‹ Anne de GeiersteinChapitre 153 sur 246 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

élémentaires , ce qui la rend beaucoup plus timide que les autres filles de notre monde. »

Anne de Geierstein parut assez contente de voir la conversation prendre un tour différent de celui que sa suivante étourdie lui avait donné, et tomber successivement sur des sujets moins critiques, quoiqu'ils lui fussent encore personnels.

« Le signor Arthur, dit-elle , pense peut-être qu'il a ses motife pour entretenir à mon égard l'étrange soupçon que vous avez tout à l'heure été as.'^ez folle pour exprimer, et qu'accueillent comme vrais certains insensés aussi bien en Allemagne qu'en Suisse. Avouezle, signor Philipson, vous avez dû concevoir une singulière idée de moi , en me voyant la nuit dernière traverser le pont de Graff's- Lust pendant votre faction. »

Le souvenir des circonstances qui l'avaient alors si fortement surpris causa un tel tressaillement à Arthur, que ce fut à peine s'il conserva assez d'empire sur lui-même seulement pour essayer de répondre; et par conséquent il ne répondit que par des mots entrecoupés et inintelligibles.

I J'ai ouï dire, je l'avoue. . . du moins Rudolphe Donnerhugel m'a rapporté... mais croire, noble dame, que vous puissiez être autre chose qu'une fille chrétienne... ! — Oh ! si c'est Rudolphe qui a pris la peine de vous instruire , dit Annette , il a dû vous en débiter de rudes sur ma maîtresse et sa famille, la chose est certaine. Rudolphe est un de ces prudents personnages qui déprécient les choses qu'ils ont envie d'acheter, et leur trouvent des défauts pour détourner les autres acheteurs. Oui, il vous aura conté une belle histoire de lutin, j'en réponds, sur la grand'mère de madame; et la vérité est que certaines circonstances de sa fatale aventure ont pu, j'ose le dire, donner à vos yeux une espèce de vraisemblance à... — Non, Annette, répondit Arthur ; tout ce qu'on a pu me dire d'étrange et d'extraordinaire sur votre maîtresse, je l'ai négligé comme incroyable. — Pas tout-à-fait comme vous le dites, je gage, interrompit Annette sans faire attention aux signes ni aux clignements d'yeux. Je soupçonne fortement que j'aurais eu beaucoup plus de peine à vous attirer ici , dans ce château , si vous aviez su que vous approchiez d'un lieu qu'habita la nymphe du feu, la Salamandre, comme ils l'appellent, pour ne pas parler du coup que vous pouviez recevoir, en revoyant la descendante de cette vierge au manteau ardent. — Paix , encore une fois , Annette ! dit sa maîtresse; puisque le destin a amené cette entrevue, ne négligeons pas

cette circonstance pour désabuser notre ami l'Anglais des absurdes bruits qu'il a entendu conter avec doute et surprise peut-être , mais non avec une complète incrédulité.

« Signor Arthur Pliilipson , continua-t elle, il est vrai que mon grand-père du côté maternel , le baron Herman d'Arnheim, fut un homme d'un profond savoir dans les sciences abstraites; il fut aussi président d'un tribunal dont vous avez infailliblement oui parler, et qui se nommait la Sainte -Vèhme. Une nuit, un étranger, poursuivi de près par les agents de cette association, que, dil-elle en se signant, l'on ne nomme pas même sans danger, arriva au château, lui demanda protection et réclama tous les privilèges de l'hospitalité. Mon grand-père, s'y croyant autorisé par le rang d'adepte auquel l'étranger était parvenu , lui donna sa protection , et s'engagea à le livrer au tribunal secret pour y répondre à l'accusation portée contre lui, après un an et un jour, délai qu'il était en droit, à ce qu'il paraît, d'obtenir en sa faveur. Ils étudièrent ensemble pendant cet intervalle et poussèrent leurs recherches dans les mystères de la nature aussi loin, suivant toute probabilité, que des hommes ont la puissance de le faire. Quand arriva le jour fatal où rétrarp"" devait quitter son hôte, il demanda la permission d'amener fa tille au château pour y échanger leurs derniers adieux. Elle fut introduite avec le plus grand secret, et, au bout de quelques jours, voyant que le sort de son père était si incertain, le baron, du consentement de l'adepte, convint de donner asile à l'orpheline dans son château, espérant se perfectionner, grâce à elle, dans la connaissance des langues et des sciences de l'Orient. Dannischemend, son père, quitta le château pour aller se livrer à la sainte vèhme, siégeant à Fulde. L'issue de l'accusation est inconnue : peut-être fut-il sauvé par le témoignage du baron d'Arnheim, peut-être fut-il abandonné au glaive et à la corde. Sur de semblables matières, qui ose parler ?

« La belle Persane devint l'épouse de son gardien et protecteur. A beaucoup d'excellentes qualités se joignait chez elle un singulier penchant à l'indiscrétion: elle profita de son costume étranger, de ses manières orientales, aussi bien que d'une beauté qui, dit-on, était merveilleuse, et d'une agilité sans égale, pour imposer aux ignorants et se rendre redoutable aux dames allemandes qui, l'entendant parler perse et arabe, étaient déjà disposées à la croire versée dans les sciences défendues. Elle était d'une imagination légère et brillante, et prenait plaisir à se montrer sous diverses cou-

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