CHAPITRE XIX
bouillies et rôties circulèrent les uns après les autres autour de la vaste table, et passèrent dans les mains de chaque convive. Du boudin, du bœuf fumé, du poisson sec, firent aussi leur révolution autour de la table, avec divers assaisonnements appelés botarque, caviare, et autres noms semblables, composés de petits poissons auxquels on avait mêlé des épices et d'autres préparations pareilles, propres à exciter la soif et à faire boire abondamment. Des flacons de vin accompagnaient ces friandises stimulantes. Ils étaient tellement supérieurs en fumet et en force au vin ordinaire qui avait occasionné la querelle , qu'on pouvait le critiquer par un motif tout contraire ; car il était si spiritueux , si fort et si chaud, qu'en dépit de la mésaventure que la critique lui avait déjà attirée, Philipson se hasarda à demander de l'eau pour le tremper.
« Vous êtes difficile à contenter, seigneur hôte, » répliqua l'aubergiste lançant de nouveau à l'Anglais un regard sombre et mécontent; « si vous trouvez que le vin est trop fort dans ma maison, le secret pour en modérer la force est d'en boire moins. Il nous est indifférent que vous buviez ou non, pourvu que vous payiez l'écot de ces braves gens qui boivent ; » et il partit d'un gros éclat de rire.
Philipson allait répliquer, mais le moine , continuant son rôle de médiateur, le tira par son manteau et l'engagea à se taire. « Vous ne comprenez pas les usages du lieu , dit-il ; vous n'êtes pas ici dans une auberge de France ou d'Angleterre , où chaque voyageur demande ce qu'il lui plaît de consommer, et paie ce qu'il s'est fait servir, rien de plus. Ici, nous procédons d'après un principe plus large d'égalité et de fraternité : personne ne commande rien pour lui seul; mais les provisions sont servies en quantités que l'hôte juge convenables, devant tous indistinctement; et il en est de même pour l'écot que pour le repas : tous paient en proportion, sans égard à la quantité de vin que celui-ci peut avoir avalée de plus que celui-là ; et ainsi le malade et l'infirme , même la femme et l'enfant paient autant que le paysan affamé , que le lansquenet vagabond. — La coutume me paraît injuste, répliqua Philipson ; mais ce n'est pas aux voyageurs d'en juger : de manière que quand on demande le compte, chaque convive, si je comprends bien, paie sa quote-part. — Telle est la règle, répondit le moine.. . excepté peut-être pour quelque pauvre frère de notre ordre , que Notre- Dame et saint François ont envoyé dans des lieux comme celui-ci, pour que les bons chrétiens lui fassent l'aumône , et ainsi avancent dans la route du ciel. »
Les premiers mots de cette réplique furent prononcés du ton ouvert et indépendant avec lequel le moine avait entamé la conversation ; la dernière phrase finit dans cet accent de sollicitation particulier aux oens de couvent , et fit entendre à Philipson de quel prix il devait payer les conseils et la médiation du moine. Après avoir ainsi expliqué les usages du pays , le bon père Gratien s'efforça d'en appuyer l'explication par son exemple , en ne trouvant rien à redire contre la force du vin ; il sembla bien disposé à se signaler parmi quelques rudes buveurs , qui paraissaient déterminés à boire au moins pour leur argent. Le bon vin produisit insensiblement son effet ; et l'hôte lui-même , relâchant la sévérité de son visage rébarbatif, sourit en voyant la flamme de l'hilarité gagner de l'un à l'autre , et enfin embraser presque tous les nombreux convives de la table d'hôte, à l'exception de quelques uns qui étaient trop sobres pour sabler une grande quantité de boisson, ou trop dédaigneux pour se mêler des discussions que le vin occasionnait. L'aubergiste les regardait de temps à autre d'un œil sévère et irrité.
Philipson, qui était réservé et silencieux, tant à cause de sa sobriété que par sa répugnance à lier conversation avec des étrangers , fut regardé par l'hôte comme également en défaut sur ces deux points ; et à mesure que son naturel lourd était excité par le vin spiritueux , Mengs laissait échapper d'obscures allusions, où les épithètes de gàte-joie, rabat-gaîté, trouble-fête et autres semblables étaient évidemment dirigées contre l'Anglais. Philipson répliqua avec le plus grand calme qu'il senlait parfaitement bien que sa situation d'esprit ne devait pas, pour le moment, le rendre un membre fort agréable d'une joyeuse société, et qu'avec la permission des personnes présentes, il se retirerait dans sa chambre à coucher, et souhaiterait à tout le monde bonne nuit et continuation de galté.
Mais cette très raisonnable proposition , comme elle eût semblé partout ailleurs, renfermait en elle une trahison contre les lois d'une orgie germanique.
Qui êtes-vous, s'écria John Mengs, pour avoir la hardiesse de quitter la table avant que le compte soit arrêté et payé? Mille tonnerres de Dieu! nous ne sommes pas gens à endurer impunément une telle orCviusc! Vous pouvez jouer vos jolies fiirces dans llains- Alley, si vous voulez , ou dans East-Cheaj) , ou dans Smithficld , mais ce ne sera point ii la Tolson-dOrùe John Mengs; et je ne