LE LOYALISME DE >0S TROUPES INDIGÈNES
A. lielèvemcnt de la solde des soiis-of/iciers européens qui servent dans ces troupes, à laide du rétablissement de l'indemnité spéciale f/ui leur a été enlevée. — Il est en effet indubitable que les indig'ènes doivent être encadrés par nos meilleurs sous-ofliiciers. Comme d'autre part il est impossible de leur donner un avancement ou des distinctions honorifiques plus avantageuses qu'à ceux des troupes européennes, le seul moven de les attirer dans les troupes indigènes où le service est plus pénible est de leur offrir une situation pécuniaire meilleure.
B. Relèvement de la solde des tirailleurs. — Le vieil adage « Pas d'argent, pas de Suisses » est de tous les temps et de tous les pays. Si nous voulons des soldats indig-ènes attachés à leur régiment et aimant leur métier, il faut subvenir largement à leurs besoins. Puisque nous les tenons éloignés de leur foyer pendant trois ans en Cochinchine et cinq ans au Tonkin, nous sommes amenés à tolérer près de nos camj)s militaires la présence de leur femme et de leurs enfants. Et dès lors nous sommes moralement obligés de subvenir à l'entretien de cette famille. La solde mensuelle de six ou sept piastres que nous leur donnons actuellement est notoirement insuffisante.
C. Institution en Cochinchine du tirage au sort comme système de recrutement. — Pour justifier cette mesure absolument contraire aux usag"es annamites, nous sommes obligés de signaler la faute que l'administration française a commise en simmisçant dans le fonctionnement de la commune annamite. Cette intrusion a eu pour résultat de diminuer considérablement l'autorité des notables qui la dirigeaient et étaient notamment chargés de désigner les hommes à recruter pour l'armée. A l'heure qu'il est, ils sont forcés de choisir les soldats parmi les sujets les plus pauvres qui sont aussi les plus malingres et à leur faire des promesses dar-
gent qu'ils ne tiennent pas ou k les amener h la con»niissi(jn de recrutement par la force. De là des désertions nombreuses (jui s'élèvent jusqu'à 16 % de l'elVectif. Un tirag-e au sort fait au grand jour aurait le double avantage de satisfaire le besoin de justice dont les indigènes sont avides et de fournir au contingent la moyenne même de la population comme intelligence et comme vigueur.
Ce mode de recrutement, qui semble désormais s'imposer en Gochinchine, n'a pas sa raison d'être au Tonkin où la commune annamite a gardé son autonomie et où d'ailleurs l'état civil n'est pas encore institué.
Mais là, rien ne nous empêche d'exiger que, conformément à la loi annamite, les sujets qui nous sont présentés au recrutement soient choisis dans la classe des inscrits au lieu de l'être dans celle des non inscrits parmi les vagabonds et les misérables. Cette amélioration du contingent nous permettrait d'avoir un cadre de sousofficiers sortant de la classe des lettrés et relèverait du même coup le niveau moral de nos troupes indigènes.
D. Amélioration de la valeur de nos sous-officiers indif/ènes par le maintien et l'extension des écoles d'enfants de troupe. — Ces écoles, placées dans tous les centres sous la surveillance d'un officier et d'un sous-officier européens bien choisis, ont déjà donné d'excellents résultats et fourniront les meilleurs éléments de nos cadres indigènes. Leurs élèves qui auront grandi et étudié dans un milieu français et militaire seront pour nous des collaborateurs dévoués et précieux.
E. Création d'écoles de sous-officiers indigènes. — Cette institution, tentée à Sept Pagodes en 1905 à titre d'essai, est appelée à augmenter l'instruction de nos cadres indigènes.
F. Abomination, à titre exceptionnel au début, d'un certain nombre d'officiers indigènes. La création d'un adjudant indigène par compagnie en 1904, a été une très bonne mesure. Si elle n'a pas donné les excellents résultats qu'on aurait pu en attendre, c'est que leur nomination n'a pas eu lieu progressivement à mesure que des sujets qualifiés à tous les points de vue auraient mérité cette distinction.
Il n'en est pas moins vrai que. outre les services rendus par ces vieux sous-offîciers, leur élévation à ce jj^rade a stimulé le zèle de tous les sergents, qui s'endormaient jusque-là sur leur bâton de maréchal. Il semble qu'on puisse aller plus loin dans la même voie en appelant quelques-uns de nos sous-offlciers, choisis parmi les plus distingués, les plus lettrés et les plus dévoués, à porter les galons d'officier. L'expérience a été tentée en Gochinchine dès la création des tirailleurs annamites. Elle a échoué parce que le choix s'est porté sur de bons sous-ofliciers, sans doute, mais sans tenir aucun compte de leur origine, de la situation de leur famille, de leur instruction en caractères et de leur éducation. Sachons éviter de retomber dans les mêmes erreurs et nommons à titre exceptionnel quelques sujets d'élite au grade de sous-lieutenant. Il sera facile, par quelques mesures sages et avisées, d'éviter les froissements qui pourraient se produire entre eux et nos sous-officiers français. Cette création est, plus que tout autre, de nature à nous attirer l'atTection de nos soldats indigènes, qui verront là de notre part le sincère désir de les rapprocher de nous.
G. Nominations clans le mandarinat militaire des meilleurs sujets après r accomplisse m,e ni de leur service militaire. — Nos tirailleurs se plaignent constamment qu'une fois rentrés dans leurs foyers après leur service militaire terminé, ils sont l'objet du dédain de leurs concitoj^ens, auxquels ils ne peuvent montrer aucun titre indiquant l'accomplissement de leur service militaire et le grade qu'ils ont atteint dans l'armée. Les institutions annamites conféraient aux anciens soldats certains grades dans le mandarinat militaire qui leur procuraient la considération de leurs compatriotes. Pourquoi donc renonçons-nous à donner à ceux qui nous ont servis avec dévouement une satisfaction cpii ne nous coûte rien et flatte tant leur vanité ? Il serait très facile lorsqu'un gradé ou tirailleur atteint ses quinze ans de services, de le proposer à l'autorité supérieure pour un grade de mandarinat militaire correspondant au grade qu'il occupe au moment de sa libération, à condition toutefois qu'il eût donné toute satisfaction à ses chefs par sa manière de servir. La demande serait transmise par les autorités hiérarchiques et accordée par le Gouverneur Général par délégation de l'empe-
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reur d'Annam. Les officiers indij^ènes pourraient être nommés cai (loi. du o" degré, 2'' classe ; les adjudants sii;'it <lni du (i" degré, 2" classe; les sergents dôi triiong du 7'' degré, 1"' ou 2" classe; les caporaux et brigadiers, ngii truoruj, du 8'" degré, 1'" ou 2" classe ; et les simples tirailleurs ou canonniers ha hô, du '.)'' degré, 4'° ou 2" classe. Après dix ans de services seulement on [)ourrait conférer aux intéressés le degré correspondant au grade inférieur à celui qu'ils occupaient dans Tarmée ; après cinq ans de services ils ne pourraient prétendre qu'au degré correspondant au grade placé k deux échelons au-dessous du leur.
III. — Approvisionnement en munitions. — Au point de vue de Tapprovisionnement en munitions il y a lieu de combler le plus tôt possible le déficit considérable qui a été signalé parle rapport de M. Deloncle chargé de mission en Indo-Chine, et celui de M. Le Hérissé, rapporteur du budget des Colonies en lOU.'i. Peut-être serait-il moins coûteux d'envoyer de France les ingrédients nécessaires à la ftibrication des cartouches, et de créer des cartoucheries dans la colonie.
IV. Mitrailleuses. — 11 serait à désirer que les mitrailleuses actuellement en service en Indo-Chine fussent remplacées à bref délai par un modèle complètement mis au point, que notre artillerie fût dotée d'un canon de 7o mm. k tir rapide et d'un canon de montagne perfectionné.
V. — Sanatoria. — La question des sanatoria est une question vitale pour nos troupes européennes. En Cochinchine j)endant Tannée entière, et au Tonkin pendant la moitié de l'année, nos soldats sont soumis aune température d'étuve, qui les déprime moralement et physiquement, compromet leur santé et cause parmi eux d'assez nombreux décès. On a recherché depuis plusieurs années des emplacements favorables k l'établissement de sanatoria, où la grande majorité de nos troupes européennes pourrait séjourner en permanence. Des camps y seraient établis dans des conditions d'hygiène et de confort telles que nos soldats pussent y passer une grande partie de leur séjour colonial. Pour les troupes de Cochinchine on a étudié cette installation au plateau de Lang Bian qui présente les
deux altitudes de 1000 et de 1.500 mètres et sera relié à Saigon par le chemin de fer. On ne peut que souhaiter de voir ces projets réalisés le plus tôt possible.
Pour les troupes du Tonkin, c'est le plateau du Tran Ninh qui a été choisi, mais la question est encore plus loin de sa solution que celle du sanatorium du Lang Bian.
Fonctionnement actuel des services maritimes.
Etablissements de la marine et de l'industrie privée pouvant
concourir à la défense. Arsenal de Saigon.
Il existait jusqu'à ces derniers temps en Indo-Chine deux commandements distincts de la marine, l'un en Cochinchine, et l'autre au Tonkin. Un décret de 1906 a mis fin à cette anomalie en créant la division navale de /'/n(/o-C/i//ie sous les ordres d'un contre-amiral. Les bâtiments qui la composent sont : un cuirassé, d" escadre deux canonnières cuirassées, 4 canonnières non cuirassées de 1'''' classe 4 canonnières non cuirassées de 2" classe et un aviso. Les défenses mobiles comprennent en Cochinchine : un contre-torpilleur, 12 torpilleurs, 8 torpilleurs vedettes et 4 sous-marins ; au Tonkin : un contre-torpilleur et 6 torpilleurs de 1'" classe. La défense mobile de notre colonie du Nord commence à s'installer à Port-Courbet, sur la côte qui borde la baie d'Along'.
On ne peut que se féliciter de voir réalisée la constitution en Indo-Chine d'un commandement naval autonome, indépendant du commandant de la Division Navale de l'Extrême Orient, et placé sous l'autorité du Gouverneur Général au même titre cpie le commandant supérieur des troupes.
La Division Navale de l'Extrême Orient qui est appelée à coopérer à la défense de la colonie est placée sous les ordres directs du ministre de la marine. Elle comprend des croiseurs et des cannonières.
Les établissements de la marine comprennent : un arsenal à Saigon et des ateliers de réparation à Hai Phong. L'arsenal de Saigon qui suffisait jusqu'ici aux besoins des Divisions Navales de rindo-Chine et de l'ivxtrème Orient, doit être mis à même dans le
plus bref délai possible de parer aux éventualités d'une ^-uerre contre une puissance maritime amenant dans les eaux de la mer de Chine d'importantes forces navales. Il doit être aménag-é en vue de la réparation de plus dun grand bateau à la fois. Son grand bassin de radoub de 158 mètres de long et son petit l)assin sont insuffisants et la nécessité s'impose de construire d'urgence un deuxième grand bassin et plus tard un troisième. Un grand dock flottant a bien été commandé à l'industrie mais l'exemple de l'ancien dock flottant qui coula à Saigon il y a de nombreuses années et ne put être renfloué incite à ne considérer cet organe que comme un complément très utile, mais présentant beaucoup moins de garanties qu'une forme sèche. Il J a lieu aussi d'agrandir et de compléter les ateliers de l'arsenal de Saigon, de les éclairer à l'électricité et de faire venir un plus grand nombre de machines outils. L'arsenal doit être mis à même de construire des sous-marins du type Lynx, des submerssibles du type Aigrette et des cannonières de rivière. Il devrait tout au moins construire tous ses bateaux de servitude tels que chalands, chaloupes et bateaux citernes, le bon marché de la main-d'o'uvre indigène nous permettrait de réaliser par ces travaux faits sur place d'importantes économies. L'ouvrier annamite montre une grande habileté manuelle et s'assimile facilement le fonctionnement des mécanismes les plus compliqués, mais il est porté à la paresse et a besoin par suite d'être constamment stimulé. De là la nécessité d'augmenter beaucoup l'effectif des surveillants européens qui est très insuffisant.
En cas de guerre, un certain nombre d'établissements de l'industrie privée pourraient rendre à la marine d'importants services. Tels sont la maison (jraf, les ateliers Charlety, la Société Levallois- Perret, la fonderie Dupont et Bron, et la compagnie de navigation des Messageries Fluviales de Gochinchine.
Le stock de matériel d'armement des navires et de matières consommables est logé encore dans des magasins trop exigus malgré la construction assez récente de deux magasins à fers. En 1904, le stock de charbon a été porté de 13.(100 à iO.OOO tonnes, M. Deloncle souhaitait dans son rapport de le voir porter au chiffre de 100.000 tonnes. 11 faisait observer que les l^riquettes de Hongay contenant
(lu charbon japonais, nécessaire pour assurer leur consommation, on ne peut compter sur cette ressource en temps de guerre avec cette puissance. Il émettait le vœu que le stock de réserve des vivres permette d'approvisionner pour quatre mois nos forces navales appelées à être réunies dans la mer de Chine. Il considérait enfin comme très désirable l'autonomie du port de Saigon, qui dépend actuellement du port de Toulon et doit souvent, de ce chef, attendre de longs mois l'exécution d'une commande.
Nous ne pouvons que le suivre encore dans les desiderata ([u il a formulés dans son rapport au sujet du recrutement des indigènes pour la marine de guerre. Nous obtenons actuellement à grand' peine et aux prix de sacrifices pécuniaires sérieux, le contingent qui nous est nécessaire pour augmenter l'équipage de nos canonnières. M. Deloncle préconise la levée du contingent nécessaire dans les villages maritimes. Peut-être y aurait-il lieu de tenir un plus grand compte de la répulsion qu'inspire à l'indigène l'internement sur un navire de l'Etat et là régularité immuable de l'existence qu'il est contraint d'y mener. Il semjjlerait alors plus équitable, si l'on adopte le tirage au sort pour le recrutement de l'armée, de prendre simplement les plus mauvais numéros pour la marine. L'indigène, toujours un peu fataliste, se soumettrait de bonne grâce à la désignation du sort.