DE JUVÉNAL
JuvÉNAL ( Decimus ou Decius Junius Jiwenalis ) naquit à Aquinum , aujourd'hui Aquino , dans l'Abruzze, ou fut seulement originaire de cette ville de l'ancien pays des Volsques: celte incertitude sur le prénom de Juvénal, et sur le lieu qui le vit naître, fait déjà entrevoir qu'on a peu de lumières sur la vie de cet écrivain ; il est en effet du nombre de ceux dont l'histoire particulière est demeurée dans l'obscurité, tandis que leurs ouvrages, enviromiés de gloire , ont traversé la nuit des temps avec un grand éclat : on n^
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sait s'il eloit le fils ou s'il ne fut que l'élève d'un affranchi qui prit soin de son enfance, et qui se chargea de sa première éducation j on ignore même l'époque de sa naissance; quelques-uns la placent sous l'empire de Caligula ; celle de sa mort n'est pas mieux connue : on croit que , parvenu à un âge fort avancé , il ne termina sa carrière que sous Adrien j de sorte qu'il auroit vu celte succession rapide de onze empereurs , qui, dans le cours d'à peu près quatre-vingts années, passèrent plus ou moins vite sur le trône du monde, et dont la plupart le souillèrent de leurs ex.cès , et le laissèrent marqué de leur sang ; mais , suivant toutes les appai'ences , ce ne fut que sous Domitieu que son génie poétique éclata; et le feu de sa verve, long -temps concenLié, continua de jeter de vives flammes et de Tiliustrer sous les trois successeurs immédiats de ce prince.
De savans critiques , d'une autorité fort imposante , prétendent pourtant que ses premières poésies furent postérieures à Domitien; et si Ton s'en rapporte à un d'eux, qui n'est pas le moins docte , l'inspiration n'auroit embrasé que bien tard le talent si inflammable de Juvénal : son effervescence satirique, renfermée dans son sein pendant tout l'âge de la force et de la chaleur, ne seseioit fait jom- qu'à travers les glaces de la vieillesse, €t il n'auroit saisi le glaive de Lucilius que d'une main appesantie déjà par le faix des années : ce ne seroit que de soixante à quatre-vingts ans qu'il auroit écrit ses satires; on adoptera, peut-être plus volontiers l'avis de ceux qui ne reculent pas si loin, pour un génie si impétueux et si ardent , le moment de la composition, et qui le z'eprésentent marchant d'uu
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pas ferme sur les traces d'Horace et de Perse , dans cette saison de la vie où la vigueur s'unit à la maturité, c'est-à-dire , de quarante à cinquante ans.
Quoi qu'ilensoit, ses heureuses dispositions naturelles furent cultivées par ces fortes études qui présidoient au développement du génie, et qui faisoient écloreles talens chez les Romains, depuis qu'un lien , formé par la victoire , enchaînoit aux arts de la Grèce ceux qui l'avoient conquise et subjuguée j il est vrai qu'une méthode nouvelle, introduite depuis peu, comraençoit à corrompre, du temps de Ju vénal, la pureté des sources où puisoient les élèves de l'éloquence et de la poésie; le système d'enseignement par la voie des déclamations enchanloit la jeunesse et avoit usurpé un grand crédit : il flatloit l'inexpérience et la vanité du premier âge, toujours plus épris de ce qui rend ses succès faciles , que de ce qui les rend solides et durables ; il favorisoit la charlatanerie des maîtres , toujours moins jaloux d'assurer, pour l'avenir, les fruits de leurs soins , sagement réglés , que de faire briller , pour le moment , les fleurs des dispositions naissantes, dont la culture leur est confiée ; il achevoit enfin d'altérer, dans leurs principes, les premiers et les plus éclatans des arts de l'esprit , sur lesquels s'exeiçoient encore d'autres influences non moins funestes et plus difficiles à éviter ; si le génie de Juvénal se fortifîoit dans ces exeicices de son siècle, son goût ne pouvoit se soustraire à tant de causes de corruption : dos critiques pensent qu'il fut disciple de Quintilien ; mais quand le fait seroit vrai, les leçons de cet illustre rhéteur, qui lui-même fut obligé de se plier et d'obéir aux usages de son époque, éloient plutôt des prêtes-
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talions que des préserva lifs contre le mauvais goût; iî paroît plus certain que Ju vénal fréquenta l'école d'un grammairien nommé Fronton, que sûrement il ne faut pas confondre avec ce Fronton à qui Marc-Aurèle , dont il a voit dirigé la jeunesse dans l'étude des lettres, éleva une statue. Quelques auteurs nous ont conseivë, des ouvrages de ce dernier, plusieurs fragmens , où respire une mâle et saine éloquence, qui porte à croire que les honneurs rendus par Marc-Aurèle à la mémoire de Fronton éloient moins la dette exagérée de la reconnoissance que le tribut d'une légitime admiration.
Sorti des écoles , ce fut à l'éloquence que Juvénal offrit les prémices de son talent : il se montra comme orateur avant de se montrer comme poëte, et déploya sur l'arène du Forum , et dans les luttes réelles de la plaidoirie , ces forces qu'il avoit acquises dans les combats imaginaires de la rhétorique; il ne reste aucun monument de ses travaux en ce genre , mais on peut présumer qu'il s'y distingua, et cette présomption peut avoir une autre base que l'assertion pure et simple de certains critiques qui ne craigftent point , dans leui- orgueil de tout savoir, d'affirmer ce qu'ils ne savent pas. Eu effet, il est permis de conclure , avec quelque raison , des compositions satiriques de Juvénal, qu'en lui le don de la poésie ne contrarioit ni n'excluoit celui de l'éloquence; on peut même dire que la manière de ce poëte se rapproche beaucoup des formes de la prose élevée et du ton de la diction ora-toiie : Qiiintilien paroît disposé à metlie Lucain au nombre des orateurs; peut être eût-il assigné le même rang à Juvénal;; il est donc probable que les discours
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de celui-ci avoient plus d'un Irait de ressemblance avec ses poésies, et qu'en conséquence, ses succès dans les joutes du baii'eau furent le présage de ceux qu'il obtint ensuite dans la censure des mœurs et dans la peinture des ridicules.
On ne sait si , au milieu de ces occupations , qui , sans doute , annonçoient sa gloire et qui constiluoieiit son état, Juvénal sentit le besoin, comme il dut rencontrer l'occasion, de se lier avec quelques- uns des hommes supérieurs qui furent ses contemporains, et si , la causticité de l'esprit n'excluant pas les doux penchans du cœur, il eut le bonheur de chercher et de trouver un ami parmi les Quintilien , les Pline et les Tacite; on découvre seulement qu'il existoit une liaison d'amitié entre lui et l'épigramraatisle Martial, qui , comme ces grands hommes, et comme Juvénal lui-même, se livra d'abord aux affaires du Forum dont il ne tarda pas à se dégoûter; c'est même une épigrarame de Martial , adressée à son cher Juvénal, qui nous apprend que ce sévère moraliste, cet inflexible censeur des travers et des vices de son temps , ce redoutable fléau des foiblesses humaines , assiégeoit les portes et les antichambres des palais, mendioil la faveur des grands, et plioit le genou devant les autels de la fortune : elle nous le peint haletant, couvert de sueur, dans les sentiers de l'inti'igue, et ne trouvant que dans les ondulations de sa robe flottante un rafraîchissement nécessaire à ses fatigues ; Juvénal ne manquoit pas , à ce qu'il paroît, d'ambition , et c est par ce petit écrit amical que la postérité devoit êb'e instruite de cette particularité de son caractère. Elle peut rappeler Sénèque écrivant en faveur du mépi-is
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des richesses sur une table d or, et Salluste , le phl§ corrompu des Romains , gourraandant efFronléraent son siècle, sans pourtant autoriser à confondre entièrement Juvénal, sous ce rapport , avec Salluste et Sénèque. Vraisemblablement cet essor ambitieux , dont Martial se moquoit, n'éleva pas Juvënal trèshaut, et ce poète, malgré tous ses mouvemens , n'avança pas beaucoup dans la carrière des honneurs ; on le voit cependant partir pour l'Egypte, à la tête d'une cohorte, c'est-à-dire, d'un régiment d'infanlerie, avec le titre de préfet de cette cohorte, ce qui revient à celui de colonel} cet emploi fat reçu d'abord par Juvénal avec reconnoissance , mais le poète, devenu guerrier, ne fut pas long -temps sans s'apercevoir qu'il étoit la dupe de sa vanité, et que ce qu'il avoit pris pour un gage de la faveur n'étoit qu'un présent de la haine et qu'un artifice de la vengeance : c'étoit , en effet, un exil, dans lequel, selon quelques critiques, il mourut de douleur et de chagrin; mais si quelques-uns le font expirer en Egypte ou dans la Pentapole, d'autres le rappellent à Rome de leur pleine autorité. L'exil et la mort de Juvénal ont excité mille contestations entre les savans : il dit , dans sa septième satire , que le comédien Paris dispose de toutes les charges , donne à son gré tous les emplois militau'es , et ce Paris , qui vouloit se venger par où il avoit été attaqué , lui en fit , comme on le voit , donner vm ; le trait étoit piquant autant que scandaleux , mais il est enveloppé de beaucoup d'obscurité : plusieurs érudits n'envoient Juvénal dans la Pentapole que sous Adrien, et l'histrion Paris, dont il est ici question, est celui que Doraitien aimoit tant; ces érudits soutiennent, en
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tonséquence, qu'un autre comédien, dont on ne sait pas le nom, et que cliérissoit non moins follement Adrien , vit dans les vers contre Paris une allusion contre lui-même , et s'en vengea par la plus sanglante mystification ; il s'en faut que tout cela soit suffisamment clair : il paroît néanmoins , d'après de doctes supputations, que Juvénal mourut très- vieux, soit en Egypte , soit en Italie , sous le règne d'Adrien ; mais ce qui présente un aspect moins offusqué de nuages et plus net , comme plus intéressant, ce qui n'a provoqué presque aucune dispute , et ce qui doit frapper tous les yeux, c'est le mérite vraiment incontestable qui brille dans ses satires.
Elles sont au nombre de seize, si toutefois il faut lui attribuer la seizième, qui n'est qu'un morceau incomplet, une espèce de fragment et d'esquisse, dont le coloris éteint nesemble pas digne des pinceaux toujours brùlans de Juvénal; on est à peu près sûr (}ue la disposition ordinale où elles sont rangées dans toutes les éditions, conformes, sans doute , en cela à tous les manuscrits , ne représente pas l'ordre chronologique dans lequel elles furent composées ; quoiqu'elles portent toutes le sceau d'un grand talent, on distingue cependant entre elles , et l'on doit distinguer celles qui ont pour sujets , et , si l'on veut, pour titres, la Noblesse ^Xgs, Vœux, les Femmes, le Turbot: c'est là que la verve ai'dente du satirique s'épanche avec le plus d'incandescence et d'éclat, et marque tout son cours par des empreintes plus profondes; c'est dans ces compositions du premier oidre que se rencontrent ces fameuses peintures qui se gravent, et, pour ainsi ♦lire, se burinent dans rimaginalion du lecteur en
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traits ineffaçables; ces tableaux qui l'effrayent et le poursuivent , leis que ceux de la cbate de Séjan, des impudicilés de Mefîsaline, de l'avilissement; du sénat ; détails admii-ables, que Boileau appelle si justement de sublimes beautés^ et qui lui ont inspiré ces vers si élonnemnient énergiques, où il fait le portiait de Juvénal, d'un crayon que celui-ci n'eût pas désavoué, et dont il eût même envié peut-être la pureté et la précision :
Juvénal, élevé dans les cris de l'école , Poussa jusqu'à l'excès sa mordante liyperbole ; Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, Etincellent pourtant de sublimes beautés; Soit que, sur un édit arrivé de Caprée, Il brise de Séjan la statue adorée; Soit qu'il l'nsse au conseil courir les sénateurs. D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs; Ou que , poussant à bout la luxure latine , Aux portefaix de Rome il vende Messaline ; , Ses écrits, pleins de feu, partout brillent aux yeux.
Cesbeaux vers renfermcnl tout : qu'on développe, qu'on étende un texte si riche , et l'on se formera l'idée de Juvénal la plus complète que puisse fournir la critique littéraire : ces cris de f école , au bruit desquels il fut élevé, cet excès de riiyjye/^bole, auquel il s'abandonne, signalent avec justesse le vice principal de ses écrits , vice puisé, ou du moins fortifié dans les écoles de son temps, la déclamation, qui n'est autre chose que l'exagération illimitée du vrai , par l'abus effréné de l'expression, ou le paralogisme revêtu des formes trompeuses de la dialeclique, et soutenu parles forces entraînantes de l'éloquence; ces affreuses vérités ,
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qu'indique Despréaux , sont ces images qui souillent la louche du peintre, révoltent la délicatesse du spectateur, outragent la morale même en cherchant à la venger, insultent à la pudeur en déchirant tous ses voiles , et par-là même blessent le goût qui la protège; les compositions de Juvénal n'en sont pas moins/j/^me* de feu , elles h r illent , elles étincellent , elles s'élèvent jusqu'au sublime ; tel est le jugement de Boilcau, qui, frappé de l'éneigîe de ce poëte, autant qu'amoureux de la finesse naïve et de Faimable gaieté d'Horace, s'étudia toujours à fondre, dans ses propres satires, par un difficile mélange, les grâces légères et riantes de l'un avec la force et la sévérité de l'autre.
Jules de l'Escale , ce célèbre crilique du seizième siècle , connu sous le nom de Scaliger , réglant les droits et les rangs entre les satiriques latins, n'hésite pas à placer Juvénal fort au-dessus d'Horace ; mais son discernement éfoit moins sûr que son érudition n'étoit vasie; cette préférence de Scaliger fut appuyée du suffrage de Juste-Lipse, autre érudit, d'une autorité non moins suspecte en matière de poésie et d'éloquence, tandis quTsaac Casaubon, le troisième personnage de ce triumvirat savant, proclamoii la supéî'iorité de Perse sur Horace et sur Juvénal; enfin, Daniel Heinsius, quoique disciple de Jules Scaliger, décerna la palme à Horace. Toutes ces disputes étoient moins utiles que pédantesques ; elles se sont renouvelées de noire temps , et probablement elles renaîtront encore quelque jour , bien que la question ait été posée avec beaucoup de justesse par La Harpe , dans son Cours de iilléralure , et par Geoffroy dans l'Année littéraire, et décidée avec non moins de juslice en fi-
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Teur de celui qui sut manier l'arme de la saliie avec le plus de souplesse, d'aisance et delégèrelé; ces excellens juges ne firent pas même intervenir au procès le ténébreux disciple du stoïcien Cornulus, malgré l'arrêt d'Isaac Casaubon : l'obscurité que Perse affecta dans son style dérobe presque entièrement à nos regards ses beautés reconnues par Quintilien, et ne laisse échapper que quelques traits heureux, comme des sillons de lumière dans l'ombre la plus noire. Il n'y a pas là de quoi lutter contre les grâces charmantes d'Horace, ni même contre les éloquentes déclamations de Juvénal.
La meilleure traduction en prose que nous ayons de ses satires , est celle de M. Dusaulx, de l'académie des inscriptions et belles-lettres : la renommée de cette traduction célèbre n'est pas au-dessus de son mérite; en 1812 , un homme de talent, M. Raoul , en publia ime traduction , en vers , qui s'est perfectionnée dans plusieurs éditions successives, et qui n'est pas indigne d'estime; mais celui de tous nos écrivains, qui, sans chercher à traduire Juvénal , a le mieux retracé sa manière et rendu, pour ainsi dire, son énergique physionomie, c'est Gilbert, génie de la même trempe que le satirique latin ; car le succès de l'imitation dépend toujours de l'analogie des talens.