CHAPITRE XX. Î
on se trouvait avec un pareil individu , il était nécessaire de s'abstenir de toute question faisant, même de loin, allusion à la charge qu'il remplissait dans le tribunal secret; et même témoigner la moindre curiosité sur un sujet si solennel et si mystérieux devait Infailliblement attirer un grand malheur sur les curieux.
Toutes ces choses se présentèrent soudain à l'esprit de l'Anglais: il sentit bien qu'il était tombé entre les mains d'un tribunal inflexible, dont les actes étaient si redoutés de ceux qui résidaient dans le cercle de leur puissance, que l'étranger sans amis devait avoir peu de chances de recevoir justice d'eux, si persuadé qu'il fût de son innocence. Pendant que Philipson faisait cette mélancolique réflexion , il se déterminait en même temps à ne pas abandonner sa propre cause, mais à se défendre le mieux possible, convaincu qu'il était que ses juges terribles et sans responsabilité étaient néanmoins dirigés par certaines règles d'équité , qui adoucissaient les rigueurs de leur code extraordinaire.
Il restait donc couché, réfléchissant aux meilleurs moyens d'obvier au danger présent , tandis que les personnes qu'il voyait s'agitaient devant lui avec leurs lumières, moins comme des formes distinctes et individuelles que comme les fantômes d'une fièvre, ou cette fantasmagorie dont une maladie des nerfs optiques peuple, ainsi qu'on le sait, la chambre d'un malade. Enfin elles s'assemblèrent au milieu du souterrain oii elles avaient d'abord apparu, et semblèrent se ranger en ordre. Un grand nombre de torches noires furent successivement allumées, et la scène devint distinctement visible. Au centre de la salle , Philipson put alors apercevoir un de ces autels qu'on retrouve parfois dans les vieilles chapelles souterraines. Il faut nous arrêter ici pour décrire brièvement non seulement l'extérieur , mais encore la nature et la constitution de cette terrible cour.
Derrière l'autel qui semblait être le point central sur lequel tous les yeux étaient fixés, l'on voyait deux bancs revêtus d'étoffe noire, placés en ligne parallèle. L'un et l'autre étaient occupés par un certain nombre de personnes qui paraissaient réunies pour juger ; mais celles qui se trouvaient au premier banc étaient moins nombreuses, et paraissaient d'un rang supérieur à celles qui encombraient le siège le plus éloigné de l'autel. Les premiers semblaient être tous des gens de quelque importance, des prêtres occupant de grandes dignités dans leur ordre, des chevaliers ou des nobles; et malgré l'apparence d'égalité qui semblait présider à cette singulière institution,
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beaucoup plus de poids était attaché à leurs opinions et à leurs témoignages. Ils s'appelaient francs chevaliers , comtes , du titre enfin qu'ils portaient; tandis que les juges de classe inférieure se nommaient simplement dignes et francs bourgeois; car il faut observer que l'institution véhmique ' était le nom qu'on lui donnait ordinairement , quoique sa puissance consistât en un large système d'espionnage; et l'application tyrannique de la force qui agissait en conséquence était néanmoins regardée, tant on ignorait alors les véritables moyens de faire respecter les lois! comme conférant un privilège au pays dans lequel elle était reçue, et les hommes libres seulement pouvaient en sentir l'influence. Les serfs et les paysans ne pouvaient pas non plus avoir place parmi les francs-juges, leurs assesseurs ou leurs assistants ; car il y avait dans cette assemblée même un principe de justice qui ordonnait de faire juger un coupable par ses pairs.
Outre les dignitaires qui occupaient les bancs, d'autres personnes se tenaient à l'entour, et semblaient garder les différentes issues de la salle du jugement , ou bien , debout derrière les sièges où leurs supérieurs étaient rangés , paraissaient prêtes à exécuter leurs ordres. Ces individus étaient membres de l'association , quoique d'un rang très inférieur. Schœppen est le nom qu'ils portaient généralement , et ce nom signifiait officiers ou sergents de la cour véhmique, dont ils étaient engagés par serment à exécuter les sentences, malgré la bonne ou mauvaise réputation des condamnés, et contre leurs plus proches parents , leurs plus chers amis, aussi bien que dans les cas de malfaiteurs ordinaires.
Les schœppen ou scabini, comme on les appelait en latin, avaient un autre terrible devoir à remplir; savoir : celui de dénoncer au tribunal tous les actes venant à leur connaissance, et soumis à sa juridiction, ou, dans leur langage, tous les crimes cont.ela vèhme. Ce devoir s'étendait aux juges aussi bien qu'aux assistants, et ils s'en acquittaient sans égard aux personnes, de sorte que connaître et cacher volontairement le crime d'une mère ou d'un frère faisait encourir à l'officier infidèle la même peine que s'il avait lui-même commis le forfait dont il avait par son silence empêché la punition. Une telle institution ne pouvait se maintenir qu'à une époque où les moyens ordinaires de la justice étaient remplacés par
1. Le mol vâhmique. est d^une origine incertaine; mais il a tonjours été employé à «lésigner celte rour secrète et inquisitoriale : les membres se nommaient %citcnden ou inilicg, mot répondant à rexpression moderne Uluminét. {PfcUe anglaise.) x. m.