‹ Anne de GeiersteinChapitre 139 sur 246 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

la force ouverte; où , pour pimir un coupable , il fallait toute l'influence et l'autorité d'une pareille confédération. Dans toute autre contrée qui n'eût été ni exposée à toute espèce de tyrannie féodale, ni privée des moyens ordinaires d'obtenir justice et redressement, un semblable système n'auiait pu ni prendre racine ni fleurir.

Il nous faut maintenant revenir au brave Anglais qui, quoique sentant tout le danger qu'il courait en présence d'un si terrible tribunal, conservait néanmoins un calme noble et inébranlable.

La cour une fois assemblée, un rouleau de cordes et une épée nue, signes et emblèmes bien connus de l'autorité véhmique, furent déposés sur l'autel où l'épée , dont la lame était ordinairement droite et la poignée en forme de croix, était considérée comme représentant le sacré symbole de la rédemption chrétienne, et la corde comme indiquant le droit de juridiction criminelle et de punition capitale. Alors le président de l'assemblée, qui occupait le milieu du premier banc , se leva , et , la main étendue sur les symboles , prononça à haute voix la formule qui exprimait les devoirs du tribunal, que tous les juges inférieurs et assistants répétaient après lui d'une voix triste et sourde.

« Je jure par la Sainte-Trinité d'aider et de coopérer sans relâche dans les choses qui concernent la sainte vèhme , à défendre ses doctrines et ses institutions contre père et mère, femme et enfants; contre le feu, l'eau, la terre et l'air; contre tout ce qu'éclaire le soleil; contre tout ce que mouille la rosée; contre tout être créé au ciel , sur la terre ou sous les eaux de la terre , et je jure de donner connaissance à ce saint tribunal de tout acte que je saurai par moi-même , ou que j'apprendrai par témoigoage croyable mériter animadversion ou châtiment ; et je ne cacherai, tairai ou dissimulerai ces actes à moi connus , ni par amour, ni par amitié , ni par aflection de famille, ni par or, argent ou pierres précieuses: en outre , je ne me rendrai complice d'aucun coupable qui sera sous la sentence de ce sacré tribunal , en l'avertissant de son danger, en l'invitant à s'échapper, en l'aidant de conseils , ou en Uii procurant un moyen quelconque d'évasion ; de plus , je ne donnerai à un tel coupable ni feu, ni habit, ni nourriture, ni l'abri, quand même ce serait mon père qui me demanderait un verre d'eau par la grande chaleur du midi en été, ou mon frère qui me prierait de le laisser s'asseoir au coin de mon feu par la plus froide nuit de Ihiver ; enfin je fais vœu et je promets d'honorer cette sainte association, et d exécuter ses sentences promplement, fidèlement et courageusement,

de préférence à celles de tout autre tribunal quelconque Que

Dieu et ses saints évangélistes me soient clone en aide ! »

Lorsque ce serment fut prêté , le président s'adressa à l'assemblée comme à des hommes qui jugent et punissent en secret, ainsi que la Divinité, et les pria de dire pourquoi cet enfant de la corde * était devant eux, lié et sans secours. Un individu se leva du banc le plus éloigné, et, d'une voix que Philipson crut reconnaître, quoiqu'elle fût altérée et tremblante , se déclara , d'après son serment, l'accusateur de l'enfant de la corde ou prisonnier qui comparaissait devant eux.

« Faites avancer le prévenu , dit le président , et bien garrotté, selon l'ordre de notre loi secrète ; mais non avec tant de sévérité qu'il ne puisse prêter attention aux procédures du tribunal, ou être incapable d'entendre ou de répondre. »

Six des assistants se mirent aussitôt à traîner la paillasse et la plate-forme de planches sur laquelle était couché Philipson , et l'amenèrent jusqu'au pied de l'autel: cela fait, ils tirèrent tous leurs poignards, tandis que deux autres individus dé achèrent les cordes qui liaient les mains du marchand, et l'avertissaient tout bas que la moindre tentative de résistance ou d'évasion serait un signal pour le poignarder.

« Levez-vous , dit le président ; écoutez l'accusation qu'on va porter contre vous , et croyez que vous trouverez en nous des juges aussi justes qu'inflexibles. •>

Philipson, évitant avec soin tout geste qui pût indiquer une envie de s'échapper, se leva à demi sur le bord de sa paillasse, en costume de nuit, c'est-à-dire en chemise et en caleçon, de manière à se trouver précisément en face du sombre président de cette terrible cour. Même dans cette effrayante situation , l'esprit de l'intrépide Anglais resta calme , ses paupières ne sourcillèrent point , son cœurne battit pas avec plus de violence, quoiqu'il semblât être, suivant l'expression de l'Écriture, un pèlerin dans la vallée de l'ombre de la mort, entouré de pièges nomb: eux et plongé dans une obscurité complète, alors que la lumière était indispensable à son salut.

Le président lui demanda son nom, son pays, sa profession. — John Philipson, répliqua le prévenu, Anglais de naissance, et marchand de profession. — N'avez-vous jamais porlé un autre nom, exercé un autre état? — J'ai été soldat , et , comme bien d'autres ,

I. Le nom de idik-kind, deux mois allemands, qui yeul dire enfant de la corde, était donné à la porsonno accusée detant ces terribles Iribanaïu. a. h.

j'avais alors un nom sous lequel j'étais connu à la guerre. — Quel était ce nom ? — Je l'ai quitté en déposant mon épée , et je désiré ne plus le reprendre ; d'ailleurs je ne l'ai jamais porté dans des lieux où vos institutions ont poids et autorité. — Savez- vous devant qui vous êtes ? continua le juge. — Je puis du moins m'en douter, répondit le marchand. — Dites donc ce que vous soupçonnez; dites qui nous sommes et pourquoi vous êtes devant nous. — Je crois être devant le tribunal inconnu et secret qu'on appelle cour véhmique. — Alors , vous devez savoir que vous seriez plus en sûreté si vous étiez suspendu par un cheveu au dessus de l'abîme de Schaffhausen, ou si vous aviez le cou retenu sous une hache qu'un fil de soie empêcherait seul de tomber. Qu'avez-vous fait pour mériter uh pareil sort? — Ceux-là doivent répondre qui m'ont amené ici, » répliqua Philipson , toujours avec la même tranquillité.

« Parlez , accusateur ! dit le président , aux quatre coins du ciel !... aux oreilles des francs-juges de ce tribunal , et des fidèles exécuteurs de ses sentences , et à la face de cet enfant de la corde , qui nie et cache son crime : articulez les preuves de votre accusation. — Très redouté seigneur, " répondit l'accusateur en s'adressant au président, « cet homme est entré sur le sacré territoire qui est appelé la Terre-Rouge; il est étranger, il déguise son nom et son état. Lorsqu'il étaitencore du côté oriental des Alpes, à Turin en Lombardie, il a parlé différentes fois du saint tribunal avec des expressions de haine et de mépris; il a déclaré que , s'il était duc de Bourgogne , il ne permettrait pas à notre institution de s'étendre de Westphalie ou de Souabe dans ses états. Je l'accuse encore , dans ses malveillantes dispositions pour le saint tribunal , celui qui maintenant comparaît ici devant ce banc comme enfant de la corde , je l'accuse d'avoir manifesté l'intention de se rendre à la cour du duc de Bourgogne , pour y employer l'influence qu'il se vante de posséder auprès de ce prince pour l'exciter à défendre les réunions de la sainte vèhme dans ses états , et à infliger aux officiers de l'ordre , ainsi qu'aux exécuteurs de nos sentences , la punition due aux brigands et aux assassins. — C'est une grave accusation , frère ! >> dit le président quand l'accusateur eut fini de parler. <• Comment vous proposezvous de la prouver? — Conformément à la teneur de nos statuts secrets , dont la lecture est défendue à tous ceux qui ne sont pas initiés, répondit l'accusateur. — C'est bien , reprit le président; mais, je vous le demande encore une fois : sur quelles preuves vous appuyez-vous ? Vous parlez à des oreilles saintes et initiées.

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— Je prouverai mon accusation , répondit laccusateur, par l'aveu de l'accusé lui-même , et par mon propre bcrment sur les saints emblèmes du jugement secret... c'est-à-dire sur l'acier et la corde.

— C'est une offre de preuves légales, » dit un membre du banc aristocratique de l'assemblée; « et il importe beaucoup à la sûreté du système auquel nous sommes liés par des serments si solennels , système qui s'est transmis jusqu'à nous depuis le très chrétien et très saint empereur romain Charlemagne , pour la conversion des infâmes Sarrasins et la punition de ceux qui retombaient dans l'idolâtrie, que de tels coupables ne restent pas impunis. Ce duc Charles de Bourgogne a déjà rempli les cadres de son armée d'étrangers qu'il peut employer aisément contre cette cour sacrée , et plus particulièrement d'Anglais, race d'arrogants insulaires, attachés à leurs propres coutumes , et haïssant celles de toute autre nation. Nous n'ignorons pas que le duc a déjà encouragé l'opposition aux officiers du tribunal dans plus d'une partie de ses domaines allemands, et qu'en conséquence , au lieu de se soumettre aux sentences avec une respectueuse résignation , il s'est trouvé des enfants de la corde assez hardis pour résister aux exécuteurs de la vèhme, frappant, blessant, tuant même ceux qui avaient reçu mission de les faire mourir. 11 faut mettre un terme à cette rébellion; et s'il est prouvé que l'accusé i^oit un des hommes par qui de telles doctrines sont professées et soutenues, je dis que l'acier et la corde doivent faire leur devoir à son égard. •

Un murmure général sembla approuver ce que l'orateur avait dit; car tous avaient la conviction que la puissance du tribunal dépendait plus de l'opinion qu'elle était profondément et solidement enracinée dans le sjbt jme général , que de l'estime et du respect mérités par une institution dont tout le monde sentait la sévérité. Il s'ensuivait que ceux des membres qui jouissaient d'une certaine importance par suite du rang qu'ils occupaient dans le tribunal de la vèhme voyaient la nécessité d'en maintenir la terreur par des exemples de punitions rigoureuses ordouuées de temps en temps ; et personne ne pouvait être plus aisément sacrifié qu'un étranger inconnu et presque vagabond : c'était une occasion dont il fallait profiler. Toutes ces circonstances se présentèrent à l'esprit de Philipson, mais ne l'empêchèrent pas de faire une réplique vigoureuse à l'accusation.

t Messieurs, dit-il, bons citoyens, bourgeois, ou de quelque autre nom qu'il pcul vous plaire d'être appelés, sachez que, dans

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