CHAPITRE XXI
valeur inestimable , la prudence lui conseillait de chercher un endroit où il pourrait passer la nuit. Au moment même »ii il prenait la résolution de demander à la première habitation qi il rencontrerait quel chemin il devait suivre pour trouver une auberge, la route qu'il suivait descendit dans un bel amphithéâtre planté de gros arbres qui protégaient contre les chaleurs de l'été l'herbe tendre et délicate du pâturage. Un large ruisseau coulait à travers et rejoignait le Rhin. A un mille environ en remontant le ruisseau, l'onde divisée entourait presque une colline roide et sourcilleuse , couronnée de murs à créneaux, détours et de tourelles gothiques, qui renfermaient un château féodal de premier ordre. Une partie du terrain déjà mentionné, bien qu'irrégulièrement cultivée en froment, avait donné une abondante récolte. La moisson était déjà faite; mais la couleur jaunâtre du chaume épais contrastait avec la verdure de la prairie respectée et avec le feuillage rouge-foncé des grands chênes qui étendaient leurs branches au dessus de la plateforme. Un jeune garçon, habillé en paysan , s'occupait à prendre au filet une compagnie de perdrix à l'aide d'un épagneul dressé , tandis qu'une jeune femme, qui avait plutôt l'air d'une domestique de grande maison que celui d'une villageoise ordinaire , était assise sur un tronc d'arbre miné par le temps , et regardait les tentatives du chasseur. L'épagneul , dont le devoir était de ramener les perdrix sous le filet , fut évidemment troublé à l'approche du voyageur; son attention fut partagée, et il allait infailliblement s'exposer à effrayer le gibier en aboyant, et à détruire toute chance de succès, quand la jeune personne quitta son siège , et s'avançant vers Philipson, le pria d'avoir la complaisance de passer plus loin et de ne pas troubler leur amusement.
Le voyageur obtempéra très volontiers à sa requête.
« Je passerai, ma belle demoiselle, à telle distance qu'il vous plaira, dit-il, mais permettez-moi en échange de vous demander s'il y a près d'ici un couvent, un château ou une maison de fermier dans laquelle un étranger qui est las et attardé puisse recevoir l'hospitalité pour la nuit. >
La jeune fille, dont il n'avait pas encore vu distinctement la figure , sembla réprimer une envie de rire, tandis qu'elle répondait en montrant le haut des tourelles : <• Croyez-vous donc qu'il n'y a point dans le château quelque coin qui puisse recevoir un étranger dans une pareille extrémité ?— Il y a bien assez de place, sans doute, répliqua Arthur j mais peut-être trop peu de bonne volonté
%i ANNE DE GEIERSTEin.
pour m'accueillir. — Moi-même, reprit la jeune fille ; moi qui fais partie, et partie considérable de la garnison, je vous réponds que vous serez bien accueilli; mais, comme vous parlementez avec moi d'une manière vraiment hostile, il faut, d'après les lois militaires, que je baisse ma visière. •
En parlant ainsi , elle se caciia la figure sous un de ces masques qu'à cette époque les femmes po'taient souvent pour aller en voyage, soit pour se garantir le teint, soit pour se soustraire à une importune curiosité. Mais, avant qu'elle put achever cette opération , Arthur avait reconnu la joyeuse physionomie d'Anuette Veilchen, jeune fille qui, bien que ne remplissant près d'Anne de Geierstein que les fonctions de simple servante, jouissait cependant d'une haute considération à Geierstein. Elle était vraiment hardie et peu accoutumée aux distinctions de rang qui étaient regardées comme peu importantes dans les simples montagnes de l'Helvétie ; enfin toujours prête à plaisanter, à rire, et à babiller avec les jeunes gens de la famille du landamman. Cette conduite ri'attirait aucunement l'attention, les mœurs des montagnards mettant peu de différence entre la soubrette et la maîtresse ; caria maîtresse n'était qu'une jeune femme qui avait besoin de secours , et la soubrette une jeune fille qui était dans une position à lui offrir et à lui rendre des services. Cette espèce de familiarité aurait peut-être été dangereuse en d'autres pays ; mais la simplicité des mœurs suisses , et le genre de caractère d'Annette, qui était ferme et sensé, quoique libre et hardi, par rapport aux vierges des pays plus civilisés, maintenait tout commerce entre elle et les jeunes gens de la famille dans ce véritable sentier de l'honneur et de l'innocence.
Arthur lui-même n'avait pas manqué de faire attention à la gentille Annette, naturellement disposé, par suite de l'affection qu'il ressentait pour Anne de Geierstein , à désirer au fond du cœur gagner les bonnes grâces de la suivante; et la chose ne fut pas difficile à un beau jeune homme qui, indépendamment des soins qu'il lui témoignait, avait la générosité de la combler à souhait de petits cadeaux destinés à embellir sa toilette, que la demoiselle, si fidèle qu'elle fût , n'avait pas le courage de refuser.
L'assurance qu'il était dans le voisinage d'Anne, et qu'il passerait probablement la nuit sous le même toit qu'elle, double circonstance que i)Ouvaient lui faire supposer la présence et le langage de la jeune fille, fit couler plus rapidement le sang d'Arthur dans ses veines ; car), quoique , depuis l'instant où il avait passé le Rhin , il