ET LES OUVRAGES D'AUGUSTIN DE BARRUEL
Parmi les adversaires d'une philosophie souvent égarée dans ses vues , et plus souvent encore pernicieuse dans ses théories , M. l'abbé de Barruel se place au premier rang de ceux qui montrèrent le plus de courage et de persévérance : son zèle, qui tenoit à un caractère naturellement vif, ardent et ferme, éclata de bonne heure , et ne se démentit jamais dans le
cours d'une longue vie, qu'il remplît de sa chaleur, et qu'il anima de son mouvement. M. de Barruel , toujours sous les armes , saisit avec joie tontes les occasions d'attaquer les mauvaises doctrines ; on eût dit qu'il obéissoit à une inspiration spéciale, et qu'il s'acquittoit d'une mission particulière. Mais son infatigable activité sembla redoubler à celle époque fatale où la religion n'étoit plus menacée seulement par des livres et par des systèmes , mais par des actes , où l'Eglise de France avoit à lutter contre une puissance ennemie qui , forte de toutes les pj'éoccupations du siècle , entourée du prestige d'une régénération mensongère , et s'appuyant sur les lois qu'elle dictoit elleiTiême, cherchoit toujours à la compromettre, quand elle désespéroit de la vaincre : le nom de M. de Barruel , déjà célèbre avant ces troubles si funestes, devint alors presque populaire : il acquit line sorte d'autorité que redouloient les destructeurs de l'ordre, et que tous les amis du bien accueilloient avec empressement. En un mot , dans ce tableau si divers d'une révolution si terrible et si mêlée, tandis que tant de figures s'effacent les unes les antres, M. l'abbé de Barruel est un des personnages qui présentent une physionomie distincte et caractérisée : celte physiononu'e pleine de relief sort , pour ainsi dire , de la toile; et si quelquefois une vivacité trop dominante, une entraînante imagination conduisit cet homme remarquable à des erreurs , on doit avouer qu'en somme il a paifailement accompli, il a surpassé même , dans des temps orageux et difficiles, tout ce qu'avoieiit promis sou zèle et son dévouement dans des circonstances moin» malheureuses et dans des années plus paisibles.
La révolution naissante trouva M. de Ban-nel , en 1 789 , à ce point de Tàge où la maturité se consomme, tt où Texpéiience jouit pleinement d'elle-même : il était né, en 1741 , à Villeneuve-de-Berg , dans le diocèse de Viviers ; sa famille étoil ancienne et lionore'e dans le pays; son père reraplissoit la chai'go de lieutenant-général du bailliage de la province. La première éducation du jeune Augustin , tel étoit le nom de baptême de M. de Barruel, fut dirigée, dans la maison pateinelle, par ses parens eux mêmes, qui craignirent prudemment de le confier trop tôt à des mains étrangères. Ses progrès furent rapides, et son père ne tarda pas à reconnoîti'e la nécessité de l'envoyer cliez les jésuites achever et perfectionner ses études : il s'attacha fortement à ses maîtres par ses succès mêmes, qui ne manquèrent pas aussi de les attacher à un élève si distingué. Cette réciprocité naturelle fit naître , de part et d'autre , le désir d'un lien plus solide et plus durable qu'une simple affection de collège : l'élève crut sentir une vocation; les maîtres ne luttèrent pas, ou lultèi'ent peu contre cette confiance; les premiers gages furent donnés; les premières éjDreuves furent subies.
Après le noviciat, Augustin , suivant la coutume , est appelé d'aboi'd à l'enseignement : on l'envoie à Toulouse, où l'attend une. chaiie ; il piofessoit avec éclat les humanités dans cette ville depuis si longtemps célèbie par son goût éclairé pour les lettres et pour les sciences , et il n'avoit que vingt et un ans quand la foudre , partie du sein d'un orage qui s'éloit lentement amassé, vint frapper et renverser la société chérie à laquelle il s'étoit lié par toutes les vues spon-
tanécs de son esprit, et par tous les voeux libres de son cœur.
Le parti auquel le fameux évêque d'Ypres a voit légué son nom, avec une célébrité qu'il n'avoit pas originairement lui-même ; ce parti qu'ilhislroient tant de réputations brillantes, que soutenoient tant d'imposantes autorités, avoit lancé jadis l'accablant génie de Pascal contre les abus d'une institution née, dans le seizième siècle , des besoins mêmes de l'Eglise , et devenue la sentinelle vigilante de celte unité pre'cieuse déjà si scandaleusement violée. Les philosophes, puissance nouvelle qu'avoit fait éclore la corruption de la régence, se liguèrent, dans la' suite, avec des gens qu'ils n'aimoient pas, mais qu'ils craignoient moins, contre des gens qu'ils redoutoient plus, et qu'ils haïssoient davantage. Les parlemens, toujours en garde contre ce qui s'élevoit, et , par conséquent , toujours plus ou moins complices de l'envie, surveillans dangereux des droits de la couionne , censeurs habituels de ceux de la tiare, et partisans déclarés des doctrines de^Jansénius; ces parlemens qui , sous un gouvernement tout royal et sans constitution écrite, foi moient ce genre d'opposition , contrepoids naturel dans les gouvernemens responsables, entrèrent facilement dans la ligue. Il falloit quelque fait marquant qui devînt un prétexte et une occasion. La rage d'un forcené l'offrit : un misérable de la lie du peuple osa poiter sa main impie et meurtrière sur la pei-somie sacrée du roi ; aussitôt des bruits sourds se répandirent, effrayèrent lesfoibles, et persuadèrent les crédules; la calomnie entretint long -temps ces rumeuis qu'elle avoit semées j les trames s'ourdirent plus étroitement, et 1'»
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moment vint de recueillir le fruit de tant d'inlrigue.ç : cinq ans après rallenlal , la destruction des jésuites est prononcée; il ne leur servit de rien d'être protégés par l'héritier du trône , par le souvenir des services qu'ils avoient rendus, par la reconnoissance d'une foule d'cxcellons élèves qu'ils avoient formés, par tant de renommées qui leur appartenoient en propre. La calomnie ne cessa de les poursuivre au-delà' même de la proscription; et cette société, dépositaire et gardienne du coeur de Henri IV, se vit avec une douleur araère enveloppée , dans sa chute , du soupçon ténébreux d'avoir voulu percer le cœur d'un descendant de ce grand et bon roi.
Le jeune de Barruel voulut partager le malheur et l'exil de ceux dont il ne partageoit pas encore les engagemens : il se rendit dans les Etats de la maison d'Autriche, l'attachement à son ordre prévalant sur le regret de la patrie. La Moravie et la Bohème furent successivement et long-temps son séjour; il y fit ses premiers vœux , et continua d'y exercer les fonctions de l'enseignement. Ses talens le rendoient digne de la capitale : on l'appela à Vienne ; le collège Thérésien le compta parmi ses professeurs les plus habiles. Mais bientôt une maison particulière envia ce régent célèbre à l'instruction publique : il fut chargé de l'éducation d'un grand seigneur , il conduisit son disciple en Italie , voyage qui n'étoit pas moins profitable au maître qu'à l'élève : ils visitèrent ensemble ce pays si riche de souvenirs ; Rome , prodigieusement intéressante pour tout le monde , et spécialement pour un jésuite, fixa surtout leur attention. Le précepteur, qui savoit déjà très-bien l'allemand, apprit encore
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ritalien , en guidant son pupille dans l'étnde de celte langue. Celte connoissance des idiomes étrangers ne pouvoit qu'être infiniment utile à un homme (jui devoit fournir la carrière où M. de Barruel se sentoit entraîner : ses regards, après douze ou quinze années d'abi^ence j se reporloient fréquemment vers la Fiance* on ne sait pas exactement à quelle époque il y revint : si ce fut en 177^ , lorsque Louis XVI prit le sceptre , ou plus lard en 1777, quand ce prince , dont les premiers raomens furent si beaux , et dont la fin fut si cruelle , eut lendu son édit touchant les jésuites. Ce qui pourroit faire croire que son retour date de 1774, c'est qu'on a de lui une ode, publiée dans ce temps , aur le glorieux avènement de Louis -Auguste au trô?ie; pièce qui n'est pas d'un poëîe , mais ouvrage d'un bon Français.
Quoi qu'il en soit , c'est ainsi que M. de Barruel débuta dans la littérature : il fut d'abord moins averti par l'instinct de son talent , que séduit par l'attiait de la poésie ; on aimoil beaucoup les vers chez les jésuites: cette société , qui vouoit aux lettres une sorte de culte, produisit un grand nombre de poètes, dans une langue, à la vérité, qui n'est pas la nôtre. Parmi ces religieux, adorateurs des muses anciennes, que le génie de Virgile et d'Horace sembloit inspirer, se range avec distinction le Père Joseph-Rogei- Boscowich , grand astronome, auteur du pcëme digne de Lucrèce , intitulé : Les Eclipses. M. de Barruel ne put résister à une tentation que Racine ot Boilcau auroient certainement repoussée : il essaya d'abord de mettre en vers fiançais ce chef-d'œuvre, où l'art du poêle a vaincu d'une manière si étonnante la scche- 5. '-^2
re.sse du tuiet ; puis il le traduisit définilivement en prose , et publia sa traduction en 1779. Elle eut quelque succès.
A ces tentatives , dans lesquelles il méconnoissoit son ^énie , suivant l'expi'ession de Despréaux , et s'ignoioit lui-raème , il joignit des travaux plus conformes au caractère de son esprit , et plus appropriés à la nature des circonstances : le zèle qui l'avoit enflammé dès sa première jeunesse lui fitrechercher avec ardeur et recevoir avec allégresse une part de coopération dans V Année littéraire , dernier appui du goût déclinaHt,et dernier boulevard des saines doctrines dont le goût suit la destinée. C'est là, c'est dans cette arène si convenable qu'il se préparoit à des combats plus directs, et qu'il préludoit à des luttes plus éclalanles. Il n'est rien d'absurde , dit Cicéron , qui n'ait été avancé par quelque philosophe. Cette assertion d'un grand homme qui parloit en connoissance de cause n'empêche pas que la philosophie ne soit en elle-même très-respeclable : elle honore la raison humaine ; elle est le plus bel usage que nous puissions faire de la plus sublime de nos facultés ; mais l'espiit philosophique touche à beaucoup d'abus : il peut souvent nous égarer , soit par l'orgueilleuse fierté qui d'ordinaire Taccompagne , soit par les fausses directions où quelquefois il se jette , soit par les affections passionnées et le.s partialités dangereuses dont il devient l'inslrumenl. Le désir de se distinguer par la nouveauté des découvertes , par la hardiesse des opinions , par la singularité des paradoxes est encore une des sources les plus fécondes , comme les plus communes , de ses erreurs quelquefois bi déplorables: dans unsiècleoù ildomine,.
on voit s'allumer et se répandre de proche en proche, comme un vaste mcendie, une ardente et fatale émulation de pensées extraordinaires et de conceptions inouïes , qui semblent se disputer entre elles l.i palme du déliie et le prix de la témérité :1a vraie philosophie s'en indigne , et la sagesse même la plus vulgaire en rougit. Mille .systèmes plus audaciei^x , plus exlravagans les uns que les autres , sont les fruits empoisonnés de celte rivalité malheureuse, qui corrompt même des cœurs naturellement honnêtes , et qui précipite dans de honteux excès des esprits destinés aux plus nobles rôles. Ce tableau n'est qu'une image trop tidèle du dix-huillème siècle ; mais , dans les temps antérieurs , l'espiit philosophique manquoit , pour ainsi dire, d'uni'é : nous l'avons vu dans le nôtre porter tous ses efforts et diriger tous ses traits vers un même but ', nous l'avons vu former une immense conspiralion , dont le succès progressivement amené se déclara perdes résultats si désastreux et par des explosions si fulminantes, que les conspirateurs eux-mêmes en furent consternés. La philosophie du siècle, dupe de ses intentions réformatrices , chercha dans ce désordre extrême ses espérances évanouies , déplora ses illusions , et se repentit de ses vœux.
M. l'abbé de Barruel travailla , pour sa part , à conjurer de tels maux : il tacha d'ouvrir les yeux à une génération séduite et aveuglée ; dans le plus important et le mieux fait de ses ouvrages , les Helviennes , ou Lettres Provinciales philosophiques , il attaqua par le ridicule et par le raisonnement des théoi'ies qui n'avoient d'autre base que l'imagination échauffée de leurs auteurs. En résumant ces théories
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avec autant d'adresse que de fidélité , en présentant sous un même point de vue , et dans un même cadre , tous ces caprices d'une philosophie qui semhle se jouer des questions les plus graves , plutôt que s'étudier à les résoudre , il les mit , pour ainsi dire , aux prises les uns avec les autres , et fit voir que , dans ce choc , ils se renversent et se détruisent mutuellement , au lieu de se soutenir entre eux , et de se prêter un appui réciproque. Semblables , en effet , aux soldats de Cadmus , ces systèmes s'entre-combattent et s'entre-dévorent. Chacun d'eux , par lui-même , est foible et le devient plus encore par le rapprochement contradictoire des autres. C'est ce qu'on peut remarquer surtout dans ceux dont la physique est l'objet. Le premier volume des Helviennes est consacré à ces derniers : l'auteur y passe en revue Telliamed , La Métrie , Robinet ( i ),Buffon,el chacun de ces écrivains lui fournit les armes avec lesquelles il les attaque tous ensemble. 11 observela même méthode dansson second rt troisième volume, relativement à la métaphysique , dont les sophistes modernes ont abusé si étrangement , et à la morale dont ils ont obscu)ci toutes les évidences et renversé tous les appuis. Le quatrième volume achève le triomphe de la raison sur le mauvais sens , et de lu bonne cause sur l'iniquité , .par une argumentation serrée et pressante , dont les principaux moyens sont puisés dans les contradictions mêmes que M. de Barrucl a relevées, et qu'il groupe ici avec plus de force et d'elfet. Ce plan est un des meilleurs que l'on pût suivre : ii
(i) C'csl d.THs cet auteur peu renommé qu'un lionime d'un rare ciérile , M. Azais. , a puisé , en partie, l'idée de son grand sjslcuu*.
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suppose une lecture très exacte et très-réflécliie des auteurs réfutés , une logique ferme et sévère, des connoissances variées et profondes. La forme dont il est revêtu manque un peu de nouveauté ; mais elle est une de celles qui conservent toujours quelque agrément et quelque grâce. Son plus sensible incouvénient est peut-être de rappeler un peu trop cet inimitable et désespérant modèle que Pascal a donné dans ses Provinciales. Mais la gloire de l'imitateur est de n'être pas accablé par une telle comparaison , qui s'offre d'elle-même à (ous les esprits , et qu'il ne paroît pas , malgré quelque mots de ses préfaces , avoir assez redoutée : l'adversaire des philosophes , dans un si dangereux voisinage, se soutient non sans quelque honneur à côté de Tadversaire des jésuites. Si l'ironie de l'un n'est pas toujours, à beaucoup pi-ès, aussi vive, aussi légère , aussi piquante que celle de l'autre; si l'élocution du premier n'a pas celte rare pureté , cette précision nerveuse , et cette finesse élégante qu'on admire dans le style du second ; si le défenseur de Port-Royal, dans les violentes diatribes qu'il fait succéder à ses ingénieuses et malignes plaisanteries , monte à une liauteur d'éloquence à laquelle Al. Tabbé de Bari'uel ne sauroit aspirer , et qu'il n'essaye pas d'atteindre, celui-ci n'en a pas moins composé un très-bon livre , qui , sous le rapport de l'utilité, ne le cède à aucun autre , et qui, marqué de l'unique sceau de la vérité , ne poite aucune des empreintes toujours suspectes' de l'esprit de parti.
Les HeLviennes n'ont pas , il est vrai , préparé , comme les Provinciales , la ruine et la chute complète de ceux dont elles prouvoient encore plus qu*«'Ucsn«.
déîionçoienl les trisles eireuis : les sophistes ne sont tombés que sous leurs propres expériences ; il onl élé vaincus, non par les ouviages de leurs antagonistes, mais par les essais de leurs adeptes. Le seul succès des lettres dont nous parlons fui d'obtenir beaucoup de lecteurs , et beaucoup d'aj)probateurs : elles ont eu jusqu'aujourd'hui cinq éditions , et l'on s'occupe de publier la sixième. L'auteur fit paroîlre d'abord la moitié de son travail en 1784; Taulre moitié parut en 1788. Il donna le nom de son pays à ses lettres , et les appela lielviennes , du mot Helvll , qui , du temps des Romains , étoit la dénomination des peuples du Vivarais. Elles établirent invariablement la réputation de M. l'abbé de Barruel.
La publication de la dernière partie de ce livre fut voisine de la révolution : déjà se faisoient entendre les murmures précurseurs de la tempête; déjà s'approclioit le moment où l'on n'auroit plus le loisir ni de faire des li vies , ni même d'en lire , où la brièveté des brochures et la rapidité des journaux conviendroieut mieux au mouvement des esprits; l'activité toujours éveillée de M. l'abbé de Barruel, l'extrême facilité avec laquelle il manioit la plume, s'accommodoient aussi très-bien de la rédaction haletante et précipitée d'un ouvrage périodique : il se chargea de celle du Journal Ecclésiastique ^ au commencement de l'année 1788. On sait combien les circonstances dévoient ajouter d'intérêt à ce journal. Pendant les quatre ans qu'il fut entre les mains du nouveau rédacteur , il eut un trèsbrillant succès; et ce succès alla tous les jours croissant jusqu'au mois d'août 1792, époque d'horreur, à partir de laquelle rien d'honnête ne put désormais ni
se faire, ni se dire sans les plus grands périls (i). Dans un temps de troubles et de ténèbres , où des passions tumultueuses et des sophisraes intéressés cherchoient à tout confondre et à tout obscurcir, M. l'abbé de Barruel devint le guide et la lumière du clergé français. Les meilleurs juges en ces matières regardent les neuf volumes du Journal Ecclésiastique , qui parurent par cahiers détachés , depuis lyScJ jusqu'à 1792, comme une collection infiniment précieuse : là se trouvent, en effet , discutés, approfondis, décidés avec autant de clarté que de chaleur, les points les plus importans; là sont examinées et sondées les bases de cette constitution civile, ouvrage, en partie , de ceux qu'un grand publiciste de nos jours a nommés si énergiquement le Clergé des Jacobins; fatal instrument de discorde au moyen duquel les ennemis de la rehgion, mettant à profitles diversités d'opinion qui, depuis long-temps , partageoient déjà l'ordreecclésiastique, achevèrent de le diviser pour l'anéantir plus sûrement, et pour ensevehr les constitutionnels eux-mêmes dans leur propre triomphe. Tel fut, au milieu de ces conjonctures pleines d'vm si terrible avenir , l'ascendant de M. l'abbé de Barruel , que , s'il étoit la ressource, l'appui et la consolation d'un des deux partis, il se voyoit aussi le dépositaire des projets de désavœu qui se formoient quelquefois dans l'autie , et le confident de ces repentirs timides et secrets qui s'élevoienl par intervalles dans quelques consciences, et qu'étouffoit toujours la honte des rétractations.
(i) M. l'abbë de Barniel puljlia aussi, prndant raniiee 1790, une disserlalion sur les vraies causes de la révolution aciuelle ;
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Bieiilôl. tous les gens de bien furent obligés de chercher leur salut dans Fobscurilé ou dans la fuite. Après s'être caché quelque temps, M. l'abbé deBarruel s'embarqua pour l'Anglelerre, et se réfugia dans ce pays hospitalier, dernier consei'vateur de nos espérances, où, pendant trente années, tous les adoucissemens furent ménagés à toutes les douleurs , tous les secours offerts à toutes les infortunes , et toutes les perspectives ouvertes aux promesses de l'avenii*. Ce nouvel exil ne désarma point sou courage : il ne quilla point son poste en quittant sa patrie; toujours la plume à la main , il continua de servir, avec un feu sans cesse renaissant, la cause sainte à laquelle il s'étoit dévoué : dans les années 1794 et 1796, le public reçut de lui deux nouveaux ouvrages, V Histoire du. Clergé de- France pendant la révolution , et les Mémoires pour servir à V Histoire du Jacobinisme^ dont il n'imprima d'abord que les deux premiers volumes. La première deces productions, irréprochable à l'égard des principes, encourut quelques reproches assez vifs et assez fondés sous le rapport des fu'ts, et tomba même dans i\nQ espèce de décri. La seconde est du nombre de celles où l'imagination peut dominer beaucoup.
Quand on est soudainement frappé du spectacle d'un giand désordre social, on se sent assez naturellement disposé à rechei cher les causes de ce phénomène extraordinaire, et à les réduire en système : la tête s'échauffe par l'importance même de l'objet que Ton considère, et plus il est efïrayant, plus d'or-
des Lettres sia- le dworce ; un ouvrnge ajant pour titre : Les Frais principes svr les -iitarlages , opposés au rapport de Durand- Matliaiie j eljaiaunt mite aux Lettres sur It dh'orce.
dinaire on l'environne de fantômes. On creuse à une grande profondeur pour trouver ce qu'on a quelquefois sous la main; on ne veut rien de vulgaire et d« simple : on court après le merveilleux; il fmt que la nuil imposante du mystère couvre la source d'un fait singulier; il faut que ce fait se soit long- temps mûri dans l'ombre avant de se produire au grand jour avec toutes ses épouvantables circonstances. Une fac fion abominable inonde la France de sang, la remplit de cadavres et de ruines , et règne par la terreur quelle inspire , et par les crimes qu'elle commet ; aussitôt ce sont les templiers , les membres des sociétés secrètes, \<ds roses croix, les illuminés , les francs- 7naçons qui , sortis du fond de leurs sombres retraites , réalisent , à la face de l'univers , tous les foifiits systématiques qu'ils ont dès long-temps conçus et médités dans le secret de leurs mystérieux conciliabules. Où sont les preuves de cette longue et lénébreuse conjuration? Où sont les documens? n'est - il pas à craindre que l'imagination exaltée n'ait fait, elle seule, tous les frais de ces découvertes? Lorsque M. l'abbé de Barruel, dans la première division de son plan, attribue en partie la révolution aux écrits et aux intrigues de la secte pbilosopliique, il ne dit rien qui ne soit clair et palpable; chacun peut apprécier ce qu'il avance : les pièces du procès sont entre les mains de tout le monde ; mais quand il en vient aux francsmaçons et aux illuminés, ilneisaroît plus consulter que son désir de donner à des effets terribles des causes non moins effroyables : il suppose , il conjecture , il imagine beaucoup plus qu'il ne prouve j il a l'air de composer le roman du /acoôi/zfs/ne beaucoup plus que son hisloac.
Cet ouvrage exclla une foule de rf clamalions auxquelles l'auleur ue voulut pas, ou peut- être ne put pas répondre : le célèbre M. Mounier, de l'Assemblée constituante , en fit une réfutation dans un livre ayant pour titre : De Vlnfluence attribuée aux philosophes^ aux francs-maçons et aux ilLuminés, sur la révolution de France. 11 est des honiines ' n qui riraagination semble croître avec les années . et s'allumer plus vivement sous les glaces mêmes de l'âge ; peut-être M. l'abbé de Barruel étoit-il de ce nombre. Quoi qu'il en soit , quelques-uns des événemens dont nous venons d'être témoins , et celle qualification nouvelle qui retentit aujourd'hui avec tant de frac;ts dans toute l'Europe , paroissenl jusqu'à un certain point absoudre de fiction une de ses idées favorites, qui plaçoit en Italie le centre et le foyer de la grande conspiration, dont il croyoit avoir découvert l'existence. Mais en général , il fut trop séduit, ce nous semble, par l'attrait de rallier k un point d'unité une multitude de faits divers; et beaucoup de choses qu'il regardoit comme certaines sont maintenant encore an moins problématiques.
L'anarchie, fatiguée plutôt que rassasiée de meurtres, de pillages et de bouleversemens, fit place, d'abord, en 1795 , à une ridicule apparence de gouvernement constitutionnel; et ensuite, en 1799 , à un despotisme militaire , qui étoit quelque chose de plus sérieux : sous l'équivoque, mais tianquillisantabri de cette dernière administration, la religion renaissante redemandoit son culte, et l'Eglise de France rappeloit ses piètres exilés. Alors s'émurent do grandes et délicates questions. M. l'abbé de Barruel fut à la tête de ceux
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dont l'avis prévalul. auprès des ecclésiastiques qui senloieiif, avant tout, le besoin de rendFe leur ministère à leur pairie. Par deux écrits publiés , à peu de distance l'un de l'autre, en 1800, il rassura leurs consciences et fixaleursincertiludes.il intervint également, en ioot, dans l'épineuse et importante affidre du Concordat , et, rentrant lui - même en France dans le cours de l'année 1802 , il ajouta le poids de son exemple à celui de son autorité. Son ouvrage suv les Droits des Papes, publié dans l'année i8o3, en deux volumes 111-8°, ouvrit une intarissable soui'ce de contestations et de disputes, et sembla tj'op préparer l'étonnant spectacle du mois de décembre i8o4. 11 soutint avec vigueiu' tous les assauts que lui livra le parti contraire : la force de sa conviction parut l'animer dans ces débats autant que l'énergie de son caractère bouillant. Les vertus étoient partout ; de quel côté se Irouvoit la véritable doctrine? C'e.'jt ce que les bienséances nous défendroient d'énoncer formellement, quand même notre insuffisance ne nous interdlroit pas toute décision ; mais il faut convenir qu'il y a une puissance bien entraînante dans la conviction d'un homme aussi pur et d'un théologien aussi éclairé que M. l'abbé de Barruel. Jamais aucune vue d'ambition ni aucun motit d'Intérêt n'influa sur sa conduite et ne dirigea sa plume: content de la modique fortune qu'il avoit reçue de ses pères , et de l'honoiable nom qu'ils lui avoient transmis, il ne désira ni les dignités , ni les places: il n'eut point lieu de prêter serment à Buonaparte , auquel il ne demanda rien. Il fut chanoine honoraire de Notre-Dame, dans ces derniers temps, comme autrefois il avoit été aumônier titulaire de la princesse de
Conli : défendre hifatigableiuent par ses ouvrages la sainteté de la religion et l'harmonie de la société, fut l'unique prétention de son rœur, et l'unique emploi de sa vie toute militante. On pourroit lui reprocher peut-être d'avoir trop écrit , si ce reproche ne venoit expirer devant son zèle; il s'occupoit encore d'un Iravail très-considérable sur les systèmes de Kent , lorsqu'il mouiut , le 5 octobre 1820 , âgé de 79 ans accomplis, entre les bras de quelques-uns de ces hommes qui sont aujourd'hui l'objet de tant de frayeurs hypocrites et de tant de préventions calomnieuses : il se proposoil d'analyser et de réfuter l'obscure philosophie du métaphysicien allemand , et regretta beaucoup que les infirmités de la vieillesse ne lui eussent pas permis d'achever une réfutation qu'il ne croyoit pas moins utile aux études religieuses qu'aux études philosophiques. On peut dire qu'il est mort sur la brèche.
Au reste , ses productions, qui se multiplièrent et s'accumulèrent sans cesse jusqu'à son dei'nier âoupii-, ne l'absorboient pas tellement qu'il ne jouît des succès que pouvoient obtenir celles d'autrui : il étoit particulièrement sensible à la gloire du clei'gé. Personne ne rendoit plus aisément justice aux beaux talens dont s'honore aujourd'hui le sacerdoce : il applaudit, avec transport, à ces conférences, si éloquentes et si célèbres, à ces catéchismes sublimes , où la foi s'éclairoit de toutes les lumières de la philosophie, et qui furent d'importans services , parce qu'ils répondoient à de pressans besoins. Il vit avec bonheur l'éclat naissant, de celle réputation nouvelle qui, dans le jeune el ilUistre auteur du livre sur Y Indifférence en matière de î-eligion , montioit à la France et à l'Europe un des
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tcrivains les plus énergiques de nolie époque, et un des penseurs les plus profonds de tous les temps, Ce fut, sans î doute , une des plus douces consolations de ses dernières heures; et ses yeux, en se fermant, se leposèrent avec confiance, et sans envie, sur de telles supériorités, qui plus ëniinentes par le génie, n'en dévoient que plus dignement recueillir l'héritage de son courage et de son dévouement inaltércible.
Lettre à M. V...,.n de V Académie française ^ à Voccasion d\in ouvrage nouveau.
Monsieur ,
A qui pourrois-je soumettre plus convenablement qu'à vous quelques réflexions littéraires que j'ai faites à l'occasion d'un ouvrage célèbre qui vient d'être accueilli par le public avec tant d'empressement , et qui, en excitant partout l'admiration , n'a pourtant pas échappé tout-à-fait à la critique? Vos écrits aussi purs qu'élégans , vos leçons aussi savantes , aussi judicieuses quespirituelles,vous assurent incontestablement le droit de prononcer en malièrede littérature ; et si, dernièrement , un de vos honorables confrères n'a pas hésité à interposer, assez étrangement, son autorité académique dans une discussion parlementaire, vous seroit-il permis devons récuser, et de vous croire incompétent dans une question qui n'intéresse que la grammaire et le goût ? Nous avons, il est vrai , Monsieur, à nous entretenir d'un auteui- que nous ne saurions trop respecter; mais
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je suis h\en sûr qu'il ne croira pas que nous manquons au profond lespect qui lui est dû à tant de titres , en pienant son charmant ouviage pour base de considélalions relatives à cet art si délicat et si difficile que vous professez avec tant de succès , et que vous pratiquez avec tant de supériorité.
Sans doute vous l'avez lu, comme tout le monde, cet ouvrage, et avec un vif intérêt : car, en oubliant pour un moment la manière dont il est écrit , qui ne seroit sensiblement touclié de ce qu'il renferme de noble et de tendre ? La reconnoissance , celte vertu si rare dans la grandeur, se monlra-t-elle jamais plus sincère et plus vraie , s'exprima-t-elle jamais avec plus d'effusion , même dans ces l'elatlons privées où l'égalité des rangs seii-e le lien des cœurs, où l'échange des senlimens est mieux garanti par la réciprocité des devoirs? Dans quels rapports d'homme à homme, de particulier à particulier, l'amitié trou va-t -elle un langage plus digne d'elle, et qui la peignît mieux avec ses plus doux charmes? Quand chercha t-elle avec plus d'ardeur à faire éclater ses témoignages, et à immortaliser ses touchans souvenirs? 11 doit durer à jamais ce monument qu'elle a fondé : il triomphera des siècles pour montrer aux hommes de tous les temps que cette élévation sociale , si souvent calomniée, peut aussi s'honorer de ces vertus qui semblent être le dédommagement , comme elles sont rornement et la grâce des conditions vulgaires. A côté de l'amitié, de la reconnoissance , on voit également briller l'humanité,la religion, quien accroissent l'intérêt, en leur servant, pour ainsi dire, de cortège : avec quelle joie empressée l'illustre voyageur saisit-il le moment où il
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peut, dans une altitude convenable, reconnoîtrc le l)ienfait du ciel qui a prolé.n;é le zèle de l'amitié î Comme il se plaît à se rappioelier de quelques pauvres femmes du peuple , à les consoler, à leur montrer Dieu dont la présence efface toutes les inégalités et réunit toutes les dislances I Esl-il une peinture plus capable , dans son ensemble, de captiver l'imagination, d'élever la pensée, et de pénétrer Tâme?
Si cet heureux effet résuUoit péniblement d'un grand nombre de combinaisons, el d'une grande complication d'efforts, il auroit moins de prix, vous le savez. Monsieur, à mesure qu'il sembleroit avoir coûté davantage : mais aucune appaience d'étude , aucune ambition laborieuse , aucun faste ne corrompt la pureté de cessentimens, et n'altère la candeur de ces récits; c'est une observation qui , sûrement , ne vous a point échappé : une gaieté légère et douce , qui devient par intervalle une plaisanterie piquante, les assaisonne même agréablement; le sourire qu'elle excite vient se mêler parfois avjx larmes qu'ils font couler, et, par un contraste aimable , l'esprit est souvent égayé à l'instant où le cœur s'attendrit; convenons-en, ce n'est pas là le ton du jour ni la manière à la mode : qu'auroient flût quelques-uns de nos écrivains à hautes prétentions? Dédaignant cet attique, cette ingénieuse simplicité,qni leur eût semblé trop'indigne de leiu- génie, ilsseseroient environnés de tout l'attirail du pathétique, de toute la pompe d'une sensibilité factice,de tout le luxe, de toute la richesse de ces nouveaux genres dont notre littérature s'est tant appauvrie ; que de machines ils auroient employées I que de ressorts ils eussent tiiit jouer ! <piel apprêt ! "quel échafaudage , et surtout quel style I
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Nous avons perdu le goût de cette diction naturelle, de celleélocution naïve, qui, sans rien ajouter, sans lien ôter à la vérité des choses, se contente d'en être l'expression la plus fidèle, et l'interprète le plus exact: la plupart de nos auteurs en calomnient les beautés, en méconnoissent les grâces; ils s'efforcent d'y substituer des perfections imaginaires et des altiaits artificiels qui ne valent que par la bizarrerie, et ne triomphent que par la nouveauté. Tel est le sort commun des liltéiaiures vieillissantes : tandis que les monuraens de leur jeunesse conservent une fraîcheur immortelle , dans l'impuissance où elles sont de les repi'oduire , même en cherchant à les imiter , elles enveloppent leur caducité de lambeaux plus ou moins éclalans, et s'étudient à cacher leurs rides sous de fausses et trompeuses couleurs^ qui consolent leur orgueil, sans déguiser leur décadence. Elles ressemblent à ces femmes insensées qui, cherchant à prolonger le coloris du jeune âge au-delà du terme prescrit par la nature, ont recours à un éclat emprunté, qui dissimule trop imparfaitement et ne peut jamais réparer les irréparables outrages des ans.
Que faisons-noua aujourd'hui ? Nous appelons au secours de notre décrépitude l'enfance déjà vieille de quehjues littératures qui , probablement , resteront éternellement captives dans leurs berceaux, et finiront par mourir dans leurs langes; heureux et satisfaits de nous-mêmes, quand nous avons su plier notre vieillesse i.mbécile à copier leurs bégaiemens. Ce n'est pas que ces généralités ïî'admettent encore heureusement parmi nous quelques exceptions brillantes, qui, sans dissiper nos alarmes, flattent du moins nos regards.j ce n'est pas
aussi que celle sirapltcité , dont l'ouvrage qui nous occupe offre un si parfait modèle , doive se présenter au même degré dans tous les ordres de compositions : chaque genre a ses convenances ; sûrement on n'exigei'a pas de Bossuet , racontant les rapides vicloires du grand Condé dans un éloge funèbre , celte économie d'ornemens , (jue Condé lui-même, à l'exemple d'un des plus grands capitaines de l'anliquilé , auroit pu porter dans le récit de ses propres exploits ; quand M. de Buffon , en présence du génie de la nature qui lui révèle ses secrets et lui découvre ses magnificences , trace des tableaux si nobles et si sublimes , irai-je arracher de ses mains son pinceau fécond et sa riche palette pour y substituer les tablettes timides el le crayon modeste de l'exact d'Aubenlon ? Voudrois je que le grand écrivain à qui nous devons tant de vues neuves et ravissantes sur les croyances et les institutions chrétiennes n'eût pas exprimé , par la surabondance mt'me de son style et par la profusion de son admirable coloris, les beautés sauvages des rives du Mechasubé dans un petit nombie de pages qui sont au langdes plus éclatantes et des plus harmonieuses de notre langue? Vous-même, Monsieur , lorsque , dans votre histoii'e de Cromwel , vous nous présentez un portrait de Milton , si largement peint et si fièrement dessiné , quel juge sévère, ou plutôt injuste , oseroit vouloir dépouiller votre ouvrage de cette pompeuse paruie? Mais il esl des lois univei selles qui embrassent et dominent tous les genres : la clarté , le naturel , la vérité , la simplicité sont partout indispensables ; ce principe ne varie point , quoique ses applications , et,, en quelque sorte , ses proportions puissent varier ; lu
simplicité , par exemple , brille plus particulièrement de toutes ses grâces dans des écrits d'une certaine espèce : lorsque Cicéj'on dëfendoit d'orner les mémoires de César, eik-il voulu que César lui-même n'eût pas franchi les bornes d'un style si simple , dans le cas où il auroit éciit une histoire ? cela n'est pas vraisemblable : Cicéron connoissoit trop bien le quid decet ; mais enchanté de cette diction si pure, et, pour ainsi dire , si chaste , touché de cette élocution naïve , d'ailleurs si bien placée , de cette finesse d'expressions toujours naturelles , de cette propriété de termes , toujours pris dans leur signification primitive et originelle, jamais transportés , modifiés , altérés, chai"gés par l'entremise de Timagination et par l'artifice des figures, il inlerdisoit, comme une profanation, le soin qu'on auroit pu vouloir prendre de la parer, de Tembi'llir par des tours plus étudiés , des pensées plus saillantes, des combinaisons de mots plus recherchés : c'eut été , suivant lui , couvrir la nudité des grâces mêmes de vêtemens dont l'élégance eût moins orné que voilé leurs atti'ails.
Tel est h peu pn'èsle sentiment que nous éprouvons en lisant le Voyage à Bruxelles et à Cobtenlz : il nous seroit bien difficile de ne pas aimer , de ne pas admirer la simplicité de cette intéressante narration : ia nature , et le bon goùl qiji sans cesse nous rappelle à la nature, ne perdent jamais entièrement leurs droits ; l€ur voix peut être comprimée , étouffée parles fausses théories , les mauvais exemples , les prétentions orgueilleuses ; mais aussitôt que quelques-uns de ses acceus viennent frapper notre oreille , ils vont reten- \\y dam notre cœur ; mille pensées confuses se ré-
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veillent tout à coup , et nous cherchons avec une espèce d'étonnement la source d'un plaisir dont nous avions oublié la perte.
Nous sonnnes même disposés à ne jouir qu'arec inquiétude, el comme à regret, de ce qui contrarie le goùl à Ut mode , de ce qui paroît en être une censure : de la plus molle indulgence pfnn- les productions qui le flallenl nous passons à la sévérité pour celles qui ie désavouent 5 nous fermons les yeux sur de grossiers barbarismes, sur des néologismes ridicules, sur de monstrueuses alliances de mots , el quelques taches légères nous trouvent inflexibles; nous devenons critiques grammairiens, puristes ; et comme le langage nouveau que parle, en général, notre littérature nous fait perdre de vue les donnéespremièresetles formes originelles do notre langue, notre purisme n'est souvent qu'une erreur, et notre rigueur qu'une injustice: nous condamnons comme des infractions aux lègles les plus inviolables des négligences quelqu(fois moins réelles (ju'apparentes, et qui sont même des convenances de plus dans ces sortes d'ouvrages surtout, dont l'essence est d'être d'autant plus voi>ins de la perfection qu ils imilent mieux l'abandon des entretiens fannliers.
Toutes les langues ont des caractèies qui leur sont propres : chacune d'elles a son génie qui se manifeste particulièiement dans quelques façons de s'énoncer, très-difficiles à expliquer par les règles de Ta grammaire générale; à mesure que ces idiot ismes disparoissent, on croit que les langues se perfectionnent, et l'on se trompe : elles acquièrent , à la vérité, une correction contrainte cl servile , et peuvent rendre ini compte plus exact et plus rigoureux de tous leurs pro-
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cédés: m lis que ne perdent-elles pas sous dauîres rapports? Leur physiononpe dislinctive s'efface; leur allure naturelle s'altère; les grâces qu'elles tenoient de leur propre génie s'évanouissent ; c'est aux dépens du goût que l'analyse philosophique, sous le nom de grammaire générale, introduit ses réformes et ses prétendues améliorations : une logique secrète, plus délicate et plus fine que celle qui la guide, avoit présidé, dans l'origine , à ces irrégularités qu'elle proscrit et qu'elle rejette; les décisions d'un sentiment vif et rapide sont quelquefois plus sûres que celles d'une lente et pénihle méditation; vouloir, dans les considérations grammaticales , tout asservir à des lois fixes , déteiminées et précises , c'est raéconnoître la nature des choses sur lesquelles on opère ; les vues de la grammaire générale appartiennent à la jjhilosophie; le développement des langues rentre dans le domaine du goût. Tous les idiomes ont sans doute entre eux des points communs, parce que la raison donnée aux hommes de tous les temps €t [de ions les pays est la même; saisir et rapprocher ces points d'affinité pour en composer une théorie générale, c'est l'oeuvre et le droit du philosophe ; mais essayer de jeter chaque langue en pai'ticulier dans le moule commun et abstiait , de la réformer sur ce patron universel, c'est l'abus de la philosophie : ici nous retrouvons cette dangereuse manie des abstractions dont les i\ivages ne se sont mallieureusenienl pas bornés à la grainmaire et à la langue ; peu s'en est fallu que, pour l'amour de la métaphysique, on ne tentât d'appliquer aux gens qui ejilendent et qui parlent les méthodes inventées par quelques génies bienfaisans en faveur de ceux que la
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ïialure a privés de l'ouïe et de la parole. La grammaire d'une langue est le tableau de sa syntaxe étudiée sur les écrils de ses meilleurs auteurs, et consacrée par la sancliou de l'usage, qxiein penès arhitriiim est et jus et norma locjuendi ; son dictionnaire est le recueil des mots plus ou moins nombreux qui en forment la base; l'Académie française déclare elle-même, au jnot jisage , qu'elle ne prétend pas régler l'emploi qu'on peut faire des termes, mais remarquer celui qu'on en a fait, ce qui ne veut sûrement pas dire qu'elle abdique l'empire du goût, et qu'elle laisse toute licence à la bizarrerie des innovations et aux caprices du néologisme; car autrement, son vocabulaire , objet principal de ses travaux , pourroit devenii- un jour le code de la baibarie , et les fonctions de cette compagnie savante , instituée pour veiller au maintien de la langue , se réduiroient à consigner dans son ouvrage les triomphes de la corruption , et à enregistier les progrès de la décadence.
Ce n'est certainement pas là son but : il faut donc qu'une limite soit convenue et tracée ; cette limite nécessaire est-elle déjà fixée, ou bien l'Académie attend-elle encore le moment d'en marquer la place? Quoi qu'il en soit , si l'on examine avec quelqu'attenlion la prose de Fénélon, de Massillon, de Vertot, de Voltaire, combien lie la trouvera-t-on pas différente, je ne dis pas de la prose de nos premiers écrivains aciuels , mais même de celle de Bnffon, de Rousseau, de Montesquieu? Combien de ces tours,de ces locutions qui sont propres à notre langue, et qui donnent au style plus de grâce en lui donnant plus d'aisance , fré(iuemment employés dans les écrits des premiers , semblent bannis des compositions
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de leurs snccosseurs î Quelques gens de goûtregrelLent plusieurs mots, que notre idiome, en s'épurant, a laissés dans la diction de nos vieux auteurs; mais qui ne regretteroil encore plus ces gallicismes qu'avoit retenus et admis notre langue perfeclionnëe? En adoptant une marche , au premier coup-d'œil, plus régulière , n'a t-elle rien sacrifié de la libei'té de ses mouveraens? Cet accroissement de régularité est-il même bien incontestable , et, si l'on peut en douler , la correction qui se montre avec une sorte de faste , et qui veut se faire sentir , vaut-elle la correction qui se cache sous un air de négligence et qui se laisse deviner? Cette espèce de roideur, celte tension qui s'est introduite dans le style, à mesure qu'on a pris soin d'en écarter les gallicismes , est-elle ime acquisition dont on doive se féliciter, ou un défaut qu'il faille déplorer? Personne n'admire plus que moi les grands génies du dix-huitième siècle, personne ne rend plus de justice aux écnvains supérieurs de notre époque; mais j'observe, pour ainsi dire, les phases delà langue, et je demande, à l'occasion d'un ouvrage où elle me paroîl se reproduire avec les traits de sa première physionomie et dans toute son ancienne pureté, si les conquêtes, dont les progrès du temps et le développement des esprits ont pu l'enrichir, égalent les perles qu'elle a failes. Plusieurs étrangers l'ont éciile avec talent et avec éloquence; mais quelques charmes que puissent avoir leurs ouvrages, de quelques beautés qu'ils élincellent, ce n'est pas là qu'il faut chercher le vrai sentiment de notre langue et le caractère qui la dislingue ; la correction même de ces écrivains qui , nés et élevés hors de noire pays, ne pouvoicnl pas sentir
toutes les finesses de noire idiome, aidée de leur génie, a contribué sans doute à nous faire oublier ces délicatesses dont ils avoient bien su se passer, et auxquelles ils avoient substitué le mérite d'une exactitude raisonnée. J.-J. Rousseau a beau nous dire que la quatrième partie de son Héloïse est écrite du style de la Princesse de Clèves , les Genevois ont pu s'y tromper, mais nous , Français, nous ne nous y trompons pas; si, dans les marchés d'Athènes , on leconnoissoit Théophraste pour un étranger à l'exactitude même de sa prononciation et de son langage, ne nous est-il pas permis de dire qu'il y a une certaine sévérité grammaticale qui peut séparer une langue d'une partie de ses convenances les plus heureuses, en voulant trop la soumettre à l'uniformité des principes , comme il y a une sévérité morale qui attriste les devoirs en les outrant , et qui dépouille la vertu de ses plus doux attraits , en exagérant ses rigueurs?
Je sens , Monsieur, que cette dissertation se prolonge beaucoup trop , et je crains qu'on ne m'accuse de ne l'avoir pas assez proportionnée, non sans doute à l'importance de l'ouvrage qui l'a fait naître, mais à la forme de cet ouvrage : les grâces sont ennemies de toute discussion ; elles veulent être senties et non pas analysées, et si quelquefois on est obligé de les défendre contre d'injustes atteintes, je sais que les fleurs mêmes dont elles se couronnent doivent orner les armes de leur défenseur. Cependant on me pardonnera peut-être l'étendue et le genre de ces observalions, si l'on veut bien réfléchir que l'écrit dont nous parlons en est moins le sujet que le texte : il se délénd assez par lui-même , par son propre mérite , par le
guùl qu'il lespire, contre les diicatie.s d'une crilique vétilleuse dont les sciujiules sont plu lot un hommage lendu à l'auteur qu'une censure dirigée contre l'ouvrage : on se monlreroit eu cflfet moins sévère si cet illustre auteur étoit moins lettré, si l'on ne savoil pas qu'à l'élude approfondie des langues d'Horace et de Pope il joint une connoissance parfaite de la sienne , et qu'aux soins de la politique il a toujours mêlé le culte des muses; c'est donc cette sévérité, c'est ce purisme étrange que nous devions principalement envisager. Quel contraste ne forme-t-il pas avec l'état actuel de notre littérature I Mais encore une fois, que ces censeurs si difficiles jettent les yeux sur les chefsd'œuvre du siècle de Louis XIV, sur ces productions dont le temps a consacré la gloire; qu'ils étudient la prose de Voltaire , je ne dis pas seulement dans ces écrits légers où son esprit se joue, oii son talent badine et folâtre , mais dans ceux où la gî-avité de la matière et la grandeur des objets , enchaînant sa vivacité pétulante et sa verve moqueuse, lui imposent le style le plus sérieux et le forcent à prendre le ton le plus élevé, ils y trouveront, je crois, les réponses les plus péremptoires à leurs méticuleuses objections. Le purisme, cette superstition grammaticale, igno)e ou n'admet pas ce que dit Cicéron dans le traité de l'orateur, que l'usage a permis les licences avouées par le goiit, iinpetratuni est à consuetndine ùt peccare ^ suavitatis gralid, liceret; il ne pense pas comme l'abbé d'Olivet,qui s'exprime de la manière suivante, en parlant des gallicismes : « Le nombre en est prodigieux , « et plusieurs habiles gens ont remarqué que si l'on '( excepte les ou viages pmemenl didactiques, plus un
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« aiUeur a de goût, plus on Iroave dans son style de ces « irrégularilés heureuses el souvent piltorcsques, qui « ne paroissent violer les lois générales du langage que « pour en atteindre plus.siiremeatlebiU.»Lepuiisme, comme tant d'autres excèsde l'esprit, appartlenlà tous les temps : c est une bi-anclie du pédantisme qu'on retrouve ta toutes les époques; mais il se produit, surtout, dans deux ciixonstances : au moment où les langues, cherchant à s'épurer, commencent à se diriger et à s'avancer vers leur perfection, et lorsqu'ayanl depuis longtemps atteint cl passé ce but, elles sont entraînées par la pente contraire vers les derniers degrés de leur décadence. A ces deux extrémités de leur développement, on voit les grammaires, les dissertations philologiques, les traités sur les différentes parties de la syntaxe se multiplier à l'infini ; aujourd'hui , par exemple , tandis que les littératures germaniques pressent la nôtre de toutes parts et menacent de l'envaliir, nous examinons, avec plus de subtilité que de prévoyance . les diverses combinaisons ûu participe el au gérondif ; et ce spectacle rappelle celui des moines de Constantinople dissertant sur la lumière du Thabor, pendant que le bélier de l'Islamisme halloit en brèche les murs de la ville impériale.
J'eus occasion de citer la décision de l'abbé d'Olivet, que j'ai rapportée plus haut, dans une société, où j'assistois à une lecture que l'on fil en commun du J^oyage à Bruxelles et à Coblentz : l'ouvrage eut tout le succès possible dans cette compagnie, composée presque en lolaHté de gens de lettres et de personnes d'un goût exercé; tout fut apprécié; on lel ut plusieurs endroits qui parurent dos modèles de délicatesse
it d'allicisme; on s'attendrit de nouveau ; le souriie se plaça de nouveau sur toutes les lèvres; on chercha des rappoi'ts entre le style de cet écrit et d'autres styles : les Mémoires de Graminont , ceux de Voltaire, les Lettres de M""' de Sévigné, celles de M""^ de Maintenon , quelques morceaux de Bussi-Rabutin se présenlèrent à tous les souvenirs ( i ); un professeur plein d'esprit et d'érudition se jeta dans les plus doctes rapprochemens : il parla brièvement, toutefois, d'une certaine qualité de la diction, d'une certaine perfection de simplicité à laquelle les Grecs donnoient le nom de ^phéUia; il n'oublia ni les Commentaires de César , ni les comédies de Térence; chacun paya son tribut de louanges; et l'éloge sembloit ne devoir pas tarir, quand, tout à coup, la critique eut son tour, l'inévitable critique, toujours là pour consoler de l'admiralion, et pour troubler le génie même dans la jouissance de sa gloire.
Un des interlocuteurs , après quelques précautions oratoires, et avec un air de réserve, fit observer quelques retours des mêmes termes; il insista sur le mot bien répété plusieurs fois dans une même page; quehiu'un reprit aussitôt qu'on pourroit du moins mettre ce mot à la fin de toutes les pages; nous nous souvînmes à ce sujet qu'une femme célèbre, et par la beauté de son talent, et surtout par la multitude dé ses productions , avait fait la même critique sur plusieuis passages du Télémaque : M™^ de Genlis prit à tâche de lelever
(i) On trouve un p.irfait modèle de celte élégante simplicité, de ces grâces naturelles, de ce goût exquis, dans un petit ouvrage nouveau , qui a pour litre : Otiriha ; c'est un diamant ; on l'attribue à une dame de la société.
toutes les répétilioiis de mois qui s'y trouvcnl , et dont le charme général du slylede Fénélon emptclioil de s'apercevoir : ce n'est pas, dit un de nous, le plus lieureux de ses rares travaux : il a peu réussi , et déjà il est loul-a-fait oublié. Là-dessus notre professeur remarqua que les anciens éloient beaucoup moins difficiles que nous à cet égard : il assura que souvent , dans trente lignes, Tile-Live , Cicéron , et d'autres répètent dix fois le même mot, et cela, ajouta-il , sans scrupule; ce qui nous fit voir qu'il se croyoit parfailejnent dans le secret de la conscience des anciens; on sourit ; cette disposition de l'assemblée enliaidit une jeune personne sortie depuis peu d'une des plus brillantes et des meilleures pensions de Paris ; elle se hasaida, en baissant les yeux, et en rougissant à demi , à faire non pas une observation, mais mm question : elle demanda, d'un son de voix un peu tremblant, si l'on ne trouvoit rien à répondre dans cette phrase : « Je suis un peu trop lourd pour monter ou descendre facilement d'un cabriolet. » Toute l'assemblée païul d'abord vouloir souscrire à une critique partie d'une si jolie bouche; un jeune homme surtout, qui jusque-là n'avoit fait qu'écoutei' , prit feu tout à coup, et , l'œil enflammé, décida d'ime voix ferme et du ton le plus tranchant qu'il y avoit faute. Il fut appuyé par un grammairien de profession , au front sévère , au maintien froid , qui lui donna pleinement raison , et qui profila de la circonstance pour nous apprendre qu'il étoil sur le point de publier un ouvrage où il approfondissoit l'impoitanle question de savoir si la langue fi-ançaise a des supins. 11 ne s'agit pas ici de supins, sVcria un peu brusquement un pelit vieillard aux
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cheveux blancs el au regard vif; croyez-vous. Monsieur , qu'en rendant celle phrase plus régulière , on ne la rendioit pas moins légère , moins facile el moins coulante? Sur tjuoile grammairien proposa cetamenderaent prévu : «Je suis un peu trop lourd poui- mouler dans un cabriolet , ou pour en descendre facilement. » On convint généralement que cette coirection ralentissoil la marche de la phrase et en appesantissoit la construction; quelqu'un observa même qu'elle nuisoit un peu cà la clarté , en éloignant Irop l'adverbe facilement des deux verbes qu'il modifie ; il fut donc conclu , d'un consentement à peu près unanime , que legoùl absolvoit , dans cette phrase , ce que la grammaire pouvoit y trouver à redire : le grammairien se tut el fronça le sourcil.
Ici la conversation fut interrompue par quelques personnes qui survinrent : une d'elles , ayant appris qu'on s'occupoit du Vojage à Cohlentz et à Briixelhs , tira de sa poche un journal où se trouvoient précisément les critiques faciles qu'on venoit de faire, et qui en renferraolt d'autres encore : on les parcourut; lu plupart furent jugées puériles ; et quoique l'article portât l'impreinle d'une plume ingénieuse et d'un esprit distingué, on y remarqua plus de finesse que de justesse , et plus de malice que de solidité : le censeur, en faisant d'une manière très-équitable la part de la louange , insisloit , dans ses sévérités , sur des minuties auxquelles il est ridicule de s'arrêter. U blàmoit et soulignoit , comme trop populaires et comme bas, des termes qui ne sont que familiers : le mot rahat-joie, par exemple , si bien à sa place dans le récit plaisant où il se rencontre ; il proscrivoit l'expression
proverbiale à telle fin que de raison , comme élrangère au langage des gens bien élevés , quoique beaucoup de locutions de ce genre s'y introduisent avec grâce, ainsi que des tournures familières, admises, quelquefois, même dans le style sublime, y sont d'un effet piquant, parce qu'elles y forment d'heureux contrastes ; il accusoit d'incorrection celte façon de parler : « défectueux en plusieurs points, surtout en ce que...» bien qu'elle soit comforme à toutes les analogies; ne dit-on pas , en effet , à ce point que , en cq point que'i or, en ce que est la même chose . dans cette phrase, que 671 ce point que-, le moi point , qui se trouve au pluriel dans le premier membre, est sous - entendu au singulier dans le second.
Notre grammatiste , qui boudoit , et qui gardoit le silence, s'égaya tout à coup, et rompit sa laciturnité pédantesque quand il entendit ces mois relevés par le journaliste : « Elle s'occupa de nous faire « donner à souper ; celui de l'auberge ne valoit lien. » Ah I ah I messieurs , leur dit-il d'un ton de triomphe, comment vous y prendrez- vous pour défendre cette faule? Il falloit incontestablement s'exprimer ainsi : « Elle s'occupa de nous faire donner à souper; le «( souper de l'auberge ne valoit rien. » Et il se mit à disserter long-temps sur le verbe et sur lesubilanlif , n'oubliant pas de remarquer que à souper esl un vrai supifi , et qu'un pronom ne peul jamais représenter un supin. Par ma foi, interrompit une dame d'un certain âge, je ne suis pas, à la vérité, tiès-forte sur la grammaire, mais tout cela me paroit moins claii' que la phrase en question. Aussi n'ai- je point dit qu'elle péchât contie la clarté , repartit vivejncnt