ANN\M-,S
rli.iix (le 5on snjcf. Jo iic sais dans Icqnt-l de ces deux ca.s s'tvst trouve J\I. J.e Bniii : j'ignore si c'est son talent qui ne cônvcnoit pas à son sujet , ou .son sujet ù son talent; mais ce (\u'\\ nous a laissé de son poëme ne fait ]7oint i(>grell(r qu'il ij'ail pas poussé plus loin son eu I reprise. •
L'ouviage est inlltule LA nature , ou /c Bonheur pfniôsop/i/cjue et cjiampétre ^ poème eti qitiilre c/ia/iLs: de Ces quatre cliants , il n'y à cjue le troisième' qui soit à peu près en lier. L(\s Irois au lies ne présentent que des i'ragmens : le premier a pour titre, /a Sagefise ; le second , la Liberté ; le troisième, le Génie ; le quatrième, r^niour; et le tout est très- lourd et très-en- 'hùyeuX : la liianlèie de M. Le Biun , dans le grand vers, est singulièrement monotone. On voit d'abord qiîe le sujet est moins grand , moins noble , moins élevé , <|ue le simple litre de la Nature ne semble l'annoncer. L'aïUeur n'embrasse pas , comme Lucrèce , l'univers entier dans ses desseins poétiques 5 il se boirne à chauler le paisible bonheur (î|ùe l'on goûte à la campagne , et à Tîiontier que le séj^oùr des champs est tout à la fois favorable à la sagesse, à la liberté , au génie, à l'amour. Ce qu'il y a d'assez rernaï'qlTable dans les fragmens qu'il nous a laissés , c'est qu'on n'y découvre pas mêni<î l'intention d'un de ces épL'jodcs , toujours si nécessaires pour rompre la raonbtonie d'un long poème, et d'une nécessité surtout très-alisolue dans un poëme philosophique : il sémljle pouilant que ce sonl-lù d(i es morceaux vers lesquels se porte d'abord l'imagination du poëte, et qu'elle se plaît à ébaucher dans ii(:s premières créations. Je vais transcrire ici quelques morceaux du troisième chant j le plus complet de tous j et celui , par
LITTÉRAIRES. (1811.) Sg^
conséquent, où l'inspiration du poëte paroît s'être le mieux soutenue : il s'agit du Génie; M. Le Brun n'étoit-il pas là sur son terrain?
Le génie est un dien totit de gloire et dejlamme; L'h<irnionie est sa voix, la nature est son ame; Son vol n'est limité ni des rieux ni des niersj Ses ailes, s^s r'»j^ards embrassent l'univers: Il ins])iroit Virj^il'*, Homère et Dëmostliènes; Il étlatoit dans Rome , il tonnoit dans Atliencs.
Je ne sais si l'on peut dire que le Génie est un dieu de gloire et de jlainme ^ et que la nature est son ame: ces idées et ces expressions me paroissent un peu ridicules; elles sont du moins plus singulières qu'heureuses. Malherbe a dit : Je suis vaincu du temps ; mais M. Le Brun l'a-t-il imité avec bonheur lorsqu'il a dit que le vol du génie n'est limité ni des cieux ni des mers? Le génie tonnoit , à la vérité , dans Athènes par la bouche de Démosthènes; mais il tonnoit aussi dans Rome par l'organe des grands oratem-s romains. Pourquoi le poète le fait-il seulement éclater sur ce dei'nier théâtre? Ne veut-il parler que des poètes latins ? Mais Athènes n'ev^t-elle pas aussi ses poètes ? L'espèce d'opposition qu'il cherche à établir entre ces deux mots , il éclatoit , il tonnoit, n'est ni assez marquée, ni assez fondée. Tel est le style de M. Le Brun , hérissé de fautes , avec lui air de pompe. Voyons encore quelque chose de son GÉNIE :
S'il porte à la beauté d'harmonieux hommages, • Sur les tiges des fleurs il cueille ses images.
Voilà encore une expression bien exti'aordinaîre ^cuei llir des images sur les tiges des fleurs 1 Poursuivons :
Ojjt ANNALES
S'il pciiil lV«lat (Irsdiciiv, ri riiumortrl srjonr, li Ircinpc SCS /liiicciiiijL dans les raj tjiis iliijinir.
On ne conçoil ^n(•l•e romment on pcnl tremper des pinceaux ilanti les rayons du jour : cela j-ajjpcllc ce que disolt Didorol , dans une pro.se toute aussi poétique (jue les vers de ]\I. Le Brnn : il pirleiuldil (|iio , pouijjoindre la femme, il falloit tremper sa plume da/is les couleurs de Varc-en-ciel , et jeter sur son papier la jwussière des ailes du papillon. Diderot iaisoil de rarc-en-ciel une écritoire ; M. Le Brun fait du soleil une palette : je laisse à dccidor leciuel est le plus admirable.
S'il veut pcindrolo sapje, an front ralnic cl sublime. D'un Ci'ch'c vi-nt'rable i! ronlrinplo la «inie ; S'il égare un baiser, s'il )'n(lanimc un soupir, Jl attache à ses vers les ailes du zèjdiyr.
Je ne comprends pas du tout la pensée que renferme ce dernier vers : en quoi les ailes du zéphyr peuventelles être utiles 'çowv égarer un baiser? D'un autre coté, il me semble que le propre du zépJiyi' est de rafraîchir et non pas d' enflammer ; comment donc ses ailes poinrolent-elles servir à enfammer un soupir ? Quel galimatias ! Mais n'êtes vous pas frappé de la hardiesse du poète, qui veut qu'on attache les ailes du zéphyr à des vers ? Voilà ( jrles une belle invention I
S'il peint l'amour heureux , ses tendres rêveries Dépouillent les gazons et l'émail des prairies.
Est-il bien nécessnire de dépouiller les gazons pour peindre l'amour heureux?
LITTÉRAIRES. (l8ll.) 5g5
S'il aime à soupirer d'tnmoii reuses douleurs, Toui'tcrelle plaintive, il dérobe tes pleurs.
On pourroit dire , je crois , il emprunte tes accens ; maij dérober des pleurs I il ne seroit pas même permis de les emprunter I
Un lac tranquille et pur, une onde à peine errante, ,
Lui peint le calme oisif d'une ame indiflerente;
S'il tente les volcans, il mêle dans ses vers.
Et le bruit de la foudre, et le feu des éclairs :
S'il peint Mars irritant de féroces courages ,
11 monte ses accords sur le tondes orages j
Ou dans les sombres bois il emprunte l'horreur
D'une affreuse harmonie aux torrens en fureur.
// emprunte l'horreur d'une affreuse harmonie forme un enjambement d'un vers à l'autie, absolument, contraire aux règles , et d'un effet trt s-désagréable ; tenter les volcans pour essayer de peindre les volcans , n'est pas beureux, et monter ses accords sur le ton des orages est d'un ridicule parfait; d'ailleurs , je ne crois pas qu'il y ait une grande dift'érence entre le ton des orages , et Vharmonie des torrens en fureur : les deux derniers vers sont donc de trop , et la disjonctive ou n'est pas ici à sa place. Que de tacbes cboquantes dans ce morceau , auquel cependant l'auteur a voulu donner beaucoup d'éclat ! Ce n'est pas ici le cas d^appliquer le non ego paucis d'Horace : rappelons-nous plutôt ces vers de Boileau :
C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent, Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent , etc.
Le poëme de LA nature n'est pas le seul ouvrage d'une certaine étendue qu'ait entrepris, et que n'ait pas
ogG ANNALES
achève 1\I. LcBnin : réditioji de ses Qîiivres nons offre eiic«u-odes rraginciis (rimautre pnëme de longue haleine, iiililulé T,Es vkit,i,î;es du p.vrnassk : il y a daii.s celle C(»m|M).sili()ii , tiii peu plus d'agrément el hien plus de ttlenl (jue dans IciuL ce qui nous resle Au pocnie de LA NATURE : Ics Muses se raconlent entre elles des liistoiies intéressantes,; Eralo raconte celle d'Orphée ; Calliope, celle de Nisus et Euryalej Thalie, une aventure de Faune avec Il(>icule et Omphale; endii , Apollon (lut aux Muses le i-écLt des amouis de Psyché: c'est un cadre dans lequel l'auteur a fait entrer deux des plus beaux morceaux de Vbgile , une des fictions les plus agréables d'Ovide , et l'histoire de Psyché, cette liistoire si gracieuse, arrangée à sa manière. Je trouve que ces F'eiUées du Parnasse sont ce qu'il a fuit de mieux, et l'on floit , à mon avis , regretler qu'il ait laissé ce pocme imparfait. Le traducteur de Vii-gile et d'Ovide est très-supérieur, dans M. Le Brun, au poète lyrique, élégiaque, etc. , à l'épigrammcftiste'. On connoit sa traduction de répisode d'Ai'islée , qu'il a t)-ansporté dans le poéinc dontnous parlons : lorsqu'il copie Vii-glle etOvide, son pinceau se nettoie , son style se débourbe et s'épure , sa manière se i'bciîrie ; il étoit plus fliit , Je pense, pour traduire que pour écrire d'oi'igiriàl : il inventoit mal, et sa diction avoit besoin d'elle réglée par un modèle pré— sif?i/t;'^quand ILtraduit, son goût, qui est essentiellemenl défectueux , laisse encore échapper bien des fautes; mais son talent incontestable pour la facture des vers se montie tout entier : son mauvais sens disparoit naturellement , parce qu'il n'est pas obligé de penser par lui-même , et son feu , toujoui's plus ou moins noir et grossiei- dans les compositions qui lui sont px-oprcs , se
purifie et s'allège , lorsqu'il s'allume au céleste flambeau des grands génies de l'antiquité. M. de La Harpe a dit de M. Le Brun , que c'étoit 7in poète scuis idées : rien n'est plus vrai^ sa tête étoit toute pleine de mots, qui même s^y combinoient mal , mais dont l'entassement produisoit une certaine fermentation , qui ressembloit un peu à la fièvre du génie , et qui jetoit quelques brillantes flammes parmi des torrens de fumée et de lourdes vapeurs ; il avoit besoin d'emprunter les idées d'autrui ; mais il les ;manioit bien : il eût mieux fait de traduire quelque beau poëmc, que de se consumer dans des inventions généralement malbeureuses.
On distingue , dans le second volume, qui renferme les deux poèmes dont je viens de parler , pariui plusieurs épîtres , celle qui a pour titre : De la bofine et de la mauvaise Plaisanterie : cet ouvrage est connu depuis long-temps, et jouit d'une certaine réputation qu'il mérite en partie ; il y a des traits excellens , des vers bien frappés, semés çà et M, mais nulle suite, nulle liaison , nvdle continuité dans les idées , nul développement qui entraîne le lecteur; je ne parlerai ni des élégies ni des vers de la pre?7iière Jeunesse de l'auteur , qui remplissent lei-este du volume : les premières sont sans aucun intérêt ; les autres , comme il est assez naturel,, sans aucun mérite. Je consacrerai un cinquième aiticle à l'examen de la correspondance , qui complète cette édition, laquelle n'est, bêlas, que trop complète.
28 août.
Il manqueroit assurément quelque cbose d'essentiel à cette édition des (Euvres de M. Ecoucliard Le Brun ,
.lyB ANNALES
.si elle ii\'t(>il p;i.s onii'f «riiiic CoilllKSPOTSDANCE : nous lu! nous coiikutoiis plus des <ii(\iMm.',s d'un uulcui', ([iiul- (jiic nombreux: qu'ils iioiejiL, il nous ("aul eucoi'e loul(\s les U'IUes c|u'il a éci'ite.s, et toutes celles qu'il a reçues pendant sa vie : sans cela, point d'édition complète^ point de salut. Ces correspondances sont pouilaut quelquefois bien insipides , bien dépourvues de lout intérêt, bien parfailenienl ennuyeuses; n'importe : nous poussons l'amour des leLl.res au point qiie nous regretterions que l'impression ne mît point sous nos yeux toutes les lignes qu'a tracées la savante main dont elle recueille les productions. Les auteurs actuels doivent donc en conclui-e qu'un jour la postérité verra leurs billets , et que leurs correspondances figureront dans les bibliothèques avec celles de Cicéj'on, de Voltaire et de M. Ecoucliard Le Brun : cela doit les engager à méditer sur le style épistolaire. J'exhorte, par exemple, tel auteur de mélodrames à soigner des lettres qui feront partie de son immortalité : les facteurs de la poste ne se doutent guère qu'ils sont des gens si importans dans la littérature.
Sans cette correspondance , les (Euvres de M. Ecoucliard Le Brun n'auroient que trois gi-os volumes in-^" : ce seroit trop peu: ilfalloit que sa réputation fùlau moins défendue par quatre volumes contre les atteintes de l'envie et les ravages du temps. Ce calcul n'a point sans doute échappé à M. l'éditeur, dont l'arithmétique littéraire a fait un inventaire si exact, si édifiant, si bien chiffré de toutes les pièces (pii composent l'héritage pocVtique de son auteur 5 il est vrai que je ne reconnois plus son exactitude accoutumée, lorsqu'il nous dit que la CORRESPONDANCE de M. Le Druu contient cpiaiorze ou
LITTÉRAITIES. (1811.) 099
quinze \eiires inédites de Voltaire. Comment, quatorze ou quinze lettres, M. Ginguené! vous ne vous êtes pas donné la peine de compter.' uu-à-peu près , lorsqu'il s'agit de lettres de Voltaire! d'où vient celte négligence sacrilège? Croyez- vous donc qu'il nous importe si peu de savoir si c'est quatorze, ou si c'est quinze? Une lettre de Voltaire de plus ou de moins n'est pas une petite affaire : nous avons si peu de lettres de cet écrivain I nous ïi'en avons, je crois, que vingt-quatre volumes in-8" dans la collection générale de ses (Euvres î et nous traiterions légèi'ement une lettre inédite l
Dans ces quatorze ou quinze lettres nouvelles, jointes à cinq ousixquiétoientdéjàconnues, il s'agit uniquement de mademoiselle Corneille , et de Vode que M. LeBrun adressaà M. de Voltaire , à son occasion ; il y est aussi beaucoup question , accessoirement, de l'auteur de Vylnnée Littéraire^ qui avoit fait dans ses feuilles quelques plaisanteries assez vives sur l'éducation que mademoiselle Corneille alloit recevoir dans le château de Ferney, et quelques critiques très-justes de l'ode de M. Le Brun : on y voit jusqu'à quel point M. de Voltaire exagéroit l'avantagedepoiter un nom illustré par le génie littéraire. Dans sa colère contre M. Fréion , il veut soulever toute la nation contre lui en faveur de mademoiselle Corneille , et la nation n'a fiit que rire de ses fureurs : il s'adresse aux ministres, au lieutenant-criminel, au chancelier; il demande que l'auteur de Vylnnée Littéraire soit mis au carcan : il s'empoite contre M. de Malesherbes, qui n'enlroit pas assez dans son indignation; il dit que le nom de Lamoignon est beau, mais que celui de Corueille est respectable, et il cherche à faire entendre que le nom de Corneille vaut bien les plus grands noms de
4oo ANNAÎ-ES
Fi-anoo ; toul cela o.sl <riiii cniliousiasme forl risible, et le bouilliitil Volluire ne lajcic pa.s à .s'apcMccvoir lui même que. sa vivacilc l'amené trop loin : «Plus j'y faiy réllexion , « dil-il , plus je suis sur (|uo nous ne trouverons per— u .sonne à Pari.s, (\\\\ pieMiic inléi'él à madenioi.selle « Corneille et à son nom : vous ne trouverez que ceux « qui ont été outragés par Fiéi-on a.ssez jusle^ pour le « pour.suivre; les autres en rient. Dites à un de vos amis « qu'on vient de l'aire un libelle contre vous, la pre- « mière idée qui lui viendra seia de vous demander où « il se vend, et s'il est bien salé. » Dans une 1( tti'c antérieure^ il avoit déjà chei'cbé à se rendre compte du peu de Ciialeur que tout le monde, excepté lui et M. Le Brun, mcttoit à cette affaire : « Le déni de jus- « tice, écrivoit-il, dont on nous menace en cette occa- « sion, n'est qu'une suite de l'indigne mépris que la « nation a toujours l'ut des belle.s-lettres (jui font sa « gloire. Que Fréron dise de la fille d'un conseiller au « Cbàtelct, ce qu'il a dit de mademoiselle Corneille ^ « il sera mis au cacbot, sur ma parole; mais il aura « outragé la descendante du grand Coi-neille impuné- « nient, parce que l'impertinence fiança^e ne consi- « dèreici que la parente d'un auteur élevée par un au- « teur : telle est, Monsieur, la manière de penser or— « gueilleuse et basse à la lois des légers ciioyens de (( Paris. y> Ce n'étoit point précisément cela : mademoiselle Corneille tomboit des nues; une ode aussi ampoulée qu'incorrecte apprend .son existence à la nation; on envoie cette demoiselle en triompbe au château de Ferney ; M. de Voltaire se charge de son éducation et de sa fortune; l'auteur de la Pucelle devient le mentor d'une jeune fille à marier; tout cela a l'air d'une aventure,
LITTÉRAIRES. (l8ll.) 4oi
6t même d'une farce ; on vante avec emphase , on exalte avec enthousiasme la génërosité du seigneur de Ferneyj qui exploite les tragédies du grand oncle au profit de la petite nièce^ Est-il surprenant que le public ne se soit pas élevé à la hauteur de M. de Voltaire et de M. Le Brun? D'ailleurs , les observations malignes do M. Fré-' ron n'a voient rien d'absolument déplacé. Quelle édu^ cation pouvoil-on présumer qu'alloit recevoir une de-* moiselle dans une maison, dont le maître étoit, à cette époque, toujours en habits de théâtre, que fréquen-* toit, où même avoit séjourné un certain l'Ecluse , acteur de la Foire; auprès d'un auteur d'un grand talent , mais d'un talent moins illustré peut-être encore par de beaux ouvrages que déshonoré par de honteux excès? Quel précepteur de la jeunesse que Voltaire ! quel guide pour une jeune fille!
M. Frëron ne fut pas mis au carcan^ o^ tous les auteurs critiqués raettroient volontiers leurs censeurs : au défaut du bourreau , M. Le Brun lança contre l'auteur de M Année Littéraire un certain pamphlet , assez farci d'injures grossières, intitulé la ffasprie, dont M. Ginguené nous a fort charitablement conservé , dans cette édition, des fragmens très-précieux; mais ce pamphlet pensa brouiller M. Le Brun avec M. de Voltaire ^ parce que ce dernier trouva , ce qui étoit vrai , que M. Le Brun y parloit plus de son ode que d^ mademoiselle Corneille. Voltaire lui fait sentir son tort, et lui insinue, d'une manière assez piquante , que les critiques de Fréron sur ses vers pourroient bien n'être pas aiïssi injustes qu'il aime à se le persuader; tout cela est bien comique!.**, (-.Je n'insisterai pas, lui édrit Voltaire^ é sur les mauvaises critiques qu'il fait de votre ode î 5, s 6
402 ANNALTS
« parmi cca consiiros de niauvaiso foi, il y on a qncï- « (iiirs-jiiios (jiii pourruiciit. cbluiiir; et si vous it'iinpi-i- « nifz votre ode , je vous demande eil grâce de con- « suller quelque ami d'un goiH sévère , et , .surtout, de « ménager l'impaLience des lecteurs françai^s, (p»i, d'or- « dinaire, ne peut sonffiir dans une ode que (juiu/e ou
« vingt siroplies tout au plus Un des giands moyens
« de perfectionner votre ouvrage est de l'aceourcir et « de sacrifier quelques expressions auxquelles roredle
fi. française n est pas accoutumée On entend ce que
c'est , sous la plume de Voltaire , que des critiques de Fréron , qui pour roient éblouir : fauteur de Vannée Littéraire avoit précisément repris cette longueur assommante de fot/e, et ces expressions ludesques , auxquelles r oreille française ti' est pas accoutumée : on voit que Voltaire pensoit quelquefois comme Fréron.
Pour me conformer à l'exactitude de M. l'éditeur , je compte quatre lettres de M. de Builon : ce n'est pas beaucoup; et peut-être ne regrellera-t-on point qu'il n'y en ait pas davantage. Le sublime auteur de Y Histoire Naturelle ne connoissoit point les grâces du style familier : il n'est pins le même quand il descend des hauteurs de son élocution sublime et brillante; ses quatre lettres ne contiennent guère que des complimens et des remercîmens à M. Le Brun, qui lui avoit adressé une ode. Cependîmt, la politesse et la reconnoissance de M. de lîuffon se permettent aussi quelques petites critiques, tant il étoit dans la destinée de M. Le Brun, d'abhorrer la critique et d'être critiqué? « Comme j'ai
« commencé, Jui écrit M. de Bufibn^ à vous parler « avec toute liberté, je crois que votre amitié me pai*- « donnera, lorsque je lui dirai que je supprimerois la
LITTÉilAlilES. (l8ll.) 4oÈ
« sti'oplie qui commence par Là, cédant la richesse, etc.^ « elle n'esl pas de la beauté des autres : ou a aussi trouvé « que la narration de la maladie ctoit trop longue; et, « si Ton pouvoit. en effet, des quatre strophes, dont « la première commence par L'une au souffle bru— (( lant , etc., n'en faire que deux, ce bel ouvrage se- K roit également nerveux partout. » M. Le Brun répond en substance que madame Necker et M. Thomas n'ont rien tiouvé , dans son ode , à retranclier ni à ajouter : ses répon.ses ne sont pas toujours aussi remarquables; en voici cependant une où je rencontra des vers qui méritezit d'être recueillis :
L'esprit fait les rimeurs , l'anie fait les poètes , Phosphore d'un moment, l'un s'exhale en bluettes, Et l'œil reste glacé par ses froides lueurs; L'autre, foyer brûlant, enflamme tous les coeurs. Si des feux d'Apollon Tame n'est pas saisie , Pourquoi mettre en rimant la raison dans les fers? L'art forma de sang-froid, sans l'aveu du génie,
Les Delille , les Saint-Lambert :
BulTon, je l'avoûrai, j'aime assez peu les vers^
Mais j'adore la poésie.
M. Le Brun , comme on voit , ne traitoit pas fort bleri ses plus illustres contemporains, et s'il n'aimoit pas la critique pour lui. il ne la ménageoit pas aux autres : c'est l'ordinaii-e.
On trouve dans quelques lettres de madame Necker l'affectation, le style un peu guindé de cette dame, et c'est tout, c'cst-à-dh'e, fort peu de chose. Mais on peut conclure d'une lettre de M. Le Brun à M. de Buffon, qu'il se IroLiva dans un grand embarras lors de ses premières entrevues avec madame Necker î u Elle jn'a parlé, «dit-il, auec la réserve des Qrâcea ^ de ma liaisou
'tO'i ANNALES
« avec M. Clément , dont le nom fail pout-élrf om-^ u biMgo dans son cerchï. » Et là-dessus, il expcsc « ]\i. de lîulFon de quelle maiiièie il s'est juslifit'. C'éloit un bien grand crime d'étje lié avec M. Cl'.'inintl Ah! que les coleriivs foui pilié! que les lilléraleui'.s et les littératrices ont quelcjucfois de petitesses et de ridicules!
Je ne dois pas oublier une lettre de M. d(! Calonne ^ où ce ministre trace à M. Le Brun, en prose poétique, le plan d'une ode sur Vassemhlée des notables : ce plan , cette ébauche, renferme le germe de loutes les idées qui ont amené les grandes catasiroplies de la révolution. Le poëte révolu tiomialre ne suivit pas, cependant, les indications du ministie dans sa coniposilion : il s'écarta du thème donné par M. de Calonne; et M. Ginguené, dans sa Notice, le loue beaucoup de cette indépendance. En effet, le trait e^t toul-à-fait romain!
Le reste du recueil est jJiesque entièrement rempli de lettres de M. Palissot , et de réponses de M. Le Brun : c'est un commerce de louanges mutuelles enti'e deux poêles amis qui ne se disent pas toujours ce qu'ils pensent : cependant ils se foiil ime fois, réciproquement, des observations critiques, et ce,s observations sont, de part et d'autre, assez mal l'eçues. Les fragmens de la Wasprie couronnent l'œuvre : c'est la partie honleuse de cette édition, qui, selon moi, fera plus d'honneur ;* l'imprimeur M. Crapelet qu'au poète et à féditeur.