‹ Annales littéraires (volume 3)Chapitre 5 sur 24 · L I T T É R A I RE S · texte numérisé non relu

L I T T É R A I RE S

h/-:-tori(jue ; et c'est là sans doule ce qui a déterminé k; titre du discours : car cet éloge est en lui-même beaucoup plus oratoire qn* historique ; il est peut-être même trop oratoire pour un rnprceau destinée être lu dans le cabinet , et non pas à être entendu en public : jo. sens combien de telles observations littéraires; peuvent paroître étranges quand il s'agit d'un de ces ouvrages que les circonstances placent, pour ainsi dire, bors du domaine de la critique; mais il me semble que, si l'auteur étoit demeuié plus fidèle au titre de son discours , il en aui'oit plus sûrement atteint le but : l'auditeur est plus avide de mouvemens , de périodes et de réflexions; le lecteur aime mieux des faits; si le discours de M. Ferrand avoit dû être prononcé, il seroit encore, dans ce cas , beaucoup trop long : nous n'avons aucune oraison funèbre de celle étendue ; la pompe du style oratoire exclut des détails qu'on est obligé de jejeter dans des notes ; et c'est ce qui fait que les notes, dont les discours académiques sont ordinairement accompagnés, ont plus de lecteurs que les discours mêmes. 3i , à l'exemple de Plutarque ou de Fonlenelle , le respectable panégyriste de M™" Elisabeth s'étoit borné à écrire la vie de cette princesse , oii à composer un véritable éloge hisloriqiie , ce qui eût été la même chose, puisqu'il n'y a de place que pour la louange dans une vie si belle et si pure , je ne doute pas que le public n'eût été encore plus charmé de son ouvrage ; quoi qu'il en soit, le discours de M. Ferrand, tel qu'il est, avec ses grandes divisions, son long exorde, son invocation, sa longue péroraison, ses prosopopées, son ton de style très-élevé, avec cette surabondance de réflexions et d'observations , qui , jointe à celle des

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figures oratoires , étouffe un peu le fond du sujet ; ce discours, dis - je , malgré ces inconvéniens, est un morceau précieux , un monument digne de la main qui l'élève, et de l'illustre victime à laquelle il est consacré : le zèle a peut-être un peu égaré le talent; mais ce n'est pas sans l'avoir souvent inspiré très-heureusement.

Dès l'exorde , on voit que ce panégyrique est composé dans le meilleur esprit j que , si l'orateur doit réveiller de tristes souvenirs , il ne se propose pas de réveiller de vieilles haines, et que l'hommage qu'il rend à la vertu n'est point un appel qu'il fait au ressentiment. Après avoir montré que la vie de madame Elisabeth, dans ses deux premiers périodes , offre des modèles à l'enfance , que l'éducation s'efforce de prémunir contre les dangers de l'avenir, et à la jeunesse que des dangers présens environnent , il s'écrie , en suivant toujoui s la même forme oratoire : « Enfin , je dirai à ceux qui, « sur les débris de leurs propriétés envahies, sur les « cendres de leurs parensou de leurs amis assassinés, « arrachés à toutes leurs affections , séparés de tout ce « qui faisoit le charme de leur vie, auroient la foiblesse « de ne pas se mettre au moins au niveau de leurmal- « heur, la témérité de se permelti'e un murmure cort- « tre FEtre-Suprême qui a répandu sur eux la coupe « de sa colère , ou la honteuse et coupable pensée de « s'abaisseï" à des projets de vengeance : Voyez comme « fclleareçu tant de coupsaccablansquil'ont précipitée « sans pouvoir l'abattre ! Qui de vous est tombé de « plus haut? Qui de vous a eu plus à regretter? Qui « de vous a vu successivement plus de nœuds se déta- « cher, se briser etdisparoitre? Et à qui l'accomplis-

a, sèment du saint et sublime précepte du pardon des « injures peut-il présenter une œuvre plus méritoire « et une vertu plus surnatui-elle ? » Et en efFet, si le ciel rappeloit à la vie en ce moment toutes ces grandes victimes, au nom desquelles quelques esprits, qui ont besoin de haïr et de troubler, voudroient peut - être encore donner un libre cours à leurs déclamations violentes, où à leurs insinuations perfides , elles les désavoueroient sans doute avec indignation, et leur Feroient sentir que ces funestes habitudes de division et de discorde, contractées dans des temps si malheureux, doivent aujourd'hui faire place à de plus douces habitudes , à d'autres dispositions.

Les deux premières parties de cet Eloge paroissent un peu vides, non pas assurément de pensées sages , de vues instructiyes et profondes, de phrases éloquentes, de raouvemens QÉ|jde traits propres à émouvoir, mais de choses positives et défaits : peut-être les faits ne se présentoient - ils pas avec beaucoup d'abondance dans une vie si réglée , dont l'uniformité vertueuse ne pouvoit admettre un grand nombre de vicissitudes et d'événemens; peut-être aussi ces deux parties au— roient - elles eu plus de plénitude si elles avoient été réduites à une seule; car les détails de l'éducation et de l'enfance des personnes mêmes les plus faites pour exciter l'intérêt ne sauroient piquer bien vivement la curiosité ; il est vrai pourtant que M'"*' Elisabeth fut presque aussi redevable à son éducation que le duc de Bourgogne son aïeul avoit pu l'être à la sienne 5 et ce n'est pas un spectacle indifférent de voir une heureuse culture substituer insensiblement des vertus solides et durables à des défauts naturels; au reste , tous les

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souvenirs que rcUacent ces deux parties de V Eloge suffisent pour les rendre Irès-attacliantes : elles nous Vepoilent vers ces temps voisins de la révolution , qui ont été si indignement calomniés, et pour lesquels les vertus de Louis XVI et celles de M"*^ Elisabeth demanderoient gi'âce si l'histoire avoit quelqu'accusalioh véritable à former contre eux. Au milieu d'une cour aux intrigues de laquelle, comme dit M. Ferrand, M"*® Elisabeth étoit absolument étrangère, toute la vie de cette princesse se renferaaoit dans le cercle des vei-tus privées : elle coniloît le prix de l'arnitié , secourt le malheur avec délicatesse, se livre à toute sa tendresse pour son auguste famille, chérit la solitude , et puise une partie de ses plus douces émotions dans les pures délices de la piété; ses petits voyages auprès ties dames de Saint-Cyr, chez les Carmélites de Saint- Denis, où elle alloit passer quelq^s moraens avec M™^ Louise sa tante : ses divers séjours dans sa paisible et modeste maison deMontreuil, forment d'abord tous les événcmens de sa tranquille destinée. Mais bientôt se développe une autre scène j et c'est alors que M. Ferrand nous la représente pleine de la plus noble fermeté ; ennemie des conseils timides . quoique toujours résignée à la volonté de Dieu , et soumise à celle de son frère; plus dévouée que jamais à sa famille , intrépide xîans ses dévouemens devenus très-périlleux, et se précipitant dans l'occasion avec autant de sang- froid que de courage entre ses parens menacés et le fer des assassins.

Dans la troisième partie , l'orateur nous ouvre, pour ainsi dire, la tour du Temple : Quel spectacle, et de quelles nobles et vives couleurs M. Ferrand a su

jn.'iiidre ce tableau! Je n'essaierai pas d'en reproduire ici une esquisse : c'est dans l'ouvrage même du seftsible et vertueux panégjaisle de M'"^ Elisabetii , que les cœurs français , que toutes les âmes tendres doivent retrouver tout le charme mélancolique de lem^s souveniis; lui-même, dans cet endroit de son discours, se croit à peine au niveau de la tâche sublime -qu'il s'est imposée : « Vous seule , s'écrie-t-il élo.|uem- « ment, qui, dans la journée du 21 janvier gS, vous « trouvâtes fille et sœur de votre Roi ; vous à qui Tâge « permeltoit de ne rien perdre de tout ce que vous « voyiez; vous, en qui, dès votre enfance, tout an- « nonçoit le sang des Césars et celui des Bourbons , « c'est à vous que la France, que l'Europe, que le « monde entier s'adressera un jour pour connoîlre « tout ce qu'il y a eu d'admirable dans les quinze dei- « niers mois d'Ehsabeth. Vous êtes enfin appelée à « nous retracer un jour votre auguste tante ; tout ce « qui, à tiavers les mers, vous cherchoit du fond du « cœur dans cet honorable asile où la Providence vous « ordonnoil de souffrir, et vous permetloit d'attendre'; « tout ce qui prend intérêt à la vertu , tout ce qui, à « ce nom seul , sent le besoin d'en suivre les élans -, ' « d'en admirer les prodiges , d'en imiter, s'il est pos- « sible, la perfection , attend et réclame de vous tous « ces détails. C'est une dette dont la religion et l'hu- « manilé vous demanderont la paiement; vous vous « enrichirez en l'acquittant , et le récit de ce que vous « avez vu sera la récompense la plus douce de ce que n vous avez souffert.» Quelle touchante situation, en effet , que celle de la fille des rois racontant l'histoire de ses douleurs entre le tombeau de son père et le

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tombeau de M™' Elisabeth I quel interprète de ce;* royales infortunes ! quelle éloquence pourroit lutter contre la naïvelé de ses récils I et quel art pourroit même atteindre à l'effet que produira sa seule présence !

Les notes que M. Ferrand a jointes à cet éloge , et qui remplissent plus de la moitié du volume , fournissent des éclaircissemens de détail souvent très-curieux sur un grand nombre de passages du discours : l'auteur s'appuie presque toujours du témoignage des Essais historiques de M. Beaulieu , un des meilleurs ouvrages de ce genre qu'on ait composés sur la révolution j mais ce qui donne un prix inestimable à cette partie du volume , ce sont près de cent lettres de M™*" Elisabeth , dont la plupart sont des peintures des scènes révolutionnaiies qui se passoient sous ses yeux : tout le monde voudra les lire, ces lettres; et elles sufRroient pour faire de ce livre un véiitable monument.

J^ies des Poètes français du siècle de Louis XI f^' ; par M. F. Guizot. — Tome 1" , contenant les Vies de Pierre Corneille, de Chapelain, de Rotrou et de Scarron.

Cet ouvrage a bien l'air de venir un peut tard : l'utilité pourroit en paroître plus éviden'e et plus incontestable si notre liltéiature n'étoit pas déjà surchargée de tant th /?otices , de tant de biographies, de

tant ùî éloges académiques, soit historiques, soit oialoires. Que croiroit-on avoir de nouveau à dire aujourd'hui sur tous ces poètes , sur tous ces écrivains depuis si long-temps et si souvent jugés , appréciés , commentés, exphqués? Quelle espèce d'attrait pouvoit-on espérei- de donner à un recueil qui ne devoit nécessairement contenir que ce que tout le monde sait , que ce qu'on a vu ailleurs, que ce qu'on trouve partout? Comment a-t-on pu se flatter de faire valoir cette sorte de siiperfétation ou de superfluité littéraire? Est-ce par le mérite de quelques petites recherches de détail , fort indifférentes en elles-mêmes , qui ont pu exiger de l'auteur , ou des auteurs, du soin , de l'attention et du travail, mais qui ne valent assurément pas ce qu'elles ont coûté? Est-ce par celui des vues, des aperçus , des observations? Mais quelle opinion ne faudroit-il pas qu'un écrivain, qu'un littéiateur, qu'un critique eût de la finesse de son discernement, de la sagacité de son goiit, de la profondeur même de son génie, pour s'imaginer, pour présumer que des sujets si rebattus, si épuisés , réservoient encore à ses méditations quelque découverte importante à faire , €t que la lueur magique de sa lampe laborieuse dut éclairer à ses yeux des mystères impénétrables jusqu'à lui? Ici, point de miheu, sous le rapport des piincipes, de la théorie, de la doctrine, enti'e la trivialité la plus vulgaire et l'originalité la plus hasardeuse. Si vous répétez ce qu'on a déjà dit, à quoi bon? Vous joignez l'inconvénient de n'être qu'un compilateur d'idées à celui d'être un compilateur de faits. Si vous voulez vous écarte]- de la vieille route, que d'écueils rencontrent vos prétentions I à quels ridicules s'ox-

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pose votre orgueil i Vous croyez fuir le pédantisrrw en évitant les chemins tracés, et vous tombez dans la pire espèce de pédanterie, celle qui réunit l'absurdittî du dogme à la morgue dogmatique. Enfin , est-ce par les qualités et les avantages du style , par les grâces ou par la force et l'énergie de la diction qu'on a cru rajeunir tout ce que cette compilation a de suranné? Mais quels prestiges d'éloquence seroienl nécessaires pour en cacher les rides , si toutefois Téloquence peut déployer ses artifices et ses prestiges sur des matières de ce genre ! Un style correct , clair, facile , naturel, élégant, voilà, je crois, tout ce qu'en réclament les convenances ; et , à cet égard il étoit , ce semble , assez difficile d'aller plus loin que Pélisson , d'Olivet, d'Alembert et quelques autres écrivains dignes d'être, plus ou moins, remarqués dans la foule énorme de ceux qui se sont occupés à nous retracer la vie et à nous entretenir des ouvrages de leurs prédécesseurs. Quoi qu'il en soit , l'auteur paroît n'avoir désespéré de rien, et c'est toujours fort bien fait.

11 commence par faire, dans un Avertissement , l'apologie du titre de son ouvrage. Il s'excuse d'avoir placé dans le siècle de Louis XIV quelques poêles qui n'ont pas pi-écisément écrit sous le règne de ce prince , et je pense que personne ne l'auroit cliicané là-dessus : « Parmi les différentes ^Zo/re*, dit-il, qui font la cé- <( lébrité d'un siècle, il en a fallu choisir une qui pût « lui donner son nom. On s'est arrêté à celle qui, ap- « partenant moins à l'homme, et plus au siècle, se compose de l'éclat réfléchi de toutes les autres. » Si l'auteur ne s'étoit j)as donné la peine d'étendre et de développer cette pensée, il faut convenir que celle

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phrase Seroit à peu pi-ès inintelligible; elle est la première de tout le yolume, et ne semble pas d'un augnre Iieureux : indépendamment du mot gloires au pluriel , qui ne se prend en bon français que pour des gloires en peinture^ ou des gloires d'Opéra, la syntaxe de cette phr.ase est si pénible , et les idées qu'elle renferme sont si entortillées^ si mal ordonnées , qu'elle fait naître d'abord une prévention peu favorable ; et malheureusement la suite lie justifie que trop ce pré- Jugé. L'auteur paroît prétendre à ce qu'on appelle lé style pensé ; mais si quelquefois il obtient, avec assez de bonheur, les effets de ce style, il ne semble pas toujours en ci-aindre avec assez de prudence les pièges et les dangers. Son élocution est en général pefeanle, martelée, difficile et obscure ; le caractère en est triste et dur; et le défaut de lumière et de clarté, l'embarras des constructions , la disgrâce des tournures, la confusion des idées, n'y sont pas même rachetés par la correction grammaticale , qu'il néglige beaucoup trop. Il est étrange que l'on éci'i ve sur la litlératui-e française, et particulièrement sur la littérature du siècle de Louis XIV , quand on ne possède pas mieux la langue de ce siècle , quand on n'a pas l'air d'avoir étudié , sous le point de vue si important du style et du langage , les écrivains dont on parle , ou quand du moins on paroît avoir si mal profilé de cette étude. Ayez toutes les connoissances imaginables , tout le sens et tout le jugement possible ; soyez riche de tous les résultats des plus profondes méditations et de tous les fruits des recherches les plus savantes et les plu.s soigneuses, si, avec tant de science, vous ne savez pas le français , et que vous entrepreniez île disseiter,

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ex professa et magistralcrnent , sur notre littérature , il y aura nécessairement, entre les fonctions dont vous vous revêtez, entre la mission que vous vous donnez et voire langage tudesque et barbare, une disparate choquante^ une disconvenance risible. Que les romantiques , qui se font un point d'honneur de mépriser et de rabaisser notre gloire littéraire , foulent aux pieds les lois de notre grammaire comme celles de notre art poétique, soit : l'harmonie la plus parfaite et le plus édifiant accord régnent entre leur style et leurs système ; mais dans le livie que j'annonce , l'auteur est demeuré assez près des bonnes doctrines pour qu'on doive regretter, autant que cela est regrettable , r[u'il s'éloigne si fort du bon langage. Au reste, il nous prévient qu'il a un collaborateur : cela rassure un peu ; et, en effet, il vlj a de lui, dans ce premier volume, que V Avertissement^ V Introduction^ et la J^ie de Pierre Corneille. Les autres articles sont signés P. M. G.; et peut-être cette signature paroîtra-t- elle moins énigmatique que la première phrase de V Avertissement.

Si cet Avertissement débute d'une manière si malheureuse, par une sorte de galimatias, qui d'abord donne quelques alarmes fondées sur le style de l'auteur, l'Introduction s'ouvre par des considérations si élevées, si étrangères au sujet , prises de si haut et de si loin, que l'on sue sang et eau , comme le juge des Plaideurs , dans la crainte que le nouveau biographe n'arrive pas à bon port au fait de son chapon. En effet , qui neseroit surpris et même peiné de rencontrer les observations suivantes dans les premières lignes de sa dissertation préliminaire? « Tous les être.s

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<( vivans de la même espèce sont unis par un lien « nécessaire, celui de la génération. L';irjimal qui « vient de naître est uni à ses pctf^ns ^ tant qu'il a « besoin d'eux; pour riiotnme, celle union se pro- « longe au-delà du besoin. La famille a été la pre- « mière société ; les besoins , ou ce pencbant inné qui « fait chercher à l'homme son semblable , ont rap- « proche pi usieui^s familles : les peuples se sont formés, « soit de ce rapprochement , soit de l'accioissement « de la population dans le sein de la même famille.

« iVlais queloient ces premiers peuples? etc.»

Du moins, ces propositions sont claires. On ne pouvoil pas nous apprendie, dans un style plus lucide, que les êti'es vivans de la même espèce sont unis par le lien de la génération : vérité neuve assurément, et très-litlérau'e. Mais qui ne soufTriroit de voir l'auteur se guinder ainsi, pour notre instruction, par-delà l'époque du déluge? Que font là ces trivialités ambitieuses qui traînent, de toute éteinité, dans les plus vulgaires traités de philosophie et dans toutes ces rapsodies de politique, devenues si communes parmi nous depuis une cinquantaine d'années? Quel rapport ont- elles avec Corneille et Scarron , avec Chapelain et Rotrou ? Et voilà pourtant ce que . dans quelques misérables coteries du jour, on appelle de la profondeur, de \a pensée I Voilà les beautés , les perfeclions sur lesquelles on s'extasie , et qui donnent à quelques prétendus penseurs le droit très-légitime de se regarder comme les aigles de notre âge ! L'auteur nous révèle ici que l'animal qui vient de naître est uni à ses parens tant qu'il a besoin d'eux ; et nous l'avons laissé à celte queslicn : « Mais qu'étoient les premiers

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« peuples ? Il est évident qu'on doit dire, ou tout au inuiiis qu'on espère dire des choses bien extraordiii.iiies sur la littérature quand on commence de ce loii, el avec cet appareil, une biographie des poètes.

Il ne faut pourtant pas s'effrayer trop : le présage est trompeur: le reste de i"Inlroduction n'a rien (jue d'assez simple. L'auteur essaye d'y suivre la marche de notre poésie depuis son origine jusqu'à Corneille, et d'indiquer la mutuelle iniluence que les mœurs et les lettres ont exercée les unes sur les autres. Ils est peutêtre le centième philologue qui ait traitéce sujet, dont il ne se dissimule pas les dilîicullés , et sur lequel il ne tait guère que répéter ce qu'on avoit dit avant lui. Il y a un cerlain nombre de questions et de généralités littéraires, destinées ainsi à défrayer sans cesse les préfaces des compilations et les cours des atliénées; l'utilité de ces sortes de spéculations se borne presque à cela : ce sont des problèmes oiseux, assez généralement insolubles, dont le but est d'amuser les oisifs, ou , si l'on veut, de diversifier leur ennui. L'esprit brille plus ou moins dans ces discussions, qui ne sont jamais très-satisfaisantes, et dans ces solutions, qui ne sauroieiit jamais être bien complètes : c'est le domaine de l'arbitraire. L'auteur le reconnoît; et, s'il se flatte d'approcher un peu plus du vrai que ses devanciers, le scrupule de ses recherches et l'exactitude de son travail paroissent devoir excuser en lui ce sentiment. Il a multiplié les rapprochemens , les points de comparaison , avec un soin qui peut sembler méritoire; la partie matérielle domine même , dans sa dissertation très-chargée de citations, descolies et de notes; c'est par-là qu'il excelle: il me paroît plus fait encore pour

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assembler les raalériaux d'un bon travail , que pour le^ construire. Cette Introduction est toutefois l'ouvrage d'un esprit sage et judicieux , qui peut .se tromper dans quelques-unes des prélenLions vagues de son amourpropre, mais qui ne s'égare point dans les résultats positifs de ses études. L'auteur a même souvent , dans ses observations, du goût à force de jugement , et, parfois, de l'originalité à force de conscience. Le même caractère de sagesse se montre dans la F'ie de Pierre Corneille qui se trouve là, comme dans les (Euvresde Fonlenelle , comme dans la Biographie universelle ^ comme dans je ne sais combien de dictionnaires biographiqiie^yC^mme dans mille autres ouvrages : ce que le nouveau biographe peut avoir ajouté aux travaux de ses prédécesseurs est à peu près imperceptible.

Les Vies de Rotrou , de Chapelain , de Scarron sont, comme je l'ai dit, du collaborateur. La manière de ce collaborateur diffère beaucoup de ce! le de l'auteur : celui-ci vise à l'air profond , l'autre cherche la finesse : lepremierest d'une gravité imperturbable, l'autre veut être léger et même gai : l'auteur a je ne sais quoi de germanique dans le style , le collaborateur court après les grâces françaises : le sérieux du premier ne pense pas à l'ennui qu'il peut causer, l'enjouement du second semble trop penser à conjurer l'eimui; et si fun ne paroît s'occuper que d'instruire, l'autre paroît trop s'occuper d'amuser et de plaire : tous deux s'éloignent presque également du naturel dans la diction; mais le «tyle du collaborateur est moins pénible , plus correct et plus pur : celui-ci lâche d'avoir plus d'esprit qu"il n'en a, comme l'auteur prétend à plus de philosophie qu'il n'en peut atteindre. On pourroil comparei Ift»

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réllexions que l'associé a mises en lêle de l'article 6Vrtr-^ ron , et dans lesquelles il dissèque la joie , la dissipation, \e plaisir, le bonheur, h gaîté , avec celles qui servent d'inlioduclion à V Introduction de l'auteur. C'est de part et d'autre la même envie de briller et le même genre d'affectation, avec des modifications et des nuances différentes. Du reste, les f^'ies abandonnées ou réservées au collaborateur sont aussi très-plausiblenient traitées. 11 y a de l'esprit qui seroit plus aimable s'il éloit moins coquet; de la raison qui auroit plus de force et de poids si elle vouloit être moins subtile ; du goût même qui se feroit mieux sentir s'il re^sembloit moins \ l'analyse. La doctrine est également^saine dans les morceaux des deux critiques; et l'ouvrage, s'il se continue , pourra trouver, sans inconvénient , tout comme un autre, des acheteurs et des lecteurs.

(Euvres choisies de T^e Sage et de Prévost , avec figures.

S'il est une branche de littérature qui sans cesse se couvre de fleurs plus ou moins brillantes, et de fruits quelconques , et dont la fertilité inépuisable et surabondante prévienne sans cesse le besoin , le désir et même le caprice , c'est , sans contredit , celle des romans : il n'y a pas de marchandise qui se fabrique avec plus d'activité , et dont le débit soit plus sûr , plus rapide et plus prompt. Cela se vend comme un

^.ofnan , €it la phrase faite , dont on se sert quand il s'agit de quelque bon livre qui , par hasard , se vend bien : aussi les liboires sont- ils fj'ès-friands de ce genre de productions ; un chef-d'œuvre de toute autre espèce les trouve froids , difficiles, dédaigneux : au seul mot de roman , leurs traits s'épanouissent , leurs yeux brillent d'espoir et de gaieté, leur cœur se sent attendri 5 un roman , quel qu'il soit, est toujours un Ifi^red^or. Il existe pourtant bien peu de bons romans; il n'y a pas de chance qui soit plus courue , et qui , par conséquent , présente plus de probabilités de succès ; et il n'y en a pas où les vrais succès soient plus rares. Pourquoi cela ? Parce que la plupart de ceux ou de celles qui composent des romans , séduits par la l'acilité apparente du genre , par l'indulgence toujours prêle du public , et par l'espérance très-fondée d'un moment de vogue , ne s'embarrassent pas de savoir s'ils ont les qualités requises pour atteindre le but qu'ils se proposent : ils seroient même fort étonnés des questions qu'on pourroit leur faire. Quel air de surprise se répandroil sur leur visage , si on leur disoit : «Etes-vous bien sûrs de pouvoir nouer et dénouer une intrigue avec quelque vraisemblance , ménager avec quelque art des incidens , enchâsser avec adresse des épisodes , dessiner des caractères avec effet , peindre des mœurs avec vérité , exprimer des passions avec énergie , narrer avec grâce , avec naturel , avec finesse , écrire avec correction , avec élégance , avec goiit, avec une heureuse flexibilité?» Faut-il donc tout cela , répondroient-ils , pour faire un roman ? Eh ! oui , sans doute , pour faire un bon roman , pour faire un roman qui reste . qu'on ne se contente pas de par- 5. ly

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couiir une fois d'un œil distrait, mais auquel on revienne, xevs lequel on se sente attirer par d'agréables souvenir-î, et qu'on veuille relire. Combien en est-il qui rappellent le lecteur? On les compteroit aisément. Il seroit plus difficile , il seroit même impossible de dénombrer ceux qui, après avoir occupé un instant l'esprit, ne laissent pas la moindre impression dans la mémoii'e : productions misérables , san? pliysionomie et sans vertu , l'opprobre des écrivains qui leur donnent le jour, et la lionte même des lecteurs dont elles captivent un moment Toisiveté et l'attention. Ne fiiit pas certes un bon roman qui veut : que de gens d'esprit et de talent ont échoué dans cette entreprise, qui n'effraye pas le vulgaire des écrivains , parce qu'ils n'en considèrent que les licences, et qu'ils n'en aperçoivent pas les difficultés el les écueilsl N'avons-nous pas vu , il y a quelque temps , un auteur célèbre , un comique d'un très-rare mérite , après avoir marché d'un pas feime sur les traces de ses plus heureux devanciers, ne descendie du ihéâtie de sa gloire que. pour venir chanceler et broncher dans cette carrière, où la foule imprudente ose se précipiter avec la plus aveugle et la plus sotte témérité?

C'est une chose digne d'observation, que beaucoup de ces courageux lecteurs, de ces intrépides lectrices, dont la généreuse ardeur enflamme la triste émulation de la populace des romanciers , ne connoissent^pas , ou connoissent peu nos anciens auteurs de romans. La nouveauté a seule des attraits pour eux; illeui- faut du nouveau , quoique le nouveau ne vaille pas à beaucoup près l'ancien qu'ils ignorent. Depuis quand a-t-ii paru quelque roman que l'on puisse comparer aux

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chefs-d'œuvre de Le Sage et à ceux de Pii'vosl? A quelle distance leurs successeurs ne sont-ils pas restés de ces deux hommes véritablement nés pour ce genre et qui semblent en avoir partagé entre eux tout le domaine! l'un badin , léger, comique et plaisant; l'autre grave, sérieux, pathétique et plein d'intérêt : tous deux profonds observateurs et grands peintres; connoissant si bien tous deux le cœur humain , dont le premier fait ressortir avec tant de vérité toutes les foiblesses , et dont le second louche et attaque avec tant d'habileté les ressorts les plus délicats et les fibres les plus sensibles : tous deux écrivains très-remarquables avec des styles très-divers; tous deux éminemment distingués par le bon goût et le naturel , devenus si peu communs de nos jours. Prévost, plus harmonieux, plus périodique, plus noble, plus riche , mais non pas plus facile ni plus pur; Le Sage, ayant l'air de s'oublier davantage lui-même, montrant encore moins l'auteur, plus simple sans être plus vrai , mais d'une simplicité qui peut paroître un peu nue par comparaison quand on se rappelle la manière à la fuis si naïve et si brillante d'Hamillon , elsurtoutladiclion si élincelanteen même temps et si simple de Voltaire dans ses Contes en prose. Prévost ne fond peut-être pas toujoui's assez ses excellentes réflexions morales et ses utiles instructions avec les faits et dans le tissu des aventures : quelquefois il les détache trop du fond; il les met trop en dehors: il prêche fort bien, très-éloquemment, mais il prêche. Le Sage ne semble jamais ni rien dire ni penser de luimême; mais il dit beaucoup, il fait penser beaucoup. On sent parfois que la plume féconde de Prévost travaille et s'épanche pour le libraire , et Ton regrette

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qirelîe ne lellenne pas sa redondanle ferlililé dans de justes limites. Jamais on ne remarque de supeifluités dans son rival j il coule avecabondance, mais sans inonder ses rives : une sage précision l'enferme chaque sujet €l chaque partie du sujet dans leurs bornes naturelles. Enfin, ces deux illustres écrivains, avec des talens différens et presque opposés, forment ensemble une sorte de tout complet , qui , rapprochant les deux branches principales du roman, réunit pour ainsi dire sous un même point de vue tout ce qu'envisagé dans ses rapports foiidamenlaux , et dans ses contrastes essentiels, il peut offrir de viaiment liltéraiie, d'agiéable et d'utile, de gai et de touchant, de folâtre et d'instructif, d'amusant et de solide, d'intéressant et de moral : Prévost et Le Sage sont le Richardson et le Fielding de la France,

Aussi leurs noms s'appellent- ils en quelque sorte Fun l'autre; on les prononce presque toujours ensemble. Jl s'est établi une espèce de fraternité de réputation et de gloire entre ces deux charraans auteurs ; et long-temps avant qu'on exécutât i'iieureuse et naturelle idée de présenter leurs (Euvres choisies dans un seul et même recueil, les véritables amateurs se faisoient une religion de ne point séparer leurs ouvrages, et les deux collections qui existoient se rendoient ainsi mutuellement plus précieuses aux yeux des bibliophiles , et se faisoient valoir l'une par l'autre dans le commerce des livres. Les éditeurs à qui l'on doit le recueil uniforme que j'annonce ont resserré et consacré ce lien qui sembloit s'être d'abord formé de luimême. Le public a, je crois,favorablement accueilli leur wilrepriscj qui mérite en efl'el ses suffrages, et qui éloit

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digne de tous ses encoiiragemens. Quou(ue celle édition, augmenlée avec goût et discernement de quelques morceaux qui ne se rencontroienl pas dans les collections précédentes, n'excède que de foi t peu la mesuré de ces collections réunies ; cependant, si Ton considère le nombre des volumes qui la constituent, on peut être, il est vrai, frappé, choqué même de son étendue , comparée au genre en apparence assez frivole des ouvrages qu'elle contient ; mais si Ton pense avec quelque maturité à ce qu'elle renferme, on ne la trouvera pas trop volumineuse. C'est la multitude des mauvais romans qui fait tort aux bons. Les chefs -d'oeuvre de Prévost et Le Sage ne sauroient partager le décri dont tant de sottes productions portant le titre de romans, et qui ne devroîent porter aucun titre, sont très-justement flétries dans l'opinion générale. Les ouvrages de ces deux maîtres sont de vraies compositions littéraires que ne doit dédaigner aucune bibliothèque , et qui peuvent tenir leur place dans tous les cabinels de livres» Quelques-uns ont prétendu qu'un bon roman, qu'un roman fait demain d'ouvrier, ofFroit plus d'ins-^ tiuction qu'une bonne histoire : ce paradoxe peut n'être pas dénué de fondement. Tout est à la disposition de l'homme de génie qui écrit un roman ; il peut tout arranger de manière que les vérités morales sortent en foule, à son gré, du fond de ses heureuses combinaisons. L'hislorien manie une matière toute créée, le romancier crée la sienne; l'historien esl dominé par son sujet , le romancier domine celui que son imagination a choisi; l'un ne peut tirer des faits que ce qu'ils lui présentent; l'autre subordonne ses in- Tentions au but qu'il se propose; le prenu'er, enchaîné

b'62 annales

•daxis un cercle de yérités matérielles , ne peui pî-esque pas élendre ses vues au-delà de cet horizon borné j le second, qui ne connoît de limites que celles de son génie, dirif^e ses regards el ses fictions vers toutes les perspecli- Tcs qui lui conviennent , et tourne les faits qu'il invente au profit de toutes les vérités intellectuelles qu'il veut établir. La lecture des romans est , dit-on , dangereuse : oui, de ceux qui peuvent faire éclore et fermenter dans de jeunes cœurs la plus séduisante et la plus périlleuse des passions 5 mais la lecture des romans choi^sis de Le Sage et Prévost confirme utilement l'expérienc(î de l'âge mûr, el prépare avec encore plus d'utilité celle du jeune âge, à qui elle donne une conïioissance anticipée des hommes et des choses. Ce qui est dangereux , c'est un goût trop vif pour les compositions romanesques, un goût passionné, effréné pour cette sorte d'ouvrages , im goût exclusif et malade, qui ne trouve dans toute autre lecture qu'ennui, langueur, insipidité, et qui, dans sa triste préférence, quitte le meilleur livre pour la plus misérable rapsodie, pourvu qu'elle s'appelle un roman.

Tout, d'ailleurs, n'est pas roman dans cet intéressant recueil : il offre le double théâtre de Le Sage; et la dernière livraison, qui vient de paroître, est presque entièrement consacrée à un ouvrage très-grave, trèssérieux et très-solide, la traduction faite par Prévost de V Histoire si estimée de Cicèron de l'anglais Middleton. Cette histoire embrasse presque tout le dernier siècle de la république romaine. L'auteur a groupé autour des faits dont se compose la vie de l'illusti'e consul tous les événemens d'une époque si féconde en scènes variées et en catastrophes importantes : ce n'est point le

mérite de la précision qu'il faut chercher ici : l'écrivain anglais ne s'est refusé aucune sorte de développeniens; il a rassemblé tout ce qui , de près ou deloinjpouyoit tenir à son sujet, qui s'est étendu sans contrainte sous sa plume exacte, et qui s'est éclairé par ses savantes et lumineuses recherches. Plutarque est plus court sans être moins attachant; et toute la grâce d'une brièveté élégante se fait sentir dans l'excellent article sur Cicéron , dont une plume supérieure a enrichi , l'année dernière, la Biographie universelle , qui se gHorifie d'avoir reçu de la même main l'article sur Déraosthène. Middleton me semble diffus; et je n'aime pas en général que les sujets biographiques soient traités si longuement. Tel est cependant l'intérêt de celui auquel Middleton a voué son érudition et son travail , qu'il masque et fait oublier la prolixité de l'auteur. On suit sans trop d'efforts et sans trop de lassitude l'historien dans l'immense carrière qu'il s'est ouverte avec courage, et qu'il parcourt avec constance : mais aussi quel homme que Cicéron, et dans quel temps le ciel Ta montré à la terre , et sur quel théâtre il étoit placé! Peu de mortels ont été plus dignes d'attirer les regards de l'univers et de la postérité : c'étoit l'éloquence même dans tout ce qu'elle a de plus majestueux et de plus aimable ; c'étoit la probité même avec toutes les vertus qui lui servent de cojtége. Quelle candeur, quel patriotisme , quelle beauté de génie dans ses Lettres, et quelle sagacité, quelle hauteur de vues dans l'administration! Il confondit Catilina par son éloquence, et sauva Rome par son courage. Quel fut le prix de tant de talens , de vertus et de services? Il périt égorgé à soixante- trois ans, et sa Itte et ses mains

furent clouées snv la tribune aux harangues. Mais je ne prétends faii'e ici ni l'histoire de Cicéron, ni même Panalyse de l'estimable ouvrage de Middleton.

Je veux pourtant présenter en peu de mots l'orateur romain, sous un rapport qui ncsauroit manquer de loucher notre siècle, si sensible à l'éclat du luxe et aux pompes de la richesse. Les ignoransdu bel aime voient «Tuère dans Cicéron qu'une espèce d'homme de collège, dont les ouvrages les ont cruellement ennuyés dans leurs études, qu'une manière de pédant qui savoit assez bien le latin , et qui enfiloit , avec une piétention lidicule, de verbeuses et interminables périodes; et comme on ne gagne pas beaucoup d'argent à enfiler des périodes, ils soupçonnent que Cicéron ne pouvoit être que ce qu'on appelle un panière diable, un peu plus favorisé de le nature que de la fortune. Qu'ils lisent Middleton, ils seront bien détrompés : le seul nombre des maisons de campagne de Cicéron les frappera d'étonnement , et probablement les saisira de respect : il en avoit une vingtaine , toutes plus ou moins élégantes , plus ou moins magnifiques, toutes environnées de jardins parfaitement cultivés, de bosquets délicieux, et accompagnées de parcs immenses ; toutes dans des situations variées et charmantes , à Tuscu- . lura, à Antium, à Asture, à Arpinum, à Formies, à Cumes , à Baies , à Pompéia , etc. Les galeries de ces maisons de plaisance , qu'il appeloit lui-même les Délices de l'Italie , étoit ornées des plus belles statues et des meilleures peintures de la Grèce; sa vaisselle et ses autres meubles répondoient à tant de luxe par la beauté de la matière et par l'excellence du travail; et il faut remarquer que l'on ne compte pas, parmi

ces brlllans domaines, une foule de petits lieux de repos , dlversoriola , qu'il possédoit sur différentes routes, et qui ressembioient assez à nos maisons de campagne bourgeoises. On suppose qu'il avoit à peu près un million de rentes de notre monnaie , quoiqu'il se fiit toujours montré plein de désintéressement dans ses emplois , et qu'il n'eût pas reçu plus de quatre millions par ces présens testamentaires en usage chez les Romains. Que nos magnificences modernes semblent mesquines et pauvres en comparaison de ces développemeus de la richesse antique!

Je crois pouvoir terminer cet article sans revenir sur le mérite particulier de celle édition, dont nous avons déjà plus d'une fois développé tous les avantages.

Œuvres complètes de Montesquieu , précédées de la Vie de cet auteur , par M. L. S. Auger , de l'Académie Française.

S'il est un spectacle digne d'occuper des esprits cultivés et réflécliis , c'est celui de l'organisation sociale , vaste machine où tant de rouages délicats , diversement combinés entre eux et très-compliqués , doivent concourir à un seul et même but , qui n'a rien poui* ainsi dire d'extérieur , puisqu'il n'est que le maintien et la durée du mécanisme même dont ils font paitie. La plupart des hommes jouissent du développement de leur sociabilité naturelle et des bienfaits de

.j56 avnales

la sociclé , sans se douter de l'admirable arlifice qui la soulienl, comme ils vivent sans jamais penser au jeu si étonnant des ressorts qui entretiennent la vie , comme ils voient le cours du soleil et celui de tous les astres , la maiche des saisons et toute la variété des scènes que piésentent la terre et les cieux , sans soupçonner l'art merveilleux qui produit ce bel ordre , et qui sans cesse y préside , et sans avoir la moindre idée de la géométriesublimequirègleet gouverne tout dans l'univers physique. Mais le sage a moins d'indifférence : à l'aspect de ces associations diverses , dans lesquelles se partage la grande famille du genre humain , sa pensée se sent éveillée ; il reconnoît que , parmi toutes les spéculations philosophiques , nulle ne mérite plus son attention que celle qui tient de si piès aux destinées humaines ; il approfondit les rapports , il creuse les bases de ces différens systèmes sociaux qui fixent ses regards et sa réflexion ; et l'on voit qu'en effet , dans tous les temps, la recherche des fondemens de la société et des principes de la politique a été placée par les philosophes au premier rang de ces éludes que la plus noble curiosité dirigeoit , tantôt veis les limites les plus reculées des sphères célestes abaissées en quelque sorte devant elles , tantôt vers les secrets de notre intelligence , et vers ces mystères profonds que renferment également fesprit et le cœur de rhomme.

Long-temps avant AIonles(iuieu , le sujet de son livre avoit fait éclore plus d'un ouvrage : plus d'un penseur , avant ce grand homme , avoit médité comme lui sur l'objet de ses méditations; et ce seroit sans doute un calcul bien intéressant que celui qui

nous montreroit combien d'Idées , coinhien de vues nouvelles le génie de Montesquieu a , dans son brillant travail , ajoutées à la somme des idées et des vues de ses prédécesseurs , depuis Ari.stote et Platon jusqu'à Groiius,Bodin et PuffendorfF. Peut-être résulteroit-il de cecalcul que Fauteur de V Esprit des Lois est moins riche de son propre fonds qu'il ne le paroît : peut-être cette supputation et cette analyse lui raviroient-elles , en très- grande partie , ce mérite de l'originalité dont ses panégyristes forment toujours le premier point de son éloge ; mais cette application de l'aritliraétique n'est pas facile , et il est infiniment plus aisé de supposer et de croire Montesquieu créateur de toutes les pense'es qui éclatent dans son principal ouvrage, que de chercher à quels foyers il a pu allumer le flambeau de ses lumineuses observations ; toujours est-il certain que si quelques pnges de Bo.ssuet et quelques morceaux de Saint -Evremont ont pu inspirer cet illustre publiciste dans la composition de la Grandeur et de la Décadence des Romains ; que si le Siamois de Dufresny est le type et le modèle des Lettres Persanes ^ on peut présumer, sans trop de témérité, que dans V Esprit des Lois l'heureuse et naturelle fécondité du rare génie de Montesquieu s'est enrichie do plus d'un larcin habile , et s'est aidée de plus d'iai heureux emprunt. Voilà ce que sans doute on ne doit pas^dire dans un panégyrique , où jamais on n'en yi-» sage qu'un des côtés , qu'une des faces d'un sujet , et où Ton ne peint que de profil , mais ce cju'on ne devi'oit pas taire dans iino. notice , où l'on a , ce me

semble , plus de liberté.

Ce qui appartient bien en propre , bien incontes-

o68 ANNALES

tablemf nt à IMonlesquieu , c'esl son slyle , dont le:^ formes premières et fondamentales rappellent toutefois celui de Tacite et celui de Sallusle parmi les anciens , et parmi les modernes celui de La Bruyère , de Sainl-Evremont, de La Rochefoucault , et même la manière de Duclos et celle de Fontenelle. Plein d'imagination , de vivacité , de saillies ingénieuses et de traits piquans, ou d'inspii-ations sublimes dans l'expression, l'auteur des Lettres Persanes et de Y Esprit des Lois , que presque toujours on ne considère et l'on ne vanle que comme un de nos plus forts et de nos plus profonds penseurs , est un de nos plus ëloquens écrivains. Je ne connois rien de supérieur, sous le rapport de réloquence, à certaines pages de VEspidt des Lois ; et, dans le nombre des Lettres Persanes ^ dont les sujets , le ton et le coloris sont si variés , il en est plus d'une qui , pour le nerf, la vigueur et la ]]auteurde la diction dans les doctrines , ou l'énergie brillante d'un langage piissionné , ne le cède point à ce que la Kouvelle Htloïseo'Si'e de plus remarquable et de plus fjappant dans ces deux genres. C'est l'éloquence de Montesquieu , qui , s'adressant à tous les esprits, et y laissant de vives impressions , a rendu presque populaires les idées de ce puissant écrivain ; c'est elle qui a fait éclore parmi nous celte multitude de publicistes de tout rang , de politiques de tout étage , d'auteurs de brochures de toutes couleurs , qui, dès qu'ils entrevoient une ombre de liberté , nous assassinent de leurs écrits , et dont quelques-uns même sont assez importinens pour traiter avec peu de respect l'écrivain supérieur qu'ils pillent et qu'ils gâtent : véritables Lilliputiens qui se croient les égaux

de l'Homme-Montagne. Je ne donne assurément pas cela pour un des plus heureux effets de cette éloquence ; mais quel est le bon livre qui n'ait que de bons effets? Ce talent de s'exprimer avec tant de force et d'empire naissoit dans Montesquieu , comme dans tous les grands artisans de la pai'ole écrite , de la force des conceptions intérieures : qui écrit foiblement , pense de même ; s'il a été éloquent sur la politique , c'est, qu'il étoit né pour la politique. Indépendamment de Y Esprit des Lois , et de la Grandeur des Romains , qui semble en être une partie détachée , le petit épisode des Troglodytes , dans les Lettres Persanes , suffiroit pour prouver à quel point il étoit doué de ce génie ; et l'on en trouveront une preuve peut-être encore plus éclatante dans ce dialogue d'Euci-ate et de Sylla , qui renferme tant d'idées dans si peu de pages , dont la brièveté , commandée par la nature même de la composition , diminue l'importance aux yeux du vulgaire , et dont toutes les beautés ont été en quelque sorte révélées et mises au grand jour par l'éloquence pleine d'éclat et de sagacité du jeune et illustre panégyriste de Montesquieu. Qu'il y ait des en-eui-s dans V Esprit des Lois , c'est ce dont on ne sauroit douter (i): où ne s'en glisse-t-ilpas? Mais plus on médite ce livre , plus on sent qu'il contient les destinées politiques du genre humain ; tout est là , le passé et l'avenir , les causes du malheur des peuples , et celles de leur félicité : que d'instructions nous aurions pu en

(i) Beaucoup de ces erreurs ont e'te relerees par M. Mussabian , i sons-bibliotlieeaire à Sainte-Geneviève , dans son livre de Y Esprit des Institutions poliiicjues , ouvrage dicté par l'amour du bien public j et rempli de vues aussi neuves que profondes.

2^0 ANNALES t

tiier ! que de Inmicies nous pourrions y puiser encoi'C I c'est un livre propliélique : consuUous-le souvent : nociurnâ rersate manu, , Tersate diurnâ. Dans noire i évolution , i! a perdu un peu de son crédit ; et cela pour beaucoup de raisons , qui certes ne lui font aucun tort , et qu'il seroit trop long d'exposer ici ; mais il n'en est pas moins demeuré au nombre de ces ouvrages qui , par l'étendue des vues qu'ils présenlent, et par la mesure de leui- utilité , méritent d'être adoptés, en naissant , par tous les peuples assez civilisés pour léfléclur sur la civilisation , et sont dignes , en conséquence , du beau tilre Ôl^ Européens : peu de livres ont des droits à cet honneur , pauci quos œcjiius amavit Jupiter.

11 faut a vouei' toutefois , avec franchise , que si VKsprit des Lois , où l'auteur a fondu avec ses propres observations , et fortifié de son style énergique et de sa mâle et rapide éloquence toutes les pensées de ses prédécesseurs, est un des plus nobles monumens de Tin lelligence humaine , et une des productions les plus imposantes de la philosophie , on ne peut , en l'envisageant sous le rapport de la composition littéraire , le regarder comme un livie bien construit et bien fait. Cet ouvrage , si serré , si plein , si substantiel , manque absolument de méthode , de proportion et d'ensemble. C'est en vain que l'esprit géométrique et fin de d'Alembert a essayé d'en déterminer le plan ; c'est en vain que l'éloquent orateur, que l'élégant écrivain qui vient de remporter le prix de VEloge de Montes- (juieu a cru devoir nous montrer la route qu'a suivie le génie de l'auteur dans ce labyrinthe d'idées et de chapitres. Le dessin du livre reste toujours obscur ,

et les disproporlions n'en sont que trop visibles. Quand Montesquieu traite , par exemple , des lois féodales dans la dei-nière partie de son travail , ne semble-t-il pas oublier cette brièveté qui lui est si naturelle , et cette concision , le caractère pi'opre de sa manière ? Ne se répand-t-il pas alors avec mollesse et profusion dans des détails qui s'étendent sans cesse et ne iinissent pas ? On est clioqué du peu d'harmonie qui se trouve entre ce long morceau qui termine l'ouvrage et les autres compartimens de la composition j et comme le sujet en est par lui-même aride et sauvage , on a besoin de quelque effort pour ne pas appliquer à cet admirable chef-d'œuvre de VEsptdt des Lois ce que Horace dit des compositions mal ordonnées : Desinit in pisce/n.

A ce définit si grave , smiout dans les matières philosophiques, où la marche du génie , toujours dirigée , toujours éclairée par le flambeau de la logique la plus lumineuse , ne doit pas se dérober un instant

I à l'œil de la raison , Montesquieu en joint un autre , dans lequel l'a fait tomber un désir trop ardent d'amuser et de plaire : il court apiès de petites grâces ; il sème de petits agrémens dans l'interprétation majes-

î tueuse des lois : il fait allusion à des vers , et particulièrement à des vers d'Ovide. Il a mis en tète du vingttroisième livre de son grand ouvrage l'invocation à Vénus de Lucrèce , traduite en fort beaux vers par d'Esnaul. Il vouloit fu^e précéder le vingtième livre d'une invocation aux Muses; les conseils d'un littérateur éclairé le déterminèrent à la supprimer. Je la transcris , parce qu'en elle-même elle n'est pas indigne de la plume de Montesquieu , et parce que la place

([iril vouloU lui donner prouve jusqu'à quel point peut quelquefois errer le goût d'un grand écrivain. Qu'on se fifTiue donc l'auleur de VEsprit des Lois marchant à la suite d'Aristole , de Grotius , de PuffendorfF, de Burlamaqui , de Bodin, de Cujas , et s'écriont , au milieu de la sérieuse carrière qu'il parcourt, les tables de la législation à la main : « Vierges du mont Piérie, en- « lendcz-vous le nom que je vous donne '■'... Inspirez- « moi ! je cours vme longuecarrièie: je suis accablé de « tristesse et d'ennui 5 mettez dans mon esprit ce « charme et celte douceur que je sentois autrefois, et « qui fuit loin de moi 5 vous n'êles jamais si divines « que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par « le plaisir.

« Mais si vous ne voulez pas adoucir la rigueur de « mes tiavaux , cachez le travail même ; faites qu'on « soit instruit et que je n'enseigne pas ; que je réflé- « chisse , et que je paroisse senlir ; et lorsque j'an- « noncerai des choses nouvelles , faites qu'on croie « que je ne savois rien , et que vous m'avez tout dit.

(( Quand les eaux de votre fontaine sortent du « rocher que vous aimez , elles ne montant point « dans \es airs pour tomber ; elles coulent dans la « prairie ; elles font vos délices , parce qu'elles font « les délices des bergers.

« Muses charmantes , si vous portez sur moi un « seul de vos regards , tout le monde lira mon ou- « vrage ; et ce qui ne sauroit être un amusement sera « un plaish'.

« Divines Muses, je sens que vous m'inspirez, non K pas ce qu'on chante à Tempe sur les chalumeaux , « ou ce qu'on répète ù Uélos sur la lyre. Vous voulez

<x que je parle à la raison ; elle est le plus parfait , le « plus noble et le plus exquis de nos sens.

On ne sera pas fâché de trouver ici ce morceau peu connu : il est très-joli , trop joli pour l'usage qu'on en vouloit faire.

Les peintres et les sculpteurs ont dans leur langage un mot assez bizarre , par lequel ils expriment une certaine recherche d'orneniens déplacés et ridicules : s'il étoit admis en littérature, peut-être en feroil-on une application assez juste à quelques passages de V Esprit des Lois^ à moins qu'on ne fût retenu par le respect que doit inspirer un tel ouvrage. Montesquieu dit quelque part qu'il a regret aux fleurs que Tite - Live jette sur les grands hommes de l'antiquité ; et moi j'ai regret aux minauderies qu'il se permet lui- même en prononçant les oracles sacrés des lois. Quelqu'un , à cause delà brièveté atfectée de ses chapitres , l'a comparé à un grave magistrat qui , en robe, et le bonnet carré eu tête,s'amuseroit à sauter, en gambadant , par-dessus des buissons. Ce sont ces gentillesses , ces coquetteries , cette espèce de fatuité d'expression , qui ont fait dire à la caustique M""® du Deffant , que V Esprit des Lois n'étoit que de V esprit sur les lois ; c'est ce ton précieux , mignard , galant et badin; c'est ce style maniéré, affété , musqué , que Montesquieu , par un étrange oubli des convenances , a mêlé quelquefois aux traits de son éloquence, si vigoureuse, si profonde et si sublime; c'est cette bigarrure qui lui a valu de la part de Voltaire , grand donneur de sobriquets , celui à^ Arlequin Grotius.

Je ne sais si je ne dois pas m'excuser d'étendre ainsi 5. 18

orri ANNALES

les droits de la crllique jusque sur un de ces chefsd'œuvre du génie., qui , déjà en possession de leur divine iinmorlalilé, nesembleiil plus devoir rencontjer partout que le eu lie de l'admiration. Avec plus de capacité, l'auteur de la Notice préliminaire a en plus de réserve : il n'a point voulu entrer dans l'examen des ouvrages dont il a soigné cetle réimpression ; il s'est borné à recueillir avec son exactitude oïdinaire, et à enchâsser dans un précis bien rédigé, quelques faits de la vie du grand homme dont il étoit si digne d'apprécier le génie ; peut-être cette retenue donnet-elle à sa notice un air de sécheresse et de maigreur. On la youdroit , non pas sans doute plus purement , plus correctement écrite , plus méthodiquement ordonnée , plus rapide et plus nette , mais plus pleine , plus nourrie, un peu moins décharnée. Les faits manquoient, et l'on doit savoir beaucoup de gré à l'auteur de la Notice du peu qu'il en a recueillis le premier. Mais il semble que les réflexions et les jugemens devoientse présenter naturellement pour remplir le vide des faits. Voici du reste comment M. Auger justifie son silence : « Ana- « lysés , dit-il, jugés , appréciés depuis long-temps , « les ouvrages de Montesquieu ont subi toutes les « épreuves , et l'immortalité leur est acqui.se : sortis. « pour ainsi dire , du domaine de la critique , ils ap- « par tiennent désormais à l'éloquence , chargée de <( célébrer les chefs-d'œuvre que l'admiration pu- <( blique a consacrés : il étoit réservé à une autre plume « que la mienne de remplir ce noble soin envers fau- « leur de V Esprit des Lois : un jeune orateur vient <c de cueillir une nouvelle palme en louant le génie de « Montesquieu; et , ce qui est pour lui-même la plus

«. belle des louanges , son talent a été jugK cligne de « son sujet. » Je ne suis pas bien sûr que cette apologie , qui renferme un si juste éloge, soit ma condamnation. Quoi qu'il en soit , cette nouvelle édition, devenue nécessaire , et plus complète que celles qui l'ont précédée, est fort bien exécutée , et fait également honneur à l'homme de lettres distingué qui l'a diri<Tée, et au libraire plem de zèle et d'intelligence qui l'a entreprise.

Essai de Rhétorique, ou Observations sur la partie oratoire des quatre principaux historiens latins , par J. Naudet, professeur au collège royal do Henri IV.

Je crois qu'il n'y a point de matières sur lesquelles on ait fait plus de livres que sur la rhétorique ; je crois aussi qu'il en est peu qui aient donné lieu àplus de livres, dont la parfaite inutilité ait été plus généralement sentie et reconnue : c'est un genre de gloire qui ne manque à presque aucun des nombreux ouvrages de cette espèce que nous voyons paroître. Les premiers hommes qui réfléchirent sur les procédés du génie, dans la composition de ses œuvres ou dans le développement de ses inspirations, et qui donnèrent des noms à tous ces mouvemens variés qu'ils le voyoient suivre , se livrèrent sans contredit à une très - haute spéculation. Quand Aristote fixa à la fois les règles de la rhétorique et celles de la logique, il montra sans doute une force de tête, une sagacité, une profondeur, une

finesse de jugement, une étendue de vues et d'ide'es , qu'on pouiToit souliaiter à plus d'un de nos icUoloa-ues actuels, en déjDÎl de leurs superbes piélenlions ; mais que nous veulent aujourd'hui les compilateurs de métaphores ^ de inètonyniles^ de synecduches y de catachrèses ? Il y a une foule de figures de rhétorique qui n'ont jamais fait et qui ne feront jamais fortune dans le monde; je conviens qu'elles ont du malheur : d'autres nomenclatures non moins barbares, non moins rudes, non moins liéléroclites et pédantesques y sont reçues avec fureur. Il me semble que le langage des peintres, des sculpteurs, des arclùtecles, des musiciens, peut hardiment le disputer, en fait de syllabes étranges et de dénominations bizarres, à celui des rhéteurs. Cependant il n'est pas rare d'entendre prodiguer dans la société ces mots baroques, sans qu'ils effrayent personne : les femmes mêmes sourient queUiuefois avec grâce à ces termes si peu gracieux. Mais de quelle épouvante ne seroient-elles pas saisies, si quelqu'un s'avisoit de remarquer devant elles une magnifique hypotipose dans un discours de M. de Donald , ou une admirable catachrèse dans une page de M. de Chateaubriand I ïl y auroit de quoi tomber à la renverse : cela fait honneur, selon moi, au grand art delà parole; cela me paroît prouver que le technique et le matériel y dominent moins que dans tous les autres arts. En effet , l'orateur éloquent a fliit sa belle hypot'ipose sans se rappeler qu'il y a une figure de rhétorique qui porte ce nom. Le grand et sublime e'cri vain afaitsa brillante tatachrèse sans penser qu'il y eût au monde des catachrèses : voilà ce qu'on suppose avec beaucoup de

LITTÉRAIRES. l'-j

fondement, parce qu'en littérature on se représente le génie comme ayant en lai -même toutes ses ressources ; tandis que, dans les autres exercices de l'esprit humain , l'artiste semble être et est en effet plus asservi à la méthode, plus enchaîné à la théorie, plus esclave des leçons de l'école; et c'est en même temps ce qui cause le décri de tous les traités d'éloquence.

Malgré le peu de crédit qu'elle obtient, et les préventions qui la repoussent, la pauvre rhétorique , qui tenoit vui rang si éminent dans l'éducation de l'antiquité, n'est point pourtant tout-à-fait bannie d'entre nous. Elle occupe une place assez considérable dans notre cours d'études : elle couronne de ses fleurs naissantes, au bout de la carrière, les premiers travaux littéraires de la jeunesse des écoles ; je crois quelle y rougit de son vieux nom, et qu'elle s'y déguise sous un titre moins scolastique et plus mondain; mais les mots ne changent pas les choses. On la reconnoît , malgré son déguisement, à son cortège de figures , de périodes, et d'amplifications ; et l'élève du cours de belles-lettres n'est toujours qu'un rhétoricien ; aussi le jeune et savant auteur du livre que j'annonce n'a-t-il pas craint d'intituler son ouvrage : Essai de Rhétorique , parce qu'il le destine aux classes qui , jadis , porioient tout simplement le nom de l'art qu'on y enseigne. Il ne préteid pas que le succès de son travail s'étende audelà de l'enceinte de la scolarité : et c'est aux rhétoriciens qu'il parle àa rhétorique : il doit trouver grâce même aux yeux des plus déterminés ennemis du pédantisnie , qui sont quelquefois eux-mêmes Irèspédcins.

M. Naudet meparoît avoir été frappe d'une idée qui

n,-S AWALES '

pf'ut avoir plus ou inoinsdejusles.se, mais qui nesauroit t^'lre bieiiapprcciée que parles professeurs. La ne'cessité d'un irailé spécial de rhétorique, approprié Irès-étroitement à l'enseignement de cel te partie des études, tel qu 'il se ïiratique dans nos classes, s'est présentée dans loule sa foice à son imagination, et lui a mis la plume à la main ; il n'a cependant composé qu'un essai^ et il n'a pas eu la prétention d'atteindre à tout ce qu'on pourroit faire; son zèle est aussi modeste qu'il est ardent el pur. « Je professe, dit-il, depuis quelques années, la r/ie- « torique y et je publie aujourd'hui le résultat des ex- « périences que j'ai faites pour chercher la meilleure « méthode d'enseignement. J'ai cru qu'une théorie « devoit être non pas une simple compilation d'écrits « didactiques, et un ouvrage purement spéculatif, « mais aussi le résumé de tout ce que le besoin et la « réflexion apprennent journellement dans la prall-

« que Sans avoir la manie d'innover, je ne

« m'en suis pas tenu à ce qui existoit , et j'ai cru puiser « à une mine féconde non encore exploitée. Si le « succès ne répond pas à mon dessein , ce sera peut- « être au moins un trésor indiqué à de plus habiles. » Ce trésor., cette mine féconde , ce sont les quatre Iiistoriens latins , Salluste, Tite-Live , Tacite el Quint- Curce . dont la partie dramatique et oratoire , recueillie dans un petit volume intitulé Conciones , sert de base à l'enseignement de la rhétorique dans les collèges. IM. Naudet fait l'application des principes aux discours, et aux seuls discours que renferme cet utile et précieux Recueil; ou plutôt il présente les principes comme des conséquences qui se déduisent et qui sortent de ces discours mômes : tel est son plan , qui , malgré la

fécondité de la raine , paroîtra peut-èlre un peu austère et un peu resserré.

Les discours que Salluste , Tile-LIve et Tacite ont répandus dans leurs compositions historiques sont de grands modèles sans doute, mais ce sont des modèles sévères. La politique, qui en constitue le fond, n'est pas riante de sa nature ; Pintelligence de ces discours qui , dans le Recueil , se trouvent détachés du tissu des narrations , suppose une assez rare connoissance de l'histoire ; la gravité de ces modèles est tempéi'ée dans l'enseignement par le mélange de chefsd'œuvre plus doux, plus faciles, plus accessibles, et par le délicieux enchantement de la poésie. Elle ii'offre sans aucune modification , sans rien qui l'adoucisse et qui l'égayé, dans l'estimable ouvi'age de M. Naudet , et elle imprime à cet ouvrage un caractère de sérieux qui ne sauroit avoir beaucoup d'attraits pour l'âge toujours un peu folâtre auquel l'auteur a consacré son travail. Cette Rhétorique est une l'iiétorique sans fleurs ; ce qui ne l'empêchera peut-être pas de porter beaucoup de fruits.

Quand on songe à l'aridité des préceptes, on sent combien est nécessaire l'agrément des exemples : il semble que M. Naudet ait encore voulu se priver de cet agrément , quel qu'il dut être, dans son système; il ne donne guère que les premiers et les derniers mots de ses cilalions , il renvoie pour le reste au Recueil par des chiffres; il a voulu, par ce moyen, éviter les longueurs , ménager l'espace, et se renfermer dans un ph;.s court volume ; mais cela déconcerte l'esprit, qui voudroit trouver la confirmation du précepte immédiatement après Texpositiou du précepte même : cela

âgo ANNALES

arrête d'une manière fâcheuse le lecteur, obligé d'avorr recoui-s à un autre livre. Les citations, les exemples 6onl les ornemens naturels d'un traité de rhétorique : ce sont les seuls moyens d'en écarter l'ennui et dy répandre de la variété. On diroit que M. Naudet dédaigne ces ornemens offerts par le sujet même, puisqu'il les tronque et les mutile; il pouvoit indiquer moins d'exemples , et transcrire dans leur totalité ceux qu'il auroit choisis; on auroit trouvé beaucoup moins de cliiffres dans son livre, et un peu plus d'agrément. C'est surtout lojsqu'on traite des matières difficiles, sèches, épineuses, qu'il faut saci'ifier aux Grâces.

Voilà ce que je pense, sauf erreur, de la forme de cet ouvrage. Quant au fond, c'est- à- dire quant à l'idée fondamentale sur laquelle l'auteur a construit sa théorie, si on considère l'ouvrage en lui-même, on y voit un travail dont les élèves studieux et dont les professeurs eux - mêmes peuvent beaucoup profiter : on y reconnoît les vues et la main d'un savant et habile maître. Si on le considère dans ses rapports avec le but particulier que M. Naudet s'est proposé, peutêtre remarquera- 1- on qu'à foi-ce d'être */?ectaZ , ce traité devient étroit el borné.

L'enseignement de la rhétorique a , si je ne me trompe, plus de latitude et d'étendue dans les écoles que ce livre n'en suppose et n'en présente. Les idées de spécialité ne s'appliquent pas aussi heureusement aux théories des arts de l'imagination qu'à celles des sciences mathématiques et physiques. Je ne voudiois pas emprisonner le talent et l'esprit du jeune rliétoricien dans l'étude du Co7iciones , quelque excellente que soit cette étude; il faut laisser plus d'essor

LITTERAIRES. 2ul

à ces imaginalions si fraîches et si vives; il faut leur ouvrir un champ pUis vaste, et leur permettre d'errer, de vohiger, de se nourrir sur une riche variété de fleurs. M. Navulet semble avoir consulté ses forces plus que celles des élèves; M. Rollin sait parler à la fois aux disciples et aux maîtres. Je ne coniioisrien de supérieur , en matière de rhélorlque , au tonje second du Traité des Etudes ; si j'avois eu assez de capacité , d'instruction et de goût pour rechercher et obtenir l'honneur de professer ce bel art, je n'aurois pas suivi d'autre guide, persuadé qu'il n'en existe pas de plus sûr et de meilleur : cette partie du Traité des Etudes eût été ma rhétorique spéciale ; et je me serois estimé très - heureux si j'avois pu répandre dans mes leçons un peu du charme et de la grâce qu'elle respire. Avant d'essayer de faire du nouveau,, il laudroit méditer un peu mûrement sur ce qui a été fait : mais qui est - ce qui n'a pas aujourd'hui la prétention d'innover? et quelle innovation n'est pas à peu près svue de séduire et de plaire un moment ?

Le livre de M. Naudet en offre particulièrement une qui, dans le temps où les doctes disputoient si vivement sur la prononciation du Q, auroit mis le feu à toutes les Universités. Si, comme tous les autres rhélcui's, M. Naudet marche accompagné de la niéiapliore, de Vaniitlièse, de la prosopopée , de V épiphonème , de V euphémisme et de la prolepse , il repousse loin de lui et voudroit anéantir ces trois antiques genres de style, reconnus et consaciés par tous ses prédécesseurs; il fait main basse sur le simple et le tempéré^ et ne respecte pas même le suhlime. Je ne tiens pas plus qu'un autie à cette ancienne division,

Cl je ne me propose pas du loul de rompre une lance en sa faveur; je ne veux que dire un mot de b manière dont M. Naudet motive son grand arrêt de pros- « cripfion. Il me semble , dit-il , que le style est un; « que s'il prend des nuances différentes, elles sont « produites par la nature des pensées ou j)ar l'esprit « de l'orateur; et ces nuances ne forment point des « genres absolus. )i Eh I si fait, vj-aiment: elles forment des cai'actères très-di;'tincls; il plait à l'auteur d'appeler le sublime une nuance : c'est , à mon avis, une couleur fort tranchante : quoi! le style simple des Commentaires de César, et le siyle J^enri des Histoires de Tite-Live , ne seroient que des nnances l'un ot l'autre! Je crois qu'ici M. Naudet a confondu l'artifice par lequel les différens stades peuvent se mêler ensemble, quand ils se rapprochent, dans une seule et même composition , avec ce qui forme leur base et ce qui constitue leur essence. Du reste, la suppression deces vieilles catégories ne nuit en rien au mérite de son ouvrage : sa Rhétorique ne m'en paroîtroit pas moins bonne et moins digne d'être étudiée par tous les élèves et consultée par tous les maîtres, quand il n'auî'oil pas même conservé les genres Judiciaire , délibératlf, et démonstratifs et quand il ne se seroit pas donné la peine de changer les noms de ces deux derniers ; il appelle celui-ci le genre expressif , et l'autre le genre persuasif; je n'ai pas envie de le chicaner sur ces dénominations nouvelles, qui peut-être ne valent pas les anciennes, et qui, j'en suis presque sûr, ne parviendront pas aisément à les débusquer : les choses très-anciennement établies n'ont quelcpiefois contre elles que leurs rides et leur vieillesse; et souvent il suiBt de

vouloir y substituer des nouveautés pour sentir ce qui les a fait durer si long-temps.

(E livres latines de Charles Le Beau. Seconde édition, augmentée de différens morceaux qui n'a voient point encore paru, et qui sont publiés ici dans un Sup^ plément,

La disette des livres nouveaux est telle, depuis plus d'un an , que je ne sais si à aucune époque on a pu observer parmi nous une pareille éclipse de l'esprit littéraire. On diroit que la politique a tué la littérature; mais si la discussion des grands intérêts publics , si les petitesbrocliures , si les pamphlets éphémères semblent avoir frappé les lettres de mort et d'anéantissement, les réimpressions des anciens ouvrages, aujourd'hui multipliées d'une manière extraordinaire , leur rendent une apparence d'existence et dévie, et consolent un peu les Muses effrayées de l'abandon oùnousparoissons vouloir les laisser : cet abandon nesauroit être que momentané. La littérature est un des besoins de notre nation ; nous l'aimons par goût et par reconnoissance. Quel peuple a-t elle plus illustré? Quelle source de gloirea répandu sur nous plus d'éclat? C'est par elle que nous régnons en quelque sorte sur toute l'étendue du monde civilisé; c'est elle qui maintenant encore , et dans ces jours que nous appelons l'époque de la décadence , fait briller j usqu'aux extrémités de l'Europe les rayons de quelques renommées françaises, et soutient ce glorieux empire que notre langue , forte de tant de chefs-d'œuvre , sem-

28i ANNALES

Lie avo'u' pour jamais conquis. Quel penchant nous est plus naturel que celui qui nous porte vers les lettres? Elles sont , pour ainsi dire , notre élément ; tout ce qui nous éloigne d'elles est pour nous un étui violent : ce n'est jamais que par des mouvemens forcés et con- Tulsifs que l'alLention publique se dirige ici vers d'autres objets; nous revenons à elles comme à notre centre d'attraction et de gravité, quand nous rentrons dans le cercle de nos goûts et de nos habitudes; elles signalent nos momens de repos et nos intervalles de bonheur. Quand , après les tempêtes , un astre plus doux vient luire sur noire horizon , c'est dans le .sein des lettres que nous jouissons de notre félicité. Non, non , la politique ne parviendra pas à nous rendre barbares : nous chérirons toujours ces arts de l'esprit à qui nous devons tant de plaisir et tant de gloire.

On ne doit pas être s^urprls de trouver au nombre de ces réimpressions des ouvrages anciens, qui remplissent le vide actuel de notre littérature, une nouvelle édition des (Huîtres latines du célèbre professeur Le Beau. Ces (Euvres avoient jadis, et sans doute ont encore , une très -grande réputation dans les écoles. J'aime à voir que l'on reproduise les ouvrages faits pour elles j cela prouve que les bonnes études sont toujours en honneui-, et que l'instruction de la jeunesse ne s'écarte point des véritables bases sur lesquelles elle doit reposer : je me plais à pouvoir penser que les Rollln et les Le Beau sont encore aujourd'hui les premiers maîtres des générations naissantes. Tant que les fruits de leurs talens et de leur zèle, tant que les souvenirs qu'ils ont laissés seront chers et aux professeurs et aux disciples, tout ira bien, et l'enseigne-

tnent ne pourra manquer de rëpondre aux vœux des hommes qui savent apprécier, sous ce rapport, l'emploi des premières années de la vie.

Après M. RoUin , M. Le Beau fut celui des membres del'ancienne Université de Paris dont ce corps illustre ait eu le plus à s'enorgueillir. VauieuvdeV Histoire du Bas-Empire et des (Euures dont j'annonce la réimpression, éloit né avec plus de vigueur dans l'esprit, et plus de force dans l'imagination , que Fauteur de Y Histoire ancienne et du Traité des Etudes , dont il n'avoit pas la douceur et la grâce. M. Rollin a plus d'aménité, et IM. Le Beau plus d'éclat : le premier a plus d'insinuation et d'amabilité dans l'enseignement ; le second y porte plus de nerf et d'empire; la séduisante bonhomie de l'un dégénère quelquefois en foiblesse et en diffusion; l'éneigie frappante de l'autre est souvent mêlée de roideur et d'enflure : tous deux possèdent , dans le degré le plus éminent, la connoissance des écrivains de l'antiquité; tous deux composent en latin aussi bien qu'il est possible d'écrire dans une langue morte. Il y a peut-être plus de délicatesse dans la latinité de M. Rollin; mais on remarque plus de richesse et de fertilité dans celle de M.Le Beau. L'un et l'autre, en parlant avecla plus grande facilité la langue de Cicéron et de Virgile, prodiguent ces ornemens convenus d'une élégance d )uleuse , que les humanistes des temps modernes on substitués aux grâces naturelles et véritables de l'idiome latin ; mais ce luxe factice est plus sensible dans les productions de M. Le Beau , dont l'esprit plus vif, plus ardent et plus impétueux, se modère moins aisément, et semble attacher moins de prix aux avantages d'une exacte et prudente mesure.

2o6 ANNALES :

Le Recueil de ses (Eupres latines renferme , comme on le sait, deux sortes d'ouvrages , des pièces de vers et des discours. M. Le Beau étoit né poêle latin , et sou élocution a même dans ses discours quelcjue chose de poétique; en prose comme en vers il se montre plein d'imagination, de chaleur et de verve : il respire l'cnihousiame; ses Poésies cependant rappellent plutôt les siècles qui suivirent celui d'Auguste, qu'elles ne letracent cet âge d'or des Muses latines. Ce n'est ni à Koi'ace, ni à Virgile qu'on est tenté de le comparer; on le rapprocheroii plus volonliei^s de Lucain, de Claudien, d'Ausone: il n'a point la simplicité naïve, la précision attique , la sage élégance du hon siècle ; la décadence de la langue et du goût se fait sentir dans su manière; mais si sa place n'est point marquée à coté des premiers poêles latins de l'antiquité, il sera toujours mis au rang des premiers poètes lalins modernes.

Je ne me propose point d'examiner ici la question de savoir ce qu'on doit penser de ces poêles.* une grande aulorilé s'élève, je ne l'ignore pas, contre la légitimité de leurs prétentions. Boileau, dans un petit dialogue assez piquant, se moque d'eux, et soutient que Icur-s vers feroient heaucoup rire les poêles de la cour d'Auguste, si ces poêles revenoient dans ce monde pour avoir le plaisir de les entendre : cela est très-jîossible ; mais ce qui est incontestable , c'est qu'il est bon d'exercer la jeunesse des écoles à la poésie latine : oi', l'exemple des modernes qui l'ont cultivée avec des succès dont on peut plaisanter, mais dont le ridicule n'est pourtant pas évident , est très-propre à encourager les efforts uliles des jeunes étudians ; et par exemple, comment les élèves de nos collèges se perraettroient-

ils de dédaigner un exei cice dont Ils voient qu'aujourd'hui dans le monde, des hoin.mes mûrs, des hommes de difl'érenles professions, font encore leui's délices et leur gloire? Comment le négligeroient- ils , lorsque sous leurs yeux: MM. Cauchy, Billecocq, Lemaire , Planche , Chambiy, Barbier-Veimars, elc. , s'honorent d'y consacrer leurs plus doux loisirs?

Le Recueil de M. Le Reau convient d'an tant mieux aux classes, et prétente aux éludes une utilité d'autant plus prochaine, qu'il est en gi'ande partie composé des cahieisdecepi'ofesseur. Ony trouve presque partout la matière, le sujet en prose vis-à-vis de la pièce où il est vers fié 5 ce sont de vraies leçons : on croit entendre M. Le Beau les dicter ; et un auti'e professeur qui avoit été son disciple, et qui eut aussi beaucoup de réputation dans noire ancienne Université, M. Chivot, s'écrie avec raison, dans une excellente pièce de vers imprimée en tête l'ouviage :

Juveties eiiam , post/ata ^ docebil !

Si des vers et de la poésie de M. Le Beau nous passons à sa prose et à son éloquence , nous aurons de la peine à décider dans lequel de ces deux genres son talent brille avec le plus d'éclat , et nous balancerons incertains entre l'orateur et le poëte ; mais il me semble que son style oratoire ressemble un peu plus à celui de Cicéron,que sa diction poétique ne ressemble à celle de Virgile; quoi qu'il en soit, parmi tant de morceaux de prose latine , et au milieu de tant de discours jugés depuis long -temps, je ne m'arrêterai qu'à un seul: mon intérêt, je l'avoue, est pour quelque chose dans cette préférence j ce discours a pour titre: De- VEx-

a^|3 ANNALES

cellence de la langue grecque. L'orateur se propose d'abord de montrer de quelle utilité peut être en littérature la connoissance de cette langue; il prouve ensuite que celte connoissance ne sauroit, en aucune manièie, être suppléée par les traductions. On me voit venir; et je conviens que je suis enchanté de trouver toute ma doctrine dans un discours de M. Le Beau : elle s'y rencontre , dis-je , et elle s'y présente appuyée de toute la logique, soutenue de toute l'éloquence, revêtue de toute l'autorité de cet illustre professeur, de ce maître qui fut un des oracles de la première université du royaume. J'en suis fliclié pour messieurs les traducteurs : qu'ils ne m'en croient pas , qu'ils veuillent bien se donner la peine de lire cô fatal discours. Lisez, messieurs, lisez I ce n'est point une illusion; tenez, voilà le morceau 1 Oui, JVL Le Beau lui-même vous oppose les mêmes raisons que moi, seulement il les fait beaucoup mieux valoir; il dit précisément ce que je ne cesse de dire, mais il le dit plus éloquemment. J'aualyserois ici toute la série de ses argumens et de ses observations, si ne craignois de paroître tomber dans des redites et de rebattre toujours la même chose; car les raisonnemens de M. Le Beau sont tellement semblables aux miens, l'ensemble de ses idées rentre tellement dans mon opinion , (ju'en le résumant j'aurois l'air de me répéter moi-même. Je ne puis cependant ra'empêchçr de traduire la conclusion véhémente qui termine cette partie du discours; j'en rendrai le sens avec exactitude : on pense bien que je sais assez conséquent, assez d'accord avec moi-même pour ne pas avoir \a prétention d'en reproduire tout l'effet , toute l'énergie et toute la vivacité :

LITTI.RAIRES. 20û

« Qu'elle avoue donc, s'écrie M. Le Beau, qu'elle <( avoue cette paresse orgueilleuse, la piolecUice de « l'ignorance, que le feu divin meurt, que l'iuspira- « lion du génie s'évanouit et se perd dans les tiaduc- « tions des poètes grecs ; qu'elle convienne que, dans « celles des orateurs, on ne retrouve ni rien de ce « qu'ils ont puisé dans les ressources particulières de « leur langue, ni aucun des effets de leur harmonie; « que, sous la plume des traducteurs, s'efface et dis- « paroît le caractère propre, la physionomie distinc- « tive de chaque historien; et qu'entre leurs mains « riiisloire même va se deciéditant sans cesse, ainsi « qu'on voit la vérité s'altérer progressivement et se « corrompre en passant de houche en houche. »

Il fait une réflexion particulière, que je ne veux pas omettre , tant elle me paroît importante pour ma •cause, u Quel inleiprète des anciens, dit-il, peut se « flatter de les rendre, lorsque Virgile lui-même, le « plus habile sans doute de tous les traducteurs d'Ho- « mère, Viigile, dont l'oreille éloit si délicate, qui « parloit une langue si rapprochée de la langue grecif que , Virgile , qu'inspiroit le même génie qu'Ho- <( mère , n'a pas toujours , à cause de la différence des « deux idiomes , égalé son modèle dans les endroits « qu'il a dérobés au chantre d'Achille, et quelquefois « a fait d'inutiles efforts pour i-épéter les sons et l'har- « monie du poëte original. »

Je prie MM. Jes traducteurs de méditer sur cet argument â fortiori , de le peser , et de se souvenir toujours , quand il viendra troubler un peu la paisible confiance avec laquelle ils se chargent de faire parler notre langue aux auteurs anciens , qu'il n'est pas de 5. 19

moi , mais de M. Le Beau, c'est-à-dire , d'un homme dont l'autorité, dans ces sortes de matières, est extrêmement grave et imposante. Ce n'est plus à un critique du jour et d'un jour qu'ils ont affaire , c'est à un littérateur très-savant et très-profond, dont la renommée, fondée sur des tities incontestables , subsistera aussi long-temps que le goût des bonnes études se conservera parmi nous : voilà maintenant leur véritable adversaire ; voilà l'ennemi qu'ils ont à combattre. Je n'ai fait , pour ainsi dire , qu'ouvrir l'arèno et sonner de la trompette : ti'aducteurs, venezà présent lutter avec M. Le Beau ! parcourez le recueil de ses (Euvres latines , vous rencontrerez, dans le second volume , ce terrible discours , de prœstantid lingiiœ grœcœ , où sont f'crits votre jugement et votre condamnation.

Les additions que contient ce second volume n'offrant que ce genre d'intérêt qui se renferme dans l'enceinte des écoles , je crois pouvoir me borner à dir^ ici qu'elles complètent fort utilement le recueil.

P^ues des Cordillières , et Monumens des peuples indigènes de V Amérique; par M. Al. de Hum- BODLT. Avec dix -neuf planches, dont plusieurs coloriées.

Il y a , dans le cours des âges et dans la succession des siècles , des époques extraordinaires où tout semble

LITTERATRES. 201

venir à la fois au-devant de i'espril humain ^ comme il est des temps où tout paroît le fuir, où tout se dérobe à son activité naturelle , où tout lui échappe et l'abandonne. Le moment de la découverte d'un nonveau monde Fut celui de la renaissance des lettres dans l'ancien; et tandis que l'érudition travailloit à nous remettre sur les traces eifacées ou perdues dts antiquités de notre vieil hémisphère, cet univers nai.-sanl , qui sortoit pour ainsi dire du sein des eaux , ouvrait à ses doctes et laboikuses recherches une autre carrière, moins brillante sans doute, mais non moins digne de sa noble curiosité. Tout paroissoit devoir être ïiouveau dans ce nouveau monde, et cependant il avoit aussi ses antiquités et ses souvenirs; je ne sais même si notre droit d'aînesse éloit bien constaté, et si nous avions sur lui les avantages d'une vieillesse évidente et d'une incontestable antériorité j quoi qu'il en soil , s'il offroit des peuplades sauvages , il présentoit également des empires policés; et à coté de ces hordes errantes et vagabondes , où l'on ne voyoit guère que la rude empreinte des mains de la nature, s'élevoient des nations fixes et régulières, avec tous les <léveloppemens de la sociabilité et tous les caractères de la civilisation : elles n'étoient point chrétiennes, il est vrai; elles ne connoissoient point cette poussière foudroyante que nous ne connois.sions nous-mêmes que depuis peu ; elles ignoroient l'usage de ces chd" teaux ailés quivolent sur les eaux: mais les anciens, dont les monumens devenoient l'objet de nos scrupuleuses perquisitions, et dont nous adorions si humblement les poudreux vestiges, éloienl-ils, sous ces rapports divers, plus savans et plus éclairés qu'elles?

ncio ANNALES

Ces nations, qu'une inspiration fortuite découvrit loulàcoup à nosiegards surpris, vivoient depuis longtemps, à notre insu, de Ja vie politique et civile: il ne tenoit qu'à nous , au lieu pie mépriser leur prétendu jeunesse et leur enfance imaginaire , de les considéjer comme des peuples qui soudain s'élançoient tout vivans à nos yeux du milieu des ruines et des décombres de l'antiquité, et qui méritoient, pour le moins, autant que les momies desséchées de l'ancienne Egypte et les médailles rouillées de l'ancienne Rome, de recevoir les hommages et de s'attirer le culte de noire infatigable érudition. Mais la savante Europe n'aperçut d'abord en eux qu'une proie facile à dévorer; et la guerre, dont les fureurs aplanissent les voies de la eupidilé , et qui ne trouve que trop souvent ses excuses dans ses succès, prit soin de renverser de fond en comble ces vastes empires, et de les mettre ainsi de niveau avec ceux dont la science aimoità s'occuper, et dont elle se plaît toujours particulièrement à faire son domaine ; car elle ne consent volontiers à regarder comme ancien que ce qui n'existe plus :

Et , tiisi cfuœ terris semota y suisque

Temporibus defuncta videl , fastidit et odït.

Si la rage de ravager et la fiénésie de conquérir a voient pu toutefois permettre à l'esprit humain desuivre , dans ces régions nouvellement découvertes , le mouvement quil'entraînoit vers tout cequi lui promettoit d'agrandir et d'éclairer la sphère encore étroite et ténébreuse de ses connolssances , de quels spectacles également neufs et instructifs u'eùt-il pas été frappé ? 11 eiit vu , pour ainsi diie, cet ancien Monde , dont il recher choit avec

taiil d'empressement les anliquilés , se réfléchir et se reproduire dans le nouveau; il eût remarqué avec étonnement bien des rapports entio les raonumens des peuples de l'Amérique et ceux que poursuivoient ses éludes à travers les débris des cités détruites, et la poudre des déserts jadis habités; plus d'une fois les rives des fleuves américains lui eussent parlé le même langage que celles de l'Euphrate, du Nil et du Tibre; plus d'une fois il eût retrouvé dans le Pérou , dans le Mexique, quelques traits de l'Inde, de l'Egypte, de TEtrurie : en effet , soit que les peuples de cette immense presqu'île, qui ne se lie à l'ancien continent que par les glaces du pôle arctique, n'aient pas toujoui's été sans communication avec les habitans des terres dont ils éloient séparés; soit que les mêmes besoins, les mêmes foiblesses , les mêmes passions, les mêmes instincts conduisent partout aux mêmes résultats, et se montrent, chez les hommes de toutes les contrées, par des manifestations semblables; l'x\mérique, dans quelques-uns de ses anciens monumens , offroit ime image de ceux que le temps avoit respectés parmi les ruines antiques, ou que des traditions toujours subsistantes conservent encore chez des nations demeurées toujours anciennes au milieu des révolutions du Monde et du renouvellement des peuples. Ce fait, assurément très-digne d'attention, est du nombre de ceux que l'érudition recueille au profit de la philosophie, et dont les conséquences, plus ou moins lumineuses, peuvent répandre du jour sur Thisloire de 1 homme , trop souvent enveloppée de ténèbres dans l'histoire des nations.

Ce n'est pas à un voj^ageur, et à un observateur

rfn{ ANNALES

tel que M. do Hninboldt, qu'échappent les faits de ce ffeni e : sou livie a même pour objet de les rassembler et de les indique]-: partout il est guidé par le double flambeau de l'esprit philosophique et de Térudition ; c'est à l'aide d'une connois.sance piofonde de l'ancien Monde qu'il pénètre dans les secrets du nouveau ; les comparaisons, les rappi'ochernens viennent en foule s'offrir à son géniej il étudie également et les jeux de la nature , et les arls des sociétés , et les ouvrages de l'industrie humaine , et les influences des climats , et les aspects des lieux , et l'action qu'exerce la vue habituelle et constante de certains spectacles sur l'imagination, l'iiuraeur, le caractère des hommes, et par suite , sur l'expression artificielle et monumentale de leurs pensées, de leurs afFections, de leurs sentimens. Qui pourroit en efîet douter de cette puissance et de cette action? Ne sont-elles pas fondées dans la natuie même? L'âme de l'homme est sans cesse modifiée par les objets qui l'environnent, comme son corps reçoit perpétuellement des impressions de l'atmosphère dans laquelle il est plongé : la mélancolie établit son lugubi e empile sous un ciel nébuleux et triste, au mil ieu des som bres foi'rts et paimi les rochers arides qu'elle fait retentir de ses plaintifs et monotones accens ; la vive et douce gaieté règne sur les prairies verdoyantes, au sein des plaines fécondes, parmi les buissons fleuris, au centre d'un horizon éclatant de lumière , et paré des plus liches couleurs ; elles ne peuvent que se peindre dans les monumens dont elles s'entourent, et qui sont les reflets fidèles des spectacles qui les inspirent; des aspects imposans et majestueux élèvent nécessairement les imaginations: des scènes terribles les remplissent

d'un effroi continu qui passe dans leurs ouvrages; elles puisent un coloris suave et riant dans les grâces dont s'embellit ailleurs la nature : ces rapports sont saisis par l'illustre voyageur; ils deviennent une des bases principales de son livre , et ils expliquent le double titre que M. de Huraboldt a cru devoir donner it son recueil.

« En présentant, dit-il , dans un même ouvrage « les nionumens grossiers des peuples indigènes de « l'Amérique , et les vues pittoresques du pays mon- « tueux que ces peuples ont habité, je crois réunir « des objets dont les rapports n'ont pas échappé à la « sagacité de ceux qui se livrent à l'étude philoso- « phique de l'esprit humain. Quoique les mœurs des « nations, le développement de leurs facultés intel- <( lectuelles, le caractère particulier empreint dans « leurs ouvrages , dépendent à la fois d'un grand « nombre de causes qui ne sont pas purement loca- « les, on ne sauroit douter que le climat , la configu- « ration du sol, la physionomie des végétaux, l'as- « pect d'une nature riante ou sauvage , n'influent sur « le progrès des arts et sur le style qui distmgue leurs <( productions : cette influence est d'autant plus sen- « sible que l'homme est plus éloigné de la civilisa- « tion. Pour bien connoître l'origine des arts, il faut « étudier la nature du site qui les a vus naître. Les « seuls peuples américains chez lesquels nous Irou- « vous des monuniens remarquables sont des peuples « montagnards : isolés dans la région des nuages , sur « les plateaux les plus élevés du globe , entourés de « volcans dont le cratère est environné de glaces eler- « uelles, ils ne paroissenl admirer dans la solitude de

2q6 A X -VA LES

« ces déserts que re qui frappe rimaginallon par U « aratideur des masses : les ouvrages qu'ils ont proie du ils perlent l'empreinte de la nature sauvage des « Cordillières ».

Ainsi donc , la double comparaison des raonumen* du nouvel liéraisplière avec les monumens de l'ancien Monde et avec les aspectâ et les sites au milieu desquels ils se trouvent placés, foiiiie le double point de vue où viennent converger et se réunir tous les détails de ce savant ouvrage, et leur imprime le sceau de l'unité , sans toutefois leur donner le caractère de l'esprit de système; car la judicieuse et prudente philosophie de l'auteur craint surtout ces illusions qu'enfante la dangereuse manie de plier la vérité des fliits aux caprices des inventions systématiques. Riche, en quelque sorte, des dépouilles de tout l'univers , M. de llumboklt ne fait qu'un usage circonspect et modéré (le ces trésors conquis par des travaux immenses et un infatigable couiage; il montre toujours autant de sagesse et de retenue, que de génie et de sagacité; il évite tous les écueils où pourroit le jeter la double impulsion d'une imagination très-active et des plus vastes connoissances ; mais , en reconnoissant les périls de l'esprit systématique, il blâme aussi, avec raison , « cette méthode qui, dit-il, accumule des matériaux « sans s'élever à aucune idée générale; méthode sté- « rile dans l'histoire des peuples, ajoute-t-il, comme « dins les différentes branches des sciences physiques.» Il lient donc un juste milieu :

Inter uti unique i>ola / média (utissimus ibis.

Cette réserve, sauve-garde de la vérité, étoit plus parti-

culièrement nécessaire dans le rapprochement des nionumens et des anliqulLes des deux Mondes : l'idée de ce rapp:ocliementeslsi neuve etsiheureuse, qu'elle abonde en séductions ; mille erreurs pou voient se mêler, danslesvuesqu'elle présente , aux observai ions les plus justes et les plus vi'aies; l'imagination, si prompte à répandre ses mensonges sur les aperçus de la philosophie, et à les corrompre par ses chimères, pouvoit créer mille traits de ressemblance aussi flmx qu'ingénieux. M. de Humboldt a su se garder de tous ces pièges : « Un petit nombre de nations, dit-il, très- « éloignées les unes des autres, les Etrusques , les « Egyptietis ,\qs Tibétains^ les Aztèques offrent des H. analogies fiappantes dans leurs édifices , leurs insti- « lutions religieuses, leurs divisions du temps, leurs « cycles de génération, et leurs idées mystiques. Il est « du devoir de l'historien d'indiquer ces analogies, « aussi difficiles à expliquer que les rapports qui exis- « tent entre le sanskrit, le persan, le grec, et les lan- « gués d'origine germanique ; mais en essayant de « généj'aliser les idées, il faut savoir s'arrêter au point « où manquent les données exactes. C'est d'après ces « principes que j'exposerai les résultats auxquels sem- « blent conduire les notions que j'ai acquises jusqu a « ce jour sur les peuples indigènes du nouveau Mon- « de )) ; et c'est la réunion de celle religieuse exactitude à la finesse et à l'originalité des observations qui constitue le principal mérite de ce précieux Recueil. Il n'est point susceptible d'analyse : il faut que le lecteur curieux le parcoure et l'étudié, en fixant ses regards et son attention sur les planches gravées qu'il renferme^ il faut que le témoignage des yeux préparc

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l'instruction de l'esprit. Les développemens du lexte ne sont que l'explication des gi'avures, et ici la parole éciitenefait que commenter le langage du crayon et du burin ; ce qui n'empêche pas que la critique ne doive remarquer l'élp'gante clarté avec laquelle s'exprime le voyageui- philosoplie, soit dans l'exposition des détails les plus épineux, soit dans renonciation des aperçus fondamentaux et des vues générales. M. deHumboldt e'crit également bien, et en français , et dans cette langue ancienne que lessavans, don tel le fut si long-temps la langue commune au milieu des divergences de no» idiomes modernes , négligent peut-être trop aujourd'hui , et que son exemple devroit remettre en honneur parmi eux : l'ouvrage que j'annonce, et celui qu'il rient de publier sous le litre de De Distrihutione ^éo~ graphicd PJantariim, en fournissent de nouvelles pieuves. Mais ce qui est au-dessus de tout cela, c'est l'érainent génie , dont ses observations offrent partout l'éclatante empreinte.

ji4hrégé de V Histoire générale des V^oyages , contenant ce qu'il y a de plus )emarquab!e , de plus utile, et de plus avéré dans les pays où les voyageurs ont pénétré j les mœurs des liabilans , la religion , les usages , arts et sciences , commerce et manufactures ; par J. F. La Harpe.

La géographie ne seroit qu'une science d'cnfins , si elle n'étoit qu'une science de mots : elle mériteroit à peine l'atlenlion des tètes pensantes et des esprits so-

lldes si elle se bonioilà offrir les divisions générales du petit globe que nous habitons , les subdivisions établies par la société , et si souvent changées par la politique , les noms des royaumes , des provinces , des villes , des fleuves , des rivières et des montagnes. Qu'importe , en effet , de savoir qu'il existe en Asie un fleuve appelé le Gange , que ce fleuve prend sa source vers le nord , et va se jeter dans la mer au raidi ? Ne serai-je pas bien avancé lorsqu'on m'aura appris qu'il y a en Chine une rivière Jaune, en Amérique un isthme de Panama , en i^frique un pays qu'on nomme le Monomotapa ? On fuit trop de bruit de ces bagatelles , même dans l'éducation , où elles se trouvent pourtant à leur place. J'ai vu des parens s'alarmer de ce qu'un jeune homme , qui avoit fuit toutes ses études , et qui même les avoit faites avec succès et avec éclat , ne savoitpas qu'il y a dans l'Amérique septentrionale une grande chute d'eau qui s'appelle le Saut de Niagara : je n'essayai pas de les rassurer , ils ne m'auroient point entendu. Comment persuader à des gens du monde que des nomenclatures , que la méraoiie saisit , au reste , sans beaucoup de travail et retient sans beaucoup d'effort , ne sauj-oicnt être de vraies sciences ? Ils sont trop intéressés à croire que des mots sont des idées , et il y auroit là trop à peidre pour les pédans de société ; car tous les pédans ne sont pas dans les écoles.

C'est lorsque la géographie se lie aux traditions de l'histoire et aux observations des sciences naturelles ; c'est lorsqu'elle peint l'influence des climats , la phy- {.ionomie , le génie , les mœurs , les habitudes , les usager , les institutions des 'peuples , qu'elle devient

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une connoissance importante, également capable d'enflammer l'imagination des poètes par les souvenirs dont elle abonde , par les tableaux qu'elle présente , et de fixer la méditation de^ philosophes par les rapprochemens nombreux et variés qu'elle fournit , par les profondes et solides pensées dont elle est une source fertile, parles vues et les perspectives qu'elle ouvre de tous coléi. ; mais ce n'est point dans des traités de géographie qu'on peut véritablement la puiser : c'est dans la lecture attentive des Voyages , c'est dans la comparaison des dilTérens récits des voyageurs : la vraie géographie est là. Un Voyage bien fait , par un homme véridique qui a eu le temps et le talent de voii-, est un des livres les plus précieux qui puissent éclore de la presse. C'est à l'excellent Voyage du célèbre chevalier Chardin que nous devons les Lettres Persanes , et peut-être VEsprit des Lois. Le génie de Chardin se fit entendre au génie de Montesquieu , et le féconda : mais tous ceux qui voyagent ne sont pas des hommes de génie : l'esprit d'observation ett fort rare ; l'esprit de vérité ne l'est guère moins. Il y a des hommes qui mentent pour le plaisir de mentir : il en est qui mentent par un certain penchant naturel à l'exagération , parce que leurs préjugés les trompent , parce que leur imagination ne peut jamais être d'accord avec leurs veux, parce que leurs idées dénaturent leurs sensations. Si aucune lecture ne peut rapporter plus de fruit que celles des Voyages , aucune aussi n'exige plus de réserve, plus de sang -froid, plus de maturité et plus de critique.

Celle criti(|ue nécessaire s'offre, en quelque manière, toute faite dans cet Abrégé de V Histoire des

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Voyages: M. de La Harpe étoit sans doute excessivement peu géographe; mais il avoit d'ailleurs tout ce qu'il falloit pour donner à des matéi'iaux préparée une forme convenable, et pour présenter dans un bon système , et avec tous les avantages d'un ordre bien entendu et d'une sage classification, les diflPéreiites relations des difl'érens voyageuis : beaucoup de méthode, un jugement parfait, un goût exquis, une critique à laquelle rien n'échappoit, un courage dans le travail prouvé par plus de soixante volumes qu'il nous a laissés, en y comprenant la collection que j'annonce , et indépendamment d'une multitude d'articles de journaux qui, pourt la plupart, n'ont pas été recueillis. On sent que le jour dans lequel une m:\in si habile , si sure et si exercée , a dû mettre les récits divers dont se compose L" Abrégé de rHisloire générale des Voyages , ne peut qu'éclairer le lecteur, le guider, le diriger très- heureusement dans la carrière qu'il parcourt, et faciliter son instruction en aidant son discernement.

Le premier plan de V Histoire des Voyages . conçu par laie société d'écrivains anglais, étoit \ia véritable chaos, dans lequel toutes les matières étoient jetées , entassées pèle -mêle, et où la masse des inutilités venoit augmenter encore les ténèbres de la confusion et les inconvéniens du désordre : c'est ce dont notre abbé Prévost ne tarda pas à s'apercevoir lorsqu il eut entrepris de traduire cet ouvrage dans notre langue, feuille par feuille, et à mesure qu'il sortoit des presses de l'imprimeur anglais; mais une fois eng.tge sur ce plan vicieux , il fut obligé d'en suivre la pente , et , même, quand les écrivains anglais, d/couragc^, abun-

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donnèrent leur enlieprise et cessèrent de lui servir de guide, il ne put encore être le maître de sa marche. Il étoit trop avant dans le chemin tracé par les auteurs originaux pour se permettre de le quitter; et il continua sa route vers le but par la même voie qui d'abordluiavoit été ouverte: c'étoit une voie d'ennui, semée de difficultés et d'embarras, et couverte de nuages. M. de La Harpe éloit destiné à les dissiper, en replaçant tout l'ouvrage sur un plan moins grossier et plus lumineux, comme en élaguant une foule desuperfluitésqui obscurcissoient le travail pjus qu'elles ne le coraplétoient : et c'est une chose assez remarquable , qu'une entreprise qui sembloit par sa nature devoir être réservée à quelque savant proprement dit, à quelque géographe de profession , commencée par un auteur de romans , ait été refondue et achevée par im auteur de tragédies, de discours académiques et de dissertations littéraires. On pouvoit dire qu'un romancier et un poète , s'occupant à rédiger des T^oyages , n'avoient pas trop changé de métier; mais la besogne n'en fut pas plus mauvaise; et quoique la première idée du livre dont je rends compte ait du naître dans la tête spéculante et mercantile de quelque libiaire plutôt que dans le cerveau poétique et littéraire de M. de La Haî-pe, parce qu'elle semble appartenir encore plus aux combinaisons du commerce qu'aux inspirations de la littérature, on est autorisé à croire que cet écrivain, en l'adoptant , l'a traitée comme une pensée qui lui ouroit été propre et qu'il auroit conçue lui - même; car, sur quelque sujet qu'il travaillât, si son talent ne le servoit pas toujours également bien , sa conscience «4 le désir de bien faire ne l'abandonnoienl ja^mais. Au

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reste, ce Recueil, el la tradnclion de la Lusiade. qu'il fit sans savoir un mot de portugais, sont, je crois, les seuls ouvrages qu'il ait composés par entreprise^ et où sa plume, toujours indépendante, se soit enchaînée aux calculs du négoce. La Harpe , comme littérateur, étoit le vir probus scribendi , etjudicandi peritus.

Des défauts reconnus par l'abbé Prévost lui-même , évidens pour des yeux moins clairvoyans que ceux de M. de La Harpe , ne pou voient échapper à la vue du plus habile critique qu'ait eu la France , ni aux corrections et aux redressemens du critique qui aimoit le plus à cori'iger et à redresser. Voici comment il s'exprime dans sa préface sur la compilation de son devanciei' : « L'infatigable compilateur , en avouant tout « ce qui manquoil à la méthode qu'il avoit suivie , ne « put s'empêcher de reconnoîlre et d'annoncer la né- « cessilé où il se croyoit être de la suivre encoiedans « la continuation de l'ouvrage abandonné par les An- « glais , et dont tout le poids retomboit désormais sur « lui seul. Il poursuivit donc sa route sans regarder « derrière lui , el arriva jusqu'au quatorzième volume « in-4° , où finissoil son ouvrage, sans fournir aux « lecteurs un fil qui pût les conduire dans les sentiers « tortueux"'et innombrables , dans les landes arides de « ce vaste labyiinllie où il s'étoit enfoncé avec eux, « En effet , que l'on consulte ceux qui ont feuilleté « cette énorme compilation , dont le fonds étoit si « riche , et qui pouvoit réunir tant d'agrément à tant « d'instruction , ils vous diront tous quelehvre leur « est tombé cent fois des mains ; et ceux qui ont mis « le plus de constance à le lire le regardent comme « un livre plus faitpour être consulté que pour être lu

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« desulle; et cependant, quel ouvrage plussuscep- « lible d'une lecture suivie et agiéable qu'une rela- « lion de voyages? D'où vient donc que celle coœpi- « lalion de l'abbé Prévost, si intéi^essan le et si curieuse (( dans quelques parties , est en tolalsi fastidieuse et « si pénible à lire? Il s'en offre bien des raisons, etc.» ; et il entre alors dans le développement de ces raisons. Ce développement est un excellent morceau de critiqiie. Parmi les reproches que M. de La Hai-pe fait à son prédécesseur , el quisonléti'angersau pion général de l'ouvrage , il en est un qui me paroît digne de remarque : « Quoique la prose de Tabbé Prévost , dit-il , « ait , en général, du nombre , de la facilité et du na- « lurel , le style de l'ouvrage manque absolument « d'intérêt et de variélé ; les plus grandes choses y sont « racontées du même ton que les plus communes ; (( et les auleui's ou le traducleur ne s'élevant jamais « avec le sujet , et ne conversant point avec le lec- « leur, semblent s'être défendu dépenser et de sentir : « on ne trouve parmi tant de narrations , ni une ré- *(. flexion fine ou profonde , ni une peinluie éner- « gique , ni un mouvement de sensibilité ; l'éloquence « el la philosophie semblent bannies de ce long ou- « vrage. » C'étoit prendre l'engagement d'y en mettre; et il m'a semblé , en parcourant assez à loisir ce volumineux recueil , que IVl. de La Harpe n^en avoit pas été prodigue : la finesse et la profondeur ne sont pas, en général , les caractères de son talent, dont la force est dans la justesse ; et les inspirations de la sensibilité sont rares sous sa plume; son style a plus de tendance à l'élévation que celui de Prévosl , et prend plus aisément le ton des grands sujets.

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C'est surtout dans la partie historique du livre , lorsqu'il s'agit de présenter le tableau des premières découvertes, et de peindre à grands traits ces i)remières expéditions qui lurent des conquêtes , que la majesté de la matière appelle la noblesse du pinceau; et M. de La Harpe a fort bien retouché, ou même entièrement repris sous oeuvre , quelques - uns de ces morceaux dans lesquels pou voient se déployer les princieipales qualités de sa manière : « Dans ses récits , dit- « il , il a fallu souvent prendre la plume avec le re- « gret de ne pouvoir la donner à un Tile -Live ou à « un Tacite. Il n'y a point de palette trop riche, « point de touches trop brillantes pour de pareilles « peintures; et l'on avoue même que ce n'est point « assez de les retoucher, et qu'il faudroit les refaiie « en entier. Ces époques fameuses dans l'histoire du « monde , dont elles ont changé la face , ces merveilles « de l'homme qui ont été ses crimes, ces titres de sa « grandeur et de sa honte, auront toujours un grand << pouvou" sur l'imagination, et seront l'entretien de la « dernière postérité. Sans se flatter d'être au niveau « d'un tel sujet, il a fallu du moins suppléer dans cette <( partie le premier rédacteui-, qui en étoit resté trop « loin. » En dernier résultat, ce qu'il y a de sûr, c'est que les écrivains anglais et Tabbé Prévost, d'abord leur traducteur, et ensuite leur continuateur, n'a voient fait, à tous égards, que dégrossir le travail, et sembloient avoir laissé à d'autres mains le soin de polir, d'orner et de perfectionner les précieux trésors qu'ils avoient tirés de la raine et arrosés de leurs sueurs.

Retrancher la multitudedes inutilités, faire un choix 5. 20

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parmi les relations , ajoiUer tous les voyages imporlans , entrepris et exécutés depuis la mort de l'abbé Prévost ; rendre propre à toutes les classes de lecteurs un livre qui est , en effet , de nature à êlie lu par quiconque veuts'amuser ou s'instruire 5 supprimer en conséquence tous les Journaux de navigation comme tous les faits trop communs; disposer tout de manière qu'où ne perdît pas un pays de vue sans avoir appris ce qu'il pouvoit offrir de curieux et d'intéressant; joindre aux avantages delà méthode le charme de la varié té en ofrant, autant qu'il étoit possible, un voyage d'aventures après des descriptions de mœurs et de Heux; restreindre enfin les observations physiques sur les climats et les productions à ce qu'il y a de plus avéré et de plus remarquable : telle est la tâche que s'imposa l'abréviateur, eidont son courage et son talent ont su remplir les conditions. On pourroit le comparera ces voyageurs qui, venant après d'autres, ont trouvé, pour arriver au même but, des roules plus courtes, onten quelque sorteaplani les chemins du globe, simplifié les voies orageuses de la navigation, et , en diminuant les fatigues, les périls et les dégoûts des expéditions maritimes , ont augmenté les plaisirs et favorisé l'instruction des navigateurs. Vingt-quatre volumes à lire sont un voyage de long cours, et V abrégé d'un gros ouvrage est toujours un fort gros livre: mais qui n'aimeroitmieuxs'embarquer avec M . de La Harpe qu'avec les auteurs anglais et l'abbé Prévost? Le premier semble toujoms avoir le vent en poupe; les autres sont à chaque instant repoussés par des vents contraires; avec le premier on fait toujours des progrès, avec ses prédécesseurs on e.'^t souvent rejeté sur des côtesque l'on a déjà parcourues;

LITTERAIRES. 5o^

Tun ne vous conduit et ne vous arrête jamais que suides rivages dignes de votre attention, les autres vous débarquent quelquefois sur des rochers arides et sur des plages sombres et ennuyeuses : aussi YAbrèoé de j\l. de La Harpe obtint-il la préférence des gens de goût quand il parut , il y a près de quarante ans , malgré le vieux préjugé qui milite et qui militej'a toujours en faveur des ouvrages complets, contre les grands ainsi que contre les petits abrégés.

Je ne doute pas que cette léim pression d'un livre si utile et si agréable ne doive également réussir comme elle le mérite. II n'y a point de bibliothèque à qui ce nom convienne un peu , où Vjlbrégé de V Histoire générale des J^oyages n'ait sa place marquée d'avance, et point d'ami de Tinstruction et de la lecture qui ne conçoive au moins le désir de se le procurer.

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