CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE
Notre première intervention au Tonkin
Conqnôlc (h Ih Basse (Utcliinchine par la France {iSo9-iS67 }. — Liille (linpuence entre rAnnam el le Siani au llainhodrje avant rétablissement (le notre protectorat. — Mission cVétudes de Boudard de Lagree au Yunnan [iS6(}). — Etal troublé du Tonkin sous le roi Tu Duc qui demande l'appui de la Chine. — Arrivée de M. Dupuis en iS7^2.
L'amiral Rigault de Genouilly et ramiral Page qui lui succéda avaient assuré notre domination à Tourane, mais au moment de la guerre de Chine, force nous fut de l'abandonner. A Saigon, le capitaine de vaisseau d'Ariés resta avec 700 hommes qui eurent fort à faire pendant vme année pour défendre notre base d'opération contre les entreprises de l'armée annamite.
Celle-ci, forte de 20.000 hommes et retranchée dans les lignes de Kihoa. tentait de faire brèche dans notre ligne de défense qui s'étendait sur les deux villes de Saigon et de Cholon, distantes de quatre kilomètres.
Le traité de Pékin mit (in à cette lutte épuisante et rendit disponibles les forces de l'amiral Charner. 3.000 hommes venus du Petchili apportèrent un précieux renfort à notre petite garnison de Cochinchine. Les lignes de Kihoa furent enlevées le 25 février 18G1 et l'armée annamite dispersée.
La lutte se réduisit ensuite à des escarmouches, et deux ans après un des derniers patriotes annamites, Quang Dinh, était vaincu à son tour et la cour de Hué reconnut le lo avril 1803 notre souveraineté sur les trois provinces orientales de la Basse Cochinchine.
Pendant les règ-nes de (iia Long et de Minli Mauli la lutte entre Fempire d'Annam et le (Cambodge avait repris toute son intensité. Elle se compliqua de plus d'une guerre acharnée contre le Siam qui élevait depuis longtemps des prétentions sur les derniers vestiges du malheureux royaume Khmer. A la On du xviii'" siècle, à la suite de l'invasion d'un Malais qui avait mis le Cambodge à feu et à sang, le petit roi An// Eng s'était réfugié à BangKok. Les Siamois prolitant alors de la révolte des Tày Son (jui agitait le pays d'Annam amenèrent au Cambodge le jeune roi en installant un régent près de lui et des gouverneurs siamois à Battamhang et Ang Kor : c'est là l'origine des prétentions du Siam sur ces deux provinces.
Plus tard Ançf Chan, fils et successeur du précédent, effrayé par la protection vraiment envahissante de ses amis les Siamois, se réfugia à Gia Dinh (Saigon), en Cohinchine, et les Siamois en profitèrent pour occuper Ou Dong et Phom Penh. L entremise de Gia Long permit au jeune roi de reprendre possession de ses états, mais bientôt après, en 1835, l'armée siamoise envahissait encore le Cambodge qui avait une fois de plus recours à la protection des Annamites pour mettre en déroute les envahisseurs. Cette lutte d'inlluence par les armes et par la diplomatie continua jusqu'en 1847, date à laquelle les deux pays finirent par reconnaître comme leur commun vassal le roi Neac Ong Duung, le père de Xorodom.
C'est la trêve des armes, mais pour les Siamois les intrigues politiques continuent. Le roi Mongkuk invite le roi du Cambodge à lui confier son fils aîné afin qu'il vienne prendre à Bangkok l'empreinte siamoise, puis, lorsque Napoléon 111 envoie au Siam et au Cambodge M. de iMontigny avec une mission diplomatique, il s'empresse de passer avec lui un traité d'amitié perpétuelle. Mais, comme pour donner à cet acte un démenti immédiat, il empêche par des moyens déloyaux l'envoyé français de parvenir à la cour du Cambodsre.
Enfin le vieux roi Ang Duong, sentant sa fin prochaine, fit venir
son iils Norodum qui monta sur le trône à sa nu)rt en l(S(l(). 11 n y a pas lieu de s'étonner (jue les enseignements (\u"\\ avait re^us à lîang-kok dussent l'amener plus lard à essayer de nous trahir.
Quoi qu'il en soit, k son avènement, notre récente conquête de la Cochinchine instituait la France protectrice de son pays aux lieu et place de l'Annam.
En 186-i, l'amiral de la Grandière, gouverneur de la Cochinchine, signa avec lui un traité qui ratifiait nos droits sur son royaume, et le 20 juin 1867 il s'emparait pacifiquement des trois provinces occidentales de la Cochinchine.
C'est ici que se placent les événements qui devaient amener la France à intervenir au Tonkin.
En 186G, l'amiral gouverneur dirigeait vers le Yunnam, sous le commandement du capitaine de frégate Doudart de Lagrée, une mission d'études qui devait explorer le cours du Me Kong.
En envoyant cette mission il avait en vue d'étudier les communications de la Cochinchine avec les provinces méridionales de la Chine par le Me Kong et en même temps de rechercher leurs industries et les richesses de leur sous-sol ; mais obligés, dès leur sortie du Cambodge, de remonter péniblement le fleuve sur d'étroites pirogues, les explorateurs se rendirent compte bientôt qu il leur fallait chercher mieux que la route du Me Kong. Une fois entrée au Yunnam, la mission prit bientôt la voie de terre pour se diriger sur Lin Ngan.
Après avoir traversé les villes de Szemao et Talang elle arriva au fleuve Rouge à Yuan Kiang. Là, Francis Garnier obtint l'autorisation de descendre le fleuve ; mais les nombreux rapides qu'il dut franchir l'empêchèrent d'atteindre Manhao et Mon tzé. 11 n'en démontra pas moins avec une sagacité remarquable que c'était là la voie par laquelle les produits du Yunnan et duSetchuen devaient arriver à la mer. 11 fallait donc que cette vallée du fleuve Rouge ou Song Koi appartint à son pays. Et ce patriote aux rêves audacieux devait déjà entrevoir la brillante conquête à laquelle il allait bientôt participer si puissamment.
Cependant le roi Tu Duc se débattait au milieu de difficultés sans nombre, parmi lesquelles la conquête de la Cochinchine par les
Diables d'Occident et leur intrusion intempestive au Tonkin n'était pas une de ses moindres préoccupations. Du côté des hautes régions du Tonkin la situation ne s'améliorait pas.
Luu Vinh Phuoc qui gouvernait toujours le Haut Tonkin de sa résidence de Ma Giang avait été appelé à Lao Gai par un chef chinois (lu nom de Hoang than Loi et en avait chassé les Pavillons Jaunes en 1870.
Tu Duc se tourna alors vers la Chine et lui fit acte de vassalité en demandant son appui contre les bandes rebelles en même temps qu'il demandait aux chefs Tay Ping leur soumission à l'Annam. Des srarnisons de ré^fuliers chinois furent installées dans les citadelles annamites, et Luu Vinh Phuoc lit sa soumission et fut investi du titre de de dôc, ou 2:énéral de l'armée annamite avec la mission de réorganiser l'administration de la région de Lao Cai. Un autre chef des Pavillons Noirs, Diêp than/i Lan/i. s'installa à Ha Gianget chercha à rétablir Tordre dans la province de Tuyên Quang ; mais les anciennes bandes tenaient toujours la campagne et une révolution musulmane survenue au Yunnam jeta encore sur le Tonkin un surcroît de fauteurs de désordres.
Xolrc première intervention au Ton/.in. — Épopée de Francis Garnier [ISlrlj. — Convention Philastre {1874). — XouvcUe intervention de la France qui envoie en 1879 le commandant Henri Rivière. — Désastre du Pont de Papier le 19 mai 1883.
Voilà donc quels étaient les embarras dans lesquels se débattait ce malheureux pays, lorsquen 1872, M. Jean Dupuis remonta le fleuve Rouge avec une flottille pour aller faire du commerce au Yunnam. A son retour à Hanoï en 1873, il se prit de querelle avec les autorités annamites et finit, à la suite de discussions qu'il sentait insolubles, par occuper militairement avec les Chinois qu'il avait ramenés, une grande partie de la ville en enfermant les mandarins dans la citadelle. Ce furent ces conflits qui amenèrent l'ami-
rai Duperrc', gouverneur de la Cochinchine, à envoyer au Tonkin un officier ])our y j)rocécler à une enquête,
Francis Garnier j)artit donc de Saïp^on avec deux canonnières et 83 hommes d'infanterie de marine. Dès son arrivée à Hanoï il s employa à défendre les intérêts du commerce français au Tonkin, mais il s'aperçut bien vite qu'aucune né<^oci;iti()n n'était susceptible d'aboutir en présence de la fourberie des mandai ins annamites. Il leur proposa donc un traité de commerce sous la ff)i'me d'un ultimatum dont la teneur était la suivante :
« A partir du lo novembre le fleuve Rouge restera ouvert au commerce français, espagnol et chinois, toutes les douanes annamites seront supprimées et les négociants ne relèveront plus que de l'autorité française. » C'était la guerre .
C'est alors que ce jeune et bouillant officier de marine se lança sans arrière-pensée avec sa poignée de braves à la conquête des plus riches provinces du Delta Tonkinois. La citadelle de Hanoï, défendue par 7.000 Annamites, fut rendue à une troupe de 180 marsouins et marins. En six semaines, secondé par des officiers entreprenants et des troupes intrépides, il s'empara de toutes les places fortes. Nam Dinh et ses 5.000 défenseurs ouvrit ses portes à 30 hommes résolus. Ninh Binh, suivant son exemple, se rendit à une poignée de marins.
On croit rêver lorsqu'on lit de pareils prodiges et on demande si ces hommes n'étaient pas des héros de légende. Pour les Annamites ils étaient bien la reproduction vivante de ces génies guerriers qu'ils honorent dans leurs pagodes et qu'ils ont coutume de parer des vertus les plus belles : courage indomptable, loyauté absolue, force surhumaine, succès ininterrompu. C'était assez pour que ce peuple crédule ne vît plus en ses ennemis que des êtres surnaturels devant lesquels tous les obstacles devaient tomber. Des armées d'indigènes catholiques devenaient nos partisans et nous aidaient à assurer nos succès. La cour d'Annam tremblait, mais elle faisait venir de LaoCai le chef soumissionnaire Luu Vinh Phuoc qui descendait à Son Tay et venait se joindre aux troupes qui entouraient Hanoï. Francis Garnier était en train de négocier un traité qui eût été des plus glorieux pour la France lorsqu'il fut tué en repoussant une attaque ennemie contre la citadelle de Hanoï.
Pour notre malheur et celui des indigènes (jui avaient mis en nous leur confiance, la liquidation de cette belle épopée fut dévolue à celui qui l'avait le plus ardemment critiquée, le lieutenant de vaisseau Philastre, inspecteur des affaires indigènes en Cochinchine. Officier intelligent et travailleur, il s'était admirablement assimilé les mu'urs et les coutumes annamites et rendait des services éminents comme administrateur. Mais il était tombé dans une telle admiration de nos nouveaux sujets qu'il se laissa aller, en signant la Convention de 1871, jusqu'à méconnaître les intérêts de la France et consentit à une piteuse reculade. Le premier effet de l'application de cet acte diplomatique fut d'abandonner à la vindicte des lettrés^ nos pires ennemis, les malheureux catholiques qui avaient eu foi en notre étoile et nous avaient prêté leur appui.
L'abandon des citadelles que nous avions conquises avec un entrain si glorieux, la dévastation et l'incendie des chrétientés, regorgement de nos anciens auxilliaires, tel était le dénouement inattendu de cette brillante campagne.
Nous obtenions sur l'Annam un semblant de protectorat, mais nous lui offrions un don gratuit d'armes, de munitions et de bateaux et nous lui faisions remise de l'indemnité de guerre se montant à six millions.
L'Annam consentait à ouvrir trois ports au commerce de toutes les nations : Hanoï. Haïphong et Qui Xhon, et nous pouvions y entretenir des Résidents avec une garde de cent soldats. Enfin le fleuve Rouge était ouvert au commerce jusqu'à la frontière du Yunnam.
Quant aux intérêts financiers de M. Dupuis ils étaient complètement sacrifiés et la confiscation de son matériel par les autorités annamites le ruina sans retour. Il est pénible de constater que cet explorateur qui avait si énergiquement fait faire un grand pas au commerce français ne trouva même pas auprès de nos gouverneurs de l'époque l'appui qui lui eût été nécessaire pour obtenir la restitution de ses biens.
Mais cette Convention de 1874 elle-même, si avantageuse qu'elle fût pour l'Anam, devait être bientôt considérée par le roi Tu Duc comme un document sans importance. En effet, la naA igation des
jonques chinoises était lavoiisi'c aux dépens des harcjucs européennes, les pirates infestaient les côtes, et pour maintenir l'oidre Tu Duc ne craig'nait pas d(! continuer à solliciter 1 intervention de l'empereur de Chine dont il s'était déclaré le vassal. De plus, les troupes chinoises se réinstallèrent dans les places fortes, pendant que nos soldats restaient enfermés à Hanoï et Haïphon^, entourés par des bandes de Hég'uliers chinois, de Pavillons \oirs et de malandrins de toute espèce. Xosg-ouverneurs de Cochinchine si<(nalaient cette situation à la Métropole depuis plusieurs années lorsqu'en 1879, M. Le Mvre de Villers, après avoir protesté vainement auprès de la cour de Hué, obtint enfin Tenvoi au Tonkin d'un corps expéditionnaire.
Le capitaine de vaisseau Henri Rivière qui en prit le commandement réédita aussitôt l'exploit de Francis Garnier, prenant d assaut la citadelle de Hanoï. Ce coup de force destiné à humilier les orgueilleux mandarins annamites n'était pas du goût du Céleste Empire qui avait établi sur l'Annam un véritable protectorat.
Les protestations du marquis de Tsenjj;', embassadeur de Chine à. Paris, ne furent d'ailleurs accueillies par ^L de Freycinet, notre ministre des Affaires Etrangères, que par l'invitation à la Chine d'avoir à se mêler de ses alYaires. Le gouvernement chinois n'insista pas et continua même à élaborer avec notre ministre de France à Pékin un projet de traité pour l'établissement d'une zone neutre entre le Tonkin et la Chine, pendant qu'à notre insu il faisait passer la frontière à de nouveaux Réguliers, à des armes et à des munitions qui vinrent renforcer et ravitailler l'armée annamite et les troupes chinoises déjà installées dans les citadelles du Tonkin.
Le commandant Rivière ordonna la prise de la citadelle de Nam- Dinh qui coûta la vie au lieutenant-colonel Carreau. Le commandant d'infanterie de marine Badens mit en fuite l'armée annamite qui occupait la place et l'occupa avec son bataillon (25 mars 1883). Cependant les Pavillons Noirs se rapprochaient d'Hanoï et resserraient de plus en plus leur investissement.
Le commandant Rivière résolut de faire une sortie, et le 19 mai une compagnie d'infanterie de marine avec les compagnies de débar-
quenient du ^'illars et de la \'iclorieuse et trois pièces de campagne se mirent en route sur Son 1 Ay, sous les ordres du chef de bataillon Berthe de Voiliers, Cette petite colonne fut arrêtée au Pont de Papier où son chef fut mortellement blessé. Le commandant Rivière qui accompagnait la troupe fut atteint à son tour en dégageant sous une grêle de balles un canon tombé dans un fossé. Autour de lui, quatre officiers, des soldats et des marins étaient tombés. Tous furent après leur mort décapités et mutilés. Un monument marque encore remplacement de cet épisode qui allait être le signal d'une intervention plus énergique de la France au Tonkin.