LETTRE AU CIT. R(E R
SUR LA RELIGION (l).
La religion est une endume sur laquelle viendront frapper et se briser éternellement tous les marteaux.
BosscET.
29 floréal j an 3. ( 20 mai 1795.)
Vous avez inséré dans le Journal de Paris, Citoyen , im grand nombre d'articles qui vous ont fait beaucoup d'honneur. Vous pouvez croire que tous ceux à qui le souvenir du 10 août est cher ont été charmés de vous voir reparoître sur les rangs. Tout le monde a été émerveillé surtout de la prudence profonde avec laquelle vous avez défendu la liberté de la presse , en mettant en avant l'excellent député Baudin ; et chacun est encore dans l'attente de l'ouvrage que vous avez promis à ce sujet , et que votre modestie vous
(i) Cette lettre, qui date de près de trente ans, fut écrite à
l'occasion de quelques articles que M. R avoit insères dans
le Journal de Paris, contre la religion, et d'nn, entre autres, où il prodisoit que le Décadi mangerait le Dimanche : elle eut un grand succès ; il en fut débile , dans l'espace d'un mois , plus de quinze mille exemplaires; on l'accueillit comme une consolation dans un temps où tous les cœurs honnêtes ètoient encore brisés de douleur ; si on ne la trouva pas plus spirituelle, on la
trouva , du moins , plus généteuse que les articles de M. R
Je crois que l'impression qu'elle produisit alors subsiste encore dans quelques âmes qui se souviennent plus volonti.rs du bieu qu'on leur a fait que des maux qu'elles onl sou flerts.
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fait appeler une brochure^ mais qui sera sûremenl un gros livre, si l'on en peut juger par le temps qu'il vous faut pour le publier.
A ces félicitations sincères, je suis fâché d'êlre obligé de mêler quelques reproches : Généralement , on a été très-peu satisfait de vos plaisanteries philosopliiqiies sur la religion ( i ). Des gens qui, à la vei-ité , ne se piquent point de philosophie , ont trouvé que TOUS n'étiez pas heureux dans le choix de vos bons mots , lorsque vous vous en prenez aux choses saintes. Des superstitieux diroient que c'est une punition du ciel , et vous compareroient peut-être à Nabuchodonosor. Mais leur compai'aison ne seroit pas plus juste que leur explication : car Nabuchodonosor éloit un puissant roi , qui, pour ses péchés, subit une singulière métamorphose, et vous n'avez jamais été qu'un président du département de Paris, qui contribuâtes beaucoup à la chute d'un roi à peu près aussi puissant que Nabuchodonosor, et qui n'en êtes pas moins demeuré un homme d'esprit.
Pour moi, qui ne suis pas un superstitieux, je pense qu'on ne pourroit , sans superstition , croire à l'espèce d'oracle que vous avez prononcé dans votre feuille du 22 floréal , en disant que le Décadi mangera le Dimanche. Vous paroissez vous réjouir beaucoup, dans l'espérance de son accomplijssement ; et je souhaite , pour l'intérêt de votre plaisir, et pour celui de votre gloire, qu'il s'accomplisse fidèlement. Mais je vous avoue , dussiez - vous ra'act'user du crime de lès e- philosophie , que je n'ai pas
(i) Voyrz les Journaux de Paris du 12 et du 26 floréal.
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assez de foi pour y croire, ni assez de force d'âme pour le voulou-. Ce qui a ému eu vous l'espril prophétique , ou plutôt la bile, qui a aussi le don de prophétie, témoin les prédictions que l'on faiL dans la colère , c'est une odeur d'encens que vous avez cru senlir dans je ne sais quelle rue. Permis à vous assurément d'avoir le nerf olfactif tellement conformé, que vous n'aimiez pas l'odeur de l'encens; mais ce n'est pas une raison pour vous fâcher contre ceux qui croient honorer Dieu en brûlant de l'encens. Il ftlloit seulement vous boucher le nez, cela eût été bien plus philosophique. Vous avez cru , dites-vous , sentir l'odeur du fanatisme : cela suppose que Dieu ne peut être honoié <)ne pai' des fanatiques; il faudroit faire bien des articles de journal pour prouver cette proposition , et celui qui l'enlreprendroit risqueroit beaucoup de voir diminuer le nombre de ses abonnés.
Aussitôt que l'odeur vous a frappé, vous allez, vous venez, vous courez, vous furetez poui* savoir d'où elle part. Voilà de petits mouvemens et de petites inquiétudes qui sont bien peu dignes d'un grand philosophe. Eh ! que vouliez vous aller faire là? Vous proposiez- vous de troubler les fidèles , d'y développer toute la supériorité d'un esprit fort , ou seulement d'y lecueiliir des observations pour nourrir votre article Esprit public? Vh bien! que n'êtes vous entré dans ce lieu , vous auriez dit dans votre journal , ou phitôt vous vous seriez gardé de dire que vous y aviez vu des femmes encore en deuil de la mort sanglante de leurs époux ; des orphelins également en deuil; des visages blêmes de misère et de faim; une foule de peuple , de tout âge et de tout sexe, se courbant, les mains jointes et les
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veux en larmes , devant l'augusle abîme des mystères, et cliercliant dans le sein d'une religion consolante des adoucisseraens aux souvenirs affreux dont ils sont assiégés.
Pour moi , j'ai pénétre' un jour^ avec respect, dans un de ces nornbereux asiles de la religion , qui n'a pas encore des temples ; j'ai palpité de vénération à la voix du prêtre , invitant l'auditoire à prier pour tous les hommes, et j'ai prié pour tous les hommes. Lorsque, dans une formule non moins imposante, il a de même invité l'assistance à la commémoration des morts, alors ma mémoii-e s'est troublée, mes pensées se sont confondues , les cent mille échafauds de la révolution se sont offerts à mon imagination bouleversée; je ne savois pour qui former des vœux , de tant d'hommes vertueux que nous avons perdus I Des larmes couloient de tous les yeux , des sanglots s'échappoient de toutes les poitrines; et le ciel, qui sait lire dans les cœuis , connut sans doute qu'ils ne fiisoient qu'un vœu pour toutes ]es illustres et vertueuses personnes moissonnées par la révolution.
J'ai vu une jeune fille, d'une beauté touchante et modeste , vêtue encore du crêpe de la douleur, se présenter avec autant de religion que de mélancolie , pour partager la communion du prêtre , et se nourrir du pain des consolations. L'infortunée, sans doute, avoit à regretter ou son père ou sa mère. Elle pleuroil; mais dumoins un rayon d'espérance brilloit dans ses larmes. Un homme s'avança après elle : sans doute il étoit père des quatre ou cinq enfans qui l'environnoienl, à sa place, et dont un étoit si jeune encore , qu'il jeta mi cri lorsqu'il la quilta.Onpouvoit aisément voij>
sur le visoge de cet homme , d'ailleurs mal vêtu , qu'il étaltunede.s victimes de la disette actuelle. Le pain du sacrifice étoit peut-être le seul dont il dût se nourrir pendant cette journée : mais si ce pain ne devoit point soutenir son corps, il soutenoit du moins sa patience et fortifioit son courage.
Mais j'oublie que je parle à un philosophe : et je vous demande pardon , Citoyen , d'employer avec vous les moyens de sentiment. Je dois cependant vous prier encore d'observer que la religion , sortant des mains sanglantes de la persécution, et se plaçant à coté des maux horribles que nous avons soufferts et que nous souffrons encore, reçoit de toutes ces circonstances une nouvelle empreinte de grandeur et de majesté , qui ne doit pas rassurer beaucoup le Décadi , sur vos promesses : je vais vous faire \n\ aveu qui vous plaira sans doute, et qui peut-être vous inspirera l'envie de m'altirer dans la congrégation des philosophes. Jamais je ne fus très-toi!ciié de ces processions pompeuses et brillantes qui avoientlieu tous les ans à la Fête-Dieu. Il me semble que je vous entends dire : Ni moi non plus , car je n'' aime point V encens. Mais , ce qui n'est pas d'une ame aussi forte , c'est que le viatique, porté avec simplicité à un agonisant , me pénétroit d'un sentiment profond , et febranloit toutes lesfacultésde mon cœur: jefléchissois le genou avec tremblement , et je sentois ma paupière s'humecter de quelques larmes ; c'est qu'alors Fimage delà foiblesse humaine se plaçoit à coté de la grandeur divine, et faisoit rapidement parcourir à mon imagination rimmense chaîne d'idées qui lie le Créateur, tout- puissant et bon, à l'espérante et foible créature.
Quelle pompe, quelle magnificence, par exemple, quelles pierreries , (|uels cèdres coupés .sur l'antique Liban pourroient rendre la religion plus majestueuse à la fois et plus touchante que le spectacle de Louis XVI, lisant, avec une attention profonde, les prières des agonisans, en allant à la mort? Que l'iraaginaliou des poêles s'exalte et développe tous ses trésorsl Prends ta harpe, ô David, et chante-nous un cantique qui puisse approcher seulement de la sublimité de ces simples paroles prononcées par le confesseur au pied de l'échafaud : Montez au ciel , jils de Saint Louis 1 Cela est plus beau , Citoyen, que tous les hymnes faits en l'honneur de la liaison.
Je n'expliquerai point à un philosophe comme vous comment la religion est agjandie , dans ce dernier exemple , par le contraste vivement prononcé de la caducité des puissances humaines , et de la toutepuissance immuable de celui qui tient dans sa main la des-tinée des rois. Or, telles sont les circonstances où nous nous trouvons , tels sont les malheurs par où nous avons passé , que le sentiment de la religion , qui est répandu dans tous les coeurs , et même dans ceux des philosophes , s'est prodigieusement fortifié, et acquiert tous les jours une énergie incalculable. C'est sous le glaive des Tibère et des Néron qu'elle a, pris naissance ; c'est au milieu des horreurs de la révolution qu'elle doit avoir sa plus grande force. C'est dans son sein que doivent se répandre tant de larmes , tant de douleurs , tant de souvenirs affieux. J'ai grand'peur , en conséquence , que vous n'ayez hasardé trop légèrement une prophétie , et que le
triomphe graduel de la religion ne discrédite un peu vos oracles et vos feuilles sibylliques.
Ce qui pourra sembler étonnant , c'est que vous fondez la foi de vos promesses sur l'intérêt mercantile et sur la rivalité du gain : vous prétendez que celui qui ferme sa boutique les dimanches deviendra bientôt jaloux de celui qui ne la ferme que six fois en deux mois. Vous donnez à l'intérêt une prodigieuse puissance , et, à ce calcul profond , je reconnois bien un philosophe. Toutefois , dans ce cas , je vous avoue que je ne consulterois pas les philosophes , mais plutôt les juifs , qui ne leur cèdent guère sur cet article , et nue l'intérêt ne fait jamais déroger à leurs pratiques; tant il est vrai que la religion , suitout lorsqu'elle est persécutée , est le plus puissant mobile et le ressort le phis fort du cœur humain ! Mais je vais essayer de vous en donner un exemple qui se trouvera plus rapproché de vos idées.
Je suppose que tous lesaj'ticles que vous faites contre la religion, dans le Journal de Paris , diminuent peu à peu le nomb)e de vos abonnés : lorsque la diminution sera parvenue à un certain degré , je vois un de vos co-associés , tremblant pour l'entreprise , venir vous prier de vouloir bien ralentir un peu votre zèle philosophique. Mais vous, qui préférez l'établissement de la philosophie et le plaisir d'en prcclierles principes à l'argent que peut vous rapporter le Journal de Paris , vous vous écriez : « Dussé-je prêcher dans le désert , (( je veux être philosophe ! » Grand et sublime désintéressement , qui doit faire comprendre qu'une religion , quelle qu'elle soit , fait toujours taire le vil amour du gain , lorsqu'il s'agit ou de l'observance d^^
ses pratiques , ou de la prédication de ses principes. Pour moi , je crois n'avancer rien que vous ne soyez disposé à faire, jusqu'à l'entière ruin€ du Journal dans lequel vous êtes intéressé. Mais je désirerois savoir quel est au juste le but que vous vous proposez , ainsi que tous vos confrères les philosophes. Pensez-vous qu'un peuple peut exister sans religion , ou bien avezvous conçu le dessein de nous en donner une ?
Une république d'athées seroit, je crois , une institution bien philosophique ; mais je doute , à vrai dire, que vous fussiez très-jaloux d'obtenir le droit de cité parmi ces républicains-là. Je sais très -bien que Çondorcet , qui probablement avoit, comme vous , le don des piophéties , a prédit , dans son dernier ouvrage , qu'il viendra une époque où toutes les connoissances humaines seront tellement simplifiées , que l'homme le plus ignorant d'alors sera aussi savant que le plus grand philosophe d'aujourd'hui; et je félicite de tout mon cœur la génération où ces grandes choses doivent être accomplies : que ne puis- je , comme Epiménide , m'endormir jusqu'à ces temps promis par l'oracle , et me réveiller tout aussi savant que vous l'êtes dès aujourd'hui I Combien de messieurs Jourdam y pour l'amour des connoissances , et n'ayant plus besoin de recourir à des maîtres de philosophie , seroient disposés à former avec moi le même vœu ! Mais nous n« la verrons pas cette époque , Citoyen ; et vous seul pouvez vous en consoler ! Heureuse époque où le dernier goujat pourra faire des articles Esprit puhlir. dans le Journal de Paris I Combien je me complais à la considérer en perspective I Mais que je crains quelle ne soit encore bien éloignée ! Croyez- vous ,
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Citoyen , que la révolution Tait beaucoup avancée? Auraoins vous conviendrez qu'aujourd'hui leshommes ne peuvent pas encore être conduits par la pure raison^ Quelques philosophes , qui avoient un pressentiment de cette époque lumineuse, avant même que l'ouvrage de Condorcet parût , ont cru que le temps marqué par les prophètes et oit celui ^Hébert , où tant de temples s'élevoient à la Raison , où Ton renconlroit la Raison partout , excepté dans les discours et dans les actions. Mais ils reconnurent bientôt , aux crimes affreux qui se commettoient alors , et aux ténèbres de l'ignorance , qui alloient s'épaississant tous les jours , <[vC Hébert n'étoit qu'un faux Messie.
Dût votre modestie s'en alarmer, je dois vous dire, Citoyen, que quelques philosophes, fortifiés dans l'attente de cette époque par l'ouvrage de Condorcet, vous regardent aujourd'hui comme le vrai Christ de la Raison. Mais je suis sûr que vous êtes disposé à leur répondre que vous ne faites qu'aplanir les voies, et que vous ne seriez pas digne de délier les cordons des souliei^s de celui même qui sera le plus ignorant à l'époque prédite par le philosophe , si tant est que quelqu'un veuille faire encore des souliers , lorsque tout le monde sera si savant.
Ainsi donc , vous ne croyez pas que nous soyons encore parvenus au temps où la seule raison doit gouverner les Jiommes. J'incline donc à penser que vous voulez hien nous permettre encore d'avoir une religion. Mais je vois bien que vous ne voulez point de la religion catholique, puisque vous la persécutez, du moins par vos plaisanteries. Je soupçonne bien aussi que vous la regardez comme intimement liée avec le
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loyalisme ; el j'admire ici votre amour pour la république, puisqu'il va jusqu'à vous faire compromeltie voire réputation de pliilosoplie , en vous rendant persécuffcui'. Quoi qu'il en soit y lorsque la Convention a décrété la liberté de tous les cultes , elle a permis par-là même l'exercice du culte catholique , qui est la leligion donn'nanle , en ce sens qu'elle est celle de la pluralité des Français. Croyez-vous que la Convention , •en décrétant cette liberté , n'a pas vu qu'elle décrétoit le rétablissement de la religion catholique ? Elle Ta vu sans doute ; mais , placée entre les inconvéniens que pouvoit avoir ce rétablissement , et un principe , elle n'a point balancé , elle s'est déterminée pour le principe. C'éloit son devoir; car elle a dû raisonner ainsi , en parlant d'un autre axiome politique : « Le peuple « est libre d'adopter la forme de gouvernement qui '< lui plaît : si la religion catholique le ramène à la « royauté ^ c'est son affaire ; nous ne pouvons pas plus « lui refuser la liberté des cultes , que nous opposer « à son voeu poiu' quelque forme de gouvernement « que la majorité des citoyens se prononce; nous '.( sommes ses mandataires , et non ses tyrans. ...» Ainsi , vous voyez qu'en respectant un principe , on est sur-le-champ conduit à en respecter un autre , tant il y a de liaison et d'attraction entre toutes les vérités. Laissez donc, laissez allei" le peuple dans le sens où d'héréditaii-es affections feu traînent : car on ne détruit pas avec des articles de journaux l'ouvrage que les siècles ont cimenté lentement dans l'esprit et dans le cœur d'une nation.
A ces mots, je crois vous Voir sourire de pitié , el iïienacer ma foiblesse d'uue grande pensée philosophi-
que. Eh ! les fêles décadaires ? vous écriez-vous dans renlhousiasme d'une idée si brillanle... 11 est vrai que le poêle national C/iemeraune prodigieuse envie défaire nnrapportsurlesye/e* décadaires : car vous concevez de combien de belles phrases on pourvoit enrichir un sujet aussi poétique. C'est là ce qui l'a fait crier si fort contre le fanatisme. Mais vous , vous êtes plus désintéressé, et, à ce qu'il paroît, ce n'est pas à la gloire de faire de belles phrases que vous prétendez.
II est des projets qui sont si ridicules, qu'en vérité on n'a pas le courage d'en démontrer l'absurdité : et tel est le projet des fe'tes décadaires. Je n'en dirai qu'un mot. Que l'assemblée maintienne la liberté des cultes , et je vous garantis qu'on sera à l'aise dans vos fêtes, et que Chénier pourra faire tant d'hymnes qu'il voudra pour ces fêtes, et vous tant de sermons qu'il vous plaira, sans risquer d'ennuyer beaucoup de monde. Au leste , je ne crois pas que la Convention adopte jamais une pareille absurdité. Je lui conseilleroisbien plutôt d'abolir le nouveau calendrier, quoiqu'il ait aussi ses saints, puisque chaque jour de sa première année a été marquée par le sang de quelques martyrs de la vertu, et peut-être de la religion. Car la politique au moins commande de chasser, autant que possible, loin de la république les souvenirs qui la déshonorent et qui la souillent, et qui tous sont attachés à ce sanglant calendiier. Heureuse encore la Convention d'avoir, en substituant l'ancienne ère à la nouvelle, celte ressource de plus pour tromper la mémoire sur des scènes aussi affreuses ! Je lui conseillerois aussi de faire abattie cette statue de la Liberté qui est sur la place de la Révolution, et qui est plus hideuse encore par les
idûes qu'elle rappelle à l'espril que par les formej qu'elle expose aux yeux. Mais, quelques soins que l'on pieinie d'ailleurs pour faire oublier tant d'aboniinalions, la religion cependant peut seule en consoler. Ceux mêmes qui n'en ont point sont obligés de s'en faire une, pour calmer l'horreur de leurs souyenirs.
Un des premiers jours de ce printemps , je traversois la place de la Révolution avec un de mes amis : la conversation se tourna sur les scènes affreusesdont cette place a été le théâtre. Les événemens de l'année dernière, me dit il, se sont liés dans mon esprit aux époques de la nature; je me plais, avec une mélancolique douleui-, à rappeler ces divers événemens en les rattachant aux gradations diverses et successives de la saison. Le printemps, repris-je, est beaucoup plus tardif cette année, et cela doit déranger un peu votre calcul et votre mémoire. — Il cstvrai; celte touffe delilas , que vous voyez à gauche, sur la terrasse de l'orangerie, auprès de l'escalier, étoit déjà toute verdoyanle le jour que Camille monta à IV'eliafaud, et maintenant elle pousse à peine quelques bourgeons. — Cependant , et à la variation près de \çi saison, vous y avez attaché un souvenir , et vous ne veirez jamais ces lllas se couvrir de feuilles sans penser à la mort de l'infortuné qui effaça ou du moins atténua ses torts en écrivant le fieux Cordelier, — La première rose que je verrai cette année me rappellera aussi le malheureux destin de madame Elisabeth. Je revenois de la promenade. J'eus le malheur de la voir sur celte place. La foule m'avoit gagné, et me pressoitjau moment où sa vertueusetéte futfrappeé,je fus embaumé d'une odeur de rose : je me retournai ; je
vis une femme qui en avoit un bouquet sur le sein. J'avois cru sentir l'âme de la céleste personne qui quittoit la tei're. La rose, qui, ce printemps, brillera la première à ma vue , me frappera plutôt de ce louchant souvenir que de son éclat ou de son parfum. — On vante la sérénité et la boinie grâce qu'elle a portées jusque sous le couteau. — Mon ami, beaucoup de gens voient, et peu savent voir. On ne vous a sans doute point parlé de ce qui m'a touché le plus. A côté d'Elisabeth , dans la triste voilure, éloit une dame d'un certain âge. Je ne puis me rappeler son nom. Cette dame l'écouloil avec attention, et lui répondoit avec 1 espect, en s'inclinant profondément. Elle sembloit moins affectée de l'image delà mort qu'elle alloit subir, que de l'honneur de parler à une si haute personne. Pour Elisabeth , conservant dans ses traits toute la fierlé de l'innocence, et toute la vigueur d'un tempérament chaste et robuste, elle parloit avec action : ses cheveux noirs épars s'agitoient sur son front, et son sang virginal, fortement ému, coloroit ses joues d'un rouge enflammé. Cette image abrégée de la cour , peinte avec toute la naïveté des derniers momens, ce contraste du respect des dignités humaines, au pied del'échafaud, à côté de la mort, et aux portes de léternité, étoit , je crois, le trait le plus frappant de ce triste tableau. Mais nous avons entièrement oublié nos fleurs. — Ainsi donc, l'histoire sanglante de la révolution est écrite pour vous en lettres delilas ctde roses, comme une histoire amoureuse. Vous avez une imagination bien complaisante. — J'ai seulement un cœur assez délicat : froissé de tous les malheurs, de toutes les destructions que j'ai vues, je me suis jeté dans le sein
de la nalure pour m'en consoler, je lui ai confié mes souvenirs pour qu'elle lesadoucît : et chaque printemps me j-aconJera celle déplorable histoire dans une langue également expressive et tendre.
Celui qui porte une âme sensible, mon ami, et ne sait point charmer ces affreux souvenirs, doit en être écrasé. Heureux qui, sur les ailes d'une imagination plus ardente cl plus vive, s'élève jusqu'à ces rivages d'un orient éternel, patrie des âmes vertueuses, où il s'entretient avec les purs esprits de lant d'innocentes victimes! Incapable d'un si sublime essor, et semblable à la foible abeille, je puise dans les tiésors de la nature visible les alimens de ma sensibilité; j'apprivoise les images de destruction et de mort empreintes dans mon cœur par les idées de la repi'oduction et de la vie. Je me suis fait ainsi une religion selon mon cœur, en consacrant des fleurs et des feuillages : et si cette religion n'étend pas ma pensée et mes espérances dans les champs de l'infini, elle me consolera du moins dans cette vallée de sang et de larmes.
Vous me pardonnerez , Citoyen, cette digression, qui cependant ne nous écarte pas autant du sujet que vous pourriez le croire. Elle tendra toujours à prouver que la révolution a renforcé dans tous les cœurs le sentiment de la religion, qu'elle en a fait sentir plus profondément le besoin, et qu'enfin elle a obligé ceux mêmes qui se piquoient de philosophie à se créer une théologie à leur manière.
Vouspouvez, lant qu'il vous plaira, faire des vœux pour l'heureuxavénement du règne de la raison : mais celui de l'imaginalion durera long-temps. Or, je tiens pour impossible de substituer des institutions nou-
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Velles ù la place de celles que nous avons reçues de nos pères. Il faut donclaisser subsister les anciennes ; il faut les laisser subsislei-, sans les tourmenter, sans les persécuter. L'art du législateur seroit d'amalgamer, s'il éloil possible, les institutions du gouvernement avec les institutions religieuses. Il y a des points de contact sans doute : il faut les cbejcher, les apercevoir et Ifs saisir. Le moment n'est peut-être pas encore venu de les indiquer. Je pense, et je ne vous dissimulerai point , que des messes dites dans des chambres sont très- capables d'échauffer les têtes. Je soupçonne qu'il y auroit des moyens d'amener le culte dominant à une plus grande publicité : et je désirerois que l'on s'en occupât. Car je hais, autant que vous, le fanatisme. Mais je déleste également et le fanatisme religieux et le fanatisme philosophique, tandis que vous paroissez aimer assez ce dei-nier, au moins pour votre usage.
Je sais bien que des articles de journaux n'ont pas tnie grande influence, et qu'on a oublié, le lendemain , ce qu'on y a lu la veille.
I-'<ibbë François écrit ; le Lethe' , sur ses rives, Reçoit avec plaisir ses feuilles fugitives.
Mais j'ai cru devoir vous adresser ces réflexions , (|ue j'écris à la hâte et sans aucun ordre. Je les avois d'abord renfermées dans un cadre beaucoup plus étroit , pour vous prier de les insérer dans votre journal. Mais Ton m'a dit que vous refusiez obstinément d'imprimer toute espèce de réponse à vos chai-mantes ]>laisanteries. Si ce n'est pas là une preuve de lolélauce, c'est au moins un moyen de faire croire que vos facétieux argumens sont sans réplique.
Je n'ai point prouvé la nécessité d'une religion dans celle leltre , paice que personne n'en doute, exceplé vous, qui peut-être même ne voudrez pas la lire. Mais je crois avoir prouvé qu'il n'est pas certain que le Décadi doive manger le DitnancJie. C^élo'il seulement à votre prophétie que j'en voulois. Je présume bien que vous n'en tiendrez que plus ferme à voti-e opinion : car je crois qu'en votre qualité de philosophe, vous n'aimez pas plus la contradiction que l'encens. Du temps que j'étois écolier, peut-être je serois allé en brûler à voire porte , pour vous apprendre à plaisanter; mais aujourd'hui, un peu plus sage, je me contente de vous écrire ces observations , qui m'attireront probablement quelques honnêtetés philosophiques. Au reste :
Vous pouvez me siffler, je vous le rends, mon frère.