CHAPITRE II
même , a sonné sans que nous l'entendissions plus distinctement , au milieu de cet horrible fracas , de la pluie et de la tempête , que si c'eût été le chalumeau d'un berger : comment voulez-vous donc que nous ayons entendu crier un homme ? — Il me semble pourtant que j'entends , au milieu des éléments qui rugissent, quelque chose qui ressemble à une voix humaine... Mais ce n'est pas celle d'Arthur... — Eh non! je le sais bien, c'est une voix de femme. Les filles de ce pays correspondent entre elles de cette manière , d'un rocher à un autre, malgré l'ouragan et la tempête, fussentelles à un mille de distance... — Alors , le ciel soit loué de ce secours vraiment dû à la Providence ! J'espère encore que ce terrible jour finira heureusement. Je vais répondre à la voix. »
Il essaya de crier, mais ignorant tout-à-fait l'art de se faire entendre dans une pareille contrée, il éleva la voix, et la mit dans un ton absolument semblable à celui dans lequel rugissaient l'eau et le vent ; de sorte que , même à vingt pas de l'endroit où il parlait, il aurait été complètement impossible de la distinguer de celle des éléments furieux. Le guide sourit aux efforts infructueux de son patron , puis monta sa propre voix, de manière à produire un cri fort , sauvage et prolongé , qui , formé en apparence avec moins de peine que celui de l'Anglais, était néanmoins un son distiiict ne ressemblant à aucun de ceux qui retentissaient à l'entonr et assez haut pour être certainement entendu à une distance très considérable. On lui répliqua aussitôt par des cris de même nature, qui approchèrent peu à peu de la plate-forme, apportant une espérance de plus en plus vive à l'inquiet voyageur.
Si la détresse du père rendait sa position digne d'une compassion profonde, celle du fils, au même instant, était passablement périlleuse. Nous avons déjà expliqué qu'Arthur Philipson avait commencé son voyage aventureux le long du précipice , avec tout le sang-froid, la résolution et la détermination inébranlables qui étaient fort essentiels à la réussite d'une entreprise où tout dépendait de la fermeté des nerfs. Mais le formidable accident qui avait arrêté sa marche était d'un caractère assez terrible pour lui faire sentir toute l'horreur d'une mort immédiate, affreuse et comme il semblait, inévitable. Le roc solide avait tremblé, presque croulé sous ses pieds mêmes, et quoique, par un effort plutôt mécanique que volontaire, il eût échappé à la destruction imminente qui l'attendait s'il eût continué à gravir, il lui semblait que la meilleure partie de lui-même , sa fermeté d'esprit et sa vigueur de corps
ANNE nu «BIERSTEIN,
5g AME DE GEIERSTECs.
s'en était allée avec le roc , qui avait produit un fracas semblable à celui du tonnerre, et des nuages de poussière et de fumée en tombant au milieu des torrents et des tourbillons de l'abîme en furie. En effet , le marin arraché au tillac d'un vaisseau qui fait naufrage , lancé au loin dans les vagues , et froissé contre les rochers du rivage , ne diffère pas plus du même matelot qui , au commencement de la tempête, se tenait sur le pont de son navire favori, fier de sa force et de sa propre dextérité , qu'Arthur commençant son expédition ne différait du même Arthur , lorsque , s'accrochant au tronc pourri d'un vieil arbre , et suspendu entre ciel et terre , il vit rouler le rocher qu'il avait été si près de suivre. Les effets de sa terreur étaient , à la vérité , physiques aussi bien que moraux , car mille couleurs Jouaient devant ses yeux ; il était attaqué d'un affreux vertige , et en même temps privé de l'obéissance des membres qui l'avaient jusque-là si admirablement servi. Ses bras et ses mains , comme n'agissant plus dès lors d'après sa volonté, se cramponnaient tantôt aux branches de l'arbre avec une ténacité nerveuse qui paraissait tout-à-fait indépendante de son pouvoir , et tantôt tremblaient dans un état de relâchement des nerfs si complet , qu'il lui était impossible de ne pas craindre que ses membres ne devinssent incapables de le soutenir plus long-temps dans cette position.
Un incident, léger en lui même, augmenta encore la détresse que lui occasionna cette aliénation de ses facultés. Tous les êtres vivants du voisinage avaient été, comme on peut le croire, chassés de leur retraite par la chute épouvantable à laquelle son passage avait donné lieu. Des volées de chats-huants , de chauves-souris et d'autres oiseaux de ténèbres, forcés de voltiger alors au milieu des airs , n'avaient pas tardé long-temps à rentrer dans leurs berceaux de lierre ou dans les abris que leur présentaient les trous et les crevasses des rochers voisins. Un de ces oiseaux sinistres se trouva être un /ainmergeier, ou vautour des Alpes, oiseau plus grand et plus vorace que l'aigle lui-même , et qu'Arthur n'avait pas été accoutumé à voir ou du moins à regarder de près. Avec l'instinct ordinaire à la plupart des animaux de proie , ce lammergeier a coutume, lorsqu'il est gorgé de nourriture, de se choisir une position d'une sécurité inaccessible , et d'y rester stationnaire et immobile dos jours entiers, jusqu'à ce que l'œuvre de la digestion soit accomplit', et que r;(ctivilé lui revienne aiguillonnée par l'appétit. Troublé dans un tel «^tat de repos, un de ces terrib'es vautours s'était