CHAPITRE XXIII. Z
VOUS voulez tenir vos belles promesses. Il est temps de monter en selle , et nous n'attendrons pas les traînards. »
Arthur se jeta en bas de son lit et fut prêt en un instant : il n'oublia point de mettre sa cotte de mailles, et de prendre les armes qui semblaient le plus propres à l'empêcher d'être inutile daus l'escorte. Il se hâta ensuite de descendre à l'écurie pour préparer son cheval. Se dirigeant donc vers l'étage inférieur qui s'étendait sous les corps principaux du vaste bâtiment , il errait dans l'incertitude du chemin qu'il devait suivre, lorsque la voix d'Annette Veilchen se fit doucement entendre : « Par ici, signor Philipson; je voudrais vous parler. »
La jeune Suissesse lui indiqua en même temps une petite chambre où il la trouva seule.
« N'avez-vous pas été surpris, dit-elle, de voir madame exercer un tel empire sur Ital Schreckenwaid, qui inspire tant de crainte à tout le monde avec ses farouches regards et ses dures paroles. Mais l'air de commandant paraît lui être si naturel, qu'au lieu d'être baronne, elle aurait bien pu être impératrice Cela doit tenir de la naissance, après tout, je crois , car j'ai essayé la nuit dernière de prendre un air imposant à la manière de ma maîtresse, et, vous l'iraagineriez-vous, la brute de Schreckenwaid m'a menacée de me jeter par la fenêtre? Mais si jamais je revais Louis Sprenger, je saurai s'il y a de la force dans un bras suisse et de la vertu dans un gourdin helvétique.... Mais je reste là à bavarder, et madame souhaite vous voir une minute avant de monter à cheval. — Votre dame? > dit Arthur en tressadlant; « pourquoi avezvous perdu un moment?... pourquoi ne me l'avoir pas dit? » — Parce que j'étais seulement chargée de vous faire attendre ici jusqu'à ce qu'elle vînt.... et la voici. » Anne de Geierstein entra en costume complet de voyage. Annette, toujours disposée à faire pour les autres ce qu'elle aurait voulu qu'on fît pour elle, allait quitter l'appartement, lorsque sa maîtresse, qui avait probablement arrêté d'avance ce qu'elle devait dire, lui commanda positivement de rester. — Je suis sûre , dit-elle, que le signor Philipson comprendra bien les sentiments d'hospitalité.... je dirai même d'amitié.... qui m'ont empêchée de souffrir qu'on l'expuli^ât de mon château la nuit dernière, et qui m'ont déterminée ce matin à lui pe:met(re de m'accompjgner sur la périlleuse route de Strasbourg. A la porte de cette ville nous nous quitterons, moi, pour rejoindre mon père, vous, pour vous
placer sous la direction du vôtre. De ce moment finira toute relation entre nous , et nos souvenirs devront être comme les pensées que nous donnons à nos amis morts. — Tendres souvenirs,» dit Arthur avec passion, « plus chers à mon cœur que tout ce qui nous reste sur la terre! — Pas un mot sur ce ton, » répliqua la jeune fille : î avec la nuit doivent se dissiper les illusions , et la raison doit s'éveiller avec le jour. Un mot encore.... ne m'adressez pas la parole en route; vous pourriez en le faisant m'exposer moi à des mortifications et des soupçons insultants, vous-même à des querelles et à des dangers.... Adieu! nos gens sont prêts à monter à cheval. »
Elle quitta l'appartement , où Arthur demeura un instant tout-àfait interdit de chagrin et de désappointement. La patience, la faveur même avec laquelle Anne de Geierstein avait , le soir précédent, écouté sa déclaration, ne l'avaient pas préparé à la retenue sévère qu'elle venait de lui montrer. Il ignoiait que les nobles filles, si le sentiment ou la passion a pu les faire un instant dévier du strict sentier des principes et du devoir, s'efforcent d'expier leur faute en y rentrant aussitôt et en s'attachant à suivre avec exactitude le chemin qu'elles ont momentanément abandonné. Il regî^rdait tristement Annette qui, de même qu'elle était entrée avant Anne dans la chambre , prit la liberté d'y rester une minute après son départ; mais il ne lisait aucune consolation dans les yeux de la confidente, qui paraissait aussi déconcertée que lui-même.
' Je ne puis imaginer ce qui lui est arrivé , dit Annette ; envers moi elle est bonne comme toujours, mais envers les autres personnes elle fait la comtesse et la baronne on ne peut mieux : et voilà maintenant qu'elle commence à tyranniser ses propres sentiments.... et.... si c'est le propre de la grandeur, Annette Vcilchen souhaite de rester toujours une pauvre fille suisse : elle est maîtresse de sa liberté; elle peut i)arler à son amant lorsqu'il lui plaît, pourvu que la religion et la modestie qui convient à une vierge ne souffrent i)as dans la conversation. Oh! une seule marguerite entrelacée avec contentement dans les cheveux vaut mieux que toutes les opales de l'Inde , si elles nous forcent à tourmenter et nousmêmes et les autres, si elles nous empêchent de dire nos pensées, lorsque le cœur aime à s'ouvrir. Mais ne craignez rien, Arthur; car si elle a la cruauté de songer à vous oublier, vous pouvez com|)ter au moins sur une amie qui, tant qu elle aura une langue, et Anne des oreilles , la mettra dans l'impossibilité de le faire. »