‹ Anne de GeiersteinChapitre 157 sur 246 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

Les affaires qui , comme les esprits forts , marchent à minuit , ont en elles une nature moins commune que celles qui demandent à être traitées au jour.

Shaespeare. Henri VIII, acte v.

L'arrivée de l'intendant fut dès lors attendue hardiment par la petite réunion. Arthur, flatté en même temps qu'animé lui-même par le courage dont Anne avait donné la preuve lorsque la venue de ce personnage avait été annoncée, se hâta de réfléchir au rôle qu'il devait jouer dans la scène qui allait suivre , et résolut prudemment d'éviter toute intervention active et personnelle, jusqu'à ce que la conduite d'Anne lui montrât ce qui pourrait lui être le plus utile ou le plus agréable. Il reprit donc sa première place, mais assez loin de la table sur laquelle on leur avait servi à dîner, et il y resta déterminé à n'agir que selon la manière dont la conduite d'Anne lui prouverait la sagesse et la convenance... en même temps qu'il voila l'inquiétude la plus vive sous une apparence de ce calme respectueux que prennent les personnes de rang inférieur quand elles sont admises en présence de leurs supérieurs. Anne , de son côté , parut se préparer à une importante entrevue. Un air de dignité tranquille succéda à l'agitation qu'elle venait de montrer, et prenant en main un ouvrage de femme, elle parut aussi attendre avec sang-froid la visite qui semblait inspirer tant d'efïroi à sa suivante.

On entendit dans l'escalier des pas précipités et inégaux , qui

annonçaient également la promptitude et l'agitation j la porte s'ouvrit, et Ital Schreckenwald entra.

Ce personnage , avec qui le lecteur par suite des détails donnés au vieux Philipson par le landamman Biederman doit avoir fait une espèce de connaissance, était un homme grand, bien fait, d'un air martial. Son costume était, comme celui des personnes d'un rang élevé à cette époque en Allemagne, plus varié en couleurs, plus tailladé , plus façonné , plus orné que les habits portés en France et en Angleterre. L'indispensable plume de faucon parait son chapeau, attachée par un médaillon d'or qui serva t d'agrafe. Son pourpoint était de buffle pour servir de défense, mais garni, suivant l'expression usitée alors dans l'élat de tailleur, de riches festons sur toutes les coutures ; et sur sa poitrine brillait une chaîne d'or, insigne de son rang dans la maison du comte. Il entra d'un pas précipité , l'air préoccupé et offensé , et dit un peu rudement : « Eh bien! qu'est-ce à dire, jeune dame.... Pourquoi cela? des étrangers dans le château à cette heure de la nuit! »

Anne de Geierstein , quoiqu'elle eût été long-temps absente de son pays natal , n'en ignorait pas les habitudes et les usages : elle savait la manière hautaine dont tous ceux qui étaient nobles exerçaient leur autorité sur leurs dépendants. — Êtes-vous vassal d'Arnheim , Ital Schreckenwald , et parlez-vous à la dame d'Arnheim , dans son propre château, la voix haute, l'air insolent, le chapeau sur la tète même dans un appartement? Connaissez mieux votre place , et quand vous aurez demandé pardon de votre insolence , et énoncé votre mission en termes qui conviennent à votre condition et à la mienne, je pourrai écouter ce que vous avez à dire. »

La main de Schreckenwald, en dépit de lui-même, se porta à son bonnet, et il découvrit son front hautain.

« Noble dame , » dit-il d'un ton un peu plus doux , « excusezmoi si ma précipitation est impolie , mais le péril nous presse. Les soldats du rhingrave se sont mutinés , ils ont déchiré les bannières de leur maître, et levé un étendard indépendant qu'ils appellent le drapeau de Saint-Nicolas, sous lequel ils déclarent devoir se maintenir en paix avec Dieu et en guerre avec tout le monde. Ce château ne peut leur échapper; car ils réfléchiront que la première chose à faire est de s'emparer d'une place forte. Il faut donc nous mettre en mesure et partir aux premiers rayons du jour : pour le moment ils sont occupés avec les outres des paysans; mais quand ils

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