RÉOUVERTURE DES COURS A LUNIVERSITE DE LIEGE
La presse départementale a secoué aussi la tutelle que lui faisaient subir les journaux parisiens, et n attend plus que le mot d'ordre lui vienne de la capitale. Il y a aujourd'hui accord entre les bons esprits, pour réclamer, comme garantie d'ordre, la décentralisation administrative , c'est-à-diro un système semblable à celui qui nous régit. On comprend que le seul moyen d'en finir avec ces bouleversements, qui mettent presque périodiquement en question l'existence de la société, consiste à réveiller la vie politique dans les provinces, en constituant sur des bases plus libérales l'administration des départements et celle des municipalités.
Nous nous sommes attaché à faire ressortir les causes qui distin^ guèrent les anciennes institutions politiques de la France de celles de la Belgique. Cette différence a dû produire des résultats diamétralement opposés dans les deux pays.
L'absence de centralisation dans l'action du pouvoir fut, pour nos provinces, un principe de faiblesse au dehors ; elle explique tous les désastres qui les accablèrent sous le gouvernement des successeurs de Charles-Quint. Quand on les voit, unies à 1 Espagne au xvn* siècle, déserter honteusement la défense du territoire national, comment ne pas se rappeler leur puissance au xv*, alors qu'elles fournissaient à la maison de Bourgogne les moyens de lutter victorieusement contre la France? Quelle rapide décadence en deux siècles !
Mais, en signalant ce côté fâcheux de la position faite à notre pays, n'oublions pas que le maintien d'un principe salutaire compensa, à certains égards, bien des désastres.
Nous l'avons déjà dit, nos communes ne tombèrent pas en entier sous les coups du pouvoir central. De leur organisation précédente, elles retinrent tout ce qui était compatible avec les nécessités de la société qui se formait, et ce fut plutôt une transformation, une appropriation à des besoins nouveaux. Impossible au principe monarchique de les amoindrir davantage, tant elles avaient poassé de racines dans le sol, tant elles étaient inhérentes à toutes les habitudes. Prenez les deux princes qui résument chez nous le travail de centralisation, Philippe le Bon et Charles-Quint; suivez-les dans
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s'établit. Ce patriotisme fut nécessairement étroit et exclusif, puisqu'il n avait pas des intérêts généraux pour objet; il maintint néanmoins la vie politique jusqu'au moment ou l'établissement de la nationalité lui offrit une nourriture plus forte et plus généreuse.
En expliquant ce résultat par linfluence de nos anciennes institutions, nous disons en môme temps pourquoi, au rebours de ce qui se passe en France , l'agitation constitutionnelle est moindre dans la capitale que dans quelques-unes de nos autres grandes cités; Bruxelles , ville de cour , n a jamais possédé une organisation communale aussi puissante que Gand ou Liège. Dautre part, ne trouvant pas, dans une telle situation , les éléments de l'omnipotence politique^^^ dont Paris a tant abusé, Bruxelles n'a pu absorber toutes les forcer vives du pays , et réduire les populations provinciales à une sort^ d'ilotisme intellectuel. Nos vieilles communes ont soutenu avec jalousie leur droit à une répartition équitable des avantages que procure l'association.
Parfois on s'est récrié contre une semblable prétention. Il nous est impossible de nous associer à ce blâme. Le sentiment de localité n'est pas toujours resté, il est vrai, dans les bornes de la modération; mais , en ceci , l'abus est inévitable ; il en est des intérêts sociaux comme des intérêts privés : pour obtenir quelque chose, il faut souvent demander beaucoup. A cette division, à cet éparpillement des ressources nationales, si la capitale a pu perdre, assurément la nation entière a gagné. On trouverait difficilement ailleurs, sur un territoire aussi restreint, un nombre aussi considérable de cités importantes. Elles sont redevables de leur puissance aux causes que nous avons signalées, et toutes elles se recommandent à notre amour, puisqu elles contribuent toutes à former la glorieuse couronne qui brille au front de la Patrie.
Oui, la centralisation est un mal, quand elle ne se renferme pas dans certaines limites; elle peut devenir, comme l'atteste 1 état de la France, une cause de bouleversements périodiques. Sous ce rapport, notre position est préférable. Chez nous, une révolution ne s'impoee ni ne se fait par surprise. 11 faut que le besoin en soit généralement reconnu, puisque c'est une nécessité pour elle (nous l'avons éprouvé
I y a dix-neuf ans) de triompher dans presque toutes nos villes. [^ est là le fruit heureux de l'importance que les institutions locales fiit conservée parmi nous. Attachons-nous donc à maintenir un état le choses dont la France elle-même commence à comprendre les ivantages, et auquel aspirent les hommes prévoyants qui la gouvernent. Chez nous, raffermissement de la nationalité exigeait un 'en forcement du pouvoir central; notre Constitution la fait dans une nesure convenable, en donnant en même temps une base solide aux nstîtutions communales et provinciales. Il serait imprudent dy oucher, et le peuple Ta compris, quand, guidé par cet instinct qui rompe rarement, il a réclamé la réforme d'une législation où il royait une menace à ses antiques franchises.
Mais aussi gardons-nous de tomber dans l'excès contraire. Il est les cœurs honnêtes et sincèrement dévoués h la cause de Tindépenlance nationale, qui regarderaient comme un progrès réel le réta- )lissement des communes d'autrefois. L'histoire si dramatique de los vieilles cités, les grands caractères et les nobles dévouements |u'ellesont produits, tout cela sans doute est bien propre h inspirer a sympathie. Toutefois, contentons-nous d'y puiser des exemples le patriotisme, de célébrer les exploits de nos pères, de défendre eurs intentions, de réhabiliter leur mémoire, et n'aspirons pas, x>ntre l'expérience de tous les siècles, à refaire un monde détruit h amais. N'oublions pas que les institutions sont l'expression des 3esoins d'une époque, qu'elles mûrissent et se font vieilles comme les individus, et qu'ainsi l'existence en est forcément limitée; un ntioment arrive, où il n'est donné à nulle puissance humaine de leur rendre la jeunesse et la vigueur.
Nos communes en étaient venues là au xv' siècle. La société du moyen âge, avec l'isolement au fond de toutes les relations, avec des intérêts locaux seulement à sauvegarder, se mourait pour faire place à la société moderne, société tout autrement organisée, ayant pour premier besoin celui d'une existence générale. Au milieu du nouvel ordre de choses qui tendait à s'établir, la commune indépendante et souveraine était impossible; elle serait devenue une cause d'anarchie, elle qui avait été un élément d'ordre, aussi longtemps
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qu avait fait défaut à l'Europe entière le principe modérateur chargé de défendre les droits de chacun. Un siècle auparavant, 1 Église avait subi la même nécessité. Pourvue d'un gouvernement régulier, alors que le monde temporel était livré à lauarchie, TEglise avait dominé la société civile; elle perdit ce légitime ascendant, quand Tordre entra dans la société civile avec Tunité du pouvoir. Il y a folie égale aujourd'hui à rêver la restauration du système ihéocratique, et celle du système communal tels que les vit le moyen âge. Tous deux ont fait leur temps, et ne revivraient pas, eussent-ils le patronage d'un Grégoire VII ou d'un Jacques Van Artevelde. A ces moments suprêmes où la société se transforme, c'est la main de Dieu qui la conduit vers un avenir encore inconnu, et les hommes, soi% qu'ils aident, soit qu'ils résistent au mouvement, ne sont au fond qu^ des instruments dont la Providence se sert pour arriver à ses fins.
Il me reste, messieurs, à remplir la seconde partie de ma tâche; je dois présenter un exposé de la situation de notre université pendant l'année qui vient de finir. J'éprouve d'abord un certain embarras à reproduire les félicitations périodiques que nous nous adressons à nous-mêmes par la bouche de notre recteur. Et, cependant, il est d'une rigoureuse exactitude de dire que, si la confiance des pères de famille doit se mesurer sur le nombre croissant des élèves d'un établissement d'instruction , nous ne cessons de la mériter toujours davantage depuis plusieurs années. Je veux vous en faire juges vousmêmes.
L'université de Liège fut fondée en 1 81 7, et ne réunit, à la fin de cette année académique (août 1818), que 259 élèves, dont plus de la moitié (1 47) appartenait h la faculté de droit. Ce petit nombre n a rien de surprenant. Notre pays avait à s'habituer de nouveau à un système d'instruction supérieure, qui était et qui est encore celui de la plus grande partie de l'Europe ; à un système qui avait été le nôtre avant que la domination étrangère, il y a un demi-siècle, nous en imposât un autre. A ce propos, qu'il me soit permis de faire remarquer
ombien il est étrange qu'au moment oii les hommes les plus compé- 3nls, en France, déclaraient ce système préférable au leur, un sprit d'imitation peu raisonné ou un sentiment d étroite économie 'ait attaqué chez nous.
Celte tentative de restauration scientifique eut de bons résultats. LU bout de neuf ans , le chiffre des élèves de l'université de Liège vait doublé, et s'élevait à 51 1 . Pendant les trois années qui s'écou- ^rent ensuite (1827 à 1830), il parvint jusqu'à 541 ; c'est le plus levé qui ait été atteint, pendant les trente-deux années dont se ompose aujourd'hui l'existence de notre université.
Ces progrès furent arrêtés subitement par une révolution qui fit le K>nheur du pays, mais qui préjudicia momentanément à des intérêts ocaux. En 1831 , le chiffre des élèves baissa de plus de 200, et lescendit à 376. La décadence continua pendant huit années, et, 3D 1839, les cours ne furent fréquentés que par 338 étudiants.
Une amélioration heureusement se fit sentir vers cette époque, et le nombre des élèves, qui parvint l'année suivante à 351 , poursuivit Jepuis lors une marche ascendante. Loin de moi la pensée de raviver ies débats irritants, et de transformer cette salle en arène politique. le ne puis toutefois, messieurs, me dispenser de vous faire remarquer que ce retour de vie correspond précisément à l'époque où l'opinion libérale , si longtemps divisée , commença enfin à comprendre que l'avenir lui appartiendrait dès qu'elle concentrerait ses forces.
Depuis 1 839, le nombre des élèves n'a donc cessé de s'accroître ; de 351 , il s'est élevé, pendant l'année dernière, à 523 (i), et il est ainsi revenu au chiffre qu'il avait atteint pendant les années les plus prospères.
Ce serait une erreur de croire qu'il faille faire une part considé-
(4j Cm 593 élèTet te répariiMeni ainsi :
435, dont 65 nouveaui, pour la faculté de philosophie: 4 54 , — 32 — pour la faculté de droit ;
83, — 36 — pour la faculté des sciences;
77, — iO — pour la faculté de médecine;
77, — 24 — pour les écoles spéciales.
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rable aux écoles spéciales annexées à notre faculté des sciences. En 1837, une année après leur établissement, elles u avaient que 67 élèves. 11 est vraiqu'au bout de cinq ans, en 1841 , le chiffre s éleva à 1 35 ; mais il a baissé depuis lors, et il est descendu à 77. ki la marche a donc été en raison inverse de la marche générale de notre université.
Je crois parfaitement inutile de vous expliquer les causes de cette décroissance ; elle tient uniquement à Tencombrement dans les services auxquels ces écoles ont mission de pourvoir ; leur mérite est suifisamment constaté par les succès des excellents élèves qu elles ne cessent de former, et par ce concours de jeunes gens qui leur^ arrivent des pays les pjus éloignés (i).
Outre les écoles spéciales annexées à notre faculté des sciences , il a été adjoint, Tannée dernière, à notre faculté de philosophie, un enseignement normal destiné à former des professeurs pour la section d'humanités dans les collèges. Je ne puis encore vous dire les fruits qu a portés cette récente institution, puisque, aux termes de l'arrêté organique, le premier examen ne pourra avoir lieu que dans un an. Mais la juste sévérité déployée par mes collègues dans les épreuves d'admission , et leur zèle à remplir une mission dont ils comprennent l'importance, sont des garanties assurées des services que notre école est appelée à rendre à renseignement moyen.
Plusieurs causes, messieurs, ont contribué à accroître le nombre de nos élèves. Je n'en signalerai ici que deux : les efforts constants de mes collègues, la parfaite convenance des habitudes de la société liégeoise. Pour ce qui est du résultat de nos efforts, la bonté et la solidité des études qui se fout à Liège sont attestées par les examens. Pendant les deux sessions qui ont précédé l'établissement d'un nouveau système de jury, sur- 1 58 récipiendaires qu'elle a fournis, notre
(4 }• Notamment de TEspagne, du Portugal et de l'Angleterre. Voici les rétultatg des ment de pasiage et de lortie subit cette année par let élèvet de nos écoles : 7 ont obteoa le diplôme d'ingénieur des arts et manufactures, dont t avec grande dittinctioo , 2 «Tec distinction; 4 ont obtenu le diplôme d'ingénieur mécanicien afec grande disUnction; I ■ obtenu le diplôme d'ingénieur civil des arts et manufactures et des minet avec pranda distinction; ^ ont subi avec succès l'eiamen de sortie de l'école des mines; 3 ont oblaou le titre d'aspirant élève-ingénieur, et i celui d'élève-ingénieur des mines.
université en a vu admettre près des deux tiers (i), et trois d'entre eux ont obtenu le grade le plus élevé : ce sont MM. Nannan, Bède et Scbloss Quoique le résultat des opérations du jury d examen composé d après des principes nouveaux ne soit pas encore officiellement connu, je puis dès maintenant dire que notre établissement a soutenu sa réputation.
A des noms qu'il nous est permis de signaler h lestime du pays, permettez-moi d ajouter ceux de MM. Dewalque, Legrand et Perard, qui viennent d'être proclamés premiers au concours universitaire (s) . J'assistais à la séance solennelle où le chef de TÉtat a remis à nos jeunes lauréats la médaille qu'ils avaient si glorieusement méritée, et vous comprendrez, messieurs, la douce émotion que j ai éprouvée en voyant cette université, que j'étais heureux et fier de représenter, avoir seule part à ces honorables distinctions, et en recevant les félicitations qui s adressaient à tous mes collègues dans la personne de ledr recteur. Je dois ajouter à ce qui précède que M. Guibert, un des élèves les plus appliqués de notre faculté de médecine, sivait concouru à la môme question que son condisciple M. Dewalque, et que, n'étant resté au-dessous de son concurrent que d'un fort petit nombre de points, il a été, par le jury, déclaré digne d'une mention très-honorable. Persévérez , mes jeunes amis , dans vos habitudes d application ; vos succès d'aujourdhui ne seront alors que les avant-coureurs de succès plus importants, et quand vous arriverez, comme la plupart d'entre nous, au déclin de la vie, vous
(4 ) Ko Toici la répartition :
3 avec la plut grande distinction ; 4 4 avec grande distinction ; 21 avec distinction ; 57 d'une manière satisfaisante ; 37 ne se sont pas présentés ; 26 ont été ajournés.
(2) Les questions traitées sont les suivantes. Par M. Dewalque : Expoiêr et discuter les diverse» théories émises sur les causes qui déterminent l'action chimique; — par H. Legrand : Faire l'histoire de la poésie élégiaque che» le» Grec»; — par H. Perard : Exposer et discuter V utilité du calcul pour l'interprétation des phénomène» naturel» et pour la recherche de» lois qui régissent ces phénomènes , en choisissant principalement le» mpplications dans la physique.
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comprendrez bien mieux encore qu'il n'est rien de plus propre que Tétude et le travail pour donner à Thomme la paix du cœur.
Je rappelais tout à Theure le zèle de mes collègues à s'acquitter de leur tâche journalière. Mais les professeurs sont aussi les représentants de la science qu'ils enseignent, et cette position leur crée d'autres devoirs qu'ils savent également comprendre. Vous connaissez, messieurs, les difficultés que rencontrent les publications indigènes , tandis qu'il faudrait des stimulants de toute espèce pour neutraliser la réserve et la modestie qui sont au fond du caractère belge. 11 y a, en vérité, lieu de .s étonner ^ d'après cela, qu'il se trouve encore parmi nos savants des hommes qui ne perdent pas courage. A part les ouvrages directement adressés à la jeunesse qui suit leurs cours, c'est surtout dans les journaux et dans les recueils scientifiques que mes collègues s'attachent à consigner les résultats de leurs études. MM. Spring, Yaust, Lesoinne, Brasseur, de Koninck, Dumont, Morren, Meyer, Chandelon, Trasenster, Borlée et KupQerschIaeger ont ainsi fourni un contingent dont les hommes compétents apprécieront la valeur. Je signalerai seulement ici cinq publications qui me semblent avoir une importance plus grande ; ce sont :
1"* La 2* partie d'un mémoire sur les terrains ardennais et rhénan, par M. Dumont;
2*" La S"" partie d'une monographie de la famille des lycopodiacées, par M. Spring;
3*" Une traduction, parle môme, conjointement avec M. Lacordaire, d'un manuel allemand d'anatomie comparée de MM. Siebold et Stannius ;
4' Le Journal d'Agriculture, par M. Morren ;
5* Un traité de droit public, par M. Destriveaux. Cet ancien collègue que nous regardons encore comme un des nôtres, après des services signalés rendus à l'enseignement, continue à être utile à la science et à la jeunesse.
Il arrive rarement, messieurs, qu'une année secoule sans que nous ayons à constater quelques vides dans nos rangs. Celle qui vient de finir nous a cruellement éprouvés. Au début, nous avons eu k
éplorer la mort si prématurée de notre collègue de La vacherie. Vous evez vous souvenir qu au moment de me remettre les insignes de dignité passagère qu'il avait remplie avec tant de dévouement , I fut forcé de confier à une voix amie le soin de lire les pages où il avait retracé les principaux faits de son rectorat; nous ne pensions re alors que c'étaient là les dernières manifestations d'une belle ntelligence ; nous ne pensions guère que le mal qui le tourmentait, u grave en apparence, nous réunirait, quelques jours après, utour de son cercueil.
Cette fatale année a fini comme elle a débuté. Nous touchions vacances, sans que le corps professoral eût fourni des victimes la maladie dont Liège souffrait si cruellement depuis plusieurs Knois. Vous vous rappelez, messieurs, combien fut terrible cette T-ecrudescence qui commença dans les derniers jours de juillet et <30ntinua pendant une grande partie du mois daoût; le fléau se disposait à nous quitter, mais en frappant plus fort qu'il ne l'avait encore fait. Si, parmi nous, il en était un que la force de sa constitution semblait mettre à l'abri, c'était bien Ruth ; ce fut lui cepen- ^aut que l'épidémie, par un de ces décrets impénétrables de Dieu, emporta en quelques heures, du milieu de sa famille éplorée, à ce point que plusieurs apprirent en même temps sa maladie et sa mort. Un autre vous a dit, plus éloquemment que je ne le pourrais faire, les services rendus par le défunt, les qualités qui le distinguaient; tous nous avons sympathisé à ces paroles, car le caractère loyal et bienveillant de notre malheureux collègue ne pouvait lui faire que des amis
 l'époque oii Ruth nous fut enlevé, nous pouvions aussi nous dire que, du moins, le fléau avait épargné nos élèves, et n'en avait enlevé aucun à la sollicitude inquiète de leurs parents; F.- A. Dacosta, J.-B. Dufau, J. Thonon étaient morts, mais de ces morts prévues d'avance, devenues inévitables, et causées par des maladies qui ne changent rien aux règles ordinaires de la mortalité. Malheureusement ces décès ne devaient pas être les seuls ; nos élèves étaient appelés, comme leurs professeurs, à payer tribut à l'épidémie, et c'est sur l'un de nous encore que s'appesantit la main de Dieu, en le
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frappant dans la personne de son 61s , au milieu des loisirs des vacances (i).
Jai bc\te, messieurs, de tirer le voile sur ces scènes de deuil, pour vous entretenir des acquisitions que notre université a faites pendant Tannée dernière. Deux professeurs sont venus renforcer nos facultés de médecine et des sciences : M. Schwann, dont TEurope savante apprécie le mérite et les travaux, et qui est bien digne, à tous égards, de monter dans la chaire occupée autrefois par Tillustre Fohmann ; M. Meyer, mathématicien de premier ordre, dont Tarrivée parmi nous comble le vide occasionné par la retraite d un des meilleurs et des plus estimables de mes collègues. Je m'em-^ presse d'ajouter que ce collègue, M. Noël, savant en qui la modestie le dispute au mérite, heureusement ne sera pas entièrement perdu pour nous ; l'éméritat lui permet de conserver en partie à nos élèves les conseils de sa vieille expérience.
Nous devons, messieurs, les précieuses nominations que je viens de rappeler à la sollicitude du gouvernement du Roi, aux propositions d'un Ministre né en quelque sorte dans nos murs, où il a laissé des souvenirs si patriotiques, et qui a conservé des sympathies pour une université où il s'est formé lui-même.
Je dois aussi rappeler la disposition qui a élevé à lagrégat M. le répétiteur Martinow^sky. Mathématicien distingué, M. Martinowsky est un de ces réfugiés politiques malheureusement assez rares, qui, loin de venir en aide aux promoteurs de troubles, savent mériter la reconnaissance du pays où ils trouvent un asile. La distinction dont il a été I objet a été accueillie avec un vif intérêt par nous, et surtout par mes collègues de la faculté des sciences, qui, à plusieurs reprises, lavaient provoquée.
Il me reste encore à signaler les nominations de trois autres agrégés : M. Didot, membre distingué de l'Académie de médecine et très-favorablement connu dans la pratique de son art ; M. de Closset, lun de nos meilleurs élèves, lauréat au concours universitaire («),
(4 ) H. Ch. Fieu.
(2) Le mémoire de M. de Cloiset répond à la quetiion suivante : Exposer d'une mattiért critique le» progrés successifs de l'historiographie romaine, depuis son origine jmequ'em
docteur en philosophie avec grande distinction, et à qui le gouvernement vient de confier le cours d'antiquités romaines; M. Mathieu, littérateur au talent plein d'originalité et de verve, bien digne d'occuper, parmi nos agrégés, la place qu'y a laissée vacante la mort d'un ami pour plusieurs dentre nous, d'un poète dont le pays déplore la perte récente, Th. Weustenr.iad.
Depuis plusieurs mois déjà, le vide formé dans notre enseignement par le décès de notre collègue de Lavacherie a été comblé. Les cours dont le défunt était chargé ont été partagés entre MM. les professeurs Ansiaux et Simon, et M. l'agrégé Wilmart. qui, avant l'arrivée de M. Schwann, faisait de la manière la plus distinguée une partie du cours d anatomie. En même temps, un autre agrégé, M. Borlée, un de ces jeunes docteurs que notre faculté de médecine est fière d*avoir formés, a eu mission de venir en aide à M. Ansiaux, qui se serait trouvé surchargé par la combinaisoQ dont je viens de parler. 11 reste encore à [Pourvoir à la chaire do Ruth et à celle d'un autre professeur également regrettable, également éminent, M. Sainte- Beuve.
Les nominations que j'ai rappelées, il y a peu d'instants, nous garantissent d'excellents choix dans l'avenir.
L'année qui vient de s'écouler, messieurs, a été signalée par un fait bien important pour nous : la révision de la loi sur l'enseignement supérieur. Cette révision était nécessaire. Une expérience de douze années, en prouvant que le principe de la loi de 1 835 était bon, avait cependant indiqué des vices qu'il convenait de corriger. A deux reprises différentes, on en avait fait l'essai, et je n'ai pas à rappeler ici les causes qui frappèrent de nullité cette double tentative. Enfin, les élections si remarquables de 1 847 appelèrent à administrer le pays des hommes qui s'étaient bien proposé de maintenir les droits de 1 État dans l'enseignement public, et qui s'empressèrent de remplir leur promesse en ce qui concernait l'instruction supérieure. Au mois de mars dernier, un projet fut présenté; il reçut,
êiêcie d* Auguste, et» n'appuyant sur tes sources ancietiues et sur les fragments des auteurs. Ce travail est un livre aiisii remarquable par le style que par led recherches auxqueUes l'auteur a dû se livrer.
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trois mois après, dans toutes ses dispositions essentielles, Tassentiment de la législature.
Permettez-moi de vous rappeler très-sommairement les principales améliorations de la loi nouvelle.
Le travail imposé aux élèves est allégé par la disposition, qui prescrit de ne pas leur imposer plus de trois heures de leçon par jour.
Le Ministre doit réunir, tous les ans, sous sa présidence, un certain nombre de professeurs d'université, ce qui fournira Toccasion de signaler au gouvernement tous les besoins de la science, besoins bien connus seulement de ceux qui font de la science letude de leur vie entière.
Dans certains examens, où le nombre des matières était trop étendu, ce nombre a été réduit, ou les examens ont été divisés de manière à rendre une épreuve possible à la fin de chaque année.
Dans les doctorats en sciences et en philosophie, les récipiendaires sont libres de choisir la branche sur laquelle ils désirent être interrogés d'une manière approfondie, ce qui permettra aux spécialités de se faire jour.
Un grade nouveau a été introduit en faveur de ceux qui veulent s'adonner plus spécialement à la carrière administrative.
En même temps, comme garantie nouvelle pour la société, des connaissances plus étendues ont été imposées aux pharmaciens et aux notaires.
Enfin, le grade d élève universitaire a été créé, et contribuera, n en doutons pas, à relever renseignement moyen, qui perdait ses élèves avant d'avoir complété leur éducation, et renseignement supé — rieur, dont le niveau tendait à, baisser par l'obligation de recevoi»* indistinctement tous les jeunes gens qui venaient à lui.
Vous le savez, messieurs, toutes ces améliorations ont été adoptées à peu près à l'unanimité, et cela suffit pour constater combien elles étaient nécessaires. Il y a eu dissentiment sur deux points seulement, que j'appellerai les questions politiques : la disposition qui réserve aux élèves des universités do l'Etat les bourses fondées par l'État, et celle qui charge le gouvernement d'organiser, sous sares-
ponsabilité, les jurys d'examen. Après une lutte assez vivo, ces deux dispositions ont été adoptées, au Sénat comme à la Chambre des Représentants, à une assez forte majorité.
II n'entre pas dans l'objet de ce compte rendu de rappeler tous les motifs qui ont déterminé ce vote, de rappeler les reproches adressés à l'ancien jury, reproches tellement fondés que personne ne chercha à y répondre.
J'ajouterai que la haute impartialité dont le gouvernement a fait preuve dans l'organisation du nouveau mode qu'il vient d'essayer a déjà calmé bien des méfiances. L'opinion publique a fait bonne justice des récriminations de quelques journaux connus par leur esprit d'opposition systématique , ou par la haine qu'ils portent à nos institutions. Je suis également convaincu que, parmi les jeunes gens qui avaient d'abord envisagé avec crainte l'idée d'un changement, la plupart ont fini par reconnaître leur erreur; il y a, pour eux comme pour la science, un immense intérêt à ce que le professeur examine ses élèves ; d'ailleurs ceux qui ne veulent pas du jury ' combiné ont toujours la ressource du jury central.
La loi nouvelle contient une disposition qui rend triennales les fonctions de recteur. Rien ne s'opposait autrefois è ce que le recteur sortant fût continué dans ses fonctions; mais de fait, une seule fois exceptée, il fut changé tous les ans. Un renouvellement aussi fréquent entraînait des inconvénients faciles à saisir, et que Ton a cherché à éviter. C'est à cette disposition et h la confiance du gouvernement que je dois la prolongation de mon mandat. Je comprends toute l'importance des fonctions que j'ai l'honneur de remplir, et je tâcherai de ne pas faillir à l'œuvre. Pour cela, il me faut lappui de mes collègues. Je serais heureux de me voir continuer la bienveillance qu'ils m'ont témoignée jusqu'à ce jour. Premier parmi ses égaux, le recteur, pour faire le bien, doit posséder la confiance de ses pairs. Mes efforts tendront toujours à la mériter.
Cet appel que j'adresse à mes honorables collègues doit, à certains égards , s'adresser également h vous, chers élèves. Soyez assurés que tous vos professeurs n'ont en vue que votre bien ; voyez en eux des amis, des guides; voyez en votre recteur l'homme à
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qui la confiance de vos pères a remis une partie de leur autorité, et qui désire être pour vous ce que tout bon père doit être pour ses fils : dans leurs incertitudes, un conseiller; dans leurs peines, un confident. Il m est doux de réitérer ici le juste tribut déloges que, l'année dernière, à pareille époque, mon devancier payait à votre conduite. Continuez, et vous éprouverez combien l'idée du devoir accompli est consolante pour le cœur de 1 homme. Gardez-vous des systèmes qui font bon marché de ce noble sentiment, et dont le brutal sensualisme pousse la société vers la barbarie. Il y a quatre mois, dans cette même enceinte, vous avez entendu, de la bouche du Roi, des conseils qui doivent être restés dans votre souvenir; jamais souverain, parlant à une jeunesse intelligente, na tenu un langage aussi noble, aussi élevé, aussi réellement libéral. Sans doute, vous aurez retenu cette pensée si juste, que les institutions dont notre pays a le bonheur de jouir, et dont les peuples étrangers font suffisamment 1 éloge en nous les empruntant, comportent toutes les améliorations désirables et possibles. Nourrissons de la Science, épargnez donc à votre mère les bouleversements qui la tueraient; car, vous ne Tignorez pas, la paix est une condition d existence pour l'étude, comme pour le véritable progrès; vous n'ignorez pas non plus que des changements trop brusques, effectués au milieu du trouble et de la guerre, amènent infailliblement, dans un avenir prochain, une réaction funeste à la grande œuvre de civilisation à laquelle nous travaillons tous.
DISCOURS
■■«■•■eé par m, MAMDBRIilER, rectrnr de TniilYersIté de Ctand, ler« de la réouYerinre solennelle dea eenrn pour rannée aeadé-
Messieurs ,
Chargé de porter la parole dans cette circonstance solennelle , n est pas sans une crainte bien fondée et sans une juste défiance de mes forces que je viens remplir le devoir qui m'est imposé. La spécialité de mes études ne me permet pas de captiver votre attention eu traitant un sujet historique ou littéraire. Mais j ai pensé C]u il était une matière non moins intéressante et non moins capable d'exciter dans le cœur des Belges un sentiment de juste orgueil : c'est le tableau de nos progrès récents dans les sciences physiques et mathématiques. Aujourd'hui , en eflet , la grandeur d'un peuple se mesure moins à la force matérielle qu'au développement de l'intelligence : ce n'est plus par des exploits militaires que les nations s élèvent , mais bien par les arts et les lettres et par les sciences qui sont une condition de progrès pour l'agriculture , l'industrie et le commerce.
Je me propose de vous exposer la marche ascendante que la culture des sciences exactes a suivie en Belgique depuis 1816; mais pour bien juger de ce qu'étaient nos connaissances à ce point de départ, je jetterai d'abord un coup d'œil sur letat antérieur do nos institutions scientifiques : j'examinerai ensuite celles qui furent créées après 1 81 6 et l'influence salutaire qu'elles ont exercée sur la jeunesse belge. Nous pourrons alors apprécier les progrès immenses qu'ont faits chez nous toutes les branches des sciences exactes.
696 RÉO(JVBRTlJR£ DES GOIRS A L^UNIVERSITÉ DE GAM».
A part quelques hommes d élite , peu de personnes, en Belgique, s adonnaient sérieusement à 1 étude des sciences durant le xvui* siècle. L'université de Louvain, seul établissement d'instruction supérieure qui existât dans le pays , jouissait encore de son ancienne renommée ; mais renseignement des sciences y était à peine ébauché. 0 se contentait des simples éléments , personne ne songeait à aller ac: delà ; cela est si vrai que la Société Littéraire de Bruxelles, instituée dans le but de faire renaître le goût de Tétude des lettres et d sciences, ayant immédiatement après sa fondation proposé une qu tion d'histoire et une autre de physique , déclara , dans sa séan du 1 4 octobre 1 769, que, malgré le grand motif qu on avait d* corder le prix, pour exciter lemulation si nécessaire à une Soci naissante, elle ne pouvait couronner aucun des auteurs qui avai concouru, puisqu aucun n avait donné une réponse satisfaisante^ rempli en quelque manière les vues de la Société. Simplifiée remise au concours pendant les deux années suivantes , la quescf ^^^ de physique ne reçut point de réponse qui méritât le prix, et ]^ Société dut labandonner.
Marie-Thérèse et Joseph II tentèrent de généreux efforts pc^ ur régénérer 1 étude du droit, de la médecine et de la philosopbme. Mais, affaiblie par des divisions intestines , confiante d'ailleurs dam^ os son ancienne splendeur, l'université de Louvain ne songeait guèr^9 i perfectionner son enseignement. Les admirables découvertes M- ^ Newton, des Leibnitz, qui déjà avaient parcouru TEurope, nétaier-^' point parvenues jusqu'à elle : malgré les tendances progressives C^^ quelques-uns de ses professeurs , et bien qu autour d'elle elle V^' s élever, par leurs propres forces, quelques hommes distingués [v qui profitaient des nouvelles découvertes , elle demeura stationnaire jusqu'à sa suppression en 1 796. On aurait pu , à ces symptômes, pressentir sa fin.
Peu de temps avant cette suppression, des écoles centrales avaient été créées par la République française et organisées dans la plupart des chefs'Iieux de départements. Bruxelles fut Tune des première
(4 J Burtio , géologue . Van Hons , chimiste , V^^deNieuport et Boorooin, mathéHUiUd
DISGOUBS PRONONCÉ FAft M. MANDBRLIBR. 697
villes de la Belgique qui profita de cette institution. Les écoles centrales tenaient en quelque sorte le milieu entre les collèges et les universités; c'était un enseignement moyen renforcé. Le pays, à cette époque, possédait si peu de savants que la plupart des professeurs qui y furent nommés étaient étrangers à la Belgique. Les cours publics y étaient assez suivis , il est vrai, parce que le Directoire , voulant répandre Tinstruction et usant de toute son autorité pour étendre ce bienfait, avait exigé de tous les citoyens non mariés et qui désiraient obtenir soit un emploi , soit de lavaucement , un oerlificat de fréquentation de ces cours : mais les événements du temps empêchèrent ces institutions d exercer Tiniluence salutaire c]u on pouvait en espérer, et les sciences demeurèrent à peu près ce c]u'elles étaient avant la création des écoles centrales.
Le gouvernement français , sentant la nécessité dq donner aux otudes une impulsion plus efficace , institua, en 1809, sous le nom €l' Académies dépendantes de l'université impériale, des Facultés dans chaque ressort de cour d appel. La Faculté des sciences de TAcadémie de Bruxelles fut établie auprès du lycée de cette ville, mais elle n eut qu une courte existence , et ne fut guère fréquentée que par les élèves du lycée môme.
Les lycées et les académies auraient pu ressusciter le goût des sciences , mais le mouvement de cette époque belliqueuse entraînait nos jeunes gens et les détournait des études sérieuses du cabinet : la plupart abandonnaient les études pour suivre la carrière des armes. D'ailleurs on n avait point établi d école polytechnique dans nos départements, et les jeunes gens qui s étaient déjà distingués dans nos lycées étaient obligés d aller chercher à Paris une instruction que le pays ne pouvait leur donner.
Il résulte de ce court exposé qu avant 1 809 Tinstruction supérieure était insuffisante, et que de 1809 à 1816 les événements lont empêchée de produire les résultats que Ton était en droit d attendre des nouveaux établissements.
Après avoir montré sommairement I état de renseignement des sciences en Belgique , cherchons à apprécier quel était letat des sciences elles-mêmes avant 1 81 6.