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i4 décembre.

Si je reviens sur les poésies de M. Le Brun , après un^si long intervalle , ce n'est pas du tout par résipis-

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cence, pour faii'e amende honoi-able, et pour rétracter ce que j'ai dit des ouvrages, du talent, du goût de ce poëte célèbre. De quelque manière qu'on ait voulu interpréter mes opinions sur cet écrivain, j'y persiste; et à cet égard je mourrai très -probablement dans l'impénitence finale ; mais après avoir fait la part de la critique, il faut faire aussi, comme on dit, celle de l'éloge; et je m'y refuse d'autant moins que cette dernière part étoit déjà faite, en grande partie, dans mes précédens articles , pour ceux qui lisent avec attention , et sans prévention : et au fond, quel intérêt aurois-je à vouloir rabaisser la gloii'C de M. Le Brun? Au contraire, j'aime assez les lettres pour désirer très-vivement qu'on m'ouvre les yeux, qu'on me montre ces beautés supérieures dont on parle , et que j'ai méconnues ; qu'on me fasse voir bien claiiement un grand poëte de plus dans notre littérature : malheureusement personne ne s'est encore présenté pour cette bonne œuvre; et il est presque certain que personne ne se présentera : je serai abandonné à mon funeste aveuglement.

J'avoue que , n'étant pas en général pénétré d'admiratioïi pour les productions de M. Le Brun , mes articles n'ont pas eu , et n'ont pu avoir ce ton d'enthousiasme, ni même cette teinte soutenue de gravité que quelques personnes auroient voulu y trouver; j'avoue encore que, regardant les ouvrages de M. Le Brun comme des modèles très-dangereux, j'ai cru devoii" insister beaucoup plus sur les défauts dont ils fourmillent, que sur les beairtés qui s'y rencontrent; cependant je ne les ai point dissimulées , ces beautés : j'ai accordé au talent de M. Le Brun tout ce qu'il m'est possible de lui ac^ordej." : j'ai dit, en propres termes^

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dans mon boisième article, Feuilleton du i6 aoùt^ qu'il iiVst point une sfuld «kIc de ce p<»ël(t ([u'i rioff're quelque trace ,, quelque empreinte vive et profonde de ce talent poétique qui mirait pu mériter à l'auteur Un très-beau rang sur notre Parnasse , s'il a voit été épuré par le goût, et réglé par la raison. J'ai dit, dans le même ;uticle, que cet écrivain rencontre quelquefois , dans ses compositions lyriques , un trait heureux et brillant, laisse quelquefois échapper , d'instinct, un de ces coups de pinceau qui révèlent une main supérieure. J'ai dit, dans mon (juatiiènie article, Feuilleton du 21 août, en parlant des V^eiïlées du Parnasse, qu'à mon avis , c'est le meillenj" ouvrage «le M. LeBjun , et que Von doit regretter qu'il ait laissé ce poème imparfait. J'ai ajouté , à l'occasion des traductions dont ces mêmes P^eillées du Parnasse sont com[wsées : Quand M. Le Brun traduit, son goût , qui est essentiellement défectueux , Laisse encore échapper bien des faU" tes; mais son talent incontestable pour la facture des vei's se montre tout entier. Je demande piidon de me citer ainsi moi-même; mais ces citations , dont j'aurois pu augmenter le nombre , étoient nécessaires : il falloit bien montrer par des pièces probantes, que je n'ai point refusé à M. Le Brun , comme m'en accusent quel(|ues lecteurs inattentifs ou prévenus, le talent poétique j que j'ai miême reconnu, dans quelques parties de ses ouvrages , la marque d'uNE main supérieure : et qu'enfin j'ai rendu justice à son incontestable habileté dans l'art de la versification proprement dite : Qui hahet aures audiendi , audiat !

J'ai témoigné quelque regret, comme on vient de ^ç voir , qu'il n'eût point achevé son poème des f^eillée^

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du Parnasse y et c'est ce regret que je veux aujour- (l'Iiiii justifier, ad abundantiarrijuns : je le justifierai surtout par des citations ; car ou m'a reproché d'en avoir fait trop peu , dans mes articles précédens , sans prendre garde que le cadre étroit où nous soniVues renferrtiés ne nous laisse guère la liberté de multiplier les citations et les extraits. ■

Ou retrouve, dans le premier chant des J^eiUées du Parnasse^ cette traduction de l'épisode d'Aristée, qui étoit déjà connue depuis long-teriips , et que quelques critiques ont même préférée à celle de M. Delille : je ne veux point établir ici un parallèle^ que soutiendroit fort bien, je crois, la traduction de M. Le Brun. Je l'examine en elle-même, et j'y remarque de très-grandes beautés : le poète, après avoir peint la désolation causée par la moi-t d'Eurydice, et le déâespoir général dont celte mort a rempli tous les cœurs, passe ainsi à la douleur particulière d'Orphée :

Mais lui , belle Eurydice , en des bords recules ,

Seul et sa lyre en maiu , plaint ses t'eus di'sole's :

C'est toi, quand le jour nait, toi , quand le jour expire ,

Toi que nomment ses pleurs , toi que chante sa lyre j

l\Iais que ne peut l'amour ! Orphée , aux sombres bords,

Ose tenter vivant la retraite des morts ,

Ces bois noirs d'épouvante , et ces dieux effroyables,

Aux larmes des humains toujours impitoyables;

Il chante : tout s'émeut, et du tond des enlers

Les mânes accouroient au bruit de ses concerts;

Tels, c[uand d'un soir obscur grondent les noirs orages,

D'innombrables oiseaux volent sous les ombrages,

Telles autour d'Orphée erroient de toutes parts

Les ombres des héros, des enfans, des vieillards.

Et ces iils qu'au bùclier redemandent leurs mères,

Et ces jeunes beautés à leurs amans si chères :

Peuple léger et vain, que de ses bras hideux

Presse neul tbis le Styx, qui mugit autour d'eux ;

De l'Krèbo à sa voix les gouOros tressaillirent i Sur leur liV.nc <|e (cr les P.ir<|ur« s'atlcndrircnlj L'Eu molli do rrssa d'irriter ses srrpcns, Et (.crbiTC retint ses triples inirleincnii.

On l'omarque bleu là celle belle fucliue donl j'ai parlé, ce seutiincul de la pJirase poétique, qui est une des qualités de M. Le lijun : on y letrouve aussi son éner'gie ordinaire, mai^ «n la relrouve épurée , renfermée dans de justes bornes; et cette piueté de goût, celte fermeté de style se soutiennent également, durant tout le cours de ce long et intéressant épisode, qui méritoit bien de rencontier deux excellens traducteurs. L'épisode de A'^isus et Euiyale , qui constitue le fond du second chant, ne me paioît pas liaduit avec aulunt de verve et (Je bonheur j mais la traduction qu'eu a faite JM. Le Brun , offie cependant aussi quelcptes morceaux trèsdistingués, Il me semble (|u'il y a bien du talent et bien du feu dans la inanière dont il a rendu i'endroit où Virgile peint Nisus se précipitant vers la troupe de Vols-^ cens , pour sauver les joU7's d'Eurj^ale :

L'affreux Volscens ru^it, e.t son ardent courroux

Ne sachant oii porter la fureur de ses eoups.

Il regarde Eurjaie, et d'un ton plein d»; rage,

Le bras levé : « Ton sang va payer ee carnage ! »

A cp mot, a ce geste, à la lueur du fer,

Pale, troublé, Nisus vole, et d'un eri fend l'air :

c Moi ! c'est moi! j'ai tout fait : frappez votre victioie^

a Celui-ci n'a voulu ni pu faire le crime;

« J'en atteste le ciel, cette nuit et ces feux !

c Son crime est d'aimer trop un ami malheureux! »

En vain prioit Nisus : l'inexorable épée ,

])u beau sang d'Eurjule étoit déjà trempée !

Il tombe, et de ses traits que la mort a palis,

Un long ruisseau de pourpre ensanglante les lis;

L{» Parque appesantit cette tète charmante ;

^e^ se ijpvirlje un pavot (jue l'orage tQurpaçptÇj^

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Ou qui , du soc fatal en passant déchiré, Penche languissamment son (Vont décolore.

Le poëte a fort bien senti qu'il falloit égayer la tristesse de ces tableaux par quelque récit moins sombre; et, dans son troisième chant, il passe du grave au doux, du sëvère au plaisant, avec beaucoup de succès : il a choisi, pour ce troisième chant, une des plus jolies aventures racontées par Ovide , celle de Faune avec Hercule et Omphale, qui se trouve dans le deuxième livre des Fastes, et qu'il a traduite ou plutôt amplifiée avec une légèreté, une facilité, un esprit très-dignes du modèle; mais il ne l'a point terminée, et c^est vraiment dommage. Voici le fond de l'histoire : Faune voit un jour Hercule et Omphale qui se promenoient dans une belle campagne ; il devient amoureux de la reine de Lydie. Le héros et son amante font dresser uue tente magnifique sous laquelle ils doivent passer la nuit , et se livrent à mille jeux folâtres, à l'ombre de ce pavillon. Ils font échange d'habits : Hercule se couvre des tuniques légères d'Omphale; Omphale se revêt de la peau du lion de Némée; et ils finissent par se coucher dans deux lits séparés , chacun avec son costume d'emprunt. Faune, qui s'introduit la nuit dans la tente, sentant la peau du lion de Némée , recule , et va vite au lit voisin; mais il ne tarde pas à s'apercevoir et à être puni de son ei'reur. M. Le Brun n'est pas allé au delà des préliminaires : il s'est arrêté à la peinture ÔlQs premiers mouvemens d'espérance, et de la toilelle grotesque du satyre amoureux :

Qui rit? ce fut l'Amour : flamme mal assortie Souvent au dieu mijlin plait mieux que sympathie j

iio AVNAl,i;S

Eli ! fonimrnl ne riroil-il pa» ?

II voit l-'aiino sur la rollinr,

Qui ili'jii miroil .«es appas Dans le cristal mouvant d'une source voisina,

Et sf disoit tout bas :

« Quelle reine, en efl'ct , ne rcndioji pas les armts Arc front, à ee teint linini, mais pl<in do ehanne.HV Deux cornes, ilesl vrai , mais laites par l'Aniour, De ee front cneliaiiteiir sont un nouvel itour; O combien mes rivaux vout ressentir d'alarmes î Je n'ai point d'Adonis l'insipide lan;;ueur; Mais ces membres velus annoncent ma vigueur; Ces jeux vifs, pétillans, ces oreiU's mobiles. Ces pieds un peu fourciius, mais listes, mais a^jiles ,

Ne sont pas d'un amant commun :

Non, Faune, ton amour ne peut être importun. » Faune de dire , Amour de rire , Et de lancer oneor au dieu qu'il a blessé

Un nouveau trait, un trait plus insensé.

Tout cela est d'un excellent goût, et le fragment, dans sa totalité, est liès-joli et très-ami is;int. L'aventure de Psyché forme le sujet du quatrième cfiaiit , qui , de même que le troisième, est demeuré impaifait : c'est encore un malheur ; car ce qui nous reste de ce troisième chant est très-hien écrit et très-bien versifié. L'espace dans lequel je suis resserré , mVmpêclie d'en rien citer; mais j'engage les amateurs des bons vers à le lire. Je me suis confirmé dans l'opinion que M. Le Brun n'a rien écrit de meilleur que ces /^eillces du Parliasse , n'a rien lliit d'une correction aussi soutenue , d'une élégance aussi pure : il y a ici fort peu de traces de ce malheureux goiit , qui a presque entièrement corrompu son beau talent, et qui le portoit à ne chercher que des alliances de mots hétéroclites , et à ne voir içs ressources et les effets du style que dans les excès

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grossiers d'un néologisme monstrueux , aussi contraire aux règles de la raison, qu'au génie de notre langue. C'éloit en lui une espèce de démence, une véritable maladie du cerveau; on ne sauroit nier qu'il n'eût dans l'esprit une élévation peu commune , de la force, de la souplesse, de la fécondité; que l'édition de ses (Euvres ne puisse être considérée comme un service rendu aux lettres; et que le )-ecueil de ."^es poésies ne soit digne do succès; mais, en général, ce n'est pas là qu'on iraçhev cher le bon goût.

XXXYI.

^ M. le rédacteur en chef du journal,

3o décemjjre,

Monsieur ,

Je vous remercie de l'honnêteté avec laquelle vous me communiquez la réponse de M. Palissot à mes observations sur les (Suvres de M. Le Brun. L^insertion de cette réponse dans notre journal deviendra une nouvelle preuve de notre impartialité ' je me réserve néan— ^noins la réplique, qui est de droit naturel,

Duss.itTLT.

Lettre de JM. Palissot aux rédacteurs.

J'ÉTOis à la campagne, Messieurs, lorsque les ou^forages de M, Le Brun parurent j et malgré la haute

•il 2 AVNAI.i:.S

cslinic que m'avolt Inspirée dis ma jeunesse cet écrivain célèbre, estinio t[\J0 je conserve encoje à <jualic-vingldeux ans , j'avois bien prévu la sévérité rigoureuse avec I;K(Utlle il seroit jugé. Persuadé que , par ses épigraninu's, souvent excellentes, inaisquel(jn(îfois injustes, il s'étoit attiré de nombreux ennemis j convaincu d'ailleurs, par ma propre expérience, <|u'im])!acal)l(; dans ses ressentimens , ainsi que l'a dit M. Le Brun lui-)nénie dans ce vers devenu pioverbe ,

L'amour-piopre oflcnsc- ne pardonne jamais.

je m'étois bien attendu ù toute Tinclémencc de la critique à son égard.

Eh ! comment n*aurois-je pas soupçonné loul le parti qu'une critique maligne puurroit tirer d<^ ses fuites I •l'ose dire que, dans mes Mémoires sur la littérature, publiés en i8o5 , j'avois prouvé que ma longue amitié pour lui ne ra'avoit caché aucun des défauts qui lui ont été le pTus sévèrement reprochés. Qu'il me soit permis d^en rappeler ici quelques passages.

« Sa manièi'e, disois-jc, est en général si bjillante, « que des critiques l'ont accusé d'avou- njis trop de luxe « dtms sa richesse, et d'avoir sacrifié le naturel, qui est « le vi'ai charme du style , cl une vaine recherche d'os- « tentation et de magnifice?ice ; » et remar(|ue'/. Messieurs, que sur cette recherche, vraiment digne de reproche, je ne lui prête aucune excuse.

« Il est, disois-je encore dans le même ouvrage, un

<( secret peu connu des écrivains vulgaires , celui

« de former des alliances de mots qui ne sembloient pas « faits pour se rapprocher. Ces alliances ménagées ai^ec

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« le goût qui doit toujours y présider ^ -çvoèmsenX wn « effet d'autant plus piquant, qu'elles sont moins pvé- « vues ; et l'on conçoit non-seulement l'éclat qui eiî « rejaillit sur le style, mais combien elles contribuent « à enrichir la langue , en lui fournissant de nouvelles « expressions qu'on a cru ne pouvoir mieux caracté- « riser qu'en leur donnant le nom d'expressio7is trou- « vées. Mais ces mêmes alliances, quand on s'en pêr- « met un usage trop fréquent , peuvent n'être pas « toujours également heureuses; il peut même s'en « trouver de bizarres , qui , si elles échappoient à la « critique, pourroient, au lieu d'enrichir la langue, « finir par la dénaturer; et l'on reproche ta M. Le « Brun de ne s'en être pas toujours garanti.

« Il est possible encore que la crainte de tomber « dans quelques familiarités de style, que la poésie « doit surtout éviter dans le genre de l'ode , lui ait « fait hasarder quelques figures trop ambitieuses , « trop excessives , et qu'une critique sage doit désap— « 2:)rouver. »

J'ai dit de son poëme de la Nature que, trop jeune «encore lorsqu'il en avoit conçu le plan , il s'étoit aperçu trop tard que ce plan ne comportoit pas Tunité d'un poëme l'égulier , et ne pouvoit remplir l'étendue de son sujet; que ses cb^its, d'ailleurs, avoient entre eux trop d'incohérence pour qu'il pût en résulter un ensemble, et que l'ouvrage devoit être regardé moins comme un poëme que comme la réunion fortuite de quatre poëines isolés.

Enfin , dans la dernière édition de mes (Euvres , en 1809, je me suis peignis d'ajouter que les ouvrages de

4l4 ANNALES

M. Le Brun nVloieiit pas d'uii égal nirrile, qu'il cri étoit, nirino (]ni (lonnrroiciil de son caiaclrrcî moral inic idée diiavorahic , Ul.s i[uv la |)Iii|)ai'l de ses odes repu-' blicaiiKîs, duiw lestjuelles il n'avoil, l'u'. nUMni par aucun IVeiu; (jiie sou i^éiiie uièiuc nvn oxcusoioil jjas la lioeuc»', (]ui no pou voit <jlre aLLiibuée (pt'au délire des opinion.squi léguoicuL alovSé

Il me semble, Messie u rs , (juo la crilique qui a pa)'u dans voire journal n'csl, pas allée plus loin : p(»ui(pi«»i donc a-L-ellc élé jugée d'une violence irjexcusable? C'est que d'après la foule d'expressions dures et amères dont elle est semée, ou n'y a vu que l'inlenlion d'avilir un nom célèbre , et une édition que le public atlendoit avec impatience; c'est qu'on a trouvé tiès-injusle que cette intention maligne parut s'étendre jusqu'à l'éditeur même, reconnu généralement pour un bomme d'im mérite très- rare, et qui, pai- l'ouvrage qu'il vient de publier sur la littérature italienne , s'est encore surpassé dans cette production absolument neuve pour nous, dont l'Italie même doit être leconnoissanle , et qui , par le rang qu'elle tient, dans l'iiistoire de l'esprit liumain, garantit à son auteur une gloii*e durable.

Pourquoi mes criti(]ues . au contraire , qui a volent devancé de plusieurs années celles qu'on a lues dans votre journal , loin de porter aucune atteinte à la réputation de M. Le Brun, n'ont-eHes '«donné que plus de prix aux éloges que j'avois iails de ce grand poêle? C'est quelles ont attesté mon impartialité; c'est qu'aux impe)fections que je n'avois pas dissimulées, j'avois constamment opposé les grandes beautés qui les compensent ou qui les racbètent ; et ce qui acbevera de pi-ouve)" combien un jugement où la justice s'allie à l'impartialité

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obtient de faveur aux yeux même de ceux qu'il intéresse personnellement , l'amitié dont m'honoroit l'auteur n'en fut pas altérée , quoiqu'on n'ignore pas quelle étoit , en matière de critique , sa sensibilité ombrageuse.

Mais en relisant un article consaci'é à sa gloire , et dans lequel je me félicitois, tandis qu'il sembloit encore se cacher à la renommée , d'avoir annoncé le premier son brillant avenir, sa sensibilité , quelque ombrageuse qu'elle fut , pouvoit-elle être ofîensée lorsque , dès les premières lignes de ce même article , je manifestois ouvertement la liante opinion que je conserve encore de la supériorité de ses talens dans le genre lyrique?

« L'ode française, disois-je ( et le public voudra bien, « me pardonner des citations que les circonstances me « commandent ) , l'ode française , même entre les mains « de Malherbe et J. B. Rousseau , n'avoit pas acquis « toute l'élévation dont elle éloit susceptible. M. Le Brun, « dans la plupart des siennes, nous pai'oît s'être appro- « elle beaucoup plus du caractère de l'ode antique. <(. L'inspiration et l'enthousiasme doivent être, comme « on le sait, le caractère essentiel de ce genre de poésie, « et M. Le Brun avoit certainement l'une et l'autre « à un degré très-érainent. »

Je faisois ensuite l'aveu des fautes qu'une critique judicieuse étoit en droit de lui reprocher , et j'ajoutois que la critique , en se permettant de relever ces fautes , lorsqu'elles étoient couvertes par des beautés d'un ordre .supérieur et par des traits de génie qui décèlent à chaque instant le grand poète , ne pouvait être ni trop décente ni trop circonspecte.

,)e finissois par rriiuinciMtioi) (l(\s (lifTurons ouVrago* qui ;iU('.sl(iil son liomcii.sc li'condilô , el. j(.' di.sois : « A « Tt-vccpliou de la j^ocsiu dramuliqiie , il esl peu de « genre* que M. Le Brun n'ait embrasstis avec succès. « Nous connoi.ssons de lui de belles épîtres et un grand « nombie d'c'pigranini(\s du nicilltur sel. Peul-èlre « même osl-il reniai (|ual)lequ(! iio.sdcux poêles l}'ri(jnes, « J. B. Rousseau el M. Le Biiin , .s<»Ienl précisémenl les « deux auteurs qui aient le mieux léussi dans ce dernier « genre, où Boileau , quoique éminemment satirique , « n'eut jamais qu'un succès médiocre. »

C'est avec cette impartialité, je l'avoue, Messieurs ^ qu'il convenoit , ce me semble , que M. Le Brun fût jugé : c'est du moins à peu près ainsi qu'il l'a été dans le Moniteur y et que j'aurois désiré qu'il le fiit dans votre journal. Ce n'est pas que sur sa» critiques générales et particulières je sois, en tout , de Tavis de M. Amai- , qui m'a paru souvent trop sévère ; mais il allie toujours à la sévérité la modération et la décence. Toutes ses expressions sont mesurées , et l'on n'y trouve aucun de ces traits qui feroient soupçonner la haine.

S'il attaque la manière de l'auteur, il avoue qu'on y reconnoît le talent le plus distingué pour la poésie de style et des beautés dignes des plus giands maîtres. Il le confirme par des citations très-lieureuses.

Si , en rendant justice à plusieurs de ses odes, à cello du Vengeur , par exemple, qui respire d'un bout à l'autre . dit-il , F enthousiasme du poète inspiré , à celle des deux Rives de la Seine , qu'il appelle une ode charmante , il convient que dans celles même qu'il désapprouve, il n'en est pas qui ne présente des stances

îiréprochahles et des idées neuves rendues ai^ec le jplus rare honlieur.

M. z\inar paroit persuadé que l'élégie el l'épigramme sont les deux genres auxquels le génie de M. Le Brun ijloit le plus appelé; et, d'après les nombreuses cilalions qu'il en donne pour preuve , sans adoihlir les éloges qu'il en fait par aucune restiiction , nous pensons en effet que si l'élégie n'est pas le genre au<|uel son génie iut le plus appelé , il est cependant un de ceux qu'il a traités avec le plus de succès.

« C'étoit , selon M. Amar , à l'école des élégiaquea « anciens que M. Le Brini avoit appris cet art adnii- « rable d'opposer des teinles mélancoliques aux pein— « tui-es les plus riantes , et de rappelei- sans cesse le « néant de l'iiouime , au milieu même de toutes ses « voluptés. On ne sait point assez combien la pensée de « la mort , si triste , si désolante pour le vulgaire , cl si « philosophique pour le vrai sage , est féconde en grands « senlimens et en beautés poétiques pour le cœur tendre « et passionné ! »

Ce passage devient très-remarqual)le dans un moment où M. Delille , xnx des émules de la gloire de notre poote, et chez qui le génie des vers survit à l'âge, vient d'ajouter, s'il étoit possible , un nouveau lustl'e à sa renommée par un morceau du goût le plus parfiit et de la sensibi" lité la plus exquise, dont voire journal du 12 de ce mois s'est enrichi , et qae je n'ai pu lire et relire sans verser des larmes. Ce morceau , vraiment élégiaque , et qui révèle dans M. Dtlille un talent de plus que tous ceux dont il avoit déjà donné tant de pi-euves , est , j'ose le dire , le plus beau de ce genre qui existe dans notre langue ; et ce qui eu fait l'essentiel mérite, c'estson heu-^ 5. 27

4l8 ANNALES

lou.^C! coiiroimilc avoc co hem carachrc aMli«]ue si judi-

cieu.scnK'nl oI),si'i'vt' j)ar M. Amar.

Ou me iiardonnci'a sans doute ce loihlo l'iogo , qui m*a écarlc do mon sujcl. C'est mainlcnant par mi dernier Irait cniprimté encore du m/iinc arlicle du Moniieitr , (iiu- je vais leiniiner ce qui regarde M. Le Brun : « Quoi que soit , dit M. Ainar , le jugement (|ui proie noncera définitivement sur le sort de cet éirivain, M quels que soient les retranchemens que son Recueil « puisse et doive subir avec le temps, il lui resteia tou- « jours un nom distingué et une place roniiirquable sur « notre Parnasse. Sa Muse le lui garantit : Musa vetat (( vwrl. »

11 résulte de cette longue discussion , que malgré les défauts reprochés si durement à M. Le Brun , il n'en étoit pas moins, en plus d'un genre , un liomnif vraim,ent .supérieur , un giand poète enfin , titre qui suppose, à un très-haut degré , l'inspiration , sans laquelle il n'est pas de poésie. On lui doit de tiès-belles odes , des élégies qui ont été citées comme la partie de son Recueil où l on trouve Le plus de franchise ^ de naturel et de vérité ; des épîtres qui peuvent ne pas être d'un mérite égal ; mais parmi lesquelles on en distingue plusieurs , et surtout celle Sur la botine et la mauvaise Plaisanterie y etdesépigi'ammes du sel le plus piquant. M. Le Brun doit donc avoir une place distinguée dans toutes les bibliothèques ; il est donc précieux à tous les amateurs des ai'ts ; indispensable , non seulement par ses gi'andes beautés , mais par ses fautes même , aux jeunes gens qui se croient appelés à l'art des vers , et qui, avertis par la critique de ce qui blesse le goût dans

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ces fautes, appi^enclront aies éviter. Mêlé, si l'on veut, de bien et de mal , ce qui est à peu près vrai de tous les écrivains et de tout^ce qui existe dans la naliue, il étoit néanmoins un des hommes qu'elle avoit le plus favorisés , et l'un de ceux dont le dix-huitième siècle avoit encore le droit de s'enorgueillir. Votre journal lui devoit donc ^ non pas un de ces articles un peu moqueurs qu'on ne peut guère se refuser contre des auteurs dont il est impossible de parler sérieusement , mais un article qui ^ en relevant les fautes en faveur du goût , eût reconnu , en fàveuj' de la vérité, le génie éminemment poétique qui se décèle avec tant d'éclat dans la plupart de ses ouvrages.

Au reste , Messieurs , juste et impaitial par mon caractère , je le suis même envers ceux de qui mon amour-propre pourroit avoir à se plaindre. J'ai été traité quelquefois d'une manière un peu leste dans quelques journaux , et même dans le vôtre 5 ce qui ne m'em-^ pêche pas de vous témoigner publiquement l'estime que je fais de plusieurs de vos rédacteurs : mes yeux cher-chent toujours avec empressement les articles signéa Féletz , Hofman, et même Dussault : ce dernier (je me plais à l'avouer) enrichit souvent votre feuille d'extraits remarquables, aussi bien faits que bien écrits» Ce n'est pas que je regarde ces critiques comme des juges infaillibles : eh! quel tribunal sur la terre, oseroit s'arroger dfette prérogative? mais, sous le rapport du style, du bon esprit, et de tous les mérites que le bon esprit suppose , personne ne me paroît plus capable que ces Messieurs de faire un journal agréable, utile, et qui seroit avoué de tous les gens de goût.

L'adoption que vous ferez de la lettre que j'ai l'hon-

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