œuvre: si M. Charbonnet peut se plaindre d'avoir vu ses anciens services trop méconnus dans ces

; derniers temps , cet ouvrage le venge bien , ce me

, semble, et très-noblement.

Eloge historique de madame Elisabeth de France, suivi de plusieurs lettres de celte princesse : par Antoine Ferrand , ancien magistrat , auteur de l'Esprit de Vliistoire.

Il y a vingt ans que madame Elisabeth a péri sou» la hache des bourreaux révolutionnaires : quelle portion de la vie humaine! IMagnum vilœ humanœ spatiiim ^ comme dit le profond et mélancolique Tacite.

Les générations ont succédé aux générations depuis l'époque fatale où le sang de saint Louis couloit sur Téchafaud; et nous , dont la jeunesse fut témoin de ces tristes spectacles , nous av^ons vieilli à la hâte à travers les scènes tumultueuses qui se sont précipitées à leur suite avec une rapidité si extraordinaire et si instructive.

Quand on songe que les hommes quiontaujourd'liui

»4o ANNALES

trente ans ne peuvent s'élre formé, par leur propre expérience, une idée du gouvernement paternel des Bouibons; quand on songe qu'aucun d'eux ne peut se souvenir d'avoir conLemplé, aucenlie de cette capitale, la statue du bon Henri , et qu'on voit cet enthousiasme unanime dont tous les cœurs sont en ce moment pénétrés, on reconnoît mieux que jamais que l'amour des Français pour leurs rois est une vertu essentiellement héréditaire dans notre nation.

Dans la vie civile et privée, vingt-cinq ans sont beaucoup; dans la vie politique, ce n"est qu'un point; les rois sont immortels en Frauce : celui que la providence nous ramène n'a jamais perdu ses droits sacrés ; ils ne pouvoient ni périr, ni même vieillir: il y a eu une révolution , ilny a pas eu d'interrègne; la tort une pou voit prolonger long-temps encore les changemens qui ont bouleversé la France, mais il n'étoit en son pouvoir ni de faire que ce qui est légitime ne le fût pas, ni de détruire le caractère français. La nation est rendue à ses véritables convenances, et le fil de nos destinées, un moment interrompu, se renoue : l'éloquence pei7t aujourd'hui célébrer la vertu malheureuse, et faire tourner même au profit de notre allégresse actuelle la tristesse de nos souvenirs: aucun espace de temps ne sauroit prescrire contre les droits que d'augustes infortunés ont à l'expi'ession publique des plus sensibles regrets. Quelle considération pouiToit empêcher de jeter des fleurs sur des tombeaux, s'ils ne doivent pas devenir les autels de la vengeance? il ne faut pas seulement pardonner, il faut oublier; mois l'oubli , si nécessaire et si juste quand il réprime des mouveniens déplacés , deviendroit injustice s'il repoussoit

LITTÉRAIRES. '^il

au fond des cœurs des sentiraens doux et tendres , qui ne demandent qu'à s'exhaler.

Le tribut qu'un magistrat éloquent et vertueux paye à la mémoire de M™" Elisabeth éloit un besoin de toutes les âmes sensibles, et la dette de la France entière.

Le cai-aclère si noble, si pur, si touchant de celte innocente victime de nos barbaries politiques , avoit amolli le cœur même de ce tyran démagogue dont on dédaigne de retracer le nom. Ce monstre abominable disputa quelque temps à la rage de ses abominables complices les jours de M™^ Eli;>abeth; mais il fut obligé de céder; car il n'étoit puissant que pour le crime; et Ton vit une princesse, le modèle accompli de tous les genres de vertus, d'une douceur charmante, d'une piété exemplaire , d'un dévouement parfait à sa famille , d'une figure où se peignoient avec grâce tant d'intéressantes qualités; on vit la sœur de l'infortuné Louis XVI , cette vierge royale , arrachée des bras de ces augustes orphelins à qui elle servoit de mère , baignée des pleurs de sa tendre nièce , arioser de sou sang cet échafaud pei'manent où elle avoit été traînée dans la fleur de la jeunesse , sans aucun même de ces prétextes qu'épie la férocité pour couvrir ses fureurs.

Le supplice de IVP^ Elisabeth déconcerta jusqu'à la subtilité du crime , et lai enleva jusqu'à ce reste de pudeur dont il cherche toujours à se masquer : il ne manquoit plus , après avoir égorgé une personne si vertueuse , que de frapper du même fer l'enfaut héritier de la couronne, et celte princesse, alors âg>.e de quatorze ans , que nous nous représentons sans cesse 5. 16

délaissée dans la prison du Temple , et dont le retour va faire couler de si douces larmes : le ciel et son âge la protégèrent. Couverte du sang de son père , de sa mère , de sa tante , elle entendoit s'agiter et rugir autour des murs de sa prison les furies révolutionnaires qui serabloient menacer son enfauce, après avoir immolé ses parens. Dans une condition privée, ce seroit le comble de l'intérêt; qu'est-ce donc sur les degrés d'un tiône , dont elle est aujourd'hui un des plus beaux ornemens? Qu'elle revienne dans cette capitale, qui fut le théâtre de ses douleuis, et qui sera celui de son triomphe, elle n'entendra que des regrets , des vœux, des bénédictions; elle verra tout le peuple à ses genoux.

Avec quelle satisfaction délicieuse, avec quel profond intérêt nous eussions vu figurer aussi, dans ce retour également heureux et inespéré. M™'' Elisabelh, que tout paroissoit devoir dérober au sort qu'elle a subi I Mais elle n'est plus; et nous ne pouvons que nous entretenir des souvenirs de sa vie; son éloquent panégyriste a partagé son éloge en trois parties distinctes : « Jusqu'au jour fatal , dit-il , qui a commencé « les désastres de la France, M°*° Elisabeth avoit, au (( milieu d'une cour brillante, pratiqué , dans le calme « el dans le silence , de grandes vertus privées ; depuis « ce moment jusqu'à son entrée au Temple, elle a « pratiqué de grandes vertus publiques ; depuis son u entrée au Temple, elle a , à force de privations , de « sacrifices , de souffrances , de résignation , expié ^< (souhaitons -le du moins) les forfaits de ses bour- « reaux. » Tel est le plan très-naturel et tiès-sage sur lequel M. Ferrand a ét(\bli sa composition: ce plan est

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