RÉOUVERTURE DES COURS A L UNIVERSITÉ DE LIÈGE
en Belgique, soit à cause du sentiment d'indépendance qu y avaient déposé les vieilles institutions de la Germanie, institutions qui n'avaient que faiblement agi sur les populations romanisées de la France ; soit à cause du nombre moindre de familles aristocratiques, que n attirait pas un pays généralement peu cultivé.
Le travail de recomposition ne rencontra donc pas, sous ce rapport, les mômes obstacles qu'en France. La noblesse féodale, plus rare et aussi plus faible, n'opposa pas la même résistance à la reconstitution d'une société moins fractionnée. Notre histoire offre peu d'exemples de graves conflits de ce genre ; la guerre de Grimbei^he, soutenue par un des vassaux immédiats du duc de Brabant, au profit j de son indépendance personnelle, est presque la seule qui ait laissé ^ des traces.
Mais si le principe aristocratique occupa chez nous une place peuc^ importante , il en fut tout autrement du principe démocratique ; 1^ J développement de ce dernier principe fut surtout ce qui distingu^^K le système politique belge du système politique français.
Nous n'aborderons pas la question de l'origine des communes, question ardue et qui importe peu au sujet que nous traitons icL Rappelons seulement qu'il existe, entre les communes du nord d la France et celles de la Belgique, une différence essentielle bi< établie aujourd'hui par la science historique : les unes furent d^ véritables conjurations, comme elles se qualifiaient elles-mêmes, des insurrections contre le seigneur immédiat, légitimées plus tard par la politique du suzerain ; les autres se constituèrent pacifiquement et de Taveu du seigneur , qui comprit ce que sa propre puissance gagnerait à augmenter la richesse et le bien-être de ses vassaux. Parfois la lutte éclata entre le prince et les bourgeois, mais elle n*eut jamais un caractère sérieux, si ce n'est en Flandre, et encore ce fui à une époque où les comtes s'étaient faits les dociles exécuteurs des ordres reçus du Louvre. Les noms de Louis de Crécy et de Louis de Maie rappellent suffisamment tout ce que cette politique eut de contraire aux traditions nationales.
Les communes de France et de Belgique ne diffèrent pas moins sous le rapport de l'importance. Au moyen âge, deux pays exer^
cèrent, pendant plusieurs siècles, le monopole du commerce : Tltalie, à qui sa position sur la Méditerranée et le génie de ses habitants permirent de oontinuer les rapports avec TOrient ; la Belgique, qui devint à Tépoque des croisades un entrepôt où s'échangeaient les productions du Midi contre celles du Nord. Ce fut pour les deux peuples une source de richesses et aussi d'institutions libérales; car rhomme, à qui son industrie procure des éléments de bien-ôtre, ambitionne naturellement les garanties propres à lui en assurer la jouissance. Les villes acquirent donc une puissance qu'elles n avaient nulle part ailleurs, et cette puissance s accrut encore quand elles devinrent des communes, cest^à-dire des membres du grand corps féodal, existant au même titre que tous les vassaux. Par elles, en Italie comme en Belgique, la prépondérance fut assurée au principe démocratique, en Italie surtout, à cause de Téloignement du suzerain suprême, l'Empereur.
Les communes d'Italie et de Belgique l'emportent encore par l'intelligence politique. On a signalé, à juste titre, le défaut de concert comme cause active de la décadence des communes françaises. Jamais il ne fut plus évident que dans la guerre des Albigeois, guerre politique autant que religieuse, qui assura à la France féodale du nord la supériorité sur la France municipale du midi, parce que celle-ci ne sut pas réunir ses efforts. Ce n'est pas l'exemple qu'avaient donné, quelques années auparavant, les villes de la Lombardie dans leur lutte avec Frédéric Barberousse. Les ligues entre communes d*une même province, et môme entre communes de provinces différentes, n'apparaissent pas dans notre histoire moins fréquemment que dans celle de l'Italie. Pour ne citer qu'un fait, nous rappellerons que notre petite et glorieuse Flandre dut à la fédération de ses bourgeoisies les succès obtenus contre toutes les forces de la monarchie française.
On ne peut non plus reprochera nos communes la mauvaise administration et lanarchie, qui paraissent avoir été inhérentes h la plupart des communes de France. Chez nous, l'administration ne fut mauvaise que là où elle avait un caractère oligarchique, un principe contraire au principe môme de lorganisation communale : àGand,
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par exemple, sous les Trente-Neuf. L anarchie, qui résulta parfois de rantagonisme entre la haute bourgeoisie et les gens de métiers, fut assez rare, momentanée toujours, et provoquée par la politique d'un prince intéressé à semer la désunion. Le mouvement, d ailleurs, est une des conditions de la liberté, et tout peuple qui aspire à devenir libre doit se résigner aux agitations du Forum.
Nous avons montré Taristocratie mieux établie en France quen Belgique, les communes, au contraire, bien plus puissantes en Belgique qu en France. Cette différence, si essentielle, inQua nécessairement sur le travail de recomposition dans les deux pays. En France, nous lavons vu, il aboutit à Tunité de lautorité et du territoire. La noblesse et la bourgeoisie ayant disparu comme moyen^^^^ d équilibre, la royauté suivit sa marche ascendante jusqu'à lexagéra^,^ tion de son pouvoir, et Louis XIV résumait parfaitement la situation
quand il s écriait, dans le sentiment de son orgueilleuse personnalité <^^ ^ , « L'Ëtat, c est moi ! »
En Belgique, la centralisation de lautorité n'avait pas accomp^^ gné la centraHsation du territoire.* Celle-ci ne s accomplit méir-^^i qu après une halte assez longue. Elle fit d'abord des progrès, dc:;;::;^ la rapidité s explique par le peu de puissance de leléraent aristocr-*^^ tique ; puis subitement elle s arrêta à quelques grands vassaux, ^:^q/ fondèrent autant de dynasties provinciales. Il ne se présenta pas de famille souveraine pour profiter de la réaction et jouer le rôle de la famille capétienne en France. A Texception de la Flandre, notre pays faisait politiquement partie de lempire germanique, où la noblesse se maintenait à 1 état de principe prépondérant, et il lui était difiicile d échapper à une communauté de situation.
Le travail de recomposition, resté inachevé, fut repris, à la fin du xiv"* siècle, sous la direction de princes appartenant à une branche du tronc capétien. La maison de Bourgogne parvint, sans trop dobstacles, à achever la centralisation du territoire, en le plaçant sous une seule main ; les dynasties provinciales semblaient s*étre concertées pour mourir. Il en fut autrement de la centralisation politique, de celle qui avait pour but de donner à la souveraineté, sur le territoire ainsi réuni, un caractère uniforme, et qui eût abouti à
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constituer dès lors la nationalité belge. Deux siècles plus tôt, Philippe le Bon fût aisément arrivé à ses fins. Mais un intervalle de temps aussi considérable avait permis aux nationalités provinciales de se constituer fortement, et elles résistèrent à une absorption. En tombant sous le pouvoir d'un même souverain, nos provinces conservèrent leurs constitutions particulières, et cette condition fit lobjet de traités conclus avec leurs représentants, les états.
Comment n'en eût-il pas été ainsi? La centralisation politique tendait à passer le niveau sur toutes les inégalités qu'avait créées le moyen âge. Les deux premiers ordres n'auraient pas fait obstacle ; n ayant pas à défendre une position aussi bien retranchée, ils ne portaient pas à la question le même intérêt que le tiers état. Au contraire, le maintien des constitutions provinciales importait grandement à la bourgeoisie, de qui vint surtout la résistance; car elles stipulaient toutes l'observation des privilèges communaux, privilèges qui différaient entre eux d'étendue selon l'importance des villes, et dont l'existence, basée sur l'inégalité, devenait incompatible avec le principe de l'unité sociale. La puissance de l'élément démocratique, au sein des états, ne permit pas au clergé et h la noblesse, qui, du reste, n'étaient pas favorables à la centralisation, de transiger contre le gré des communes.
Il est difficile de dire ce qui fût arrivé , si la famille de Philippe le Hardi n'était pas allée , peu de temps après la mort de Charles le Téméraire , s'asseoir sur un trône étranger. Peut-être eût-elle achevé son œuvre. Mais il fallait pour cela un auxiliaire qui lui manqua : le temps. Charles-Quint, le dernier anneau de cette chaîne qui rattachait h la Belgique la postérité de Marie de Bourgogne, recommença la lutte entamée par Philippe le Bon avec l'élément démocratique. Il en sortit vainqueur, et n'osa cependant frapper le dernier coup. En cessant d'être ce que le moyen âge les avait faites, des agrégations à peu près indépendantes du souverain, nos communes conservèrent une organisation plus forte que nulle part ailleurs en Europe. Quant aux nationalités provinciales, leur attitude fit bientôt perdre l'espoir de surmonter l'opposition qu'avaient soulevée les projets centralisateurs.
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La domination espagnole , défiante et tyrannique, fit aussi la guerre aux libertés communales et provinciales, mais une guerre mesquine, sans dignité, qui ne leur causa pas de sérieux préjudices. Il faut, tout en l'adoucissant, porter un jugement semblable sur ladministration autrichienne, jusqu'au moment oii Joseph II reprit une position ouvertement hostile, et fit de nouveaux efforts pour parvenir à Funité politique. Malheureusement il ne montra dans cette tentative ni discernement, ni modération, et la révolution avortée de 1789, révolution entreprise au nom des intérêts locaux, les laissa aussi forts qu'auparavant.
A la fin du ivin'' siècle, la situation du principe démocratiqai n'avait donc pas notablement changé depuis le commencemen du xvi", et l'idée nationale était encore à créer en Belgique.
Ce n'était pas, au reste, une position exceptionnelle, puisque 1 plupart des autres pays n'étaient guère plus avancés. En généra la nationalité, qu'il faut se garder de confondre avec l'unité monai^ chique, est un produit des temps modernes; elle suppose /< patriotisme, et ne peut exister que là où le peuple participe au goo vernement. A ce titre, l'Angleterre la possède depuis plusieu siècles. Nous l'aurions également acquise, il y a longtemps, comme nous aurions acquis aussi un parlement, si le sentiment de liberté ne se fût, chez nous, rattaché uniquement soit à la province, soit k la commune. Il ne pouvait, après tout, avoir pour objet une nation qui, politiquement, n'existait pas.
La France môme , qu'il faut citer, après l'Angleterre , comme le pays oii l'idée nationale est la plus puissante, ne peut en faire remonter l'existence au delà d'un demi-siècle, c'est-à-dire au delà de l'époque où le peuple fut associé à l'exercice de la souveraineté. Il n'en apparaît aucune trace pendant les guerres de Louis XIV, et les historiens qui ont cité Jeanne d'Arc comme une glorieuse personnification de cette idée nous paraissent s'être mépris. Le sentiment, populaire il est vrai, qui produisit Jeanne d'Arc, ne fut qu*on sentiment de haine contre l'étranger. Depuis un siècle, les Anglais ravageaient la France, et quoique la domination des Valois n'eût él^ jusqu alors qu'une cause de désastres, leurs exactions étaient enoor
moins pénibles à subir que celles des archers et des gens d armes de la Grande-Bretagne. Il n'était possible de s'en affranchir qu'en se serrant autour du représentant d'une dynastie, qui ne méritait guère l'affection; c'était un besoin, quoique ce ne fût toujours qu'un pis-aller.
Les conclusions que nous allons formuler, et dont sans doute vous avez déjà, messieurs, pressenti la nature, nécessitaient ces développements. Ces conclusions, les voici :
La centralisation territoriale et politique, devenue pouvoir absolu sous Louis XIV, renforcée ensuite par la Convention dans l'intérêt de la défense du sol national et de la forme républicaine, par Napoléon au profit de son autorité personnelle, rendit la France puissante au dehors et lui vint en aide dans ses revers. L'histoire en fournit la preuve, aussi bien dans les conférences qui amenèrent les traités de Vienne, que dans celles qui, un siècle auparavant, avaient abouti à la paix d'Utrecht.
Au dedans, en revanche, les résultats de la centralisation ne furent pas tous favorables. Elle fit affluer la vie politique dans la capitale, et la détruisit dans les provinces. LaFrance fut atteinte, au moral, d'une de ces maladies qui produisent le développement excessif d'un organe, en affaiblissant les autres. Paris absorba tout. Jusqu'à ce jour, son omnipotence avait été soigneusement respectée ; chaque révolution qu'il lui plaisait de faire triompher avait été acceptée par le reste du pays. La dernière, celle que beaucoup persistent à appeler la surprise de février, a dessillé les yeux. Il y a maintenant une certaine indépendance dans l'attitude des provinces. La capitale a cessé de dicter le choix de leurs députés, prérogative qu'elle exerçait sans opposition depuis plus de trente ans. Car le sentiment de localité paraissait en avoir pris son parti , et les électeurs ' des départements, à l'époque du renouvellement des chambres législatives, acceptaient humblement les candidats que Paris leur indiquait.
En brisant cette omnipotence électorale, le suffrage universel aura du moins eu ce bon résultat, de laisser l'opinion publique se manifester sans direction factice.