DE L'ÉLÉGIE GRECQUE
Il est dautant plus difficile de traiter d une manière raisonnée rhistoire de la poésie élégiaque chez les Grecs, que, sans compter que le poëme qui porte chez nous le nom d'Élégie ne répond plus tout à fait à ce que les Grecs entendaient par ce mot , les auteurs anciens qui nous en parlent le font d'une manière très-ambiguë ou très-inconséquente; de sorte qu'il est de toute nécessité, avant de passer à Thistoire de ce genre de poésie, d'en éclaircir un peu la matière et l'étendue.
Que la forme métrique, c est-à-dire l'hexamètre et le pentamètre alternés, soit un élément nécessaire et constant de l'élégie chez les Grecs, c*est ce qu'on ne s'avisera point de contester. Quant à son importance, Âristote, au premier chapitre de sa Poétique, la constate d une façon qui ne doit laisser aucun doute. « En rattachant la poésie
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à la mesure, dit ce philosophe (i), on a appelé les poëtes, les uns élégiaqucs, les autres épiques, non d'après limitation, maïs d'après le mètre en général. En eOet, si Ion traite un sujet médical ou physique dans un certain mètre , c'est d'après le mètre qu on dénomme ordinairement le poëme. )) Il est bien vrai quAristote au même endroit s'élève contre cette manière trop exclusive d'envisager la poésie, mais ce passage n'en établit pas moins l'importance du mètre élé— giaque pour l'élégie grecque.
Voilà donc pour nous le caractère externe de la poésie élégiaque chez les Grecs constaté d'une manière bien sûre. Je pourrais multiplier les citations, si je ne croyais qu'on trouvera l'autorité d'Arîstote sullisante sur ce point. 11 me semble aussi que la manière la plus logique de traiter la présente question est de chercher quelle fut la véritable nature de l'élégie grecque, non pas en s'appuyant sur l'autorité des grammairiens d'une époque postérieure, qui accordent bien souvent plus d'importance aux mots qu'aux choses mêmes, mais en se fondant sur les plus anciennes poésies en ce genre qui nous soient parvenues, et en prenant pour guide le législateur de la poésie grecque. 11 serait tout à fait contraire à la raison de prendre pour point de départ la définition de l'élégie, telle qu'on la trouve consignée dans VArt poétique français :
La plaintive Élégie, en longs habits de deuil, Sait, les cheveux ëpars, gémir sur un cercueil; Des amants elle peint la joie ou la tristesse...
En eifet, sans examiner ici si les vers de Boileau ont autant d'exactitude que d'élégance, je ferai seulement remarquer que do même que notre élégie, n'ayant point de mesure bien déterminée, diOère par cela même de l'élégie grecque, dont le mètre est invariable, il se pourrait aussi qu'elle en différât sous le rapport du fond, qui, point facile à démontrer, a eu beaucoup plus d'étendue chez les Grecs qu'on ne le pense ordinairement.
Il est sans aucun doute très-fâcheux pour la question qui nous
(I) De Ariepoet., cap. i, p. 2, vol. XIII, opp.; éd. Tauchn.
ses accents mélancoliques sur les maux de la vie, élève encore la voix pour célébrer la guerre des Smyrnéens contre Gygès, roi de Lydie (i).
Il est maintenant évident pour nous que Télégie grecque ombras- , sait à son origine les sentiments les plus opposés, et ne se bornait pas à lexpression de la douleur, comme on le croit ordinairement. Il n est qu un seul des poëtes que nous avons cités, Antimaque, dont le poëme élégiaque intitulé Lydè était rempli de plaintes (s) , qui paraisse par là favorable à lopinion commune. Mais remarquons quil est de trois siècles postérieur à Archiloque, que Ton peut. regarder comme l'inventeur de Télégie grecque, de sorte que son exemple n est pas pour nous d un grand poids. D oii peut donc venir ce sentiment que l'élégie est un poëme essentiellement lugubre, et qui est ainsi en contradiction avec les données d'Aristote et avec lexamen des faits?
Le plus ancien des auteurs chez lequel on le trouve exprimé est Horace, et à la façon dont il s énonce, on voit qu il donne moins son avis personnel sur ce point, qu il ne suit une opinion qui avait cours à son époque. Voici ses vers, si souvent cités dans la question de lorigine de Télégie :
Versibus impariter Junctis quen'monia pritHum, Po»t etiam inclusa est voH tententia compoa. Quia tamen exiguoa eiegos enquérit auctor, Grainmatici certant, et adkuc subjudice lia eat (3J.
Nous voyons qu'Horace s'en réfère sur ce point à l'opinion des grammairiens. Ces grammairiens sont sans aucun doute les savants littérateurs alexandrins, qui sont venus après Aristote, et dont rinfluence a constamment dominé les lettres grecques et latines. Voici, je crois, comment aura procédé le premier qui mit en avant cette définition de l'élégie si peu d'accord avec la réalité. Il se sera
(4) Paosan., Boeot,, cap. xxix, J î. — Cf. Sroi., tit. VII, 12.
(2] yôatv J*ày<7i>-^7aT0 ^(^>ou{
ipkiy Ix iravTÔc 7rftU9s^/A(yo{ xa/&âTOU.
Hbrmbsiaii., V. 4-5 sq. ap. Athen.. p. ï97 A. (3) IIoRAr.. de Atic poet., v. 'Î5, pqq.
dit : Le terme (ïélégie vient du mot attique élège (i) qui signifie
gémissement ; il faut donc que lelégie soit de sa nature un poëme*
iff^ubre : si maintenant nous la voyons appliquée à d autres sujets,
cesi un abus des poètes postérieurs. Voilà du moins comme
s exprime Proclus dans sa Chrestomathie [i). Je remarquerai en
outre que comme il suit, en nommant en cet endroit môme Callinus
et Mîmnerme comme les poètes qui ont excellé dans la poésie
élégiaque, le Canon des auteurs classiques dressé par Aristarque et
Aristophane (5) , il pourrait bien aussi avoir emprunté le reste de
ses paroles à ces deux littérateurs.
Outre que Ton peut contester que ce procédé soit bien exact (car a-t-on défini la tragédie, la comédie, la satire, etc., quand on a donné Tétymologie des mots qui désignent ces genres de poésie?], il faudrait, pour qu il eût au moins une apparence de légitimité, que la dénomination de 1 élégie fût née avec 1 élégie méoie. Or, c'est précisément tout le contraire que prouve Texamen attentif des faits (4) .
On sait que chaque dialecte dé la Grèce avait ses mots particaliers. C est ainsi qu on nous dit que le mot i>c70(, d'où vient le nom de lelégie, est un mot propre aux Athéniens. Or les premiers poêles élégiaques, Archiloque, Callinus, Mimnerme, éta^ient Ioniens ; on pourrait môme, selon quelques auteurs, y ajouter Tyrtée, qu'ils disaient originaire de Milet [5) . Ce ne sont donc pas les premiers poètes élégiaques qui ont imposé le nom d'élégie à leur poésie. De plus, il est prouvé que môme chez les Attiques, ce ne fut qu'à une époque de beaucoup postérieure à l'invention du genre que eette dénomination prit naissance. Selon dit lui-môme dans l'élégie
(i) DiAc. Stiat., p. 164, éd. Hennan.
(î) P. 379, poit HiviAvtT., éd. Gaisford.
(3) Cf. Bach., de Phihta Coo, p. 9. sqq., et Fiahck., Callin., p. 28.
[k] Une preuve que les grammairiens ancieni dan* leur définition de rëlégie ont UBJquement ooniulté l'origine du nom, ce sont les étymologies diverses du mot cJKyos luimême, qu*tli font venir ou d*<v À^yccv, ou d'àiK^iyctVi ou d'Uso{ et yôo;, ou d'2/io( seul, ou enfio de'k't ^iyciv. La dernière est la seule qui ne choque point trop le génie de la., langue et le bon sens.
f5y SriDAS, VOC. Ty|5T3â9«.
^iO QUESTION DE PHILOLOGIE.
qu'il avait composée pour exhorter le peuple d'Athènes à reconquérir Salamine :
Aùxbt xvSpvf îfi^o'j Kf* ifUipriii loLXoifilytof xàafiov &7râv, dtShvy àvr * ccyopfi^ âifwfoç (i).
D oii Ton voit qu'il se sert du terme général fini pour désigner son poëmc. Une autre preuve que ce genre de poésie n avait pas encore reçu de dénomination au temps de Selon, c'est qu'Hérodote (s), en nous parlant des élégies que le poëte athénien avait adressées à Pbilocyprus, Tun des rois de Chypre, se sert du même terme d'irriy, ce qu'il n'aurait pas fait si Selon leur avait donné lui-môme la dénomination d'élégies.
Le poète dorien Théognis ne la connaît pas non plus. Il parle eu trois endroits (s) de ses élégies, et leur applique dans chacun des trois le terme générique dtuQt. Le plus ancien écrivain chez qui on la rencontre est Thucydide (i), qui n'emploie pas pourtant le mot ntytid mais celui d'acytzov, ce qui est au fond la même chose pour le point qui nous occupe; car ces deux mots sont, comme on le voit d'après leur forme , do véritables adjectifs , avec lesquels on sous-entend le plus souvent les substantifs noiTnvt^ ou fUvpw (5]. Thucydide l'applique à un simple distique servant d'inscription à un trépied que Pausanias avait consacré à Apollon. Nous trouvons encore ce terme d'cAr/ciov employé dans un sens tout aussi général par Gritias, l'un des trente tyrans d'Athènes, qui dit, dans son élégie sur Alcibiade, que ne pouvant faire entrer le nom de ce capitaine dans un distique élégiaque (0) , il a dû employer l'ïambe au lieu du
(^) -Apud Pl0t., Vit. Soion., cap. viii.
(2) Lib. V, cap. cxiii; cf. Plut., FiLSnlon., cap. xxvi.
f3) Vert. 20, 22 et 755, éd. Bekker.
(i) Lib. I, cap. cxixri.
(5) Cf. G. JuLius Cvfiii, dû CarminU Grœcorum eUyiaci origine ei notivne, cap. ii, p. iy-37.
Criti49, fr. 3; éd. Bach, p. 45.
HISTOIRE DE LA POESIE ÉLÉGlAQUE CHEZ LES GRECS. 241
pentamètre. Il résulte clairement de ces deux passages que l'idée de plainte n entrait déjà plus pour rien dans la signiBcation du mot élégie et de ses équivalents, et qu'ils servaient uniquement à désigner un poëme écrit dans une certaine mesure.
On voit aussi par là que c'est dans le v* siècle avant notre ère que la dénomination d'élégie a dû prendre naissance. Ce fut peutêtre à roccasion du concours poétique qui eut lieu pour célébrer les guerriers tombés à la bataille de Marathon, et dans lequel Eschyle fat vaincu par Simonide (i). Le sujet, en effet, était plus favorable pour ce dernier poëte, fameux dans toute lantiquité par son talent pour le pathétique (a). Les Athéniens, vivement émus, auront créé ce terme pour caractériser le poëme écrit dans une mesure inventée, il est vrai, depuis deux siècles et plus, mais appliquée cette fois exclusivement à lexpression des douleurs humaines. Gomme les sentiments sont aussi fugitifs chez les peuples que chez les individus, le mètre inventé par Archiloque sera bientôt retourné à la destination générale qu il avait à son origine, et aura pourtant retenu le nom qui lui avait été donné dans une circonstance tout à fait particulière. Tout ceci n est pas une simple supposition, puisque nous voyons, un demi-siècle après Simonide, les poètes élégiaques Dionysius et Ion remployer à des sujets qui n'étaient rien moins que plainti&.
Nous avons jusqu'ici traité du caractère externe de Télégie, et nous avons vu que, pour ce genre de poésie, l'hexamètre, suivi du pentamètre, était la condition principale et indispensable. Passons maintenant à son caractère interne ; et comme il est dans un rapport intime avec le premier, disons auparavant quelques mots sur Timportance que les Grecs attachaient à la mesure dans leur poésie.
Dans une langue qui était, pour ainsi dire, une musique parlée, dans une langue où chaque syllabe, ayant sa quantité marquée, devait contribuer pour sa part à Tharmonie de la phrase, les différents vers, assemblages de syllabes combinées entre elles de diverses
(i) Auct anoaym. Vit. jEschyli, p. xiv, 6d. Dind.
{t) lion., lib. II, od. !,▼. 37, Bqq.,ei Qdintil.. lib. X, cap. i, J Cl.
S249I QIESTIOM DE rilILOLOtilE.
manières, devaient avoir chacun leur caractère et leur emploi déterminés (t). Je ne m'étendrai pas beaucoup sur cette corrélation du mètre et du sujet auquel il était employé ; je ne parlerai que de rhoxamètre ou mètre héroïque, comme déjà lappelle Aristote. « Le mètre héroïque, dit ce philosophe (i), s adapte parfaitement à Tépopéc, comme lexpéricnce le démontre. Nous serions choqués si Ion s avisait décrire une imitation narrative (cest ainsi qu'il appelle Tépopée) dans une autre mesure, car de toutes les mesures, cest rhéroïque qui est la plus stable et la plus majestueuse... Le vers ïambique et le tétramètre sont propres au mouvement : Tun convient à la danse, lautre à l'action . Ce serait encore plus étrange, si, comme Chérémon la fait, on mêlait ensemble toutes les mesures. Voilà pourquoi Ion n a jamais écrit de longue composition dans une mesure autre que Théroïque; et c'est la nature elle-même qui, comme nous lavons dit, nous apprend à discerner ce qui lui convient, n
Si maintenant nous considérons la nature du mètre élégiaque, il nous est facile de voir qu'il n'est qu'une modification du mètre employé dans l'épopée. Le vers héroïque grec est, comme on le sait, composé le plus ordinairement de dactyles suivis d'un spondée final (3] , et la césure la plus ordinaire est une syllabe longue après le second pied, laquelle forme, avec les deux dactyles précédents, ce qu'on appelle en prosodie le penthéminûre dactylique, qui, redoublé, donne le pentamètre (4). Il est si vrai de dire que le pentamètre dérive de l'hexamètre, qu'on le trouve très-rarement employé sans celui-ci, avec lequel il forme le plus souvent une espèce de strophe. Par suite de la corrélation qui existe entre la mesure et le caractère interne du poëme , on est naturellement amené à conclure que , comme le distique élégiaque tire son origine du vers héroïque, dans
(1) Voyez dans le traité de Ubnts d'Halicarnasse, intitulé "ntpi vwâivivi oyo/iârM», lu chap. XVII, où il caractérise les principales sortes de vers.
(2) Aristot., de Poel,, cap. xiit, p. 37, yol. XIII, éd. Tauchn.
(3) DioRTS. Haï., de Compositiofie verborum, cap. xvii, p. 55, vol. V, opp., éd. Tauchn^
(4) Tou âk ^axTu>(Kou ■n€'*^r,fJtfiîpobi ^U yvfifixvofiivoMy '/ivixoit rh s/r/riov. Hif^aist^. p. 9f , éd. Gaisford.
lequel tous ses éléments se retrouvent , de môme Télégie grecque dérive, pour le fond^ du poëme épique, avec lequel elle conserva toujours de nombreux traits de ressemblance.
Cela se comprend facilement quand on considère que la poésie grecque a toujours été en se transformant et en se perfectionnant, et quelle nest tombée en décadence que quand elle eut passé par toutes les formes dont elle était susceptible. Ainsi, de la poésie ïambique naquit la comédie, et de la poésie épique la tragédie, genres de poésie plus parfaits que ceux dont ils tirent leur origine (i). Il ne serait pas difficile de montrer en général comment, chez les Grecs, ces transformations de la poésie tiraient nécessairementleur origine des changements survenus dans 1 état de la société; nais en ce moment je ne dois m occuper que de la poésie élégiaque. Homère est la plus grande personnification de cette époque où, rapprochés encore par le sentiment de Tunité qui animait les Grecs fX)ar les précipiter sur Thèbes ou sur Ilion, les chantres helléniques, oublieux de leur personnalité , semblaient n'être que 1 écho de la nation entière. Lœil fixé sur un passé glorieux, les anciens poètes cycliques dédaignaient le présent pour célébrer les dieux et les héros d'an autre âge.
Mais, vers la fin du viii" siècle avant notre ère, la poésie grecque, qui jusque-là s était renfermée dans le domaine de 1 épopée, en sortit sous une infinité de formes. Le majestueux hexamètre, qui seul avait convenu par son uniformité à la tendance exclusivement épique de la poésie, devint impuissant à rendre la multiplicité de seotiments qui éclate dans les chants de cette époque.
Il est bien vrai que le genre épique ne fut pas entièrement abandoDué; mais on peut dire que, depuis Homère , qui le porta à sa plus grande perfection, il ne fit, pendant quatre siècles, que décliner de plus en plus. Cest à Panyasis, auteur d'une Héracléide, que Ion attribue l'honneur d'avoir fait revivre l'épopée éteinte (a) . Antimaque, qui vécut peu après lui et qui écrivit dans le môme genre,
(I) AiiiTOT., de Poet.^ ca|), iv. p. 0, tom. XIIl opp.; cd. Tauclin. (ij SviDAff TOC. Uavyaafî'.
mérita, de lavis d'un grand nombre de critiques, la seconde place après Homère [i).
Néanmoins leurs productions furent le produit d un esprit imitateur plutôt que Tœuvre d'un génie inspiré , des essais littéraires et non lexpression des sentiments nationaux. Le vrai temps de la poésie épique était passé sans retour, et tous les efforts que Ion fit pour le ramener furent aussi vains que les tentatives auxquelles se livrèrent différents États pour rendre 1 unité à la Grèce en se plaçant à sa tète.
L'élégie vint, en quelque sorte, remplacer Tépopée. Elle en est sortie quant à la forme; et, quant au fond, elle appartient comme elle au genre narratif (9). De môme que les Ioniens furent les inventeurs du poëme épique, de môme I élégie, qui n*est qu'une épopée incomplète, prit naissance en lonie. Les premiers poëtes élégiaques, Archiloque, Callinus, Mimnerme, appartiennent à la race ionienne ; et lorsque leiégie, à une époque postérieure, passa chez les autres peuples de la Grèce, ce fut dans le dialecte ionien que Télégie continua de s écrire.
On peut aussi, dans quelques cas, regarder Télégie grecque comme un poëme lyrique : sa forme se prôte môme à cette manière de voir, car Thexamètre semble souvent former une strophe complète avec le pentamètre qui le suit. Mais si Ton examine avec attention les cas où ce fait se présente, on verra qu'il provient de circonstances toutes particulières, où se trouvaient placés, par exemple, Callinus et Tyrtée. A quelques exceptions près, l'élément épique domine dans leiégie grecque, que Ton peut définir un poëme narratif d'une certaine longueur, écrit en hexamètres et pentamètres alternés. On verra, dans le cours de ce travail, que je me suis efforcé, autant que les données, malheureusement assez peu nombreuses, me le permettaient, de justifier Tidée que je donne, en ce peu de mots, de l'élégie grecque.
J'ai dû entrer dans ces développements et donner cette définition
(4) QvivTiuAR,, Insi. Ofai,f lib. X, cap. i, { 53.
(î) P%oci.^ Chresiomath,f p. 376, pnsl HirHie^r., éd. Ga'iHford.
de l'élégie grecque, bien que la question proposée au concours ne ooDceniât que Thistoire de ce genre, parce que celle-ci dépend néoessairement du point de vue sous lequel on envisage la poésie élégiaque. En disant que 1 élégie était d'une certaine longueur (il en esiqui, comme la Lydé d'Antimaque, les Ioniques de Panyasis, la Lamiiwn dllermésianax , et V Arête de Parthénius, approchaient des dimensions dun poëme épique), j exclus lepigramme, souvent écrite en distiques élégiaques , genre qui a un rapport étroit avec l'élégie (i), mais qui en diffère d'abord par son objet primitif qoi est tout spécial, puisque épigramme signifie inscription, et eosaite par son étendue normale qui est de deux vers (i).
Il me reste à faire remarquer que comme, h l'exception de Utéognis, il n'est aucun élégiaque grec dont les œuvres nous soient parvenues, il est impossible de donner une histoire complète de la poésie élégiaque chez les Grecs. En effet, tout ce qui nous reste, en œ genre, de la littérature grecque, nous le devons principalement aa soin qu'ont eu quelques auteurs, comme Plutarque, Lycurgue, Défflosthène, de s'appuyer sur lautorité des poètes, ou bien aux Uborieiises compilations d'Athénée et de Jean Stobée. Le reste ne consiste guère qu'en quelques distiques ou quelques bouts de vers qui se rencontrent çà et là dans les scolies et les lexiques. Noos manquons donc bien souvent des documents nécessaires pour être à même de juger du talent de chaque poëte : il en est même dont il ne nous est resté absolument rien. Ajoutez à cela que bien souvent nous ne possédons pas de renseignements sur les poètes euxmêmes, ou que nous n'avons sur eux que des notices très-confuses et trèS'-eoDtradictoires. C'est pourquoi dans ce travail j'ai tâché de m*abstenirde vaines conjectures, et de marcher autant que possible appuyé sur des textes formels. J'ai profité, comme on peut s'en convaincre, de tous les travaux de la critique moderne que j'ai pu me procurer, en me réservant toutefois d'en user avec discernement,
(i) Pfam habet epigrammaticum genus eonjuncHonem aliquatn et quasi necêssiiudinem eum lyrico et elegiaco. Fa. Jacobs, prœfat, ad Animadv, in Anthol. Grœc. tom. X,
(2J Ctrill., Anfhol.f IX, 369. Uayy.ctXôv ivr^ ini'/pufi/ACc rb iiaxixov y. r. A.
et de ne pas toujours entrer dans les vues de leurs auteurs sur un sujet aussi important que Thistoire de la poésie élégiaque chez les Grecs. On peut dire, en effet, que Franckc (i), dont le nom fait ici autorité, n a pas beaucoup exagéré quand il prétend que « I élégie grecque mérite bien à coup sûr une histoire critique, puisque par la variété des sujets et par la multitude et le génie des poètes qui ont écrit en ce genre, elle le cède à peine à Tépopée, qui lui a donne naissance. » Le présent travail énumère plus de soixante poètes élégiaques, dont malheureusement les fragments réunis ne forment quun assez mince volume. On ne peut que regretter cette perte presque entière d'un genre dans lequel plusieurs poètes grecs s étaient fait un nom fameux ; et il est à remarquer, comme exemple du sort bizarre qui a présidé aux destins malheureux de la littérature ancienne, que, tandis que les originaux sont perdus, les élégiaques latins, qui, d après leur propre témoignage, nont fait qu'imiter les Grecs, sont parvenus en grande partie jusqu'à nous. L'histoire de la poésie élégiaque chez les Grecs peut se diviser, pour plus de commodité, en quatre périodes assez distinctes. Dans la première, lelégie naissante se présente avec le plus grand éclat dont elle ait jamais brillé. La seconde nous la montre occupée surtout à instruire les peuples et répandue de son berceau sur la Grèce entière. Dans la troisième, nous la voyons presque entièrement concentrée à Athènes, où elle pâlit devant un genre de poésie bien plus brillant. Enfin dans la quatrième, Télégie tombe aux mains des poètes alexandrins, chez qui elle se fait savante, afin de répandre encore un peu d éclat, et qui la lèguent à quelques poètes obscurs pour lesquels il est inutile de distinguer une cinquième période.
(1) « Est êane elegiacum genus critica historia longe dignisêiniutHf quippe quod ti aryumentorum variât ate, et poetarum'qui hoc génère utebantur eel multiiudiHë vl ingénia, vix epicot cujus progeniet est, cédera videatur, » Cauiii., p. 4, iqq.