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DE L'INVENTEUR DE L'ÉLÉGIE

KT »Ba PREMIERS POËTBS ÉLKCSIA^r KI«.

Le poëme élégiaque n'étant, comme on Ta vu, qu'une modification de la poésie épique , tant sous le rapport du fond que sous celui de la forme, rapports qui sont entre eux dans une union intime, et tous ses éléments se retrouvant dans 1 épopée et Thexamètre, le premier qui imagina d altérer de la sorte le vers héroïque pour rappliquer d une manière plus immédiate à Tindividu, celui-là doit passer pour Tinventeur de Télégie. Mais pouvons-nous raisonnablement espérer de savoir qui ce fut, quand les anciens avouent eux-mêmes quils ne connaissent rien de certain sur ce point, qui était, au dire d'Horace (i), un sujet de dispute entre les littérateurs?

Les passages des grammairiens anciens où il est question de rinvention de lelégie viennent pleinement confirmer cette assertion d^Horace. Ainsi Suidas nous donne comme poète élégiaque le Mysien Olympus (s], personnage qui vivait avant la guerre de Troie, et qui serait par là même linventeur de 1 élégie. II est évident que ce n est là qu'un exemple de la manie qu avaient

(\) De îrte poet., ▼. 77, »qq.

{t) "O/u/AK0« Mu9^(« a\tÂv^xr,i â/ia xa2 Tcoevsryif /xùCiv xai cÀtyctoiv... yiyovt ik npb râv

Tpùàtx6i>. StJlDAt, YOC. ''Oiu/CICOf .

les Grecs de mettre les inventions sur le compte de leurs dieux, ou de les faire remonter aux temps fabuleux. C était, par exeoople, Apollon lui-môme qui avait inventé Thexamètre, ou bien Phémonoé, prêtresse du temple de Delphes, ou enfin le Lycien Olen (i). On pourrait aussi, quoique d'une manière moins probable, expliquer cette assertion de Suidas, en supposant que dans lantiquité il circulait des élégies sous le nom d'Olympus, fait qui se reproduit si souvent dans la littérature ancienne. H est possible aussi quon ait regardé Olympus comme poëte élégiaque à cause de la tradition qui lui attribuait des chants plaintifs ou élèges (i).

On ne doit pas accorder plus de considération à ce que nous rapporte, dans un autre endroit, le môme lexicographe (s], que ce fut Théoclès de Naxos ou d'Ërétrie qui inventa le mètre élégiaque dans un accès de folie. Outre que Suidas ne nous cite pas ici ses garants, remarquons que ce Théoclès ne nous est aucunement connu ; il est évident que ce ne peut ôtre le Théoclès contemporain de Ptolémée Philadelphe et auteur de poésies ithyphalliques , dont nous parle Athénée (4]. Peut-ôtre a-t-on voulu par là taxer de folie celui qui, le premier, altéra la noble simplicité du vers épique : cest là du moins le seul sens dont cette indication paraisse susceptible. On peut aussi la regarder simplement comme l'imagination d'un littérateur oiseux, qui se sera fait une fausse notion du mot élège (5).

Un autre passage du môme Suidas (g), où il semble faire honneuî^ de cette invention au roi Midas, est si maltraité qu'on n en peut rien conclure de certain. On ne doit pas non plus tenir compte de lassertion du grammairien latin Plotius , qui , dans son Traite des mètres (7), lattribue à un certain Ortyx, bu bien à Pythagore. Nous n avons pas besoin de dire combien cette assertion est hasardée

(4) Fabuc, BibU Gr., t. I,p. 207, sqq., éd. ïïarle». (î) Frahck., Callin., p. 29, sqq,

(3) SuiD., TOC. *EXv/aivgiv.

(4) DsimosopH., lib. XI, p. 497 C.

(5) F&AiccK.y Callin.y p. 21.

(6) Voc, "Eir/o«. — Cf. Fiawck., p. 20, et Append., p. 425, !«qq.

(7) P. 263 ^. Gramm, iat., éd. Putsch.

H^ant à Pythagore, soit qu'on prenne cet individu pour le célèbre

I P)iilo6opbe de Samos, soit pour n'importe quel autre : 1 époque et

^ ^ caractère de chacun des hommes qui ont porté ce nom suffisent

^éjk pour la réfuter (i). Quant h Ortyx, personnage tout à fait

^oosDu, rinvention de 1 élégie ne lui était probablement accordée

fae pr ceux qui voulaient, sans peine et sans recherche aucune,

^Bsoudre cette question difficile (â) .

Une autorité un peu plus respectable est celle du fameux grammaînen Didyme, qui, dans son Traité sur les Poètes (s), disait quon ^^tiril)uait Tinvention du distique élégiaque ( on voit que les anciens t^ en séparaient pas Télégie), les uns à Archiloque, les autres à l'^ixuierme, d'autres enfin à Callinus. Mais il est évident qu à raison '^^ l^âge où il a vécu, Mimnerme ne peut être regardé comme l'inventeuF' de Télégie. Peut-être cette opinion se fonde-t-elle sur les vers où Hennésianax (4] témoigne que ce le malheureux Mimnerme, dans son amour pour Nanno, fit rendre de doux sons à la molle élégie, y) ttdîs à la manière dont ce poëte s exprime, on voit que, selon lui, BluQuierme n a fait que donner à 1 élégie un caractère tout particulier, en la consacrant à lexpression des plaintes amoureuses (5).

U ne reste donc qu' Archiloque et Callinus qui puissent sérieusenient se disputer Thonneur de cette invention. Il n y a plus qu a déterminer lequel de ces deux poètes a vécu avant lautre, et Ton aara résolu la question qu'Horace regardait comme indécise. C est ce qua tenté de faire J.-Y. Francke, dans sa savante dissertation îdIî talée : Callinus, ou Traité critiqm de l'origine de la poésie élégiaque (e) .

(4) fiAircK., Callin,, p. 24.

(2) Id., ibid,

(.3J Ap. Orioh. Thkb., Etyni., p. 58, éd. Stun. — Cf« Auct, Etymol. ined., apud Roirkin., ad Callimachi Fragm.^ 1. 1, p. 439, éd. Ernest, et Plotids, de Metr., loc. cit.

Jixov Kui /AuXaxoû tcvcû/a* ocnb •ntvxufiérpoVf xxUro fikv Nawo&f... V. 35, iiqq., ap. Athkn., p. 597, sqq.

(5} Cf. F&AHCK., Callin.y p. 9, «qq.

(6j CAUiRrs, seu Quœstionis de origine cfirminis eUgiaci Traciatio chtica, Alton, et Lipt., 1816.

Selon ce philologue , Tinventeur de lelégie est Callinus , dont lE . place Tépoque. entre Homère et Hésiode. Mais, outre que la préten-^ tion de décider un point que les anciens ont laissé en litige parat\& un peu trop forte, M. Baron, dans ses Poésies militaires de tanti-^ quité [i), nous semble avoir parfaitement réfuté les raisonnements de ce savant. Il résulte de toute la discussion, que les ancienc^ n'étaient pas très-certains de Tâge où aurait vécu Callinus, et quV doit probablement le regarder comme contemporain d'Archiloqw auquel il fut peut-être môme postérieur (s). Du reste, les donnée ^ sur ce point de chronologie sont si contradictoires, et les text».^ parfois si corrompus, que le plus sage des partis serait enco«^ d'imiter Horace, et de laisser, comme lui, la question pendai devant le juge :

Grammah'ci cerlent, et adhuc subjudice lia ait.

Il est cependant une considération qui milite fortement en faveu d'Archiloque. Ce poëte est, de toute lantiquité, le plus renommi pour son génie créateur dans la métrique (s). Si donc Ion se rappelle que le pentamètre n est autre chose que le penthémlmère dactylique redoublé, et que l'on considère que c'est Archiloque qui, le premier (*) , a employé ce penthémimère seul avec l'hexamètre pour en former une épode, il est tout naturel de conclure que le distique élégiaque, où le penthémimère dactylique est répété, a été créé immédiatement après cette épode, qui semble en avoir donné l'idée, et que le même poëte a été de la sorte l'inventeur de Tune

(4} Premier Excuravs, p. 64-76.

(2) Cf. C.-J. CcsAa, de Carm, grœc, eleg, origine et notione, cap. it, p. 58-73, de Archi" lochi et Callini œtate,

(3) a Adeo fœcundus varietate carminum et singularis artificii in exeogitandie noviê metrin hic auctor est, ut cœteris tatibus immutationis auœ in componendie metriê obeervantiam parem êtudiosa œmulatione prœstiterit, > Victoiih., 1U>, IY, p. 9588, éd. Putsch.— Cf. Libbbl, de Vita et scripHs Archilochi, p. 24-38.

(4) HivHiitT., p. 39, éd. Gaisf.; Diombd., p. 514 ; Plotius, p. 2640. C'est le mètre oonnu sous le nom à* Archihchium primum et qu'Horace a employé dans cette pièce (lib. lY, od. Yii) :

Diffugere nivea, redeunt jam gramina campis,

Arboribusque corn m. * '

IIISTOIIIE DE LA FoÉslE KLEGIAQIE CHEZ LES GRECS. 251

ei Vautre forme de vers. Il est donc probable que c'est à Archiloque

ciue Ton doit faire honneur de Tinvention de I élégie, ou, ce qui

revient au même, du distique élégiaque, forme qui se rapproche

l>eaucoup plus du mètre de lépopée que Tépode dont elle parait

dérivée .

Il est vrai qu Archiloque n est pas fort renommé dans lantiquité comme poète élégiaque, mais j en crois pouvoir assigner plusieurs nisons. D abord il est probable que ses élégies étaient comme périples dans rimmense étendue de ses œuvres, que le poëte Méléagre, dans la préface de sa Couronne poétique (i), compare à 1 Océan. Il nen était pas d' Archiloque , qui avait écrit des poëmes de genres très-divers, comme de Gallinus ou de Mimnerme, qui devaient leur célébrité au genre élégiaque seul. Ensuite Archiloque avait acquis UD grand renom comme poëte, grâce surtout à ses ïambes, qui lui avaient mérité la première place en ce genre dans le Canon des auteurs classiques dressé parles littérateurs alexandrins (s). Si Ton se rappelle, en effet, Imfluence que ce travail critique exerça sur les opinions littéraires, on ne sera pas étonné de voir qu' Archiloque n'est pas toujours nommé comme poëte élégiaque à cdté de Gallinus €if de Mimnerme, les deux seuls poëtes en ce genre admis par Ari&tarque et Aristophane (3] .

Ce poëte, que Longin, dans son Traité du sublime [a] , appelle avec Hérodote et Stésichore le plus homérique des écrivains, était de Paros. Le plus ancien témoignage sur son époque est celui du père de l'histoire (5), qui le fait contemporain de Gygès. Ce roi de Lydie régna de la xvi" à la xxv* olympiade (e) , d'où Ion voit qu'Archiloque a fleuri au commencement du \ti" siècle ou à la fin du vni* siècle avant notre ère. Selon la tradition, un oracle avait prédit à Télésiclès, son père, que l'enfant qui lui était né serait immortel et célèbre

(I) Àittholog- GrœCy FV, I, ▼. 38.

[t) QiriHTiL., lib. X, cap. i, { 59.

(3) Cf. îiiHCK., Callin,, p. 28, et Bach., de Phileta Coo, p,U.

(k) Sect.xiii, p. 52; éd. Pearce.

(5) HiaoDOT., lib. I, cap. xii.

(6} CLiirroii., Fo«f. 11911., I, p. 470-184.

^Oi QUESTION DE l'UlLOLOGlE.

parmi les hommes (i). II était fils d'une esclave appelée Enipo, comme il lavouait lui-môme avec sa franchise accoutumée ; et, forcé par la détresse de quitter sa patrie, il se rendit à Thasos (s), où son père avait établi une colonie, dont quelques auteurs lui attribuent môme la fondation (5) . Mais il n'y trouva pas un sort plus heureux : il y fut en effet poursuivi par la haine des habitants, auxquels l'amertume de son caractère et de sa poésie lavait rendu odieux [i) , et accablé par les maux qui affligèrent cette ile et dont il se plaignait dans ses poésies (5]. Il devait épouser Néobule, que son père Lycambe lui avait fiancée ; mais trompé dans son attente par le manque de parole de celui-ci, il s emporta dans ses ïambes et ses épodes contre lui et ses filles, reprochant entre autres à ces dernières d avoir par leur inconduite déshonoré leur père et leur patrie. Ce fut surtout à Néobule que sa rage s'attaqua en l'accablant des noms les plus injurieux. On rapporte qu'il réduisit Lycambe et ses filles à un désespoir si grand qu'ils mirent fin à leurs jours par la corde (e). Ce n'était pas seulement contre ceux qui lui avaient manqué qu'Archiloque s'emportait ainsi. L'extrême mobilité de son caractère le poussait à injurier également amis et ennemis (7]. Il nest donc pas étonnant qu'un pareil homme n'ait pu trouver nulle part de séjour assuré et qu'il ait été obligé do mener une vie errante. Nous le trouvons en effet après son départ forcé de Thasos engagé dans un combat avec les Saïens, peuple de laThrace, combat où il perdit son bouclier, ce qu'il confesse sans vergogne (s). Les vers où il proclamait ainsi sa honte furent cause que voulant se rendre h Lacédémone, il reçut l'ordre de sortir sur-le-champ de celte ville (9).

(i J OEhomaus apudErsEB., Piwpar. Ec, lib. V, cap. 33, p. 227.

(î) eRiTiAtapud iEuAfi., F. //., lib. X, cap. xiii, s. fragm. XXXV, p. 100, éd. Bach.

(3) LiEBBf ., de Vita et script. ArchiL. p. 7.

(4) PiHD., Pytk., Il, ▼, 100. — Cf. ScBOL. ad h. toc. et Ovid., /6i».. ▼. 5i3, «qq. (oj Cf. fragm. XXX, XXXII et LII, éd. Liebel.

(OJ Cf. LiEBBL, loc. laud., p. 1 4.

(7) 'Ofioioii Toùç fiXo'ji xat xobi ïx^poùç xaxû« îUyi, Cbit., loc. cit.

(8) CiiT., loc. cit., et Archil., fr. LVIII, éd. Lieb.

(0) Pi»îT., Inst. Lncoti., cap. xxxiii; Hîor. Aom. II. p. 179, cd Tatichn.

254 QUESTION DE PUILOLOGIE.

grands éloges du célèbre rhéteur. ((Homère, dit-il, ne met pas une seule fois devant les yeux (e danger où se trouvent les matelots ; il les représente, comme en un tableau, sur le point d'être submergés à tous les flots qui s'élèvent, et imprime jusque dans ses mots et ses syllabes Timage du péril. Archiloquena pas fait autrement dans le Naufrage (i). » C'est, sans aucun doute, à cette description célèbre que doit se rapporter ce distique (s) où Archiloque nous représente des marins « au milieu des ondes de la mer écumante appelant de tous leurs vœux un heureux retour (s) . »

On pourrait peut-être croire que le ton de Télégie dont nous parlons était plaintif par suite de la nature même du sujet : point du tout. Il semble que la vie d'aventurier que menait Archiloque leùt rendu inaccessible à tous les tendres sentiments. Voici comment il s'exprime dans le plus long fragment qui nous ait été conservé de cette pièce (4) :

(( Il n'est ni ville ni citoyen, Périelès, qui, accusant des maux lamentables, puisse se réjouir dans les banquets. Les flots de la mer bruyante ont englouti nos meilleurs citoyens, et les douleurs ont gonflé nos poitrines. Mais les dieux, cher ami, nous ont donné le courage puissant pour remède à des maux incurables. Tout le monde est sujet à l'infortune : elle nous a maintenant atteints, et nous gémissons sur une blessure encore saignante ; d'autres l'éprouveront à leur tour. Prenons donc dès cet instant patience, et repoussons la plainte, qui ne convient qu'aux femmes (5]. »

En faveur des amateurs de la poésie latine, je me permettrai de citer ici la version élégante, quoique assez peu exacte (e) , queGrotius a donnée de ce morceau d'Archiloque :

Qui nimium, PerieUs, semper meminere laboron^ Non hos hauata Juvant pocuiCf non epulœ.

{{) LoRGiN., de Subi., sect. x, p. 44, éd. Pearce.

(2) Ap. Schol. Apoll. Rhod,, I, 824, fr. LXII, éd. Lieb.

(3) Cr. LiiBBL, ad Archilochi Fragm., p. 459.

(4) Ap. Stob., Floril., tit. CXXIV, f 30 ; fr. LV, éd. Liebel. — Cf. NoL ejusdem, p. 4 4î.

(5) .... yuvxtxtlov itévâoç ànôtaifiivot» ^

Abcoiluch., loc. cit., ▼. \0.

(^) Cf. Liebei., ad Archil. Fragm,, p. 4 45.

///m œquorei merserunt gurgiiis nndœ :

Ai nimio nobis pultuo doiore tumet.

Vna data tat êuperum dono ntêdicina malorum,

Scilicet invicti dttriti«$ animi.

Piunc aie hanc, nunc aller habel; jam reêpicit ad nos.

Fessa cruentamus riscera qui gémit u.

Mox altos sors isia nianet. Duraie ferendo

Interea et luctti parcite fœmineo.

On voit assez, par la lecture de ce morceau d'Archiloque, que ce ne sont pas là des idées bien lugubres pour un sujet qui naturellement devait lui en inspirer. 11 dit lui-môme qu*il supporterait son malheur avec plus de modération, a si, enveloppés dans des vêtements purs, la tète et le corps gracieux de son beau-frère eussent été livrés aux flammes du bûcher (i). » On est tout surpris de la froide légèreté avec laquelle il s exprime en disant, probablement à la fin de son élégie : a Mes larmes ne me guériront pas ; et je nen ferai pas pis en me livrant à la joie et aux festins [t). »

On voit par là que Télégie, au lieu d'être exclusivement consacrée à la plainte, était tout simplement pour Archiloque un poëme narratif, une sorte d épopée bâtarde, où, au lieu de se faire lëchodes sentiments qui animaient le peuple grec, il s est complu à raconter ses malheurs privés, ou à tracer le tableau de son caractère indomptable et de sa vie de soldat errant. G est dans ses élégies qu il se glorifiait d'être à la fois serviteur du dieu Mars et savant dans Taimable don des Muses (s) .

U ne faut pas s étonner de son goût pour la guerre, a Ma lance, dîl^l dans une élégie, me donne du pain, ma lance me donne du vind'lsmare, que je bois appuyé sur ma lance (4]. »

Une autre lui a été inspirée pendant qu'il veillait avec des compagnons à la garde d'un vaisseau. « Allons, crie-t-il à l'un d'eux, traverse les bancs du navire, une cruche à la main; mets en perce

\i) Apud Plct., loc. cil.; fr. LXl, éd. Liebel.

(i) Id., ibid., cap. xii, p. 76*, fr. LX, «d. Liebel.

(3) Id.. Vit. Phoc.^ cap. tir, fr. LIX, éd. Liebel.

{'¥) Ap. Atbi!!., lib. I, p. 56, 1. 1, éd. Tauchii : fr. L\U1, éd. Liobel.

256 QlESTIOiN DE PHILOLOGIE.

les tonneaux et tire du vin rouge, jus du raisin : nous ne pouvons sans boire faire ici sentinelle (i) . )>

C'est encore dans ses élégies qu'il avouait sans honte un fait qui n est pas du tout à son honneur : a Un Saïen se pare fièrement de mon bouclier, arme superbe, que j ai abandonnée près d'un buisson, bien malgré moi. Mais enfin j ai mis ma vie en sûreté : quant à mon bouclier, eh bien ! qu il soit perdu ; plus tard je retrouverai bien son pareil (i). » Plutarque nous rapporte à propos de ces vers qu'Archiloque étant allé à Sparte en fut chassé sur-le-champ pour avoir jeté ses armes plutdt que de mourir courageusement (s). On ne voit pas trop quel motif Archiloque aurait eu de se transporter à Sparte : il est plus facile de croire ce que nous raconte Valère Maxime (4) , que ce furent les ouvrages du poëte que les Lacédémoniens ne voulurent pas soufirir dans leur ville, parce quils en jugeaient la lecture dangereuse pour la pureté des mœurs. L'empereur Julien souscrivit à la sentence des Spartiates par la défense qu il fit aux prêtres païens de lire les poésies d'Archiloque et d Hipponax (5). Il y a grande apparence que ce reproche s'adressait autant aux élégies d'Archiloque qu a ses ïambes, si Ton en peut juger par deux vers élégiaques qu Athénée (e) nous a conservés et oii il s exprime avec la plus grande liberté sur le compte d une certaine Plangon, surnommée Phasiphilé.

« Ainsi qu'un figuier qui, croissant sur un rocher, nourrit une multitude de corneiUea, ainsi l'honnête Phasiphilé accueille tous les passants. >

Les autres fragments des élégies d'Archiloque ont assez peu d'importance, à la réserve de cinq vers cités par Plutarque (7], dans

(i) Ap. Athsii., Ub. XI, t. III, p. 4 i-2, éd. Tauchn.; fr. LVI, cd< Liebel.

(2) Fragm. LVIII, éd. Lirbel.

(IV) Insl. Lac, cap. xxiiu. Mor., t. II, p. \ 7U, éd. Tauchn.

(4) Lib.VI,cap.iii, ExtJ,

totxïrra ypayôvTwv, JuLun., Fragm., p. 300 G, edit. Lips.

(6) Lib. XIIl, tom. III, p. 3i5, cd. Tauchn.; fr. LXIV, éd. I.iebel.

(7) Vit. Thés., cap. V; fr. LVIl, i«d. Liebel.

lesquels est décrite la manière de combattre propre aux Abantes, peuples de l'ile d'Eubée, vers qui paraissent avoir fait partie dune élégie guerrière par laquelle Archiloquo excitait au combat des compagnons darmes : a Dès que Mars, y dit-il, aura engagé le combat dans la plaine , on ne tendra plus Tare , et les frondes nombreuses deviendront inutiles ; mais c est le glaive alors qui fera pousser mille cris de douleur, car les maîtres belliqueux de TEubée sont savants dans cette manière de combattre.-))

Nous savons par Critias (i) qu Archiloque aimait à parler de soimême dans ses poésies, et qu'il ny cachait pas ses nombreux défauts, dont au contraire il semblait faire parade. Il est probable que c'est dans un de ces moments depanchement qu'il se vantait (s) a de faire à ses ennemis de funestes présents. » Enfin il ne me parait pas douteux que ce ne fût en faisant sur lui-même un douloureux retour qu'il s écriait avec amertume : « Fils d'Ësime^ en cherchant à blesser les autres par des reproches, on s'attire bien peu de sujets de joie (5). »

Tai traduit à dessein tout ce que nous avons des poésies élégiaques d'Archiloque , pour montrer que Tclégie grecque à son origine n'eut pas, comme on l'a cru, une destination exclusive. Elle ne se borna pas à exprimer la douleur ou lardeur militaire : elle tira du poëme épique son langage, sa mesure et un fond très-varié. C'est en quelque sorte une épopée accidentelle, qui chante un seul homme au lieu d'un peuple entier, ou un seul fait au lieu d'une série complète d'événements, et qui s'adresse à chaque sentiment tour à tour, au lieu de les invoquer, comme l'épopée, tous à la fois. Telle se présente l'élégie dans Archiloque, si l'on en peut juger toutefois par une quarantaine de vers qui nous restent de lui en ce genre. L'élément lyrique ne s'y fait que faiblement sentir, et l'on peut dire la même chose de l'élégie grecque considérée en général.

Tout ce que Ton sait à peu près de certain sur le compte de

,'l) Ap. MLikn„ y. U., lib. X, cap. Xlll ; fr. XXXV, éd. Nie. Bach. (i) Fragni. LXV, cd. Ltebel.

(.3) Fragm. LXVI, cd. Liebel.

258 QUESTION DE PBILOLOGIE.

Callinus qui dispute au poëtc précédent Tinvention du poëme élégiaquo, cest quil était d'Ëphèse(i). Encore faut-il remarquer que Strabon ne le nomme pas parmi les hommes illustres de cette ville, et que dans les quatre endroits (i) où il le cite, il ne lui donne jamais la qualification d'Ëphésien. Je laisse à décider si c est là lefiet d*une négligence de la part du savant géographe, ou si ce n est pas plutôt, ce que je suis porté à croire, aux conjectures des grammairiens que ce poëte doit ses droits de citoyen d'Ëphèse. Il serait d autant moins surprenant qu'on ignorât sa véritable patrie, qu'il ne nous reste non plus que peu de données positives sur Tépoque où il doit avoir vécu. Le témoignage le plus ancien, et, comme tel, le plus probable, est celui de Callisthène (3), qui le faisait contemporain de la seconde prise de Sardes par les Lyciens et les Trères.

Cette prise de Sardes est probablement celle dont parle Hérodote {4) et qu'il fait arriver sous Ardys, dont le règne tombe de 679 à 630 avant notre ère. Il serait, du reste, inutile de chercher une solution exacte d'une question chronologique sur laquelle Callisthène, Strabon, Athénée et Clément d'Alexandrie sont en contradiction manifeste.

Dans le temps où vivait Callinus, les Scythes et les Cimmériens avaient envahi l'Asie, les rois de Lydie attaquaient les cités ioniennes, qui étaient elles-mêmes en proie à des dissensions continuelles, et, comme le dit Callinus (5), (c la guerre était partout. » Au milieu d'un tel bouleversement, il était impossible à un poëte de ne pas chanter la guerre, qu'il voyait peut-être, menaçante, aux portes de la cité De là cette animation et cette énergie qui régnent dans le morceau que nous a conservé Stobée(6), et qui est malheu-

(I) pROCL., Chreêlon»,, p. 37U, post Hephabsf., éd. GaUf. — Cf. Mae. Vict*«iiius. du Arte gr., III, p. 255S.

(î) Stiib, Geogr.f lib. XIII, capp. i et iv, iom, III, pp. 447 et 454; lib. XIV, capp. i et iT, tora. m. pp. 403 et 349.

(3) Ap. Srâ&B., lib. XIV; cap. iv« toni. III, p. 45V, éd. Tauchn.

(4) Lib. I. cap. \v.

(5) ... 7rô)5/*o$ yaîav ànavscv -:x«<

Fr., I, V. 4, p. 4 4?, éd. Baron.

(6) Floiileg.. lit. Ll, 19.

reusement le seul qui, par son étendue, puisse nous donner une idée du talent de Callinus. Bien qu'il ne comprenne qu'une vingtaine de vers, it suffit pour nous montrer que Callinus était un grand poëte. Il y prend le langage pressant d'un héros à Theure du danger, et entraîne tous les cœurs avec soi par un irrésistible appel aux sentiments les plus saints du cœur de Thomme. On y sent l'inspiration soudaine d'une belliqueuse éloquence qui court droit à son but en peu de mots. Il y exhorte ses compatriotes à secouer leur torpeur ; il leur montre le danger qui les enveloppe de tous côtés, les presse de faire le sacrifice de leurs jours pour sauver leur patrie, leurs femmes, leurs enfants, et termine par ces paroles :

SoDget-y, nul n^échappe aux Parquet déToraotei, Nul, fût-il Dé du sang de nos dieux éterneli ! Tel fuyait au seul bruit des flèches résonnantes, Qui rencontra la mort aux foyers paternels. Hais celui-là, des siens, dans la nuit de la tombe, L*amour et les regrets ne raccompagnent pas; De l'autre, peuple, grands, tous pleurent le trépas : La patrie est en deuil quand le brave succomb(n Vivant, il est l'égal des demi-dieux ; Il apparaît à tous les yeux Gomme la tour qui couvre une viUe alarmée, Et seul, par ses hauts faits, il vaut toute une armée (i ].

On comprend aisément, en lisant ces beaux vers, pourquoi les critiques d'Alexandrie avaient mis Callinus (2] dans cette liste d'écrivains d'élite, connue sous le nom de Canon des auteurs classiques. Il fallait sans doute que ses poésies, malheureusement perdues pour nous, fussent bien pleines de beautés pour lui avoir mérité cette distinction, qui n'a pas été accordée à Tyrtée, poëte remarquable à tant d'égards.

Les autres élégies de Callinus furent-elles exclusivement consacrées h l'expression des sentiments belliqueux? Rien ne vient l'indiquer, et je suis môme porté à croire que dans le nombre il s'en

(I) Traduction de M, B&eoh, Poésies iniiitaires de rantit/uUéj p. I V5-I47.

(î) FâiNr.K., Call , p, i8; Bacb., de Phileta Coo. p. iS.eide Callino Epkesio, p. iO, sqq.

260 QUESTION DE PUILOLOGIE.

trouvait quelques-unes dont le sujet était purement historiquCt comme celle où il racontait comment les Teucriens étaient arrivés de la Crète à Sminthe en Troade (i), et celle où étaient rapportées la mort de Calchas à Claros et la dispersion des compagnons de Mopsus dans la Pamphylie, la Cilicie et la Syrie (2). Callinus n'a pu faire mention d'événements si éloignés de l'époque où il vivait, que dans des élégies que Ton pourrait appeler épiques. G est ]h l'effet des nombreux rapports que conservèrent toujours entre elles Télégie et l'épopée grecques, rapports si étroits, que souvent elles ne s éloignent l'une de lautre que de la légère différence de la forme métrique.

On nous fait encore mention d'un hymne que, selon Strabon (3], Callinus aurait composé en l'honneur de Jupiter, a Anciennement, dit ce géographe, Ephèse s appelait Smyrne; cest le nom que lui donne quelque part Callinus quand il nomme les Ëphésiens Smyrnéens dans son Hymne à Jupiter : « Aie pitié des Smyrnéens I » dit-il à ce dieu.

Je remarque d'abord qu'il eût été plus exact de traduire a en s'adressant à Jupiter, » à cause de l'expression vague a quelque part, » qui ne s'accorde pas avec la citation précise qu'on veut trouver dans le texte de Strabon en traduisant de l'autre manière. Je fais cette observation, parce que la locution dont se sert cet auteur a été souvent mal entendue dans beaucoup de passages, et Ion s'est basé bien des fois sur un contre-sens pour nous parler d ouvrages qui n'ont jamais existé. Le anciens, en effet, avaient la coutume de citer une partie quelconque d'un ouvrage par le sujet qui était traité dans cette partie. C'est ainsi que Pausianas (4), en se servant de la même locution que Strabon, cite Homère a dans l'injure de Mélanthès à Ulysse. >^ Si l'on n'y prenait pas garde, on pourrait croire , à la pre-

(1) Ap. Strab., Geogr.f lib. XIII, cap. i, t. III, p. 4 17, ed.Tauchn; fr. VI, éd. Bach.

{î) Id., ibid., lib. XIV, cap. iv, t. III, p. 209, éd. Taiichn ; fr. VII, éd. Bach.

(3) Id., lib. XIV, cap. i, toni. III, p. 163, éd. Tauchn; fragm. IV, ]ed. Bach, ^fiùpva,

xff>ây sv T'h Ti pbç Atee X6y(a» 2/ivpvuio\jç 6* kXir,vov,

(V) 'Ofiripoi fe« McAâv^ouf ÂotSopia npbç '0^u»»éa. Pnooir.., oap. nv, J 4.

HISTOIRE D£ LA POKSIE ÉLÉGIAQIE CUKZ LES GUECS. 261

mière lecture, qullomère avait composé un poème sous ce titre, tandis que Pausianas désigne tout simplement lendroit de TOdyssée ou Mélanthès injurie Ulysse.

Je renoarque ensuite que l'élégie s occupait plus volontiers de^ choses humaines, et quelle invoquait rarement les dieux. L'hymne grec au contraire, dont le caractère constant est une majesté simple, s'écrivait ordinairement dans le mètre héroïque, celui qui lui convenait le mieux par sa marche uniforme. On a donc eu tort de regarder Télégie de Callimaque sur les Bains de Minerve comme un hymne (i). Callinus a pu, dans Tendroit cité (qui appartient à une élégie, comme le fait voir le pentamètre qui s y trouve), s'adresser à Jupiter par une apostrophe soudaine, sans que le poëme fût pour cela un hymne. Ces invocations subites à un dieu avaient assez souvent lieu dans le cours d'une élégie, et c'est probablement en imitant Callinus (a] que Théognis, au milieu de son poëme, invoque tout à coup Apollon pour implorer son secours contre les Mèdes. Callinus, d'ailleurs, ne nous est connu que comme poëte élégiaque.

Tyrtéeest, dans la poésie guerrière, le seul rival qui puisse être opposé à CaUinus. Selon Suidas (3) , sa patrie serait ou Sparte ou Milet; mais il vaut mieux s'en rapporter à l'autorité de Platon, récrivain le plus rapproché de Tyrtée qui nous parle de ce poëte. Ce philosophe dit positivement dans son Traité des lois (a) que Tyrtée était Athénien de naissance, mais qu'il devint citoyen de Lacédémone. Ainsi s'explique la première assertion de Suidas. Quant à la seconde, il se pourrait qu'Archimbrote, le père de ce poëte, homme d'ailleurs inconnu, fût originaire de IVlilet et soit ensuite venu s'établir à Athènes. De cette manière , Tyrtée, le premier poëte élégiaque qui ait paru en Europe, appartiendrait encore à l'Asie.

Ce ne fut pas le sentiment du danger de la patrie qui éveilla la

(Ij BLoaniLD, od Calliiimchum, p. 433 tq.

[i] FiAVCK., Callin., p. 33.

(3) y oc. T\jpraToi .

(i) Pl4t., de Lêyg., Hb. I, tom. VI, p. 7, éd. Tatichn. — Cf. Plut., Apophtk. lac, Mor., tom. n. p. 456, éd. Tanchn.

muse de Tyrtée, de môme que celle de Gallinus s'inspirait à la vue de lennemi. Dans la seconde guerre de Messénie, qui eut lieu de 670 à 646 avant notre ère (i), les Spartiates, après une bataille indécise, effrayés d'ailleurs d'un trait d'audace du roi des ennemis, envoyèrent consulter l'oracle, qui leur ordonna de faire venir le œnsetller athénien. Ils envoyèrent donc aux Athéniens des gens chargés de leur communiquer l'oracle et de leur demander un homme capable de les diriger par ses avis. Les Athéniens, qui ne voulaient ni désobéir au dieu, ni contribuer à lagrandissement de Sparte, jetèrent les yeux sur Tyrtée et l'envoyèrent aux Lacédémoniens. C'était un maître d'école, de vile condition, boiteux, méprisé dans Athènes et passant pour un esprit fort peu sain (a). Arrivé à Sparte, l'inspiration le saisit (s) : il se mit à rassembler tous ceux qu'il rencontrait et à leur chanter des élégies pour les exciter à combattre avec valeur. Mais ses brûlantes exhortations produisirent d'abord peu d'effet : les Lacédémoniens perdirent la bataille du Monument du Sanglier. Cette défaite abattit tellement leur courage qu'ils résolurent de renoncer à cette guerre. Tyrtée les fit changer de dessein en leur chantant encore des élégies [i) . Ce fut peut-être à cette occasion qu'il composa la seconde de celles que nous avons encore, élégie qui commence ainsi :

Non! vous êtes les fiU de Vioviucible Alcide ! Non ! Jupiter n'a point détourné ion regard : Qu'aux traits des ennemis le soldat intrépide Des boucliers levés oppose le rempart.

De leurs mille guerriers ne craignez pas le nombre, Prenei la vie en haine, et la mort en amour ;

A l'égal des splendeurs du jour

Chérisses sa nuit froide et sombre (5j.

Ses vers inspirèrent aux soldats une si grande ardeur que, plus soucieux de leur sépulture que de leur vie, ils s'attachèrent au bras

(I) Voir H. Baioh, Poésiei militaires de i' antiquité, 3« eicurs., p. 409-H9.

[i] PArs&H., Messen,, cap. xt, {3. — Cf. Schol, Platoh., tom. VI, p. 540, éd. Tauchn.

(3) 'Eir^Tcvouf 7evé/Acve(. Schol. Plaiox., loc. laud.

(4) TupTaZ6( Tc à>ryeîa â^oiv ftcf énec^ev ocùtov$. P&us., Me**,, cap. x^i,{ 3.

(5) Trad. de V. Bakon, Poésie:* militaires de V antiquité , p. 465.

droit une tablette qui portait leur nom et celui de leur père, aGn que s*ils périssaient tous dans le combat, on pût, guide par ces signes, leur rendre les derniers honneurs, quand même le temps aurait rendu leurs cadavres méconnaissables (i). Enfin les Lacédémoniens reçurent le prix de leur persévérance : ils vainquirent à la bataille du Grand-Fosséleurs ennemis, trahis d ailleurs par le roi des Arcadiens, leur allié. Le vaillant Aristomène dut avec les fuyards se retirer dans la forteresse d Ira, qui fut prise seulement après un siège de onze ans (s) .

Ce ne fut pas là le seul service que Tyrtée rendit à Sparte. A la suite d*un décret qui ordonnait de laisser incultes la Messénie et les cantons limitrophes de la Laconie, où les Messéniens, enfermés dans Ira, moissonnaient ce que leurs ennemis avaient semé, uno disette survint à Sparte. La sédition Taccompagna; mais Tyrtée vint à bout de concilier les différends (s). Cest donc par une reconnaissance bien méritée que Sparte le reconnut comme citoyen (4], distinction dont cette fière république fut toujours si avare envers les étrangers.

Tels sont, vrais ou faux, les principaux détails sur la vie de Tyrtée, tels qu ils nous sont rapportés par des écrivains postérieurs de huit ou neuf siècles à lepoque où il vécut. Il en est plusieurs qui se rapprochent des fables par lesquelles les Grecs, ingénieux menteurs, suppléaient aux données positives qui leur manquaient sur la vie de leurs poëtes. Pour bien apprécier ce que fut Tyrtée, cest de préférence à ses poésies qu'il faut avoir recours : c est là qu'il nous apparaît dans toute sa gloire.

Il nous reste de Tyrtée trois élégies entières La première nous a été conservée par lorateur Lycurgue dans son discours contre Léocrate (5); les deux autres se trouvent dans \ Anthologie de Jean Stobée. Ces trois élégies appartiennent aux Exhortations, Selon

(1} Ji»Tiii.,lib. m, cap. T.

(i) PirsAir., MesBen., capp. ivii et iviii.

(3j Id., ibid., cap. itui, { 2.

(4) Platos. et Plut., iocc. laudd.

(5J Cap. XTII1. p. i49, iqq., éd. Hauptmann.

264 giËSTlON D£ PHILOLOGIE.

Suidas (i) , Tyrtée avait composé deux sortes de poëmes élégiaques : les Exhortations et la Politie, ou, comme on la nomme encore, YEunoniie, c est-à-dire la bonne constitution. Il est probable que ce dernier poëme n'a pas reçu ce titre du poëte lui-môme et qu'il n'a été ainsi désigné qu'à une époque postérieure. StraboD, Plutarque, Pausianas, et Diodore de Sicile nous citent aussi de Tyrtée des passages plus ou moins importants, dont quelques-uns appartiennent à ÏEunomie. Tous ces fragments, ainsi que les trois élégies, ont été recueillis avec soin par M. Baron dans les Poésies militaires de l antiquité (s), et accompagnés d'une traduction qui, par sa fidèle énergie, n'a pas peu contribué à faire connaître chez nous ces beaux débris du génie antique.

Il est impossible, en lisant les poëmqs de Tyrtée, d'y reconnaître autre chose que l'œuvre d'un esprit puissant , d'un cœur animé des sentiments les plus héroïques ; et l'on ne peut croire, même un instant, aux contes absurdes qui nous représentent comme fou un des plus vigoureux génies que la Grèce ait enfantés. Du reste, ce pourrait bien être là une manière de parler symbolique, comme pour ceThéoclès auquel on attribuait l'invention de l'élégie. L oreille grecque, accoutumée depuis longtemps au vers épique, avait peine à supporter la modification qu'on venait d'y introduire et qu elle traitait de folie inutile. Ceci est d'autant plus probable qu'on a encore dans la vie de Tyrtée un autre exemple d'allégorie. On a écrit qu'il était boiteux, en transportant à sa personne le caractère du mètre qu'il employa. En effet, les anciens disaient que l'élégie boitait parce que les deux vers qu'on y employait en les alternant, l'hexamètre et le pentamètre, étaient d'inégale longueur (s}.

Horace a nommé Tyrtée à côté d'Homère (4), et cet éloge, dans la bouche d'un critique tel qu'Horace, suffirait à sa gloire, quand même nous n'aurions plus rien de ses poésies pour le justifier à nos yeux. Ce n'est pas sans raison qu'Horace a joint Tyrtée au père de

(1) Voc. Tuproûoç, — Cf. Bach, de Tyri., p. 48.

(2) Bruxelles, J.-P.MelineJ 835.

(3) Frid. THiiRscn., de Gnom. cann. Gtœc, Acf. Phihlog, Monac, tom. III, p. 597.

(4) De Arte poet.y y. 401, hqq.

HISTOIRE DE LA POESIE £LÉ(>IAQLE CHEZ LES GRECS. SGt'')

'^poésie épique. Lisez tel morceau de 1 Iliade et ensuite les Élégies ^c Tyrtée, et vous verrez que celui-ci n'a fait que continuer Homère sous une forme un peu différente et dans des bornes plus étroites.

Tyrtée ne s est pas borné, dans ses Elégies, à exciter les senti- ^Qts belliqueux des Spartiates : il sut encore les employer, quand '^guerre fut terminée, à recommander le respect dû aux lois et aux ^gistrats. Il y avait encore de grands résultats à obtenir pour la 'ïïuse de Tyrtée : des citoyens que la guerre avait ruinés exigeaient ^nouveau partage des terres (i). Le but du poëme de Tyrtée, intitulé la Bonne Constitution, parait avoir été d apaiser les esprits ©ïaspérés. Cest probablement à cette Eunomie qu'appartiennent six Vers de Tyrtée cités par Plutarque dans sa Vie de Lycurgue (2), et «ans lesquels la constitution de Sparte est brièvement retracée , et ^PP*^y^ sur lautorité des oracles d'Apollon. Ce fragment important s'est retrouvé augmenté de six autres vers dans les extraits inédits de Dîodore de Sicile (s).

Noiis croyons nécessaire de nous étendre ici un peu sur ce poëme pour j tistifier l'idée que nous avons émise sur la nature de l'élégie gï^^tie. Les Spartiates, avons-nous dit, réclamaient dans une sédition un nouveau partage des terres. Nous avons vu, d'après pau8aiîia8(4), que Tyrtée les détourna de ce dessein, et Aristote(5) nous apprend que c'est en composant YEunomie que ce poëte parvint à. ce résultat. De là on peut conclure qu'il y avait une ressemblance, ou du moins une analogie entre le poëme de Tyrtée et les Jrataux et les Jours d'Hésiode. Dans ce dernier ouvrage, en effet, Hésiode donne des conseils à son frère Perses, qui, après avoir dévoré sa part de l'héritage paternel, en demandait une nouvelle portion. Dans son Eunomie, Tyrtée exhortait une partie des citoyens, qui, réduits par la guerre à l'indigence, voulaient une loi agraire,

(1) AtiiTOT.,Po/i7., lib. V, cap. vi.

(2) Cap. \iii ; cf. Bacb., de Tyrt., p. 52 iq.

^3} Excerpt. de »ent. tit. scRirr. îSov. Coll., éd. \ng. Mai, t. Il, p. 3. (4^ Meuen,, cap. xyiii. { 2.

(5j Polit, toc. laud,

266 QUESTION DE FIIILOLOGIE.

à se désister de cette prétention. De môme qu'Hé<siode, po parvenir à son but, recommande à son frère d observer la justice détaille les punitions de l'équité outragée, de môme Tyrlée, poii détourner des citoyens turbulents de leur résolution funeste, du sans aucun doute démontrer l'excellence de la constitution spar-^^ tiatc et de ses institutions. Voilà pourquoi ce poëme reçut le titrc^^ dEunomie, titre dont nous avons donné la signification. Or, pour**^ leur rendre supportables les maux qu'ils enduraient, outre les -= louanges qu'il donnait aux lois de leurs ancêtres, Tyrtée pouvait et devait employer encore d'autres arguments. Il devait, par exemple, célébrer la constance que leurs aïeux montrèrent dans la première guerre contre Messène , et leur rappeler la fin heureuse à laquelle ils la conduisirent par leur persévérance au milieu des malheurs. Le long et laborieux siège dlthome pouvait surtout ôtre comparé h celui d'Ira, qui, du temps de Tyrtée, épuisait les forces des Spartiates, afin que l'issue du premier leur donnât du courage et lespérance de se venger un jour de leurs ennemis (i).

Nous avons en efiet un passage de Strabon pour nous confiirmer dans cette hypothèse. « Tyrtée raconte dans ses poésies, dit le savant géographe (s) , que la première guerre de Messénie se fit du temps des ancêtres; il décrit aussi la seconde, dans laquelle, suivant son propre témoignage , il commanda les Lacédémoniens. » Ensuite Strabon cite quatre vers de YEunomie de Tyrtée ou ce poëte dit (s) : (( L époux de Junon à la belle couronne, le fils de Saturne, a donné lui-môme cette contrée aux descendants d'Hercule. C'est avec eux que nous avons quitté [a) Ërinéos battu par les vents pour nous établir dans la vaste ile de Pélops. » On doit conclure de là que Tyrtée avait décrit les hauts faits des aïeux pour donner plus de poids à ses conseils et pour stimuler le courage de ses nouveaux concitoyens. Il vaut donc mieux de rapporter à lEwjomie, ({non

(IJ Cf. Frid. Toiiisch., de Gnom. carin. Grœc, Act, Philohg, Monac, tom. III, p. 602.

[t) Lib. VIII, cap. iv, t. II, p. 484, éd. Tauclin.

( î) Fr. I, éd. Bach.

(4) On Toit, d'après c(?^ vnrs , ({lie Tyrtée était déjà reconnu comme citoyen de Sparte <|unnil il composa ce poëmc. — VoirVkKzn, Tyrt., p. 80.

t considérer comme une élégie historique et politique à la fois, i^s^ fragments qui concernent plus la chose civile que la chose militaàiT*c Aussi Bach nous parait-il avoir raison de considérer comme èto.<it tirés de VEunomie les vers où est décrite la constitution de S^>arte (i); ceux où il est fait mention de Théopompe, sous le règne auquel la Messénie fut conquise pour la première fois (i); et enfin ceux où sont dépeintes les phases, les difficultés et la 6n de la première guerre, ainsi que les dures conditions imposées au peuple vaincu (s). Telle est l'idée que nous devons nous faire de YEunomie de Tyrtée d après les renseignements de Stcabon et la nature des fragments que nous avons encore de ce poëme (4) .

Il serait sans doute curieux, si nous avions encore les poésies complètes de Callinus et de Tyrtée, de décider lequel de ces deux chantres mériterait la palme. Nous avons vu plus haut que les littérateurs alexandrins lavaient accordée à Callinus, qu'ils avaient classé, seul avec Mimnerme, comme modèle dans le genre élégiaque. Maintenant nous est-il possible de donner tort ou raison à ces critiques quand de tout ce que ces poètes ont composé, il ne aous reste de l'un quune centaine de vers, de lautre une vingtaine? Toutefois je crois trouver la raison de ce jugement dans la position même de ces deux poètes. Tyrtée chantait pour une cause qui lui éteit étrangère h demi ; chez lui le respect religieux pour les oracles remplaçait le sentiment patriotique : c'était par Tordre de la pythie qu'il avait monté sa lyre. Mais si pourtant il a su trouver encore des accents si éloquents, quelle n'a pas dû être la puissante magie des vers de Callinus, dont la muse avait été inspirée à la vue des barbares qui menaçaient sa patrie? Tyrtée a tous les sentiments d'un grand poëte, mais Callinus a dû y joindre ceux d'un père, d'un r>poux, d'un fils et d'un citoyen.

L'élégie guerrière n'expira pas avec Callinus et Tyrtée ; nous la trouvons encore cultivée peu de temps après eux par Mimnerme ;

(4) Pragm. II, éd. Bach.

(2j Fragm. III, éd. Bach.

f3) Fragm. IV et V, éd. Bach.

'iy Cf. Baci., de Tyrt., p, 5i M|q.

Ce poëte, qui était en môme temps joueur de flûte, est compté par Strabon (i) an nombre des hommes célèbres de la ville de Colophon. Cette indication, donnée par une source aussi sûre, doit nous engager à ne pas tenir beaucoup de compte de Tincertitude oii Suidas (a) nous laisse sur la patrie de ce poëte, en disant qu'il était ou de Colophon ou de Smyrne ou d'Astypalée. Cette dissidence tient d ailleurs à la manière qu'avaient les littérateurs anciens de noaimer les écrivains, tantôt d'après le lieu de leur naissance, tantôt d'après les villes qu'ils habitèrent dans la suite (s). « Il vivait, nous dit encore Suidas, dans la xxxvii" olympiade (630 avant J.-C.), de sorte qu'il est plus ancien que les sept Sages, dont quelques auteurs cependant le font contemporain. » Quoi qu'il en soit, il doit y avoir au moins l'intervalle d'une génération entre Gygès, roi de Lydie, qui régna de 71 o à 677 avant notre ère (4), et Mimnerme, d*après les vers mêmes de ce poëte . Pausanias nous apprend qu'il avait célébré dans une élégie le combat des Smyrnéens contre Gygès (5). Nous avons en eOet dans Stobée (g) un assez long fragment de Miooinerme où ce poëte célèbre les exploits d'un héros qui nous est inconnu, et le représente a dispersant les phalanges des Lydiens dans la plaine de THermus. )> Dans ce morceau, Mimnerme (7) nous dit que c'est de plus anciens que lui qu'il avait appris les hauts faits de ce guerrier. C'est ainsi du moins que j'entends les deux premiers vers de ce morceau, qui ne sont guère susceptibles d'un autre sens. Si cette interprétation est exacte, il s'ensuit que la supposition de Bach (h) qui rapporte ce passage à Andrémon le Pylien, fondateur

(4) Str&b., lib. XIV, cap. i, tom. III, p. 479.

(2) Voc. W/ivtp/jioç.

(3) Voir WiLCKiK ad Aicman., p. 4 sq.

(4) Clinton., Fast, UelUn., I, p. n0 8(fq.

(5) pAUfAN., Bœot., cap. xxxn. 5 ?• (b) Tit.VII,42.

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