‹ Anne de GeiersteinChapitre 146 sur 246 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

absent de mes yeux ni de ma pensée? — Chut, chut, ma fille! n'ajoute pas le comble de la folie à l'excès de l'imprudence; mais réfléchissons à ce qu'il convient de faire. Dans notre intérêt, dans le sien propre , cet infortuné jeune homme doit quitter le château à l'instant. — Alors vous aurez la complaisance de faire votre message vous-même, Anne... pardon, je voulais dire très noble baronne... 11 peut être fort convenable pour une dame de haute naissance d'envoyer de pareils messages, et j'ai entendu les ménestrels dire dans leurs romances que la chose se pratiquait ainsi; mais il ne me sourit guère de le porter, à moi ni à aucune fille de Suisse au cœur franc. Plus de folie , mais rappelez-vous que , si vous êtes née baronne d'Arnheim, vous avez été nourrie et élevée au milieu des monts helvétiques , et que vous devez vous conduire en demoiselle bonne et sensée. — Et en quoi votre sagesse censure-t-e!le ma folie? ma chère Anne , répliqua la baronne. — Ah ! Oui vraiment! notre noble sang s'agite dans nos veines, je crois! mais souvenez-vous, ma bonne dame, du marché que nous fîmes, lorsque je quittai mes belles montagnes et l'air libre qui souffle autour d'elles, pour m'enterrer dans ce pays de prisons et d'esclaves , savoir que je vous dirais ma façon de penser aussi librement que quand nos tètes reposaient sur le même oreiller. — Parle donc , » dit Anne détournant à dessein son visage en même temps qu'elle se préparait à écouter ; « mais tâche de ne rien dire qu'il ne me convienne d'entendre. — Je parlerai selon la nature et le sens commun , et si vos nobles oreilles ne sont pas faites pour écouter et comprendre mes paroles, à elles en est la fauie et non à ma langue. Voyez, vous avez sauvé ce jeune homme de deux grands périls... l'un, lors du tremblement de terre à Geierstein; l'autre, aujourd'hui même où sa vie était menacée. Il est beau , s'exprime bien , possède toutes les qualités requises pour gagner, en la méritant, la faveur d'une dame. Avant de l'avoir vu, les jeunes Suisses ne vous étaient du moins pas odieux : vous dansiez avec eux , vous plaisantiez avec eux , vous étiez l'objet unique de leur admiration , et comme vous le savez bien , vous auriez pu choisir dans tout le canton... Et même je crois qu'en cas d'urgence vous eussiez pu songer à prendre Rudolphe Donnerhugel pour mari. — Jamais . Annette , jamais ! s'écria Anne. — Ne jurez pas tant, madame. S'il avait su d'abord se faire agréer de l'oncle , je pense , dans ma pauvre opinion , qu'il aurait pu à quelque heureux moment obtenir la nièce mais depuis que nous avons connu ce jeune Anglais ,

VOUS n'avez plus guère eu que du dédain , du mépris , de la haine même pour tous les hommes qu'auparavant vous enduriez assez bien. — Bon , bon , dit Anne , je finirai par te détester et te haïr plus qu'aucun d'eux , si tu ne termines pas vite tes sornettes. — Doucement, noble dame, qui va au pas, va loin. Tout ce dépit prouve que vous aimez le Jeune homme ; et permettez-moi de vous dire qu'on aurait grand tort de trouver rien d'étonnant à une pareille chose. Il y a beaucoup pour vous justifier, et rien que je sache contre vous. — Comment, jeune folle ? Rappelle-toi donc que ma naissance me défend d'aimer un homme sans nom... ma condition, d'aimer un homme pauvre... et l'ordre de mon père , d'aimer un homme qui rechercherait ma main sans son assentiment... surtout, mon orgueil de femme me défend de placer mes affections sur un homme qui ne s'inquiète pas de moi... qui peut-être même est mal prévenu contre moi par les apparences. — Voilà une belle homélie ! dit Annette ; mais je puis en combattre tous les points , aussi aisément que père François explique un texte dans un sermon de dimanche. Votre naissance est un vain rêve que vous n'avez appris à estimer que depuis ces deux ou trois Jours , parce que , une fois le pied sur le sol allemand , quelques brins de cette vieille herbe germanique , communément appelée orgueil de famille , ont commencé à germer dans votre cœur ; pensez encore sur cette folie comme vous y pensiez à Geierstein , c'est-à-dire pendant toute la partie raisonnable de votre vie , et ce préjugé si grand , si terrible , se réduira à rien. Par condition , vous entendez sans doute fortune; mais le père de Philipson, qui est le plus libéral des hommes, donnera assurément à son fils assez de sequins pour acquérir une ferme sur les montagnes. Vous aurez du bois de chauffage à couper, des terres à cultiver, puisque vous avez un droit incontestable à une partie de Geierstein , et que votre oncle s'estimera certainement heureux de vous en mettre en possession. Vous savez arranger une laiterie; Arthur sait tirer, chassej', pécher, labourer, herser et moissonner. »

Anne de Geierstein secoua la tête, comme doutant beaucoup de l'habileté de son amant dans les genres de travaux que la soubrette avait énumérés.

t Bien, bien!... alors il apprendra, reprit Annelte Veilchen; seulement vous aurez un peu plus de peine les premières années. D'ailleurs Sigismond Biederman l'aidera volontiers , car il est un vrai cheval de charrue ; et j'en connais encore un autre qui est

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