CHAPITRE XIX
La table ne fut pas plus tôtprête que les hôtes affamés se hâtèrent de prendre place à l'entour. A cette occasion , les dormeurs furent éveillés, les joueurs abandonnèrent leurs dés, les fainéants et les politiques interrompirent leurs savants débats, pour venir prendre part au souper, et se préparer à remplir leurs rôles dans l'intéressante cérémonie qui semblait devoir bientôt commencer. Mais il y a beaucoup de distance entre la coupe et les lèvres, et parfois il n'y a pas moins d'intervalle entre l'action de mettre la nappe et celle de placer les mets sur la table. Les hôtes étaient assis en bon ordre avec leurs couteaux ouverts, menaçant déjà les mets qui étaient encore soumis aux opérations du cuisinier. Ils avaient attendu avec différents degrés d'impatience tout une demi-heure, lorsqu'enfin le vieux domestique, si souvent mentionné, entra avec une cruche d'un vin léger de la Moselle, si aigre et si sûr que Philipson replaça promptement sa coupe sur la table , et que cependant il eut toutes les dents agacées par la petite quantité qu'il en avait bue. L'hôte, John Mengs , qui avait pris au bout de la table un siège un peu plus élevé que les autres , ne manqua point de remarquer cet acte d'insubordination et de le censurer sur-lechamp.
<f Vous ne trouvez pas le vin bon, je crois, mon maître ? dit-il à l'Anglais. — Gomme vin, non, répondit Philipson; mais si je voyais sur la table un mets qui demandât une pareille sauce, je le trouverais excellent comme vinaigre. »
Cette plaisanterie , quoique dite de la manière la plus calme et la plus mesurée, sembla rendre l'hôtelier furieux. — Qui êtes-vous, s'écria-t-il, colporteur étranger, pour avoir l'impudence de dénigrer ainsi mon vin , qui a plu à tant de princes , de ducs , de ducsrégnanls, de margraves, de rhingraves, de comtes , de barons et de chevaliers de l'Empire, dont vous êtes absolument indigne de décrotter les souliers? N'est-ce pas de ce vin que le comte palatin de Nimmersalt avala six pintes avant de quitter la bienheureuse chaise où je suis maintenant assis? — Je n'en doute pas, mon cher hôte, répliqua Philipson; et jamais il ne me viendrait à l'idée de critiquer l'intempérance de votre honorable convive, quand même il aurait bu deux fois davantage. — Silence, mauvais plaisant ! repartit l'hôte , faites-moi à l'instant môme vos excuses , à moi et au vin que vous avez si méchamment calomnié, ou je vais commander qu'on retarde le souper jusqu'à minuit. »
Il y eut alors une alarme générale parmi les hôtes , tous jurant
qu'ils n'avaient pris aucuno part aux censures de Philipson, et la plupart d'entre eux i)ropo8èrcnt à John Mengs de se venger sur le vrai coupable en le mettant tout de suite à la porte, plutôt que d'envelopper tant de personnes innocentes et affamées dans le$ conséquences de son crime. Ils déclarèrent le vin exquis; deux ou trois vidèrent môme leurs coupes pour donner plus de force à leurs paroles, et tous offrirent, sinon leur vie et leur fortune, du moins Iss mains et les pieds pour soutenir l'honneur de la maison contre le rebelle Anglais. Tandis que les pétitions et les remontrances assaillaient John Mengs de tous côtés, le moine, en sage conseiller et en ami fidèle , cherchait à terminer la querelle en engageant Philipson à se soumettre au bon plaisir de l'aubergiste.
t Humilie-toi, mon fils , lui dit-il ; abaisse l'orgueil de ton cœur devant ce puissant seigneur du tonneau et du robinet. Je parle dans l'intérêt des autres aussi bien que dans le mien ; car le ciel seul sait combien de temps eux ou moi nous pouvons endurer la faim qui nous dévore. — Dignes voyageurs, dit Philipson , je suis fâché d'avoir offensé notre respectable hôte, et tant s'en faut que je médise du vin, que je vais en payer un nouveau flacon, qui circulera parmi l'honorable société.... pourvu que seulement on ne m'invite pas à en boire ma part. »
Ces derniers mots furent prononcés plus bas que les autres ; mais l'Anglais ne put manquer de s'apercevoir, aux grimaces que firent certaines personnes de la compagnie douées d'un palais plus fin , qu'elles étaient aussi effrayées que lui-même d'une nouvelle dose de l'acide breuvage.
Le moine , s'adressant alors à l'assemblée , proposa que le marchand étranger, au lieu de payer l'amende en donnant une mesure de la liqueur qu'il avait calomniée, offrit au public une égale quantité de vin plus généreux qu'on ne servait ordinairement qu'après la fin du repas. L'hôtelier et les convives y trouvaient leur avantage; et comme Philipson ne faibait aucune objection, la proposition fut unanimement adoptée, et John JMengs donna de son siège élevé le signal pour servir le souper.
Le festin long-temps attendu arriva enfin, et on mit à le mangrer le double de temps qu'on avait passé à l'attendre. Les plats dont se composait le souper, aussi bien que la manière de les servir, étaient calculés de manière à lasser la patience de la société, ainsi que le délai qui en avait i)récédé la venue. Des jattes énormes de potjige et de légumes se succédèrent d'abord ; ensuite des plats de viandes