‹ ANNALES UNIVERSITES DE BELGIQUEChapitre 138 sur 218 · IM., V · texte numérisé non relu

IM., V

(7) Jbid., T. 7-8.

(8) Adv. Muêicosy p. 357. — Cf. Baco., Commeut. de Sotono poeta, p. 24.

282 QIESTION DE PHILOLOGIE.

chalcnt à la balaille en accompagnant les Conseils de Selon du sov^^ de la flûle et de la lyre. Cet hommage, rendu par des guerriers ^ ce belliqueux poème, suffirait seul pour en prouver lenergiqt beauté, que nous pouvons encore deviner en partie par les h vers qui nous en restent.

Le génie de la Grèce antique se dévoile entièrement dans épisode de l'histoire d'Athènes, épisode qui, transporté à dauft. temps et à d autres lieux, aurait bien Tair d'une fable. Mais il rien de surprenant dans la vie des Grecs, dont chaque détail colorait,- pour ainsi dire, d'un reflet poétique. Ceci est vrai tout de Selon, qui avait célébré dans ses poëmes chacune circonstances de sa carrière si bien remplie. C'est ainsi, par cxem qu'il avait chanté son voyage sur les bords du Nil (i), et qu'il a dans une élégie (2) fait ses adieux à Philocyprus, l'un des rois de I deChypre. Jusque dans une extrême vieillesse, il s'adonna aux Mui ainsi qu'à l'amour et au vin, sources de jouissance pour les homm* comme il le disait lui-môme dans ses vers (5). On voit par ce dem trait que la poésie de Selon n'était pas d'une très-grande sévérité, qu'il faut attribuer, comme le fait observer Plutarque,à la professi de marchand qu'il avait embrassée, et qui lui avait inspire da go pour une vie molle et recherchée.

Des deux élégies que nous avons de Selon , l'une est une poétique prière aux Muses , prière remplie des idées les plus sages et les plus sublimes à la fois ; l'autre chante les destins impérissables d'Athènes , et recommande aux citoyens l'amour du désintéressement et de l'ordre. Elles suffissent toutes deux pour justifier le jugement que Platon, dans son Timée (4), a porté sur la poésie de Selon : a O Amynandre, y fait-il dire à Critias, si Selon n'eût pas considéré la poésie comme une chose secondaire , je crois que ni Hésiode, ni Homère , ni aucun autre poêle ne l'eût surpassé en renommée. »

(I) Fr. XVI, éd. Bach.

{i) Plit., Vil. Solon.y cap. xxvi ; fr. XXII, éd. Bnch.

(}) Fr. XI, éd. Bach.

(4) Tora. Vu, p. 7, éd. Tauchii.

Cet éloge est d autant moins suspect, que nous trouvons encore aujourd'hui, dans les trop rares débris de ses poésies qui sont parvenus jusqu'à nous, des morceaux qui ne le cèdent en rien, pour la force du style et la magnificence des idées, aux vers du roi de la poésie grecque. Telle est cette comparaison sublime et simple à la fois : « De même qu un vent printanier, après avoir ébranlé jusque dans ses fondements la mer aux vagues nombreuses, ravage les belles campagnes d'une contrée fertile , puis s élance au firmament inaccessible, séjour des immortels : là, il dissipe les nues et ramène la sérénité; le soleil aussitôt darde ses beaux rayons sur la terre îmineDse, à travers le ciel pur de tout nuage : ainsi survient soudain 1b vengeance divine (i). y>

hes vers suivants qu il adressait aux Athéniens, gémissant, pour n'avoir pas suivi ses conseils, sous la tyrannie de Pisistrate, justifient aussi la louange que Platon, dans le même dialogue (s), lui donne d avoir eu, de* tous les poètes, les sentiments les plus dignes d'un homme libre : « Puisque votre lâcheté est cause de vos malheurs, n'en imputez point aux dieux la moindre partie : vous-mêmes, parvosdons, avez fait la grandeur de ces hommes, et voilà pourquoi vous subissez un esclavage funeste. Chacun de vous croit marcher sur les traces du renard , mais tous vous avez l'esprit crédule. C'est le langage d'un homme rusé que vous considérez , mais rien de ce qui se passe ne frappe vos regards (s) . »

Selon ne mérite pas peut-être le titre de grand poète, titre que d'ailleurs il n a pas ambitionné, comme nous lavons vu; mais on doit lui reconnaître celui de poëte sensé. C'est surtout dans ses élégies politiques que se fait sentir cette sagesse pour laquelle, chez les anciens déjà, il a reçu de si grands éloges. Il suffit de lire le tableau qu'il trace des effets divers d une bonne et d'une mauvaise constitution [a) , pour reconnaître avec quelle justesse ce poëte philosophe avait saisi la portée des questions qui, de nos jours, sont

(4) Fr. IV, ▼.47-25, éd. Bach.

(2) Jbiil.

(3) Fr. XIX, éd. Bach.

(V) Fr. XIU, ed Bach.

encore pendantes. La tendance pratique de sa poésie lui est du reste commune avec son époque ; et il fallait que lesprit public fAt bien favorable dans ce siècle à la poésie sentencieuse, puisque nous voyons qu*à peine éclos les vers de Selon étaient chantés par les enfants d'Athènes (i).

Les élégies de Selon étaient ramenées par les anciens à deux titres principaux : le premier renfermait les Conseils à soi-même, et le second les Poèmes sur la constitution athénienne. On nous cite encore des élégies de Selon , qui , portant des titres distinctîfs , ne paraissent pas avoir fait partie de ces deux corps de poésies : telle est celle qui reçut le titre de Salamine et dont nous avons parlé plus haut ; celle qu'il adressa à Philocyprus et que nous avons également mentionnée ; et enfin celles qu'il écrivit à Gritias et à Mimnerme (4)^

Ce fut probablement aussi 1 élégie gnomiqûe que cultiva Pittacus de Mitylène, l'un des sept Sages de la Grèce. Il florissait vers Tan 600 avant notre ère, et était à peu près contemporain de Selon. II s unit aux frères d'Alcée pour délivrer du joug de Mélanchrus Lesbos, sa patrie, et parvint à tuer le tyran (3). Ses concitoyens reconnaissants lui rendirent toutes sortes d'honneurs et relevèrent à la dignité d'ésymnhte, dignité qui répondait à celle de dictateur chez les Romains (4). Apres l'avoir remplie pendant dix ans, l'Etat étant rentré dans Tordre , il déposa le commandement et vécut encore dix années (5] . Il mourut dans la troisième année de la lu*^ olympiade (570 av. J.-C.), âgé de plus de soixante et dix ans.

Tout ce que nous avons de ses élégies est un de ses chants que Ton nommait Scolies : celui de Pittacus était célèbre dans Tantiquité. Il avait aussi composé des élégies qui se montaient à six cents vers (e), dont il ne nous reste plus un seul. Cest là qu*est la

(I ) "Ats Sii via VOLT * è/.etvov rbv '/,fôvov fivra rù 26i«vo5 noXXol tûv ira^^uv ^^vx/utcv PiàT., loc cit.

{î) Cf. Bach., Comment, de Solone poêla, p. 7-34.

(3) DioG. Laert., lib. I, cap. iv, J 74.

(V) Diojr. IIai.., a. /?., lib. V, cap. lxxiii, suh fine.

(o) Dioo. Laert., lib. 1, cap. iv, J 78.

(*i) 'Eîroiïjff* $k X9Ù Ufysîa sînç £ç3cxiç(«. Di«c. Laïrt., iht'd., J 79.

difficulté de faire uue histoire suivie de la poésie élégiaque chez les

Grecs. Si loo avait seulement quelques morceaux de chaque poëte,

tandis qu il en est un grand nombre dont les œuvres sont complète-

meot perdues, on pourrait établir clairement les rapports qui unissent

entre eux les écrivains dont nous avons à parler. Cette tâche est

maintenant, sinon impossible, du moins très-difficile ; et Ion court

grand risque , quand on veut parler de choses qui ne peuvent plus

guère être connues, de donner ses imaginations pour la réalité.

Pour ne donner qu'un exemple de ces conjectures hasardées auxquelles s'abandonnent souvent des critiques dun talent d ailleurs incontestable, nous citerons l'assertion de Welckcr (i), qui fait un poëte élégiaque de Bias de Priène. Il est bien vrai que Diogène Laërce (ij, au témoignage duquel il se réfère, rapporte que ce philosophe avait traité, dans un poëme d environ deux mille vers, des moyens d'assurer le boïiheur de Tlonie (s) ; mais est-ce h dire pour cela que cette œuvre ait été une élégie? Il est fort possible que, comme plusieurs des sages ses contemporains , Bias ait cultivé ce genre de poésie ; mais, à moins dun texte formel, il ne faut pas s aviser de le compter parmi les élégiaques grecs.

Nous sommes encore dans l'embarras pour décider quel fut le caractère des poésies de Chilon, le seul Lacédémonien de naissance que nous trouvions parmi les poëtes élégiaques. On sait, du reste, que Sparte fut bien plus féconde en guerriers qu'en écrivains : quand elle avait besoin du secours des Muses , c'était à letranger quelle allait le demander (3]. Ce fut ainsi qu elle entendit les chants de Terpandre, de Thalétas, de Tyrtée, de Nymphée, de Cydon et du Lydien Alcman [a] .

Chilon vivait dans le vi"* siècle avant notre ère , et fut , selon Sosicrate {&), le premier qui devint éphorc à Sparte, sous Tarchon-

(4) SifHonid. Àmorg. iamh* qui nup., p. 5.

(i) Lib. I, cap. ir, J 85 : saoi»3(y« Si nzpi 'luv^œ^, Ttva [ixmoxv. àv t^ôttov sùSaifiovoir,.

(3) Eè Si Ttoxt iStTf)^r,90Lv rf.i £x Mou7î5v iTrtxou/îtaç... fjigmzéfJLno'no ^ivoui âWpa^. .£l., y. a., lib. Xlt, cap. l.

(4) JE»t,j ibid.

(5) A[). DioG. Làiiiî., lib. 1, cap. m, J 08.

28G QUESTION DE PUILOLOGIE.

lat d'Euthydème (556 av. J.-C). Ce fut sans doute par suite de ce laconisme devenu si célèbre que Chilon fut si peu fécond en poésie : on nous rapporte que ses élégies ne se montaient qu a deux cents vei's environ (i). On serait assez porté à croire que ses sentences, dont Diogcne Lacrce (2) nous a conservé un bon nombre , offrent comme un résumé de ses poésies. Il nous reste également de lui un scolie sur la puissance de lor : il est donc probable que les élégies de Chilon eurent pour but, ainsi que celles de Selon, renseignement de la morale , et qu on doit les ranger dans le genre gnomique ou sentencieux.

Nous avons un peu plus de détails sur les élégies de Périandre que sur çplles de Piltacus et de Chilon, bien qu'elles soient également perdues en entier. Mais ici se présente une légère difEcuIté. L'antiquité a déjà reconnu qu'il avait existé deux Périandre , dont Tun était le célèbre tyran de Corinthe, et l'autre, que Ion compte au nombre des sages de la Grèce, était peut-être le cousin du premier (3]. Auquel des deux faut-il attribuer les élégies qu'on nous cite sous le nom de Périandre (4)? Est-ce au sage ou au tyran? On ne peut le décider. Quoi qu'il en soit de ce point, fort peu impK)rtant d ailleurs, il est certain que ces élégies étaient du genre gnomique, comme le prouve le mot de Préceptes par lequel Diogène Laërce (5) les désigne. Cet auteur dit en outre quelles se composaient, somme toute, d'environ deux mille vers. Un fait prouve que ces élégies étaient répandues dans toute la Grèce et contenaient des données historiques : un peu avant Aristote, les Ténédiens les avaient invoquées dans une discussion avec les habitants de Sigée, de même que les Athéniens s étaient servis du témoignage d'Homère au sujet de Salamine (r>).

(I) OZrci knoir,atv ïXv/sla iti 2;»} o(a/.99ta. Uioc. LtfcRT., loc. cii.

(i) IbiiL, î G9.

{\) NEàRTHit Ciiic, ap. D. L,, lib. 1, cap. vu, J 98, «p|.

(t) Athm., lib. XIV, t )m lV,p.3ri,ed.Tauchn.

(5) 'E-oi/i7£ Cï xa( Orro^inxas ii^ ÏTZr, oio/^Caix» Uiog. La£&T., iOid., J 97.

(fj) AmsTor., /fAf/., lib. I, cap. \v. 'A3r/;v5cîof 'Oyrpy ;xxprjci ï/,fr.vv.'iTO izspi }ÙCiXs!.;j.TvOi /'y.iTivioioi hx/y/jillzsixvoc'ù t',* K.or<y^t'.).

UIS101RB DE I.A roÉSIE ÉLKGIAQUE CHEZ LES GRECS. 287

Si la distinction que Ton trouve établie entre le sage et le tyran Je même nom est réelle, je pencherai pour accorder ces élégies plutôt au sage, en me fondant sur Tautorité d Aristote qui les dit appartenir au Corinthien. Or, nous savons qu'Aristote , contrairementà Platon, soutenait que le sage était deCorintiie (i). Athénée nomme tout simplement Périandre « le poëte élé^jiaque corinthien» sans ajouter si c est le sage ou le tyran (a) . Ce dernier mourut à quatre-vingts ans, après avoir exercé la tyrannie durant la moitié de sa carrière. II llorissait dans la xxxviii'' olympiade (r>), ce qui place son époque à la fin du vu'' et au commencement du vi'' siècle avant notre ère.

Ànacréon, que Ton doit aussi compter parmi les poètes élégiaques delà Grèce (4), fut avec Sapho le seul de cette époque qui , dans I élégie, marchât sur les traces de Mimnerme. Il naquit à Téos, ville dlomc, et fleurit à lepoque de Cyrus. 11 parait avoir quitté sa patrie ai^ec ses parents, encore enfant, par crainte des Perses qui ravageaient TAsie. Il se retira d'abord à Abdère en Thrace (5). De là, comme il s était acquis déjà une grande renommée par ses chants, il fut appelé à Saraos par Polycrate , tyran de cette île, qui le prit en affection et le combla d'honneurs en vrai ami des Muses (c). Le pocte reconnaissant célébra dans ses poésies la gloire de son bienfaiteur (7], dont elles adoucirent le caractère cruel (h). Polycrate ayant péri après un règne de onze ans (520 av. J.-C ), Ilipparque, tyran d'Athènes et fils de Pisistrate, envoya chercher Anacréon sur un navire à cinquante rameurs (9). Anacréon rencontra chez Hipparque Simonide de Téos, dont il devint I ami et avec qui il partager

(i) DioG. Labet., loc. vit., I U9.

(i) Atbbn., loc. taud.

(i) DioG. L4KET.. ibid,, li 95 et 99.

(4) Suida», voc. 'Avaxpéuv; Hiphast., Eiichir., p. t i, va\. GuiMf.

(5} Suidas, ibid.

(u) Jîit.f Var. nUt., lib. IX. cap. iv.

(7) Stbab., lib. XIV, cap. 1, iuui. 111, p. 171.

(8) Maxis. Tva., diss. XXI. p. 218, éd. Dav.

(î>) Put.. îlipparch . , toni IV. p. 17V, éd. Tauchn.

la faveur de son protecteur. Mais il n en jouit pas longtemps : Uipparque fut tué sept ans après Polycrate. Alors Anacréon revint [)robablemcnt clans sa patrie, qu il dut quitter de nouveau avec tons ses concitoyens (i) à cause de la révolte d*Histiée. Il se réfugia encore à Abdère, où il parait être mort à Tàge de quatre-vingt-cinq ans (i). Simonidc, dans lepigramme qu'il composa pour honorer la mémoire de son ami, semble pourtant indiquer qu'il mourut à Téos quand il dit (s) : u Téos, patrie d Anacréon, a reçu dans ce tombeau le chantre que les Muses ont rendu impérissable. » Il est assez rare do voir ainsi un grand poëte donner à un grand poète contemporain lassurance de l'immortalité.

Il est assez connu que ce qui nous reste de principal des poésies d*Anacréon nous a été conservé dans lanthologie que Constantin Céphalas avait formée au x* siècle (i) . Nous aurions eu de même (|uelques-unes de ses élégies , si la Couronne de Méléagre nous était parvenue. Ce dernier, qui vivait sous le dernier des Séleucus, un siècle avant notre ère (s) . avait ainsi intitulé un recueil de poésies choisies de différents auteurs, à chacun desquels il avait assigné une fleur pour emblème. Il y avait fait entrer des poésies méliques et des élégies d'Anacréon (e); et à la manière dont il parle de ces dernières, il semble indiquer que le poëte avait été fécond en ce genre.

A la jouissance que fait éprouver la lecture d*Anacréon vient s^ mêler le regret qu inspire la perte de celles de ses poésies que le n'a plus. Les élégies d' Anacréon roulaient sans doute sur lamou comme toute sa poésie (?]; ou plutôt, comme le dit Ovide, el'

(1) Stkab.. lih \1V, tom. III, p. 180.

(2) Lccik^.y Mticrob., cap. ixti

(3) AntkoL, VU, 25.

(k) Bac!ic&.|tti/ ilNarr.. p. 81 ["ti)* eil. Tauciin.

(5) Fb JicoBs, ofi Antkol., t VI, p. ixti.

(6) 'Ev o*ip^ *Av3:x^io>T3t, to ,u£> -/iî^/j «£tvc ;ji£/c; <.'

nirra^Si ît5 ô'sir/CJi 'y-nCjTOv àvàsacsv.

(Anthol., IV . I, V. 33. <i\x\ )

^7) ^mureOMlit quid-M lohi fuie^in fut amatotiti* Ci<*v&.. Tusvul., lib. IV. ' 71.

enseignaient à le noyer clans des torrents de vin (i). Il est trèsprobable que les quatre vers d'Anacréon, que cite Athénée dans son livre onzième du Banquet des savants (s), sont tirés du recueil des élégies de ce poëte :. a Je hais, y dit-il gracieusement, je hais TimportQD qui, buvant près d'un cratère de vin, nous entretient des querelles et de la triste guerre; mais j aime le convive qui, mêlant les brillants présents de Vénus et des Muscs, ne songe qu à Taimable gaieté. )>

C'est là le plus long passage qui nous reste des élégies d'Anacréon, et il est à croire qu elles étaient toutes sur le même ton. Ainsi il s écrie dans un pentamètre conservé par Longin (s) : a Non cette jeune Thrace n attire plus mes soins, m Dans un autre fragment (4), il proclame encore sa paciGque insouciance en ces termes : € Que me font à moi, cher ami, les arcs recourbés des Sintes et des Cimmériens? r> Dans un hémistiche que Bergk rapporte avec raison à ses élégies (5], il se vante de s être rendu un bon buveur. Il se peut pourtant qu'il y ait traité, au moins en manière d épisode, des sujets plus sérieux. Nous avons, par exemple, un pentamètre de lai (e), oh il s agit de la constellation connue dans lantiquité sous le Dom de Lyre de Thésée, et qui parait avoir eu sa place dans une description du ciel. Toutefois nous ne devons pas passer sous silence lopinion de Meineke(7) qui croit ce vers dun autre Anacréon. S'il en faut croire Fr. Jacobs (s) , Anacréon aurait aussi composé des élégies sentencieuses. Il n'y aurait rien de surprenant dans ce fait, puisque nous avons vu qu'Anacréon avait habité quelque temps Athènes, oii il aura pu connaître les élégies de Selon.

(i) Quid nûii cuin inulto Venerein confundere vino

Prœcefiit lytici TeSa musa sertis'?

Trist.j lib. II, v. 363, sqq.

(i) Tom. lli. p. 90, éd. Tauchn,

(J) De SuLl.j cap. xxxi. — Cf. Birgk., Poet. lyr, Gr., p. 680.

(») Fr. XCV, éd. Bergk.

(5) Poet. lyr. Gr., fr. XCVllI.

(6) Ap. Htgis., Antronom., II, 6.

(7) Cf. BtjtGK., Poet. lyr. Gr., p. 687.

(8) Jd Anthol. Grœc, (om.XlIl.p 'i\ 7 ... liltimumdistichon tjiioèni iim est vi a clogia ridetur hue trnnêlatum.

On est assez incertain s il faut compter la célèbre Sapho parmi les poètes élégiaques. Cette femme , que Tantiquité a déclarée un être admirable, auquel pour le talent poétique il ne s est jamais trouvé dans son sexe rien de comparable, môme de loin (i], était contemporaine d'Alcée et de Pittacus, et vivait sous Alyattès, père de Crésus, au commencement du vi" siècle avant notre ère. Hermésianax, par une licence poétique, la fait vivre du temps d'Anacréon (2) , mais son erreur a été déjà relevée par Athénée. Suidas nous apprend qu en outre de ses neuf livres de poésies lyriques, elle avait encore composé des élégies et des épigrammes (3). Tout porte à croire que cette indication est exacte, puisqu'il s'est retrouvé trois épigrammes de Saplio dans TAnthologie [i). Quant aux élégies de cette femme, elles sont entièrement perdues, et Suidas est même le seul auteur qui en fasse mention. Seulement il est très-probable qu'Ovide s en est inspiré dans la plus belle de ses héroïdes , celle de Sapho à Phaon. Le poëte latin s est en effet surpassé lui-mômc dans cette élégie, oii il règne un entraînement de sentiment, une chaleur de style, qui, comparée au ton de Ihymne à Vénus et de Iode à une femme aimée , ne laisse aucun doute sur son origine. On peut appliquer au langage que le poëte ingénieux fait parler à Sapho dans cette pièce, ce que Plutarque (k) dit des vers de la poétesse môme : « Il est vraiment rempli de flamme, elle répand dans ses chants le feu qui lui dévore le cœur, cherchant dans le culte des Muses la guérison de son amour. » Nous savons aussi que Sapho avait souvent célébré dans ses vers sa passion maheureuse pour Phaon (g). On peut donc croire qu'Ovide a imité les élégies de Sapho dans la pièce susdite, que des critiques pourtant regardent comme supposée.

(1) Strab., lib. XIll, cap. ii, toin. Ill, p. 438.

(2) Ap. Athew., V. 49-56, toiii. 111, p. 354, éd. Tauchii.

(3) 'Eypu\f/i Jixai s^r/^âyu/Aara xai iXeyiïx, (Suidas, voc. l'xitfù )

(4) VI, 269 ; VU, 4 8i» et son.

(5) San^ù «/ïj^ojç fiifjn'/y.ivx îrw^i iâ^iy/erat, xat Six tûv /xsÀùv xvK^ipn rlr-v Lit r» ■ xxpoixi &£^/tÔT>îTa, fAoùoKii rjjôijotç lufiiv^ tôv ïpar». Piur., Amator., cap '>?••• Moral., toiii. IV, p. 495, cd. Tauchn.

(6) P*LFrn*r., de liicrcfl.. cap. \ti\ ; Einocii. voc. *:<wv: Ap»»sioi., /'lor., X.V, lîj

Ou ne sait pas non plus si Ton doit attribuer à Stésichore le titre de poëte élégiaque , puisqu il ne nous est jamais cité que comme poëte lyrique. Il naquit, au rapport de Suidas (i), dans la ïxxvu* olympiade (630 av. J.-C ), et mourut dans la lyi*, en sorte qu'iifleuril au commencement du vi* siècle avant notre ère, et qu'il, atteignit Tâge de quatre-vingts ans. Lucien (i) cependant le fait vivre encore cinq années de plus .

Je ne puis m^cmpécher de citer le jugement remarquable que Quintilien (5] a porté sur ce poëte : a Les sujets que Stésichore a célébrés, dit ce critique, montrent toute la puissance de son génie; chantant les guerres et les héros les plus célèbres, il soutient de sa Jyre le poids de la poésie épique. Fait-il agir ou parler ses personnages, il leur donne toujours la dignité convenable ; et s'il se fût tenu dans les bornes, il aurait pu, semble-t-il, s'élever à la hauteur d*Homère. » Il suÛIt en effet de lire les fragments qui nous restent de ce poëte, et de se rappeler les titres d'un grand nombre de ses ouvrages, les Combats en l'honneur de Pclias, YEuropie, Értphyle, la Géryonide, Calyce, Cerbère, Cycnus, Hélène, la Prise dllion, Scylla, ï Orestie, pour voir que Stésichore était un vrai poëte épique pour le fond, et que, s'il est compté parmi les poëtcs lyriques, c'est uniquement à cause des vers méliques dont il a fait usage. Telle est chez les Grecs rimportance de la forme métrique , que souvent elle donne seule à un ouvrage sa place dans tel ou tel genre de poésie. Pour les Grecs, Empédocle était un poëte épique tout comme Homère, parce qu'il avait composé dans la mesure héroïque un poëme de longue haleine. C'est pour me conformer à leurs idées que je me fonde surtout sur le mètre en faisant l'histoire de la poésie élégiaque de cette nation. Ainsi l'on est conduit à supposer que Stésichore pourrait avoir cultivé ce genre à cause d'un distique élégiaque cité par Plutarque (4) et paraissant tiré d'un poëme de longue

(1) Voc. ^xrtalxopoç; cf. R. Bintlit, re«p. ad C. Boyl,, p. 18, cd. Lcnuep.

(2) JVacrob., cmp. xxvi.

(3) Lib X, cap. i, J 62.

(V) Défera num. vitid., cap. \\ Moral., tom. IV, p. M.

étendue, a La témérité et raudacc du vice, dit ce philosophe, restent facilement puissantes pendant la durée du crime; mais ensuite quand la passion s'est évanouie ainsi qu'un souffle, elles succombent, faibles et rampantes, aux terreurs et aux superstitions. Ainsi Stésichore a reproduit dans toute sa réalité le songe de Clytemnestre , quand il a dit : Ici parut s avancer un serpent à tête humaine, qui prit ensuite la forme du roi Âgamemnon. » Ces vers élégiaques ne peuvent appartenir, semble-t-il, à VOrestie, qui était écrite en vers méliques. Je les prends tels qu'ils se trouvent dans les éditions ordinaires de Plutarque, n'ignorant pas que les éditeurs de Stésichore leur ont donné, par lad jonction d'un mot, une forme métrique quelque peu différente du distique élégiaque (i). Quoi qu'il en soit, j'abandonne entièrement ce sentiment à l'appréciation de plus savants.

On trouve encore dans ce siècle un autre poëte lyrique qui s'exerça aussi dans le genre élégiaque : c'est Mélanippide de Mélos, qui vivait dans la lxv' olympiade (2), environ 520 ans avant l'ère chrétienne. En outre de ses élégies, il avait composé des dithyrambes , genre dans lequel il fut très-fécond et auquel il dut sa principale renommée (3] . 11 ne nous reste plus un seul vers de ses élégies; et quant à ses poésies lyriques, nous n en avons que quatre à cinq faibles passages cités par Plutarque, Athénée et Clément d Alexandrie. Encore est-on dans Tembarras pour savoir à qui les attribuer de lui ou de son petit-fils, dont le nom est aussi Mélanippide et qui écrivit également des poésies lyriques et des dithyrambes (4].

Ainsi, supposé qu'il faille retrancher Stésichore du nombre des poètes élégiaques de celte époque , et comme on ne sait rien d'un autre côté sur le caractère des élégies de Mélanippide , on ne trouve guère que Sapho et Anacréon hors de la direction imprimée à l'élégie pendant tout ce siècle. Ces deux exceptions s'expliquent :

(I) V. SrEsicnoRi, fragm. XL, in Poet. lyr. Grœc, éd. Bergk, p. ùï^. (i) SuiUAs, voc. Me>av(7r7ri(?ï]$ prima.

(3) PtuT., lie Mus., cap. x\\ ; Moral. y tom. V[, p. "iôi : SuiuAh, loc. iaitit. (V) SuiDAti. Bccundi \oc. 'MsÀxjin:tioi^i.

UISTOIRS DE LA l'OÉSIE ELtGIAQlE CHEZ LES GRECS. 293

AnacréoD, en vrai chantre du plaisir, se sentait peu propre à donner des leçons de sagesse ; quant à Sapho, si les données qu'Ovide (ou laateurquel qu il soit de la quinzième héroïde) nous a fournies sur ses élégies ne sont pas de pures inventions poétiques , elle ne les aurait écrites que dans le but individuel de pleurer son amour (i). Dans ce cas, elle aurait suivi pour Icmploi de Télégie l'exemple de Mimnerme, dont elle fut presque contemporaine, et qui, le premier, donna à Télégie un ton, sinon plaintif, du moins mélancolique.

On doit faire attention que la dénomination de gnomique, appliquées une certaine sorte d'élégie, ne doit pas ôtre prise à la rigueur. Si l'on voulait prendre ce mot dans son sens littéral, il s'ensuivrait que toute élégie devrait ôtre appelée gnomique, car des son origine ce genre de poésie se plut à exprimer des sentences. Cela tient, sans doute, à la nature du distique élégiaque, qui semble plus apte encore que rhexamètre ou toute autre forme de vers à renfermer des préceptes. On remarque déjà facilement dans Ârchiloque, Callinus, Tyrtée et Mimnerme, cette tendance de l'élégie vers un ton dogmatique, et Ion pourrait ranger ces écrivains au nombre des poètes gnomiques tout comme Selon, Théognis et Phocylide. II est vrai que dans les vers de ces trois derniers elle se fait sentir bien davantage.

Il faut encore observer qu'il est inutile de diviser la poésie élégiaque en genres, et de distinguer, comme on la fait, Télégie guerrière, politique, historique, héroïque, sentencieuse, erotique (s) ; car, pour être exact, il faudrait étendre la division encore plus loin, et ensuite on serait souvent embarrassé pour assigner à telle ou telle élégie le genre dans lequel elle devrait rentrer : ordinairement une seule élégie réunit plusieurs de ces caractères. On ne peut non plus soutenir qu'il faille rapporter chaque poëte élégiaque à l'un de ces genres : si Ton remarque, en effet, une tendance uniforme chez quelques-uns, on doit l'expliquer par le temps où ils ont vécu et les circonstances dans lesquelles ils se sont trouvés. C'est ainsi qu'on

( I ) Fi'endua amor mcua est; Elegeïa flebile carmctt.

OviD., Her., XV, v. 7, (î) Cf. C.-J. C%:s4R, de Orig. carm. clef/., p. 81.

peut dire qu'à une ou doux exceptions près, l'élégie grecque, au VI* siècle avant notre ère, fut exclusivement employée à rinstructîon morale et politique des peuples, qui furent à cette époque travaillés par des luttes intestines. II ne faut pas pourtant se méprendre sur le caractère de cet enseignement poétique : à Icxception de Selon, dont les idées sur la providence divine et le caractère humain témoignent d'un esprit ferme et indépendant, les poètes gnomiques n'ont pas grande importance sous le rapport de la morale, que cependant ils font profession d'enseigner. Leurs vues paraissent n'avoir jamais dépassé les bornes d'une expérience étroite et d ambitions égoïstes. C'est ce que l'on remarque surtout dans les vers de Théognis.

Théognis tient après Selon le premier rang entre les poètes gnomiques. Déjà dans l'antiquité il s'est élevé des doutes sur la véritable patrie de ce poëte : Didyme a reproché à Platon de manquer à Ihistoire en le disant de Mégare en Sicile, tandis qu'il était de Mégare, ville de l'Âttique (i). Mais si ce grammairien eût examiné avec soin les paroles de Platon, il n'aurait pas été si léger à le taxer d'erreur. Ce philosophe, dans son Traité des lois (i), dit tout simplement que Théognis était citoyen de Mégare en Sicile et ne prétend pas qu'il en soit originaire : il semble môme, à la manière dont il s'exprime, le reconnaître comme compatriote.

Ce poëte florissait vers Tan 540 avant l'ère chrétienne (3) , et parvint à un âge fort avancé, comme il le témoigne lui-môme dans ses vers [a). Il écrivit, au rapport de Suidas, une élégie sur ceux des Syracusains qui étaient échappés du siège de leur ville (s). Si ce renseignement est exact, il en résulte que ce poëte aurait vécu jusqu'au temps de la guerre médique, quand Gélon s'empara de Syracuse.

(I) Schol. PiiToii., tom. VI, p. 541, cd Tauchn.

(î) Hifixvpa. Sk xal rifiili no(v;T^v ïxofisv, Bic/vtv ttoA^tïjv tâv cv ScxcÀise Mr/a^iwv,

(3) HiiRONia., Chronic. ad 01., LIX, 1 : Théognis poêla clarus habelur.

(4') '/ifiovrt âk TZiiâto kvSpi,

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