CHAPITRE IL
cette bourse pour m'enterrer moi et mon fils , pour faire dire des messes en faveur du repos de nos âmes , et pour qu'il vous reste encore une riche récompense de votre peine. »
L'honnête Suisse , un peu borné sous le rapport de l'intelligence, mais bon et fidèle de caractère, fondit en larmes lorsqu'il entendit son maître ainsi parler , et n'osant plus tenter ni remontrances ni opposition, il vit le signor Philipson se préparer à ftanchir le précipice fatal à l'extrériiité duquel son malheureux fils avait paru aller s'offrir au destin qu'avec tout l'aveuglement de la douleur paternelle son père se hâtait de partager.
Tout-à-coup l'on entendit de dessous l'angle fatal d'où la masse de pierre avait été déplacée par les efforts téméraires d'Arthur, le son rauque et prolongé de ces immenses cornets formés de la dépouille de l'aurochs ou taureau sauvage de Suisse, qui, dans les anciens temps , annonçaient la charge terrible de ces montagnards, et de fait leur tenaient lieu en guerre de tout autre instrument de musique.
« Arrêtez, monsieur, arrêtez! s'écria le Grisou , c'est un signal de Geierstein ; quelqu'un va dans un moment venir à notre secours , et nous montrer la route la plus sûre pour retrouver votre fils... Et voyez-vous... voyez-vous ce buisson vert qu'on distingue au milieu du brouillard? saint Antoine me protège! j'aperçois une toile blanche qui flotte à côté. C'est précisément derrière la place d'où le roc est tombé. »
Le père tâcha de fixer ses yeux vers cet endroit; mais ils se remphssaient si vite de larmes , qu'ils ne pouvaient distinguer l'objet que le guide indiquait... « Tout est inutile maintenant, dit-il, en essuyant ses pleurs.... je ne reverrai de lui que ses restes inanimés. — Vous le... vous le reverrez en vie! répliqua le Grisou ; saint Antoine le veut ainsi... Voyez, la toile blanche s'agite encore. — C'est quelque reste de ses vêtements, dit le père désespéré... quelque malheureuse preuve de son destin... Non, mes yeux ne voient rien... ils ont vu la chute de ma maison... Plût à Dieu que les vautours de ces montagnes les eussent plutôt arrachés de leurs orbites ! — Mais regardez encore : la toile n'est pas simplement accrochée aux broussailles... Je puis voir qu'elle est élevée au bout d'un bâton, et qu'elle s'agite distinctement de côté et d'autre. Votre fils fait un signal pour dire qu'il est sauvé. — - Et s'il en est ainsi, » répliqua le voyageur en joignant les mains, « bénis soient les yeux qui le voient et la langue qui le dit! Si nous
retrouvons mon fils, si nous le retrouvons vivant, ce jour sera heureux pour vous aussi. — Bah ! je demande seulement que vous restiez tranquille , que vous agissiez prudemment , et je me tiendrai pour payé de mes services. Seulement il ne serait pas honorable à un honnête {jarçon d'avoir laissé périr des gens par leur propre témérité; car le blâme, après tout, doit nécessairement retomber sur le guide, comme s'il pouvait empêcher le vieux Ponce de secouer le brouillard qui lui couvre la figure , ou des langues de terre de s'écrouler parfois dans la vallée , ou de jeunes têtes folles de s'aventurer sur des roches aussi étroites que la lame d'un couteau , ou enfin des insensés que leurs cheveux gris devraient rendre plus sages , de tirer leurs poignards comme des fanfarons de Lombardie. •
C'était ainsi que babillait le guide, et son babil aurait continué long-temps, car signor Philipson ne l'écoutait pas. Chaque battement de son pouls, chaque pensée de son cœur, étaient dirigés vers l'objet que le Suisse indiquait être le signal du salut de son fils. Il reconnut enfin que le signal était réellement agité par une main humaine; et aussi empressé à ressaisir toute lueur d'espérance qu'il l'avait été peu auparavant de céder à l'effroi et au désespoir, il se prépara de nouveau à se rapprocher de son fils , et à l'aider, s'il était possible , à regagner un lieu sur; mais les instances et les assurances réitérées de son guide ])arvinrent encore à le retenir.
« Êtes-vous capable, dit celui-ci, de franchir ce rocher ? Pouvczvous répéter votre Credo et votre Jve, sans manquer ni déplacer un mot? Car sinon, nos vieillards disent que votre cou, en eussiez-vous une vingtaine, serait en danger... Votre œil est-il clair, et votre pied solide? Je trouve, moi, que l'un coule comme une fontaine , et que l'autre remue comme le ti-emble qui vous ombrage! Demeurez ici jusqu'à ce que vous y soyez rejoint par des gens beaucoup plus capables de porter secours à votre fils que vous et moi. Je présume, d'après la manière dont il a sonné, que c'est le cornetdu digne magistrat de Gcicrstein, d'Arnold lîiederman. 11 a vu le danger de votre fils, et maintenant il songe à pourvoir à s.i sûreté ainsi qu'à la nôtre. 11 y a des cas où le secours d'un étranger, connaissant bien le pays, vaut mieux que l'aide de trois de nos frères, qui n'ont pas rexpérience de ces montagnes. — Mais si ce cornet a réellement sonné un signal, comment se fait-il que mon fils n'y ait pas répondu? — VA s'il a répondu, comme la chose est fort probi^blc, aurionsrnous pu l'entendre? Le cornet d'Uri, lui-