CHAPITRE XVII
saintes personnes dans leurs longs pèlerinages. Les clefs de saint Pierre , grossièrement découpées d'un lambeau d'étoffe écarlate, ressortaientsur le dos de son manteau, placées, comme dit le blason, en sautoir. Ce pieux personnage semblait avoir cinquante ans et plus : il était bien fait et vert pour son âge , avec une physionomie qui , sans être positivement désagréable, n'était guère prévenante. Il y avait dans ses yeux et dans ses gestes une expression vive et fine qui offrait un bizarre contraste avec l'air dévot du rôle qu'il jouait alors. Cette différence entre son costume et sa figure n'était nullement étonnante cliez des gens de sa condition , dont la plupart avaient embrassé ce genre de vie plutôt pour satisfaire à des habitudes de vagabondage et de paresse, que pour obéir à aucune vocation religieuse.
« Qui es-tu? cher camarade, dit le vieux Philipson , et de quel nom dois-je t'appeler pendant que nous sommes compagnons de voyage? — Barthélémy, monsieur, répondit l'homme, frère Barthélémy... je pourrais dire Bartliolomseus , mais il ne convient pas à un pauvre frère laïque comme moi d'aspirer à l'honneur d'une savante terminaison. — Et quel est le but de ton voyage , bon frère Barthélémy ? — D'aller dans toute direction où il plaira à Votre Seigneurie de voyager et de demander mes services comme guide , répondit le pèlerin ; pourvu toujours que vous m'accordiez le temps de faire mes dévotions dans les saints lieux où nous pourrons passer; — C'est-à-dire que ton propre voyage n'a aucun but déterminé, aucun objet pressant? — Aucun en particulier, comme dit bien Votre Seigneurie ; ou plutôt je devrais dire que mon voyage , mon cher monsieur, embrasse tant d'objets qu'il m'est tout-à-fait indifférent d'atteindre d'abord tel ou tel autre. Mon vœu m'engage à voyager pendant quatre ans d'un lieu saint vers un autre ; mais je ne suis pas précisément tenu à les visiter tous dans un ordre déterminé. — C'est-à-dire que ton vœu de pèlerinage ne t'empêche pas de te louer pour servir de guide à des étrangers. — Si je puis unir la dévotion que je dois aux bienheureux saints dont je visite les reliques à des services rendus à mes semblables, qui voyagent et désirent être dirigés dans leur route, je soutiens que ces deux objets peuvent aisément se concilier l'un avec l'autre. — Surtout quand un petit profit mondain peut servir à cimenter les deux devoirs ensemble, lorsque autrement ils seraient incompatibles, — Il plaît à Votre Honneur de parler ainsi; mais vous pouvez vousmême, si la chose vous convient, tirer de ma bonne compagnie
^ ANNE DE GËtËR^TEIN.
quelque chose de plus que la simple coDuaissance de la route que TOUS avez l'intention de suivre. Je puis rendre votre voyage plus édifiant par l'histoire des bienheureux saints dont j'ai visité les reliques précieuses , et plus agréable par le récit des choses merveilleuses que j'ai vues , et dont j'ai entendu parler dans mes courses. Je puis encore vous procurer l'occasion d'obtenir l'absolution de Sa Sainteté , non seulement pour les péchés que vous avez déjà commis, mais encore pour vos erreurs futures. — Cet avantage est spns doute d'un prix inestimable ; mais , bon Barthélémy, quand je désire causer de ces choses-là, je m'adresse à mon père confesseur, auquel je suis très exact à confier régulièrement le fardeau qui pèse sur ma conscience , et qui doit être par conséquent aussi familier que possible avec l'état de mon âme, et accoutumé à me prescrire les remèdes dont elle a besoin. — Cependant j'espère que Votre Seigneurie est un homme trop religieux et trop bon catholique pour passer devant aucune sainte station sans s'efforcer de revendiquer une part des trésors spirituels dont peuvent devenir possesseurs ceux qui .sont prêts et disposés à les mériter, d'autant plus que les hommes de toute condition et de tout état honorent d'un culte spécial les saints qui servent de patrons aux carrières qu'ils ont embrassées : j'espère donc que, comme marchand, vous ne passerez pas devant la chapelle de Notre-Dame-du-Bac sans y faire quelque oraison convenable. — Ami Barthélémy, je n'ai jamais ouï parler du lieu saint que tu me recommandes ; et comme mes affaires sont pressantes , je trouve qu'il vaudra mieux que j'en fasse, pour une autre occasion, le but d'un pèlerinage tout particulier, que de retarder à présent mon voyage. Ce pèlerinage, Dieu aidant, je ne manquerai pas de l'accomplir; de sorte que je pourrai obtenir ainsi mon pardon pour avoir différé ce devoir jusqu'à ce qu'il me fût possible de le remplir plus saintement et plus à loisir. — Puissiez-vous ne pas vous fâcher si je dis que votre conduite en cette affaire est comme celle d'un fou qui , trouvant un trésor au milieu du chemin , néglige de le ramasser et de l'emporter avec lui, en se proposant de revenir un autre jour de bien loin , tout exprès pour le chercher. »
Philipson, un peu surpris de l'obstination du guide , allait lui répondre vivement et avec colère ; mais il eu fut empêché par l'arrivée de trois étrangers , qui couraient au galop derrière eux.
La première de ces trois personnes était une jeune dame très élégammoût vètuc, et montée sur un petit cheval espagnol qu'elle