‹ ANNALES UNIVERSITES DE BELGIQUEChapitre 139 sur 218 · V. 283. éd. Welcker · texte numérisé non relu

V. 283. éd. Welcker

(5) SciOiH, VOC. QiOfHi.

On trouve, en effet, dans son poëme un passage (i) où il prie Apollon « d'écarter de cette ville Tarmée sauvage des M^des; » et où iL témoigne ce qu*il est saisi de crainte en voyant, dans le danger, la discorde et Timprudence régner parmi les Grecs. »

Il est aisé de voir que le poëme qui lui est attribue ne nous est pas parvenu sous sa forme véritable et primitive. Nous en avons déji une preuve suffisante dans son étendue : Suidas (s) nous rapporte qu'il se composait de deux mille huit cents vers, et tel que nous lavons maintenant, il n'en contient pas môme la moitié. Do plus, il s^y trouve des morceaux qui appartiennent incontestablement à d'autres poètes, à Tyrtée, à Mimnerme, à Solon, etc. (5). Ces motifs ci d autres encore ont conduit plusieurs savants [a] à penser, avec toute apparence de raison , que nous n'avons en quelque sorte, sous le nom de Théognis, qu'une anthologie formée h une époque où son poëme n existait déjà plus, au moyen des passages qu on aura pu en recueillir; car il est à remarquer que ce poëte est souvent cité chez les écrivains de l'antiquité (5). On pourrait môme se demander si Théognis a seulement écrit un poëme didactique, comme semble le croire Welcker, ou si plutôt il n'a pas encore écrit des élégies gnomiques, comme l'indique positivement Suidas (g), dont le témoignage est pour ainsi dire confirmé par Athénée (7), qui nous cite des élégies de Théognis un morceau qui se retrouve dans la collection qui nous est parvenue sous le nom de ce poëte.

Le philologue célèbre dont nous venons de citer le nom a donné de Théognis une édition justement estimée, où il a essayé de rétablir, autant que possible, la marche primitive du poëme; il en a aussi élagué les morceaux appartenant à d'autres auteurs et ceux qui lui paraissaient étrangers au sujet. On peut trouver sa préten-

(1) V. 757, «iq^cd. Welcker.

(2) Voc. eioyvtç.

(3) Cf. WncKH., ad Theogn., p. 78.

(;) Id., Proleg., p. CIIKCIV.

(5) Id., ad Theogn., p. 83-88.

(6) rv«;io/oyt«ç 0( ' s>r/£ia$. SriDA% voc. Bio/Jfi.

(7) Lib.VlI,toin.U,p. <72,cd Tauchu.

tien hasardée, mais tout le monde avouera que les prolégomènes de cette édition contiennent des recherches précieuses sur notre poëte et sur plusieurs points importants des antiquités politiques et littéraires de la Grèce.

Ainsi que Selon, Théognis nous donne dans ses vers de précieux renseignements, propres h nous faire connaître l'époque où il vécut. Il fut exilé par les démagogues de Mégare, qui, au rapport d'Aristote (i) , bannirent un grand nombre de nobles pour confisquer leurs biens. Les exilés, profitant de 1 anarchie qui avait éclaté dans le peuple, le vainquirent et rétablirent loligarchie à main armée, Mais il faut croire que le parti populaire reprit bientôt le dessus, puisque nous le voyons de nouveau dominer jusqu à 1 époque de la guerre du Péloponnèse (a) .

Théognis parait avoir senti vivement le malheur d'être éloigné de sa terre natale : ce II nest pour le banni, dit-il, ni ami, ni compagnon (idèlc; et cet isolement est encore plus douloureux que Texil (%). » Dans un autre endroit (i), il s écrie : a Jadis j ai voyagé dans la Sicile, j ai parcouru les riches vignobles de TEubée ; j ai vu Sparte, la superbe ville que baigne TEurotas; dans tous ces pays, j'ai trouvé des hôtes bienveillants; mais en vain ! ces beaux lieux ne pouvaient faire entrer la joie dans mon cœur, tant il n'est rien de plus cher que la patrie I »

On voit, en lisant ces vers, qu'il les écrivit à Tépoque où la noblesse, un instant restaurée, avait de nouveau fait place au régime démocratique, qui subsista jusqu en 426 avant notre ère (s). Si, en rentrant avec les autres exilés, il avait recouvré ses biens, ce qui est fort douteux, ils lui furent enlevés de nouveau. Cette spoliation lui inspire des vœux qui ne sont pas tout à fait d accord avec notre morale : a Accomplis, ô Jupiter, ma prière opportune, secrie-t-il; fais-moi, en récompense de mes malheurs, éprouver quelque jouis-

(<) Polit., V, 4, 3 ; cf. V, 2, 6, et IV, 1i, «0. (î) TauciD., Hb. IV, cap. lxxiv.

(3) V. 209, »qq., éd. Bekker.

(4) V. 783, sqq., éd. Bekker.

(5) Cf. Tbuctd., loc. laud.

H1ST0IBB DB LA rOÉSIE ÉLEGIAQUE CHEZ LES GRECS. 297

sance. Hais si je ne puis trouver do terme à mes chagrins et que tu doives me livrer à de nouvelles douleurs, puissé-je trouver la mort ! Oui, tel est mon destin : je ne sais comment me venger de ces hommes qui m'ont privé de mes biens par la violence. Ainsi qu'un chien, j'ai traversé la ravine, et le torrent ma tout enlevé. Que ne puis-je boire leur sang , et qu'un génie favorable se lève pour accomplir mes souhaits (i) ! »

Mais tous ces regrets, d'après le poëte même, furent inutiles (s) : Théogois dut se résigner à vivre comme un simple citoyen. Ce fut alors qu'il écrivit son poëme, adressé à un jeune homme de condition noble, nommé Cyrnus, qu'il veut aider de ses conseils paternels (s). Réduit à la pauvreté, comme il s'en plaint si souvent avec amertume, aigri par les souffrances de l'exil, trahi par ses amis, rempli surtout des préjugés de sa caste, il était difficile à Théognis d'être un vrai moraliste. Il semble avoir écrit son poëme moins pour rinstniction de son disciple , que pour faire la satire d'un état de choses qu'il subissait bien malgré lui. Il regrette ce bon temps a où les plébéiens ne connaissaient ni justice ni lois, mais, les flancs revêtus de peaux de chèvres, paissaient, comme les cerfs, hors de la ville (4). » C'est avec peine qu'il voit les alliances de nobles appauvris avec les plébéiens enrichis, et qu'il laisse échapper ce mot qui s'est trouvé si souvent vrai : a La richesse a confondu les races (s). » Cette distinction de races est quelque chose de si réel à ses yeux qu'il n'hésite pas à déclarer que « jamais on ne vit naître sur la scille la rose ou l'hyacinthe, et jamais un homme libre ne reçut le jour d'une esclave (e). » C'est aux nobles que revient le pouvoir, car ils n'ont jamais causé la ruine d'une cité ; mais quand il platt aux autres citoyens de sortir de leur rang, ils corrompent le peuple et donnent tout droit aux hommes injustes, en vue du pouvoir et de

(!) V. 777, fqq., cd. Welck.

(î) nivra rài ' «v xopAntuat x«i kv f^àpu x. t. >. V. 787, cH. Wclk.

(3) y. 69, iqq., éd. Welck.

(4) V. 20, iqq., éd. V^elck.

(5) n>o&To« îfitU yi^oi. V. 8, éd. Welck.

(6) V. 845-^^6, éd. Welck.

to

398 QUESTION DE PUILOLOGIE.

leurs intérêts privés (i). « Foule donc aux pieds cette plèbe insensée, crie-t-ii à Cymus, frappe-la dun aiguillon acéré; impose-lui un joug pesant (s). » Plus loin, il compare l'État à un vaisseau a emporté dans le golfe Mélicn pendant une nuit sombre, la mer envahit les deux bords ; il sera difficile d échapper : les uns dorment; les autres refusent de rejeter leau ; on a déposé le sage pilote qui tenait en main le gouvernail ; tout est en proie au pillage ; Tordre est perdu sans retour ; ce sont les portefaix qui commandent ; » et il termine ce tableau en disant : (( Je crains bien que les flots n engloutissent le navire (5). »

Il est rare que la morale de Théognis sorte du cercle étroit de lexpérience personnelle. Quand il lui arrive de s élever à des vues générales, il ne peut rien comprendre dans le monde tel qu il le voit, et il s'en prend à la Providence qu il accuse d'injustice. « Tu me surprends, cher Jupiter, s écrie-t-il. Tu règnes sur l'univers, possédant à la fois Ihonneur et la puissance. Le cœur et lesprit de tout homme te sont bien connus ; et c est à toi, ô roi des dieux, qu'appartient le souverain pouvoir. Comment donc se fait-il, fils de Saturne, que ta sagesse mette sur la môme ligne les impies et l'homme juste? Le ciel n a rien décidé pour les mortels, et Ton ne sait dans quelle route on plait aux dieux [a) . n

Dans un autre endroit (s] , il tient encore un semblable langage : (( Maintenant le coupable échappe, et cest un autre qui subit la peine. Est-il juste, ô roi des immortels, que Thomme équitable, qui, s abstenant d actes pervers, n a jamais commis ni excès ni parjure, ne soit point dignement récompensé? Quel mortel, instruit par cet exemple, voudra désormais honorer les dieux? Quel courage a-t-on quand 1 homme inique et scélérat, qui no craint ni le ciel ni

(») V. 707-740, cd.Welck.

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