‹ Anne de GeiersteinChapitre 120 sur 246 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

8ui8 persuadé que le meilleur moyen de nous y soustraire est de consulter ma propre opinion et non la sienne , quant à nos lieux de repos et à la direction de notre voyage. — Votre jugement est sage comme toujours , répliqua son fils. Je ne mets plus en doute la trahison de cet homme, maintenant surtout que cette jeune personne m'a conseillé de vous dire que nous devions nous rendre à Strasbourg par la rive droite , et passer à cette intention la rivière à un endroit nommé Kirch-Hoff. — Votre opinion est-elle de le faire? — J'engagerais ma vie pour soutenir que cette demoiselle n'a pas voulu nous tromper. — Quoi! parce qu'elle se tient avec grâce sur son palefroi , et que sa tournure est irréprochable ? C'est un raisonnement de jeune homme... et pourtant, malgré mon âge et ma prudence, mon cœur me porte à avoir confiance en elle. Si notre secret est connu dans ce pays, il ne manquera sans doute pas de gens qui pourront être disposés à croire que leur intérêt exige qu'ils m'empêchent de parvenir jusqu'au duc de Bourgogne , même par les moyens les plus violents ; et vous savez bien que, pour moi , je n'attacherais aucune valeur à ma vie si je pouvais accomplir ma mission aux dépens de mes jours. Je vous dis, Arthur, que ma conscience me reproche d'avoir jusqu'à présent pris trop peu de soins pour assurer l'accomplissement de cette mission par le désir bien naturel que j'éprouvais devons garder en ma compagnie. Deux chemins s'ouvrent maintenant devant nous , l'un et l'autre périlleux et incertains , qui peuvent nous conduire à la cour du duc. Nous pouvons suivre ce guide, et courir la chance de sa fidélité, ou adopter l'avis de cette demoiselle errante , passer sur l'autre rive du Rhin, et repasser le fleuve à Strasbourg : les deux routes sont peut-être également dangereuses. Je sens qu'il est de mon devoir de diminuer les risques de ma position en vous envoyant par la droite tandis que je continuerai moi-même ma route par la gauche. Ainsi, en cas qu'un de nous soit arrêté, l'autre peut échapper, de sorte que l'importante commission confiée à nos soins sera fidèlement exécutée. — Hélas! mon père, comment m'est-il possible devons obéir, lorsqu'en vous obéissant je dois vous laisser seul courir tant de périls , et lutter contre des difficultés si nombreuses , dans lesquelles mon secours peut être du moins bien intentionné, sinon très efficace? Quoi qu'il nous arrive dans ces circonstances dangereuses et délicates , permettez du moins que nous bravions tout ensemble. — Arthur, mon fils bien-aimé, en me séparant de vous, je sens mon cœur se briser 5 mais le même devoir qui nous

commande d'aller au devant de la mort ne nous ordonne pas moins péremptoirement de sacrifier nos plus tendres affections. Il faut nous quitter. — Oh! alors, » répliqua vivement son fils, « faitesmoi du moins une concession : vous, mon père, passez le Rhin et laissez -moi continuer mon voyage par la route que nous voulions d'abord prendre. — Et pourquoi , je vous prie , suivrais-je une de ces routes de préférence à l'autre? — Parce que, » répliqua Arthur avec chaleur, « je garantirais sur ma vie que cette Jeune fille a dit la vérité. — Encore, jeune homme! Et pourquoi mettre tant de confiance dans les paroles de cette jeune inconnue? Est-ce simplement cette espèce de confiance qu'accordent les jeunes gens à la beauté qui les séduit, ou avez-vous eu précédemment avec elle des relations plus intimes que ne le fait supposer votre courte conversation d'aujourd'hui? — Puis-Je vous répondre? 11 y a long-temps que nous n'habitons plus le pays des chevaliers et des dames : n'est" il donc pas naturel que nous accordions aux personnes qui nous rappellent les glorieux devoirs de la chevalerie et de la noblesse la confiance instinctive que nous refusons , par exemple , à un pauvre misérable tel que ce vagabond qui gagne sa vie à tromper , avec de fausses reliques et des légendes forgées , les pauvres passants au milieu desquels il voyage ? — C'e^ une vaine imagination qui t'entraîne là, Arthur, assez convenable, il est vrai, à un aspirant aux honneurs de la chevalerie, qui puise ses idées sur la vie et le monde dans les romances des ménestrels , mais trop visionnaire pour un jeune homme qui, comme vous, a vu comment se pratiquent les choses d'ici-bas. Je vous dis , et vous apprendrez à reconnaître que je dis vrai, qu'autour de la table frugale de notre hôte le landam • man étaient rangés des hommes au langage plus franc et au cœur plus loyal, que ceux dont la cour plénière d'un monarque peut se glorifier. Hélas ! le glorieux esprit de bonne foi et d'honneur antique a fui même du cœur des rois et des chevaliers , où , comme le dit le roi Jean de France, on devrait toujours le rencontrer, lors même qu'il serait banni du reste du monde. — Qu'il eu soit ce qu'il pourra, mon excellent père; mais, je vous en supplie , laissez-vous persuailer par moi ; et s'il faut que nous nous séparions , alors du moins prenez la rive droite du Rhin; car je suis persuadé que c'est la route la plus sûre. — Et si elle est la plus siire , » répliqua son père avec une voix de tendre reproche, » est-ce une raison pour que j'épargne ma vie, moi dont la carrière est presque terminée, pour que j'expose 1^ tienne dont le cours vient seulement de cora-

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mencer? — Mais, mon père, » répondit son fils avec une certaine chaleur , « en parlant ainsi vous ne considérez pas la différence de notre importance respective pour l'exécution du projet que vous avez depuis si long-temps conçu, et qui semble si près d'être accompli. Songez que je ne puis m'acqnitter qu'imparfaitement de notre mission, sans connaître personnellement le duc, sans avoir aucun titre à sa confiance. Je pourrais bien répéter vos paroles, mais aucune circonstance ne viendrait en démontrer la véracité, et par conséquent ce dessein, à la réussite iluquel vous avez consacré votre vie, et pour lequel vous êtes maintenant prêt à courir au devant de la mort, échouerait nécessairement avec moi ! — Vous ne pouvez ébranler ma résolution , ni me persuader que ma vie est plus précieuse que la \ôtre. Vous ma rappelez seulement que c'est vous , et non moi , qui devez être porteur de ce gage au duc de Bourgogne. Si vous réussissiez à parvenir jusqu'à sa cour ou à son camp , la possession de ces diamants vous serait nécessaire pour accréditer votre mission : c'est pourquoi ils me sont moins utiles à moi , qui pourrais réclamer à d'autres titres la confiance du prince , s'il plaisait au ciel de me laisser accomplir seul cette importante commission; mais puisse Notre-Dame, dans sa miséricorde , foire qu'il en soit autrement ! N'oubliez donc pas que si vous aviez occasion de poursuivre ^otre route par l'autre rive du Rhin, il faudra diriger votre marche de telle sorte que vous puissiez revenir sur ce bord-ci à Strasbourg , où vous demanderez de mes nous elles au Cerf- Folant, auberge de cette ville, que vous trouverez sans peine. Si vous n'entendez parler de moi à cet endroit , vous irez vers le duc et vous lui remettrez cet important paquet. >>

Il glissa alors dans la main de son fils , avec autant de précaution que possible, la boîte qui contenait le collier de diamants.

« Les devoirs que vous avez en outre à remplir , > continua le vieux Philipson, « vous les connaissez bien; seulement, je vous '"^n conjure, que de vaines recherches sur mon destin ne vous e^^^ipêchent pas d'accomplir la grande mission dont vous êtes ch?,rgé. Cependant préparez-vous à me dire adieu à l'instant, av ^.gmi c^ur aussi résolu , aussi confiant que quand vous marchic^ devant moi , et que vous dirigiez courageusement mes pas a'j milieu des précipices et des tempêtes de la Suisse. Le ciel a^^,)rs éfait au dessus de nous, comme il y est encore à présent. >idieu, mon bien-aimé Arthur ! Si j'attendais jusqu'au moment, même de notre séparatioin , je

pourrais n'avoir pas le temps de prononcer le mot fatal , et aucun œil autre que le tien ne doit voir les larmes que j'essuie maintenant. ->

Le sentiment pénible qui accompagnait ainsi l'idée seule de leur séparation était si sincère de la part d'Arthur, aussi bien que de celle de son père , qu'il ne vint pas d'abord à l'esprit du fils , comme motif de consolation, qu'il serait probablement placé sous ^a protection de la femme singulière dont le souvenir lui était presque toujours présent. A la vérité, la beauté d'Anne de Geierstein, aussi bien que les circonstances bizarres dans lesquelles elle s'était montrée, avait, le matin même, été la principale occupation de son esprit ; mais elles en étaient alors chassées par le souvenir prédominant qu'il allait se séparer, dans un moment critique , d'un père qui méritait si bien sa haute estime et sa plus vive affection .

Pendant que le père essuyait une larme que son courage stoïque ne put dévorer, comme s'il eût craint de voir faiblir sa résolution en s'abandonnant à sa tendresse paternelle , il rappela le pieux Barthélémy , pour lui demander à quelle distance ils étaient encore de la chapelle du Bac.

c A un peu plus d'un mille , » répondit le guide ; et lorsque l'Anglais demanda des détails concernant les motifs de son érection , il fut informé « qu'un vieux batelier ou pêcheur , nommé Hans , avait long-temps demeuré en cet endroit , gagnant à grand'peine sa vie à passer les voyageurs et les marchands d'une rive du fleuve à l'autre. Cependant le malheur qu'il eut de perdre une barque d'abord , puis une seconde, dans le courant profond et rapide, avec la crainte inspirée aux voyageurs parla répétition de tels accidents, commença à rendre sa profession plus incertaine. Comme le vieillard était bon catholique , sa détresse lui inspira des sentiments religieux : il se mit à jeter un regard en arrière sur sa première vie, et à examiner par quels crimes il avait mérité les infortunes qui avaient obscurci le soir de ses jours. Son remords fut particulièrement excité par ce souvenir. 11 avait , une fuis que le fleuve était fort orageux, refusé de faire son offi-e comme passeur, pour transporter sur l'autre bord un pr«Hre qui portait avec lui une image de la Vierge , destinée à l'église du village de Kirch-Hofï, sur la rive droite du Hhin. PoMr cette faute, Ilans se soumit à une sévère pénitence, attendu qu'il i'tait disposé à se regarder comme coupable pour avoir douté que la sainte Vierge eût la puissance de se protéger elle-même , aussi bien que son ministre et la barque employée

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