CHAPITRE X!X
qruand la compagnie a fini de boire. — Tout cela , » dit Philipson se faisant humble, attendu que la colère eût été ridicule, « est fort raisonnable; et je ne m'oppose ni à vos règlements ni à vos usages. Mais , » ajouta-t-il en tirant sa bourse de sa ceinture , « la maladie demande quelque privilège , et quand le malade consent à le payer, il me semble que la rigueur de vos règles peut souffrir quelque adoucissement. — Je tiens une hôtellerie, seigneur, et non un hôpital. Si vous restez ici , vous y serez servi avec autant d'attention que les autres., si vous n'êtes pas disposé à faire comme les autres font, quittez ma maison et cherchez une autre auberge. »
Après avoir reçu celte rebuffade décisive , Philipson abandonna la partie et quitta le sanctum sanctorum de son disgracieux hôte pour attendre la venue du souper, resserré au milieu de la foule qui encombrait le stube , comme un bœuf l'est au milieu de ses pareils acculés dans un coin. Parmi les étrangers, les uns, épuisés de fatigue, passaient à dormir l'intervalle qui séparait leur propre arrivée de celle du repas attendu ; les autres causaient ensemble des nouvelles du pays , d'autres enfin jouaient aux dés , ou à toute espèce de jeux qui pouvaient servir à faire passer le temps. La compagnie se composait d'individus pris dans tous les rangs , depuis l'homme dont l'apparence annonçait l'aisance et la situation prospère , jusqu'à celui dont les manières et les vêtements dénotaient un état de fortune assez voisin de la pauvreté.
Un moine mendiant, qui paraissait être d'un naturel gai et jovial, s'approcha de Philipson , et entama avec lui une conversation. L'Anglais connaissait assez bien le monde pour ne pas ignorer que , s'il désirait cacher ou sa condition ou ses projets , il y rélissirait mieux en prenant des manières sociables et ouvertes. Il accueillit donc avec bonté les avances du moine , et conversa avec lui sur l'état de la Lorraine et sur l'intérêt que la tentative du duc de Bourgogne, pour s'emparer de ce fief, exciterait probablement en France et en Allemagne. Satisfait d'entendre son compagnon de voyage exprimer ses sentiments sur ce sujet, Philipson n'émettait aucune opinion qui lui fût propre ; mais après avoir prêté attention aux renseignements que le moine jugea à propos de hii communiquer, il préféra parler plutôt de la géographie du pays, des facilités qu'il présentait au commerce, et des lois qui étaient sujettes à l'entraver ou à le favoriser.
Pendant qu'il était ainsi engagé dans la conversation qui semblait le plus convenir à sa profession , l'hôte entra tout-à-coup dans
la chambre, et montant sur le haut d'un vieux baril , il promena lentement et attentivement ses regards autour de la salle encombrée, et quand il eut achevé son inspection , il prononça d'un ton décidé le double commandement : « Fermez les portes... dressez la table ! — Le baron saint Antoine soit loué ! dit le moine , notre hôte renonce enfin à l'espérance de recevoir plus de monde cette nuit; et jusqu'à celte heure nous aurions bien pu mourir de laim avant qu'il nous offrît la moindre nourriture. Oui, voilà la nappe; les vieilles portes de la cour sont assez bien fermées , et quand John IMengs a dit une fois : « Fermez les portes! » l'étranger peut frapper eu dehors aussi long-temps qu'il voudra , car bien certainement il ne lui ouvrira point. — Mein herr Mengs maintient une discipline sévère dans sa maison, dit l'Anglais. — Il Cit aussi absolu que le duc de Bourgogne, répliqua le moine. Après dix heures, on n'ouvre plus... La phrase : Cherchez une autre auberge , qui auparavant n'est qu'un avertissement conditionnel , devient , après que l'heure fatale a sonné , et que les gardes de nuit ont commencé leurs rondes, un ordre absolu d'exclusion : celui qui est dehors reste dehors, et celui qui est dedans doit de même y rester jusqu'à l'ouverture des portes au point du jour. Jusque là la maison est comme une auberge assiégée, John Mengs en est le sénéchal... — Et nous en sommes les prisonniers, bon père, interrompit Philipson. Eh bien ! je suis content, moi ; un voyageur sage doitfc soumettre à la volonté des chefe dans les contrées qu'il parcourt , et j'espère qu'un bon gros potentat comme John Mengs sera aussi clément que sa puissance et sa dignité le lui permettront. »
Pendant qu'ils causaient de cette manière, le vieux domestique , poussant maints longs soupirs, maints gémissements, avait tiré certaines planches au moyen desquelles une table qui se trouvait au milieu du stube pouvait s'alonger suffisamment pour recevoir toute la compagnie, et y avait étendu une nappe qui n'était remarquable ni par une extrême propreté, ni par la finesse de l'étoffe. Sur cette table, lorsqu'elle eut été agrandie de manière à contenir le nombre nécessaire de places, une assiette de bois, une cuiller et une coupe en verre furent placées à chacune des places. Les convives étaient supposés devoir faire usage de leur propre couteau pendant le souper; quant aux fourchettes, elles ne furent connues qu'à une époque beaucoup plus rapprochée. Tous Ks Européens d'alors employaient leurs doigts pour prendre les morceaux et les transporter à leur bouche , comme le font encore aujourd'hui les asiatiques;