CHAPITRE XX
LA VÈHME.
Macbeth. Eh bien ! mystérieux et noirs fantômes de la nuit , qn'est-ce que tous faites ?
Les sorcières. Une chose sans nom.
Shaespeabe. Macbeth.
Nous avons dit, à la fin du dernier chapitre , qu'après une journée d'une excessive fatigue et d'une inquiétude extraordinaire , le marchand Philipson s'attendait naturellement à oublier tant d'agitations et de souflfrances dans ce doux et profond repos qui est à la fois la conséquence et le remède d'un épuisement extrême ; mais il ne se fut pas plus tôt étendu sur son humble paillasse qu'il reconnut que la machine de son corps, accablée par tant d'exercices, n'était pas en disposition de goûter les chai mes du sommeil. L'esprit avait été trop inquiet, le corps était trop agité pour lui permettre de s'abandonner à un indispensable repos ; son inquiétude pour la sûreté de son fils , ses conjectures relativement à l'issue de sa mission auprès du duc de Bourgogne, et mille autres pensées qui lui rappelaient d'anciens événements ou cherchaient à prévoir l'avenir, se précipitaient dans son esprit, comme les vagues d'une mer courroucée, et éloignaient toute tendance au sommeil. Il y avait une heure qu'il et lit couché , et ses paupières n'étaient pas encore près de se fermer, lorsqu'il sentit que la paillasse sur laquelle il était étendu s'affaissait sous lui, et?qu'il descendait avec elle, il ne savait
pas où. II entendait même indistinctement le bruit des cordes et des poulies, quoiqu'on eût pris toutes les précautions pour l'amortir; et Iç voyageur, en talonnant autour de lui, reconnut qu'il se trouvait aussi bien que son lit sur une trappe qui pouvait correspondre avec des voûtes ou des pièces souterraines.
Philipson sentit de la peur en des circonstances si bien faites pour la produire ; car comment pouvait-il espérer une issue heureuse à une aventure qui avait si étrangement commence ? Mais ces craintes furent celles d'un homme brave et décidé , qui, même dans l'extrémité des périls dont il était entouré, conserva sa présence d'esprit. Sa descente semblait s'opérer avec précaution, et il se tenait tout prêt à se mettre sur pied et à se défendre aussitôt qu'il se retrouverait sur la terre ferme. Quoique déjà avancé en âge, il était encore plein de vigueur et d'activité, et, à moins d'être surpris d,'une manière désavantageuse, comme il y avait évidemment lieu de le craindre , il était vraisemblable qu'il opposerait une défense terrible. Mais son plan de résistance avait été prévenu. Iln'eut pas plus tôt atteint le fond du souterrain dans lequel on le descendait, que deux hommes, qui attendaient en bas que l'opération fût terminée , mirent la main sur lui des deux côtés , et l'empêchèrent, par force, de se lever comme il en avait l'intention, lui lièrent les bras avec une corde , et le firent prisonnier aussi étroitement que lorsqu'il était dans le cachot de La Ferette. Il fut donc obligé de rester passif, et d'attendre, sans bouger, la fin de cette effrayante aventure. Attaché comme il l'était, il ne pouvait que tourner la tète d'un côté et de l'autre , et ce fut avec joie qu'il vit enfin briller des lumières , mais elles apparaissaient à une grande distance de lui.
D'après la marche irrégulière que suivaient ces lumières éparses, tantôt approchant en ligne droite , tantôt se mêlant et se croisant les unes les autres , Philipson pouvait conclure que la voûte souterraine dans laquelle iljes voyait scintiller était d'une étendue fort considérable. Leur nombre aussi augmentait, et à mesure qu'elles se réunirent, il put distinguer que ces lumières provenaient de torches nombreuses, portées par des hommes vêtus de longs manteaux noirs, comme des gens de deuil à un enterrement, ou les frères noirs de l'ordre de Saint-Franrois avec leurs capuchons rabattus de manière à cacher leurs figures. Ils paraissaient attcn(ivemcnt occupés à mesurer une partie du souterrain, et tandis qu'ils s'acquittaient de cette t.'iche, ils chantaient dans l'ancienne langue