‹ Anne de GeiersteinChapitre 144 sur 246 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

eût parfois conçu l'espérance de revoir celle qui avait fait une si forte impression sur son esprit , cependant la raison lui avait souvent représenté combien était faible la chance d'une rencontre, et il fut alors même découragé en réfléchissant qu'elle ne pouvait être suivie que par le chagrin d'une séparation soudaine et éternelle. Il s'abandonna cependant à la perspective du plaisir qu'il se promettait, sans chercher à prévoir quelle devait en être la durée ou la conséquence. Avide, en attendant, d'apprendre sur Anne autant de détails qu'il pourrait plaire à Annette de lui en donner , il résolut de ne pas laisser voir à cette Joyeuse enfant qu'elle lui était connue , avant qu'elle mît elle-même tout mystère de côté.

Tandis que ces pensées se succédaient rapidement dans son imagination, Annette dit au jeune chasseur , qui avait enfin amené les perdrix sous son filet, de prendre les deux plus belles pour les porter à la cuisine , et de remettre les autres en liberté.

« Il faut que je songe au souper , dit-elle au voyageur , puisque je conduis à la maison un convié inattendu. »

Arthur témoigna vivement l'espoir que l'hospitalité qu'on allait lui donner au château n'en troublerait pas les habitants , et reçut des assurances satisfaisantes sur le sujet de ses scrupules.

« Je serais fort affligé , continua le voyageur , d'incommoder le moins du monde votre maîtresse. — Là , voyez donc, répliqua Annette Veilchen , je n'ai encore parlé ni de maître ni de maitresse , et déjà ce pauvre voyageur égaré s'est mis en tête qu'il allait être hébergé dans le boudoir d'une dame. — Mais ne m'avez-vous pas dit,» répliqua Arthur, un peu confus d'un tel sarcasme, «que vous étiez la seconde personne d'importance de la place ? J'ai dû croire qu'une demoiselle ne pouvait être officier que sous une femme gouverneur. — Je ne vois pas la justesse de cette conclusion , reprit la jeune fille ; j'ai connu des dames qui remplissaient des emplois de confiance dans des familles de seigneurs, qui même conduisaient les seigneurs à leur gré. — Dois-je comprendre, belle demoiselle , que vous occupez un poste si éminent dans le château dont nous approchons , et dont je vous prie de me dire le nom? — Le nom du château est Arnheim.— Votre garnison doit être considérable,» répliqua Arthur en regardant l'immense édifice, « si vous pouvez défendre un pareil labyrinthe de créneaux et de tours.— Sur ce point, je dois avouer que nous sommes d'une faiblesse extrême. Quant à présent , nous nous cachons dans le château plutôt que nous ne l'habitons ; et cependant il est assez bien défendu par les bruits qui

courent sur son compte , et qui épouvantent toute personne qui pourrait venir en troubler la retraite. — Et néanmoins vous osez y résider? i dit l'Anglais , se rappelant l'histoire que lui avait racontée Rudolphe Donnei hugel , relativement à la réputation des barons d'Arnheim, et à la catastrophe finale de la famille.

« Peut-être, répliqua son guide, sommes-nous trop bien instruits de la cause de ces terreurs pour qu'elles aient beaucoup d'empire sur nous... Peut-être avons-nous, pour braver ces frayeurs prétendues, des moyens propres à nous-mêmes... Peut-être, et ce n'est pas la conjecture la moins vraisemblable, n'avons-nous pas le choix d'un meilleur lieu de refuge. Tel semble être aussi votre destin pour le moment , monsieur; car les cimes des montagnes éloignées perdent peu à peu les lueurs du soir ; et si vous ne restez pas à Arnheim, content ou non, il est probable que vous ne trouverez pas un logement sûr, même d'ici à plusieurs milles. »

Comme elle parlait ainsi, elle quitta Arthur ; et prenant, avec le chasseur qui l'accompagnait , un sentier rapide mais court qui montait en ligne droite à la plate-forme du château , elle fit en même temps au jeune Anglais signe de suivre le chemin des chevaux qui, décrivant un circuit, aboutissait au même endroit, et, quoique moins direct , était beaucoup plus facile.

Il arriva bientôt devant la façade méridionale du château d'Arnheim , qui était un édifice bien plus considérable qu'il ne se l'était imaginé d'après la description de Rudolphe , ou par ce qu'il en avait aperçu de loin. Il avait été bâti à différentes époques, et une grande partie des constructions était moins dans le véritable style gothique que dans celui qu'on a appelé style mauresque, et où l'imagination de l'architecte se montre plus brillante que dans l'architecture ordinairement adoptée dans le Nord, riche en minarets, en coupoles, et en imitations semblables des édifices orientaux. Ce singulier château offrait un aspect général de désolation et de solitude : mais Rudolphe avait été mal informé quand il disait qu'on ne voyait plus que des ruines. Au contraire , il avait été entretenu avec un soin remarquable , et quand il tomba entre les mains de l'empereur, quoique aucune garnison ne fût placée dans l'intérieur des murs, l'ordre fut donné d'y faire les réparations convenables; et, quoique les préjugés des gens de la cauipagne les empêchassent de jamais passer une nuit dans ces redoutables murailles , néanmoins le château était régulièrement visité par une personne qui avait à cet efl'et une 'commission de la chancellerie impériale. Les

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