‹ Anne de GeiersteinChapitre 122 sur 246 · LE PRETRE NOIR · texte numérisé non relu

LE PRETRE NOIR

Au bord du Rhin , au bord du Rhin mûrissent les grappes du jus divin qui enflamme le courage du soldat joyeux : oh ! béni soit le Rhin !

Chanson à boire.

Une cabane ou deux au bord da fleuve, où étaient amarrées plusieurs barijues de pêcheurs, montraient que le pieux Hans avait des successeurs dans sa profession de batelier. Le Rhin qui, un peu au dessous , était arrêté par une chaîne de petites îles , se déployait sur une surface plus large, et coulait avec moins de rapidité devant ces cabanes, de sorte que les bateliers n'avaient à lutter que contre un lit plus calme et plus uni , quoique le courant fût encore, même en cet endroit, trop fort pour qu'on pût y résister, à moins que le fleuve ne fût dans un état tranquille.

Sur la rive opposée , mais beaucoup plus bas que le hameau qui donnait son nom au bac, était située, sur une petite éminence cou- Verte d'arbres et de taillis, la petite ville de Kirch-Hoff. Une barque, partant de la rive gauche, même dans les jours favorables, était obligée de naviguer un temps considérable sous le vent, et de suivre même une route oblique, pour arriver à l'autre bord de ce fleuve profond et impétueux, ju.^qu'à Kirch-Hoff. Au contraire, un bateau venant de Kirch-Hotîdevai( avoir un grand avantage de vent et de rame s pour débarquer un chargement ou des passagers à la chapelle du Bac, à moins d'êti*e sous la miraculeuse influence qui avait poussé l'image de la sainte Vierge dans cette direction. Les commimicallons entre l'une et l'autre de ces rives se faisaient donc par des barqves que l'on remontait jusqu'à une hauteur telle sur la rive gauche, qu'elles dérivassent ensuite, dtu-ant la traversée, de manière à toucher précisément leudroit où ion désirait aborder.

ëfiAPITRE xviii. 5té

De là il arrivait ûaturellement que , comme le passage d'Alsace en Souabe était le plus facile , le bac était plus employé par les voyageurs qui désiraient entrer en Allemagne que par ceux qui venaient dans une direction opposée.

Quand le vieux Philipson eut, par un coup d'œil jeté autour de lui , reconnu la situation du bac , il dit avec fermeté à son fils : « Va, mon cher Arthur, et fais ce que je t'ai commandé. »

Le cœur déchiré d'ioquiétudes filiales , le jeune homme obéit et se dirigea seul vers les cabanes près desquelles étaient amarrées les barques servant ordinairement aussi bien à la pêche qu'au passage des voyageurs,

« Votre fils nous quitte ? dit Barthélémy au vieux Philipson. — Oui, pour le moment, répondit le père; il a certaines informations à prendre dans ce hameau. — S'il s'agit le moins du monde de la route que veut suivre Votre Honneur, répliqua le guide , je loue les saints de pouvoir mieux répondre aux questions que vous pouvez avoir à faire, que ces rustres ignorants, qui entendent à peine votre langue. — Si nous trouvons que leurs renseignements ont besoin d'explications , nous vous demanderons les vôtres. En attendant dirigeons-nous vers la chapelle , où mon fils nous rejoindra. »

Ils prirent alors la route de la chapelle , mais à pas lents , chacun de son côté, jetant des regards en arrière sur les huttes de pêcheurs, le guide comme cherchant à voir si le jeune voyageur revenait vers eux, le père , avide de découvrir sur la vaste surface du Rhin une voile, gonflée par les vents, conduisant son fils sur la rive qu'on pouvait regarder comme la plus sûre. Mais , quoique les yeux du guide et du voyageur fussent tournés dans la direction de la rivière , leurs pas les entraînaient vers la chapelle que les habitants, en mémoire du fondateur, avaient nommée la chapelle de Hans.

Des arbres plantés çà et là à l'entour donnaient un air agréable et champêtre à ce lieu ; et la chapelle , qui apparaissait sur une éminence, à quelque distance du hameau, était construite dans un style d'une noble simplicité, en harmonie avec le reste du paysage. Sa faible hauteur confirmait la tradition qu'elle n'avait d'abord été qu'une hutte de paysan ; et la croix de bois en sapin recouvert de 8on écorce attestait l'usage auquel elle était actuelK'ment consacrée. La chapdle et tout l'alentour respiraient une p;iix et une tranquillité solennelles , et le vaste bruit du fleuve majestueux semblait imposer si-

lence à toute voix humaine qui aurait osé se mêler à son terrible

murmure.

Lorsque Philipson approcha du saiut Heu , Barthélémy profita du silence de son patron pour entonner deux stances à la louange de la Dame du Bac et de son fidèle serviteur Hans , après quoi , il laissa échapper cette exclamation de ravissement : « Venez ici , vous qui craignez le naufrage , ici est votre port de salut !... Venez ici, vous qui mourez de soif, ici est une fontaine de miséricordes qui vous est ouverte !,.. venez ici, vous qui êtes las et fatigués, c'est ici votre lieu de repos !» Et il aurait sans doute continué long-temps sur le même sujet si Philipson ne lui eût sévèrement imposé silence.

€ Si ta dévotion était absolument véritable , dit-il , elle serait moins bruyante ; mais il est bien de faire ce qui est bon en soi , même lorsqu'un hypocrite le recommande... Entrons dans cette sainte chapelle , et prions pour une heureuse réussite dans nos dangereux voyages. »

Le vendeur d'indulgences releva ces derniers mots.

» J'étais sûr, dit-il, que Votre Seigneurie est trop sage pour passer devant ce saint lieu, sans implorer la protection et l'influence de Notre-Dame-du-Bac. Attendez seulement un instant que j'aille chercher le prêtre qui dessert l'autel , afin qu'il puisse dire une messe en votre faveur. •

Là il fut interrompu par la porte de la chapelle , qui s'ouvrit soudainement, et un ecclésiastique apparut sur le seuil. Philipson reconnut aussitôt le prêtre de Saint-Paul qu'il avait vu le matin à La Ferette. Barthélémy le reconnut aussi, à ce qu'il sembla, car son hypocrite et olBcieuse éloquence lui manqua au moment même, et il se tint devant l'ecclésiastique , les bras croisés sur la poitrine, comme un homme qui attend sa sentence de condamnation.

€ Scélérat ! » dit le prêtre en regardant le guide avec un visage sévère, « conduis-tu un étranger dans les maisons des bienheureux saints afin de pouvoir l'assassiner et t'enrichir de ses dépouilles ? Mais le ciel ne soufifrira pas plus long-temps ta perfidie. Arrière , misérable ! va retrouver tes frères mécréants qui se hâtent d'arriver ici ; dis -leur que ta malice est infructueuse , et que l'étranger innocentestsous maproteclion ! . . . sous maprotection ! et quiconque osera la violer aura pour récompense le sort d'Archibald d'Hagenbach ! »

Le guide demeura complètement immobile, tandis que le prêtre lui parlait d'une manière aussi menarante que sans réplique j et le ministre de l'autel n'eut pas plus tOt achevé sa (Jemièrc plu-ase, que,

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