CHAPITRE XVU. |3H
conduisait avec une grâce et une dextérité singulières. Elle portait à la main droite un de ces gants qui servaient à tenir les faucons , et avait un émérillon perché dessus. Sa tête était couverte d'une Uvge toque, et, comme c'était fréquemment l'usage à cette époque, elle portait une espèce de masque en soie noire qui cachait toute sa figure. Malgré ce déguisement, le cœur d'Arthur tressaillit à la vue de ces étrangers , car il fut tout- à-coup certain de reconnaître l'incomparable tournure de la vierge suisse , qui occupait si constamment ses idées. Elle était accompagnée d'un fauconnier avec son bâton de chasse et d'une femme, qui tous deux paraissaient être ses domestiques. Le vieux Philipson, qui en cette occasioij n'eut pas la même exactitude de souvenir que son fils , ne vit dan? la belle étrangère qu'une dame ou demoiselle de haut rang, qui s'amusait à chasser au faucon; et, en retour d'une courte phrase de salut , il lui demanda simplement , avec la politesse convenable , si elle avait fait une bonne chasse ce matin.
« Pas plus qu'il ne faut , mon cher ami , répondit la dame ; je
n'ose lâcher mon faucon si près de ce large fleuve, de peur qu'il
ne vole de l'autre côté, car alors je perdrais mon bel oiseau; mais
je compte rencontrer plus de gibier quand j'aurai passé le bac dont
nous approchons. — Alors , madame , dit Barthélémy, ne manquera
pas d'entendre la messe dans la chapelle de Hans , et de prier pour
sa réussite, — Je serais une païenne si je passais devant le saint
lieu sans le faire, répondit la demoiselle. — Voilà, noble dame,
qui touche au sujet dont nous parlions tout à l'heure , répliqua le
guide Barthélémy ; car sachez , belle voyageuse , que je ne puis
persuader à ce digne monsieur combien le succès de son entreprise
dépend de la bénédiction qu'il peut obtenir de Notre-Dame-du-
Bac. — Ce brave homme, » dit la jeune personne sérieusement, et
môme avec sévérité , « ne doit alors que peu connaître le Rhin. Je
vais expliquer à ces messieurs l'avantage qu'ils trouveront à suivre
votre avis, j
Elle rapprocha alors son cheval de celui du jeune Philipson; et dit en suisse, car elle avait jusqu'alors parlé en allemand ' : « Ne laissez pas éclater votre surprise, mais écoutez-moi! » Et la voix était celle d'Anne de Geierstein. « Ne vous étonnez pas, dis-je, ou du moiijis ne montrez pas votre étonuement... Vous êtes entouré de périls. Sur cette route particulièrement, votre but est connu... et
1. Ou sait quMl y a un dialecte suisse , cl qu'il diffère sautant de Tallemand qu'un patoii de France diffère du français. A. M.
fié ANNE DE GEIERSTEIN.
l'on en veut à votre vie. Passez donc le fleuve au bac de la Chapelle, ou, comme on l'appelle ordinairement, au bac de Hans. »
Là, le guide vint se placer si près d'eux qu'il lui fut impossible de continuer la conversation sans être entendu. Au même moment, un coq de bruyère partit des buissons , et la jeune dame lança son émérillon à sa poursuite.
« Ah ! ho ! ... ah ! ho ! ... ho ! ah ! » cria le fauconnier , d'une voix dont retentirent les taillis, et il se mit à poursuivre le gibier. Le vieux Phihpson et le guide lui-même suivaient avidement la chasse des yeux .- tant était séduisant , pour les gens de toute condition, le plaisir de ce noble amusement! Mais la voix de la Jeune fille était un appât qui eût distrait l'attention d'Arthur de choses beaucoup plus intéressantes encore.
<< Passez le Rhin, répéta-t-elle , au bac, et rendez-vous à Kirch- Hoff, de l'autre côté du fleuve. Prenez logement à la Toison-d' Or, où vous trouverez un guide fidèle pour Strasbourg. Je ne puis rester plus long-temps ici. »
A ces mots la jeune personne se leva sur sa selle, frappa légèrement son coursier avec le bout de ses rênes ; et le noble animal , déjà impatient de son retard , et de l'avance qu'avaient prise sur lui ses compagnons, s'élança d'un pas tellement rapide qu'il semblait vouloir rivaliser de vitesse avec le faucon et le gibier qu'il poursuivait. La dame et ses domestique furent bientôt hors de la vue des voyageurs.
Un profond silence succéda à leur départ , et Arthur en profita pour réfléchir à un moyen de communiquer l'avertissement qu'il avait reçu, sans éveiller les soupçons de leur guide. Mais le vieillard rompit lui-même le silence, en disant au pèlerin . t Mettez votre cheval à un meilleur pas, je vous prie, et marchez un peu en avant; je désirerais causer en particulier avec mon fils. »
Le guide obéit ; et , comme dans le dessein de montrer un esprit trop profondément occupé des choses célestes pour admettre une seule pensée concernant celles de ce monde, qui doit passer, il entonna une hymne à la louange de saint Wendelin le Berger , mais d'un ton si discordant qu'il effrayait tous les oiseaux des buissons devant lesquels ils passaient. Il n'y eut jamais de chant moins mélodieux, ni sarré ni profane, que celui qui facilita l'entretien du vieux Philip.son avec son fils.
« Arthur , dit-il , je suis intimement convaincu que ce vagabond, ce braillard hypocrite, a tramé quelque complot contre nous, et je